CHAPITRE V
§ 444. — Tout homme susceptible de concevoir des idées et d'éprouver des sentiments moraux se sent incité par des considérations de diverse nature à prendre la défense de toute personne que l'on
V attaque, surtout si celle-ci est plus faible que son agresseur. Il entre dans cette propension une sympathie immédiate pour les souffrances physiques ou morales infligées à la victime, un sentiment d'indignation contre celui qui les inflige, le sens de la justice blessé par cette violation des droits de l'individu, et même (pour les esprits prompts à discerner les résultats lointains) le ressentiment de voir violer les principes de l'ordre social. Tout homme civilisé dans l'acception profonde et non pas superficielle de
"Nce mot, se sentira enclin à porter secours à la personne qui subit une violence physique ou morale et sera prêt à s'exposer pour la secourir. Le courage dont font preuve les mercenaires
recrutés pour subjuguer de petits peuples à demi civilisés ou des tribus sauvages sans défense, ne mérite pas plus d'admiration que le courage de la bête qui se rue sur une proie relativement faible et la terrasse. La bravoure de l'homme qui combat pour sa défense personnelle ou celle du soldat qui défend son pays envahi, sont des manifestations dignes de respect; au premier cas d'un égoïsme direct et au second de cet égoïsme indirect qui procède de l'intérêt personnel de chaque citoyen à empêcher l'asservissement de sa patrie. Mais le courage qui pousse à secourir un homme maltraité en livrant combat à un ennemi de force supérieure, et à s'exposer à un mal personnel en résistant à l'oppression du faible, dénote l'existence d'un sentiment d'ordre supérieur qui n'a pas, comme dans bien des cas, pour point de /^ départ des émotions basses, mais des émotions de l'ordre le plus élevé.
On pourrait croire que, même au sein d'une société païenne, l'oppression du faible par le fort serait universellement flétrie. A plus forte raison pourrait-on penser que dans une société qui fait profession d'être chrétienne, le fier-à-bras qui se sert de sa force physique supérieure pour tyranniser une victime moins robuste, exciterait l'indignation générale. Et surtout on eût été en droit de tenir pour assuré que dans des maisons d'éducation dirigées et surveillées par les ministres attitrés de la religion chrétienne toujours prête à prescrire la bienfaisance, les mauvais
traitements infligés par les aînés et les plus vigoureux aux enfants plus jeunes et plus faibles seraient rigoureusement défendus et sévèrement punis. Néanmoins dans nos écoles publiques et ecclésiastiques, non seulement la bienfaisance que nous avons dépeinte comme un sentiment de l'ordre le plus élevé, n'existe pas, mais au contraire la méchanceté est passée à l'état d'institution reconnue. Les bravades et les brimades, qui furent jadis poussées à l'extrême de la cruauté, survivent encore et il n'y a pas longtemps qu'une mort s'en étant suivie, on a vu un de nos évoques chercher des paroles d'excuse et de pardon. On continue à pratiquer et à encourager une discipline morale bien appropriée du reste à des gens qui, en qualité de législateurs ou d'officiers, préparent et conduisent à travers le monde les expéditions destinées à dépouiller les païens à l'effet d'engraisser les chrétiens.
Mais si la morale des écoles publiques et conséquemment la morale de ce qu'on appelle le patriotisme, ne comprend pas en pratique (quoi que Ton puisse dire en théorie) la forme de la bienfaisance qui pousse à risquer un mal personnel pour défendre le faible contre le fort, la morale de l'évolution, telle que nous l'avons exposée, enjoint ce genre de bienfaisance. En effet, l'élan énergique de sympathie qui, avec la bienfaisance, inspire l'abnégation, peut seul réaliser le type social le plus élevé et la forme supérieure du caractère individuel.
§ 445. — Avant d'examiner les appels adressés à l'esprit de sacrifice personnel au cas où le péril à combattre provient, non de l'action d'un homme malfaisant , mais des forces de la nature , disons quelques mots du courage qu'exigent les dangers de ces deux catégories. Le courage, pour entrer en lutte avec la nature, est aussi, et souvent même plus nécessaire, car les forces de la nature ne connaissent pas la pitié.
