CHAPITRE IV
§ 441. — Les matières comprises sous le titre de ce chapitre embrassent en partie le sujet des trois précédents, car la bienfaisance conjugale, la bienfaisance paternelle et la bienfaisance filiale prescrivent respectivement d'assister avec sollicitude tout membre de la famille éprouvé par la maladie ou par un accident. Il est dans l'ordre naturel qu'au besoin la maison devienne un hôpital et ses habitants des gardes-malades.
Que la bienfaisance commande ou non de secourir, môme au risque d'un mal personnel, les malades et les blessés étrangers au groupe familial, elle édicté sans aucun doute cette obligation à l'égard de ceux qui en font partie. Si, comme on l'a vu, la conservation de l'espèce exige que le mari protège sa femme (en effet, toute l'espèce souffre du défaut de protection de la mère), la même raison exige qu'on assiste la femme livrée d'une manière quelconque à un état de dépression physique. De même la conservation de
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la famille implique comme condition nécessaire le soin réciproque de celui qui gagne le pain du ménage. Il est encore plus évident qu'il est nécessaire de veiller avec dévouement sur les enfants malades : le devoir général de ne négliger aucun moyen pour les élever jusqu'à l'âge adulte comprend en effet cette obligation en temps de maladie. C'est seulement dans le cas de parents malheureux et pourvus d'enfants parvenus, à l'âge d'homme, que nous ne pouvons invoquer l'intérêt supérieur de l'espèce comme motif de les secourir. Le devoir d'assistance se déduit alors du fait qu'elle aura pour conséquence directe un accroissement de bonheur.
Gomme dans les cas d'épidémies, les devoirs de cette catégorie doivent être remplis même au péril de la souffrance et quelquefois de la mort. La nature entière nous répète cette leçon. Sans parler de ce fait que chez d'innombrables espèces inférieures la vie du père et de la mère est entièrement sacrifiée à l'intérêt de la progéniture, nous voyons les instincts des êtres supérieurs pousser les parents, et surtout la mère, à affronter tous les périls pour protéger leurs petits : la survie des mieux adaptés a perpétué ce dédain du danger. 11 faut donc tenir pour certain que, dans notre espèce, la morale ordonne à la mère de courir, le cas échéant, le risque de la contagion ; la seule objection importante pourrait être que la perte de sa vie entraînerait son inaptitude à s'acquitter de ses devoirs envers les
membres survivants de la famille. Il n'existe, semblc-t-il, aucune raison de ne pas imposer au père l'obligation de courir ce même risque, à moins toutefois qu'il ne soit seul à pourvoir aux besoins matériels de toute la famille, le membre malade y compris, et que l'incapacité de travail qui le frapperait, ne dût avoir pour conséquence de les exposer à mourir tous de faim.
Existe-t-il encore d'autres tempéraments aux sacrifices que la maladie de tel membre de la famille impose à l'un de ses autres membres ? Assurément. Une bienfaisance sage et bien pondérée ne ratifie pas le sacrifice des membres ayant une valeur relative à la conservation des membres d'une valeur relativement nulle. Chacun pourrait citer parmi ses relations des personnes qui ont ruiné leur santé et leur intelligence à soigner des parents malades demeurés absolument insensibles à ce sacrifice. Tantôt c'est une femme dont la seule occupation a été pendant dix ans de soigner un mari goutteux et qui meurt épuisée avant lui. Tantôt c'est une fille qui, après avoir assisté plusieurs années une mère infirme, se charge de donner les mômes soins à une tante valétudinaire ; à force de périodes d'abnégation quotidienne et de devoirs pénibles, son esprit finit par se déranger. Tantôt enfin c'est un mari qui empoisonne ses dernières années en veillant sur sa femme atteinte de folie. Sans doute, dans de tels cas (qui sont tous survenus dans le petit cercle de
mes relations), la bienfaisance exige un grand esprit de sacrifice ; cependant il eût fallu apporter un tempérament à ses prescriptions : elle n'exige pas que les personnes bien portantes perdent la vie pour rendre plus supportable la vie des malades. Il importe de trouver un compromis qui les exonère en partie de ces lourdes charges.
