‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 13 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

§ 439. — Los premières années de l'enfant s'écoulent sans que pénètre dans son esprit la notion des obligations naturelles que lui imposent envers ses parents la justice et la bienfaisance. Sans doute on lui prêche à chaque instant le devoir de l'obéissance : parfois méconnu, ce devoir est souvent dûment admis. Mais toujours il est conçu comme ayant été établi par une autorité arbitraire, avec peu ou point d'idée de sa convenance naturelle.

Il arrive toutefois de temps en temps, surtout dans les familles peu aisées, qu'avant même l'adolescence un sentiment prédominant de sympathie pousse l'enfant à aider ses parents et à s'efforcer de soulager sa mère d'une partie de la tâche qui pèse spécialement sur elle ; dans ce cas, germe peut-être la pensée que l'aide offerte compense médiocrement les soins reçus pendant les années précédentes. Mais plus généralement cette louable assistance s'inspire directement de l'affection et du sentiment bienveillant qui s'en

suit plutôt que de la reconnaissance des droits paternels.

Dans nombre de cas cependant et même, il y a lieu de le craindre, dans la majorité, l'approche de l'âge adulte n'engendre aucune idée de gratitude filiale considérée comme conséquence de la dette contractée par les enfants. Ils acceptent d'être nourris, vêtus, élevés comme une chose toute naturelle qui ne mérite aucun retour ; au contraire, ils murmurent quand ils ne peuvent obtenir ce qu'ils désirent. Un père vient-il en adressant une remontrance à son fils à lui rappeler les sacrifices qu'il a faits dans son intérêt et à réclamer tout au moins de la reconnaissance et la soumission à un désir raisonnable de ses parents, le silence du jeune homme fait voir qu'il admet ce droit incontestable, mais sans toujours éprouver le sentiment qui devrait s'éveiller en lui. Le plus souvent il regarde ses parents comme des sources préétablies de bienfaits dont il peut tout attendre et à qui rien n'est dû.

Telle est en effet la conception primitive. Chez tous les êtres animés en général, des rapports de ce genre existent entre chaque génération et celle qui la suit. Avec une énergie infatigable et un souci persévérant, le père et la mère élèvent leurs rejetons jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge adulte et ces derniers, incapables d'apprécier ce que l'on a fait pour eux, sont également incapables d'éprouver aucun sentiment de reconnaissance. Cette forme animale de

hi rclcition qui unit les fils et les parents, persiste encore dans une large mesure dans l'espèce humaine. Souvent à un âge où il devrait pouvoir se suffire entièrement, le jeune homme réclame incessamment l'aide de son vieux père et exprime assez irrespectueusement son dépit si ce dernier ne cède pas à ses désirs. Sans doute dès les premiers âges on a souvent admis et proclamé la dette immense du fils envers le père et les devoirs qui en découlent ; témoin cette sentence du sage Egyptien Ani :

« On t'a mis à l'école et lorsqu'on t'enseignait à « lire, ta mère est venue assidûment chez ton maître, « t'apportant le pain et la boisson. Maintenant, tu es « un homme, marié et tu as ta maison ; mais n'ou- « blie jamais le travail pénible que ta mère a enduré, « ni sa sollicitude pour toi. Veille à ce qu'elle n'ait « pas lieu de se plaindre de peur qu'elle n'élève ses « mains à Dieu contre toi et qu'il n'écoute sa prière. » {The Hibbert Lectures, 1879, par P. Le Page Rcnouf, p. 102.)

Mais bien qu'universellement admise en théorie, cette obligation de l'enfant envers son auteur n'a guère été et n'est encore que très imparfaitement ressentie : il n'existe encore qu'une conscience insuffisante du devoir de s'en acquitter.

§ 440. — La conception communément reçue de la bienfaisance filiale est trop étroite. Les brutes exceptées, tout le monde sent que l'on doit protéger

ses parents contre l'indigence ou des privations physiques immédiates, mais peu de gens comprennent le caractère obligatoire des prévenances continuelles, des menus bons offices, des témoignages d'affection auxquels les parents ont réellement droit. Une juste réciprocité n'implique pas seulement des services matériels, mais aussi des services moraux, — c'est-à-dire les efforts faits pour procurer à ses parents une vieillesse heureuse en échange des efforts qu'ils ont faits pour rendre heureuse la jeunesse de leurs enfants.

Il n'est guère de point de vue sous lequel la nature humaine soit autant en défaut que sous celui-ci. Si les peuples civilisés ne laissent plus, comme divers peuples sauvages, mourir d'inanition les vieillards, il arrive souvent qu'ils les laissent dans un abandon qu'on pourrait appeler une inanition mentale. Chaque enfant les quitte à son tour pour se marier et souvent ils finissent par mener une vie à peu près ou tout à fait solitaire. N'ayant plus l'énergie nécessaire pour jouir des plaisirs de l'activité et privés des plaisirs passifs de la société, ils endurent la lassitude des longues journées monotones. De temps en temps, tel ou tel enfant vient rendre une visite destinée à acquitter ce qu'il appelle son devoir filial et à calmer les scrupules de sa conscience, si toutefois sa nature est assez portée à la sympathie pour en ressentir ; mais la sollicitude affectueuse capable d'embellir les derniers jours des parents autant qu'ils devraient l'être,

se rencontre rarement. Et pourtant, dans un système social bien ordonné, les dernières années devraient apporter la récompense d'une vie vertueuse et des devoirs ponctuellement accomplis.

Il est urgent et indispensable d'exhorter les hommes à pratiquer la bienfaisance filiale et cependant il est impossible d'indiquer les moyens d'en assurer l'exercice. Il ne saurait être question de s'adresser aux vieillards, puisqu'ils sont eux-mêmes appelés à en recueillir les fruits. On ne peut s'attendre à obtenir des jeunes gens une bienfaisance adéquate à ce qu'elle devrait être, car le seul fait du besoin qui s'en fait sentir, implique chez eux l'insuffisance du sentiment qui l'impose. Enfin les professeurs officiels de vertu ne traitent ce sujet que rarement et quand ils l'abordent, leurs conseils sont inefficaces.

Si les maîtres rétribués pour enseigner aux hommes la conduite de la vie n'arrivent pas à convaincre de la nécessité de la bienfaisance filiale dans l'intérêt des parents, ils y réussissent encore bien moins au point de vue de l'intérêt des enfants euxmêmes. Ayant négligé de prêcher les droits du père et de la mère sur leurs enfants, ils exposent ceux-ci à souffrir, au déclin de la vie, du remords de ne pas avoir accompli leur devoir alors qu'il est trop tard pour l'accomplir. Laissés ainsi en proie aux douloureuses pensées qui leur rappellent la tristesse des dernières années de ceux dont ils auraient dû si tcn-

drement prendre soin, les enfants devenus vieux à leur tour voient cette tristesse leur revenir à la mémoire, au moment même où leurs dernières années commencent à s'assombrir.

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