‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 12 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

§ 43 i. — Bien des passages de notre chapitre sur la « Parenté » qui fait partie de la Morale personnelle , auraient pu aussi bien, sinon mieux, figurer sous le titre qui précède. Mais la conduite des parents envers les enfants peut encore être étudiée à divers autres points de vue qui n'ont pas été traités dans le chapitre en question et qui restent à examiner ici.

On peut, pour parler en général, affirmer que la conduite des parents envers les enfants offre un exemple de bienfaisance exceptionnelle. Bien que dans les rapports de parents à enfants l'égoïsme l'emporte par intervalles sur l'altruisme, bien qu'il y ait une sorte d'affection égoïste qui sacrifie les intérêts supérieurs de l'enfant au plaisir immédiat de se procurer une douce émotion, il est moins besoin en cette matière de prescrire la bienfaisance que certaines restrictions qu'elle comporte.

Il faut substituer la bienfaisance réfléchie à la bienfaisance irréfléchie. Dans bien des cas, tandis que l'on

donne libéralement à l'enfant tout ce qui peut être utile à son développement physique et qu'on met à sa disposition les maîtres et tous les moyens propres à hâter son développement intellectuel, on lui mesure avec parcimonie la réflexion et la direction morale nécessaires à une bonne éducation.

§ 435. — Rien ne coûte plus à la plupart des gens que la réflexion. On trouve un exemple de la manière dont ils envisagent les choses en général dans ce fait que par toute la terre quatre-vingt-dix-neuf individus sur cent acceptent comme vraie la foi religieuse dans laquelle ils sont nés. Presque tous continuent machinalement le train routinier auquel ils sont accoutumés et non seulement n'y voient aucun mal, mais encore se refusent à avouer que ce soit un défaut quand il leur est signalé. Cette répugnance pour la réflexion manifestée en toutes choses, se montre également dans les rapports avec les enfants. 11 est tacitement admis qu'en pourvoyant convenablement à leurs besoins physiques et en leur donnant des professeurs payés par eux ou par l'Etat, les parents ont rempli leur devoir jusqu'au bout.

Mais la bienfaisance des parents, bien comprise, ne s'en tient pas là. Ils peuvent déléguer à des étrangers certaines parties de l'éducation, mais non pas toutes. S'il y a avantage à laisser à des professeurs le soin d'achever l'éducation intellectuelle de l'enfant, c'est

aux parents qu'il incombe de la commencer et de se charger à tout âge de l'c^ducation des émotions. D'autres peuvent les assister, mais non les remplacer. Un enfant que l'on porte encore sur les bras, manifeste déjà sa curiosité d'esprit en approchant l'objet qu'on lui a donné de votre figure afin de vous permettre de regarder cet objet. Parvenu à l'âge de la parole, il ajoute constamment à ce qu'il dit la forme interrogative « Dis? », témoignant ainsi de son désir de voir confirmer ou contrôler son opinion. C'est aux parents avant tous autres à répondre à ce besoin intellectuel et à veiller à ce que cette curiosité de l'enfant serve de base au progrès normal de son instruction. En elîet, l'affection des parents, s'il s'y joint une intelligence observatrice et judicieuse, saura communiquer à ce développement progressif un intérêt véritable et supérieur à celui que pourraient lui donner des étrangers. La bienfaisance des parents s'attachera à satisfaire la soif de savoir que révèlent les perpétuelles questions de l'enfant ; de temps en temps elle élargira son horizon en lui suggérant de nouvelles séries d'investigations concernant des faits que son intelligence est capable d'apprécier. On objectera peut-être que les fatigues des affaires pour le père et les occupations domestiques pour la mère ne leur permettent pas de se charger de ce soin. Mais il suffira, pour aider et diriger l'efTort personnel de l'enfant, de lui accorder chaque jour quelque peu d'attention et les parents doués d'une

culture suffisante prendront plaisir à surveiller ses progrès.