11 convient plus spécialement de ne pas souscrire sans restrictions aux exigences non fondées des infirmes qui vivent sous notre toit. Souvent toute une maison se soumet aux caprices d'un malade acariâtre, qui ne témoigne aucune gratitude. Il faut résister à cette tyrannie des faibles et autant pour réprimer leur égoïsme que dans l'intérêt de ceux qui les entourent, opposer un refus à leurs exigences déraisonnables. De tels infirmes ne sont pas seulement malades physiquement, mais encore moralement, et leur maladie morale, aussi bien que leur maladie physique, demande à être traitée. Il est nécessaire de rappeler à une juste appréciation, non des devoirs des autres envers eux, mais de leurs devoirs envers les autres, les maris âgés qui ont épousé de jeunes femmes, prétendent les réduire au rôle de gardes-malades, et refusent même que d'autres personnes viennent partager cette tâche avec elles. La maladie n'affranchit pas des obligations de la bienfaisance, et si un homme a le juste sentiment de ces obligations, il insistera pour que d'autres ne compromettent pas leur santé à son service.
§ 442. — Quant à la bienfaisance plus vaste qui se dépense à soigner des malades étrangers à la famille, il est difficile de rien dire de précis. Chaque cas est plus ou moins spécial en raison de la personnalité du patient ou des circonstances : des propositions générales ne trouvent que rarement leur application. Nous pouvons exposer cependant quelques considérations de nature à guider le jugement.
Si, de l'avis unanime, l'assistance d'un malade pèse en premier lieu sur les membres du groupe familial et en second lieu sur les personnes unies par la parenté, par contre, ce devoir n'incombe aux étrangers que dans une mesure beaucoup moindre. Ceux-ci peuvent à très bon droit se borner à une assistance indirecte, lorsque le malade la mérite et que son état la réclame. C'est seulement, semble-t-il, s'il n'a aucun parent ou si aucun d'eux ne peut remplir les devoirs de la parenté, que la bienfaisance exige des étrangers qu'ils lui donnent les soins nécessaires.
L'idée des titres que donnent au malade son caractère et sa conduite passée, doit encore contribuer à déterminer jusqu'à quel point il faut pousser ces attentions. Si, entouré de nombreuses sociétés de secours mutuels, un malade s'est refusé sa vie durant à prendre aucune précaution contre le risque de la maladie, il ne saurait convenir qu'il soit l'objet des mêmes soins que s'il avait été prévoyant. Le senti-
ment de la justice oppose son veto à l'appel de la sympathie qui inspirerait une égale sollicitude pour le prévoyant et pour l'imprévoyant. Il faut encore ici tenir compte du caractère. Si l'on fait dans l'intérêt d'un malade qui n'est bon à rien, les mêmes sacrifices que pour un autre qui peut rendre des services, on abolit par là même une des distinctions que chacun devrait s'efforcer de maintenir entre les résultats de la bonne conduite et ceux de la mauvaise. A cette question s'ajoute en outre celle de la valeur morale, qui lui est connexe. Il est juste de faire beaucoup plus pour un homme dont les capacités et l'énergie promettent d'être utiles à l'intérêt public que pour un homme inutile ou à charge à ses concitoyens.
Il ne faut pas seulement s'attacher aux bénéficiaires de ces actes, à leur personnalité et aux conditions de leur existence, mais considérer les bienfaiteurs, leur vigueur et les circonstances dans lesquelles ils se trouvent. Une bienfaisance rationnelle n'impose pas aux personnes d'une faible vitalité et lentes à se rétablir d'une maladie, des obligations aussi pesantes qu'à celles qui, douées d'une grande vigueur, peuvent supporter des dérangements de santé sans qu'il en résulte pour elles de mal permanent. La différence dans les devoirs qui procède de cette cause, s'accusera encore mieux si l'on se rappelle que les personnes à circulation lente sont plus sujettes à contracter des maladies contagieuses que
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les personnes à circulation active ; il en est surtout ainsi lorsque les premières éprouvent, ce qui est fréquent, des appréhensions auxquelles les secondes échappent. A la limite qu'en vertu de ces raisons un égoïsme raisonnable impose à l'altruisme, s'en ajoute une autre d'origine altruiste, je veux dire la considération de l'intérêt des personnes exposées à contracter une affection de nature infectieuse ou une maladie causée par l'épuisement. Ces maux sont de nature diverse. Une femme qui soigne un étranger malade et rapporte la fièvre au sein de son groupe familial, risque non seulement sa santé et sa vie, mais celle des siens. Bien plus, elle leur inflige la fatigue de la soigner, les angoisses et la douleur morale qu'exciteront ses souffrances et peut-être sa mort. Parvient-on à conjurer une issue fatale, il n'en résulte pas moins pour quelque temps et quelquefois pour toujours l'incapacité d'accomplir ses devoirs ordinaires. Il est donc évident que si la bienfaisance invite à secourir, lorsqu'on peut le faire sans danger grave, les malades auxquels l'absence de toute parenté ne donne pas droit à notre assistance, elle n'oblige pas à ces soins les personnes que retiennent des liens et d'importants devoirs de famille.