La direction au sein de la vie de famille est encore plus nécessaire pour la formation du caractère aussi bien à la fm qu'au début de l'éducation. Si la conduite des parents a été ce qu'elle devait être, l'affection réciproque qui s'est établie, leur donne plus qu'à toute autre personne un pouvoir supérieur sur les émotions de l'enfant : un bon père regardera comme un devoir quotidien d'utiliser pour le mieux cette influence. Il n'aura pas recours aux châtiments rarement nécessaires si les rapports établis sont ce qu'ils doivent être ; il exercera son influence par des signes d'approbation ou d'improbation, de sympathie ou d'aversion selon que les actions de l'enfant seront conformes au type de conduite adoptée ou s'en écarteront. Lorsque dès le début il a persévéré dans une bonne méthode et lorsqu'il possède cette raison Imaginative qui sait adapter les modes d'exercice de l'autorité aux traits particuliers du caractère, l'éducation morale cesse d'être un ennui et devient un plaisir.

Mais quelles que puissent être les difficultés d'une telle tâche, la bienfaisance des parents comprend les soins à donner à l'esprit aussi bien que les soins à donner au corps. Puisqu'il faut élever les enfants de manière à les préparer à la vie, il est absurde de supposer que les parents n'ont à s'occuper que d'un des éléments de cette préparation et peuvent négliger l'autre.

§ 436. — Souvent la bienfaisance des parents restée en deçà de ce qu'elle devrait être à certains points de vue, est excessive à d'autres; disons plutôt qu'elle les pousse à chercher le bonheur immédiat de leurs enfants, sans avoir égard à leur bonheur futur. Je fais naturellement allusion à l'habitude tant de fois constatée et partout condamnée de gâter les enfants.

Si l'éducation a pour but de préparer l'adaptation à la vie adulte, elle doit veiller à ce que la vie de l'enfant pendant ses jeunes années soit l'image de la vie qu'il mènera plus tard et y introduire une certaine proportion, sinon la même, entre le travail et les plaisirs. Sans doute l'enfance , époque de croissance et de développement, doit ditTérer de l'âge mûr en ce sens qu'au double point de vue physique et intellectuel, il faut lui donner davantage et moins en exiger. Il convient néanmoins de commencer dès le début à établir cette relation entre l'efîort et le résultat qui s'accusera si nettement à l'âge mùr. Il ne faut pas donner à tout propos des récompenses qui ne correspondent pas au travail accompli. Une bienfaisance prévoyante évitera de combler tous les désirs de l'enfant.

Au mal que cause une trop grande disproportion entre l'elTort et la récompense vient de nos jours s'en ajouter un autre qui sévit, non pas dans les classes pauvres de la société, mais chez les gens fortunés. Accordant à l'enfant nombre de plaisirs sociaux qui devraient être réservés aux adultes, il

s'ensuit que l'âge adulte ne leur apporte pas à beaucoup près ce qu'il devrait leur donner. Dans une éducation rationnelle et sans avoir recours à trop de plaisirs artificiels, le monde ambiant et les incidents de la vie quotidienne procurent à l'enfant des plaisirs qui suffisent largement à occuper ses loisirs : une sage bienfaisance prendra soin d'en tirer un bon parti et évitera les maux que causent à leur fils ces parents trop indulgents qui font de lui un blasé avant qu'il soit entré dans la vie véritable.

§ 437. — La bienfaisance des parents, bien équilibrée sous tous les autres rapports, est souvent en faute sur un seul point par suite d'un défaut de cet empire sur soi-même qui permet de répartir également sa tendresse et ses attentions entre tous ses enfants. Cette conduite entraîne des conséquences très fâcheuses dont il semble que l'on n'ait guère conscience.

Il est naturel que les parents ne puissent éprouver une égale affection pour tous leurs enfants. La loi de l'instabilité de l'homogène se manifeste dans ce détail comme partout ailleurs. Il se produit inévitablement une gravitation vers l'inégalité et vers un favoritisme plus ou moins accentué. Dès leur naissance, certains enfants attirent moins que les autres l'affection maternelle et, une fois qu'elle est établie, la différence des sentiments qu'ils ont inspirés a une tendance à s'accroître encore de la différence de trai-

tcmcnt qui en résulte et de la dillérence dans raiïcction accordée en retour.

Cet exemple montre combien il importe de mettre un frein aux instincts aveugles, fussent-ils d'origine altruiste, et de leur donner pour guides des sentiments supérieurs. La bienfaisance et la justice s'accordent en effet à prescrire d'approcher autant que possible de l'égalité dans la conduite envers les enfants, c'est-à-dire de leur assurer une part égale dans les soins et la tendresse de leurs parents. Nul ne contestera qu'en bonne justice chaque enfant a autant de droit que les autres aux soins que les parents sont appelés à donner à leur développement et il n'est guère possible de nier que les parties de la conduite des parents, qui sortent du domaine de la justice pour passer dans celui de la bienfaisance, doivent être réparties entre les enfants avec une équité approximative.

Il est nécessaire que dans cette sphère les sentiments maîtrisent les instincts, car le favoritisme est cause d'immenses malheurs dans les familles. Des parents dont l'esprit est élevé à bien des égards, traitent souvent avec dureté certains de leurs enfants et ne leur témoignent que de l'indifférence, tandis qu'ils prodiguent leur affection à leurs frères et à leurs sœurs. Ce n'est pas une chose indifférente que de jeter un voile de tristesse sur une vie d'enfant. Mais une telle conduite ne cause pas seulement des maux directs, elle entraîne encore des maux indirects.

La dépression intellectuelle qu'elle amène, pousse au découragement de l'enfant et paralyse souvent son développement intellectuel ; l'éveil de sentiments de rancune et de jalousie modifie son caractère dans un sens défavorable. L'empire que sait acquérir un père entretenant des relations sympathiques avec son enfant, fait alors défaut.

La bienfaisance des parents est rarement plus indispensable que lorsqu'elle a pour effet de résister à la tendance qui les pousse à répartir inégalement les marques de leur tendresse entre leurs enfants.

§ 438. — Il me reste à mentionner le genre le plus préjudiciable d'une bienveillance paternelle mal pondérée : c'est-à-dire l'exagération dans un sens associée à l'insuffisance dans tous les autres. Un père a rempli d'une manière tout à fait machinale ses devoirs envers ses enfants ; il n'a pris aucun soin de leur éducation intellectuelle ; il ne leur a témoigné pendant leur enfance que peu de sympathie et cependant il a consacré de nombreuses années à travailler sans relâche pour amasser une grosse fortune qu'il leur laissera en héritage. Sans doute le désir de les bien pourvoir n'a pas été l'unique, ni même peut-être le principal mobile de sa conduite ; le motif dominant aura souvent été le désir purement égoïste d'obtenir la considération que procure la richesse ; mais à ce sentiment s'est ajouté le désir de léguer à ses enfants un héritage qui leur per-

mette de vivre sans travail et sans inquiétudes. Si tant est que cette conduite témoigne de la bienfaisance, cette bienfaisance est mal entendue.

Bien que le régime social contemporain avec ses grandes fortures concentrées entre les mains de peu d'individus, soit un régime approprié et probablement essentiel au type actuel de l'humanité, on peut toutefois le regarder comme transitoire. De même que les temps modernes ont vu décliner les grandes inégalités politiques et les inégalités corrélatives d'influence qui caractérisaient les siècles passés, de même l'avenir verra sans doute s'efl'acer les grandes inégalités de fortune qui existent de nos jours. Il semble que, sortis du type social guerrier, nous passons à l'heure actuelle par un type social que caractérise un industrialisme belliqueux ; bien qu'ayant pour règle le régime contractuel substitué au régime du statut, cet industrialisme s'inspire en grande partie du vieil esprit militaire. Il ne pouvait en être autrement puisqu'une succession de siècles peut seule changer le caractère et les sentiments humains. Sans doute on doit s'attendre à ce qu'après le triomphe temporaire du socialisme et du communisme, des inégalités de fortune dont quelques-unes seront peut-être même considérables, viennent s'affirmer de nouveau et caractériser la société future ; mais nous pouvons cependant conjecturer que sous une forme sociale supérieure et lorsque se sera réalisé un type meilleur de l'humanité, il n'existera