Néanmoins, n'oublions pas que parmi ceux-là môme que les raisons exposées ci-dessus, si elles sont valables, devraient faire hésiter à assister les malades, plusieurs peuvent donner et souvent même
donnent impunément leurs soins. Il est vraiment remarquable que les médecins (bien qu'ils prennent certaines précautions) visitent quotidiennement des malades affligés de fièvres ou d'affections de ce genre et n'en contractent que rarement le germe. Il faut supposer que l'habitude et peut-être une certaine indifférence acquise concourent à leur assurer l'immunité ; et cependant, même en fût-il ainsi, il est malaisé d'apercevoir ]a raison qui les rend indemnes pendant les premières années de leur carrière. Les infirmières des hospices semblent jouir de la même immunité. Ainsi donc les personnes qu'un sentiment de sympathie pousse à faire profession de soigner des malades, ne courent pas des dangers aussi grands qu'il semblerait tout d'abord ; pour les soins à donner aux affections non contagieuses, leur genre de vie peut comporter une santé satisfaisante.
La joie de la pitié, cette étrange émotion si difficile à analyser, est un stimulant aux sacrifices qu'implique l'assistance des malades ; quand coexiste à un degré élevé cet instinct naturel qui est par essence l'amour des abandonnés, les soins prodigués aux malades délaissés deviennent la source d'un plaisir latent qui compense largement la peine et parvient à rendre cette occupation attrayante. Sans être en droit de prescrire la bienfaisance, source de semblables résultats, il est permis d'attacher ses regards sur elle et de l'admirer.
§ 443. — Si une appréciation équitable de toutes les circonstances, assigne certaines limites à l'assistance à fournir aux malades qui nous sont étrangers, elle ne met aucune restriction aux soins à donner à ceux qu'éprouvent des souffrances d'une autre catégorie, c'est-à-dire aux victimes d'accidents. Chacun est témoin de malheurs causés par des chutes, des chevaux emportés ou le choc de deux voitures : tous ont en pareil cas le devoir de prodiguer leur assistance. Ceux-là seuls chez qui prévaut encore la brutalité du barbare, peuvent ne pas ressentir du mépris pour le Pharisien de la parabole et ne pas approuver le bon Samaritain.
Mais si le devoir d'assister les blessés est généralement admis comme imposé par la bienfaisance la plus banale, il existe un devoir auxiliaire qui n'est reconnu que depuis peu et non par tous : c'est celui d'acquérir les connaissances et l'habileté nécessaires pour rendre des soins efficaces. Jusqu'à nos jours et encore aujourd'hui, quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent n'allient pas les connaissances acquises au désir de venir en aide aux blessés et aux mutilés ; bien pis, il règne une ignorance qui entraîne les initiatives les plus funestes. Le désir de se rendre utile aboutit à faire le mal ; en effet, on ne se rend généralement pas compte qu'il y a mille manières de se tromper pour une seule qui est la bonne.
Une bienfaisance prévoyante conseille donc d'ac-
quérir des connaissances chirurgicales ou médicales qui puissent être utiles aux blessés avant l'arrivée de l'homme de l'art. Il faut donc approuver sans réserve les sociétés d'ambulances et les institutions similaires qui cherchent à vulgariser les indications nécessaires et à faire acquérir l'éducation et l'habileté requises. Malheureusement lorsqu'il faut mettre en pratique ce savoir et cette capacité, on n'en retire pas toujours les avantages que l'on pouvait espérer : la nervosité, l'indécision et peut-être l'embarras du choix entre les diverses méthodes qui ont été enseignées , induisent en erreur. N'en concluons pas qu'il convienne de renoncer à cette préparation à l'art de secourir les blessés, mais plutôt qu'il est nécessaire de la pousser plus loin et d'en faire une branche de l'éducation générale.