plus d'inégalités aussi marquées que de nos jours. On n'aura plus ni le moyen, ni le désir d'accumuler de grandes fortunes, et cette diminution des convoitises aura en partie pour cause la reconnaissance de cette vérité qu'au lieu d'y pousser, une bienveillance bien entendue chez les parents s'attache à les proscrire.

L'espoir d'être mis à même de vivre sans travailler et la réalisation de cet espoir exercent en effet une triste influence sur nos enfants. Je l'ai dit dans le chapitre sur r« Activité » et répété ailleurs : la vie ne peut être véritablement saine si les bénéfices recueillis ne sont pas en proportion de l'effort accompli. L'homme, comme tous les autres êtres et les seuls parasites exceptés, est organisé conformément au principe que l'action doit pourvoir à la sustentation : si la sustentation est obtenue sans qu'il y ait eu action, il s'ensuit un dommage. Les fonctions organiques se relâchent et, si cet état persévère pendant plusieurs générations, il aboutit à une véritable décadence. Inutile d'insister sur cette vérité : c'est une remarque devenue banale que celle qui constate la démoralisation fruit de « riches espérances »,

En dépassant les exigences normales qui obligent à préparer intégralement l'enfant à une vie complète et à l'aider à débuter honorablement dans la vie, la bienfaisance des parents est encore désastreuse à un autre point de vue. Elle fait germer chez l'enfant des pensées et des sentiments en désac-

Corel profond avec la relation filiale. Shakespeare nous fournil un exemple caractéristique de l'état d'esprit qui tend à prévaloir à la mort d'un père laissant à son fils une haute autorité, une grande fortune ou ce double legs à la fois, dans la scène entre Henri V et son père mourant. Le prince Henri s'excusant d'avoir pris en mains la couronne : « Je n'aurais jamais cru entendre encore le son de votre voix, » le roi lui répond : « Ton désir, Harry, a été le père de ta pensée. » Une preuve suffisante de l'existence de cet état d'esprit ressort du fait bien connu qu'une certaine jalousie tacite règne communément entre le détenteur d'un domaine substitué et son héritier en expectative. Tout homme ayant amassé une grande fortune que sa mort fera passer à ses enfants en les émancipant, est donc gravement exposé à voir poindre dans leur esprit le désir odieux de sa mort; ce danger est inévitable. L'idée des richesses dont ils entreront en possession après son décès, brille à leurs yeux et bien que l'affection filiale puisse être assez forte pour la refouler, elle tend à revenir et ramène incessamment un conflit d'émotions de l'espèce la plus démoralisatrice.

Ainsi donc, l'habitude de pourvoir abondamment les enfants est à tous égards plus nuisible que bienfaisante. Non seulement elle les pousse à l'oisiveté et à l'insouciance quand ils sont jeunes, non seulement elle enracine chez eux ces vices de caractère lorsqu'ils ont recueilli l'héritage paternel : rendant

ainsi leur vie anormale, elle porte préjudice à la fois aux parents et à la société. Un père qui s'absorbe dans les affaires, c'est-à-dire qui ne poursuit qu'un but matériel, ravale sa vie intellectuelle et mine sa force physique ; sa santé se délabre et sa fin sera prématurée. En même temps cette soif de la fortune inspire souvent cette âpreté dans la concurrence qui, ainsi que nous l'avons vu dans un précédent chapitre, non seulement ruine inutilement les concurrents, mais engendre encore un véritable mal social.

On peut donc conclure que le souci légitime de ses droits comme des droits de ses concitoyens et de la société, s'unit à une bienfaisance prévoyante pour déconseiller à un père de famille d'assurer à ses enfants une fortune qui les dispense de travailler.

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