On parle d'ordinaire de la vertu du courage comme si elle méritait invariablement, quelles que fussent les circonstances, les mêmes éloges, et comme si le manque de courage méritait invariablement un égal mépris. Ces jugements tout d'une pièce sont insoutenables. Le développement du courage dépend non pas, il est vrai, complètement, mais dans une large mesure, de l'expérience personnelle que l'homme a pu faire de son aptitude à tenir tête au danger. Il est naturel que celui qui échoue constamment et souffre de ses échecs, éprouve une répugnance croissante à entrer en conflit avec des forces organiques ou inorganiques ; au contraire, la réussite dans tout ce que l'on entreprend engendre une disposition quelquefois exagérée à courir des risques ; chaque succès nouveau amène une extrême satisfaction et l'attente de cette satisfaction devient une véritable tentation. La timidité et le courage trouvent donc en grande partie leur justification en eux-mêmes : le premier de ces sentiments résulte d'une nature
LES SECOURS CONTRE LES SEVICES ET LE DANGER loi
plus OU moins défectueuse au point de vue physique, moral ou intellectuel ; le second d'une nature supérieurement douée sous le rapport de la force corporelle, de la puissance d'émotion, de la capacité ou de l'activité intellectuelle. Pour écarter toute erreur à ce sujet, prenons un exemple à propos duquel il n'existe pas de préjugés enracinés : celui des explorations alpines.
Voici un homme dont la constitution est si peu robuste qu'il est exténué lorsqu'il a gravi deux ou trois mille pieds ; ses mains sont incapables d'une étreinte énergique et prolongée ; sa vue est trop faible pour lui permettre d'assurer ses pas ; ses regards ne peuvent plonger dans un précipice sans qu'il soit atteint de vertige, ou bien il est dépourvu de présence d'esprit et toute circonstance critique le frappe de paralysie. Tout le monde conviendra que l'une ou l'autre de ces faiblesses physiques ou mentales est un juste motif de s'interdire toute tentative de faire l'ascension d'un pic, et que l'entreprendre serait une preuve, non de bravoure, mais de folie. Par contre, un homme possédant des membres vigoureux et de bons poumons, doué en outre de sens perçants, d'un jugement net et ferme, dont les facultés physiques et mentales s'élèvent naturellement au niveau du danger à vaincre, cet homme, dis-je, a le droit de risquer une aventure hasardeuse : comme celle par exemple de descendre dans une crevasse pour sauver une personne qui y serait tombée. Sa vail-
lance est l'accompagnement naturel de son adresse. De tels contrastes dans les aptitudes doivent ordinairement entraîner les mêmes contrastes dans l'action. Le jugement porté sur la conduite doit en tenir compte et dans une large mesure se transformer en pitié pour l'impuissance diverse que cause la peur, comme en respect pour la supériorité qu'implique le courage. Je dis « dans une large mesure » parce qu'il existe une timidité qui dépasse celle que l'insuffisance des moyens justifie, comme il existe un courage qui va au delà des dons naturels : le premier de ces deux états d'esprit mérite la réprobation, tandis qu'il faut admirer le second, s'il n'est pas poussé jusqu'à une imprudence déraisonnable.
En général, la sanction due au courage doit donc faire entrer en ligne de compte le rapport entre l'acte à accomplir et la capacité probable d'en venir à bout. Le jugement à porter doit donc évidemment varier selon l'âge de celui qui en est l'objet; il ne peut être le même pour l'enfant et le vieillard que pour un homme dans toute la force de la vie; il doit varier avec l'état de la santé qui souvent entraîne une impuissance partielle, et aussi avec ce qu'on appelle « l'équation personnelle » de l'individu, puisqu'on présence d'un danger, la lenteur de la perception ou de l'action peut devenir fatale. Rien que le fait qu'une maladie de cœur rend timide — la timidité dans ce cas est en harmonie avec l'impuissance qui résulte de troubles dans la circulation — suffit à montrer que,
pour soi-même comme pour les autres, il convient toujours d'inteiToger ses aptitudes personnelles avant de courir un risque que Ton croit devoir affronter.
Même faisant abstraction de ces considérations particulières, il existe en nous le sentiment conscient qu'il doit exister quelque proportion entre la gravite du danger et l'aptitude à le maîtriser. Aussi regardct-on ordinairement comme téméraire toute conduite qui dédaigne cette proportion. Le dicton que la prudence est ce qu'il y a de meilleur dans le courage, s'il n'a trait dans son sens littéral qu'aux dangers du champ de bataille, s'applique en réalité aux risques de toute sorte et implique la conséquence qu'il faut blâmer et non encourager celui qui s'expose à un péril trop grand. De même l'épithète de « cerveau brûlé » adressée à un homme qui brave sans utilité la mort ou un danger considérable, est une marque de réprobation et sous-entend l'idée que souvent ce qui passe pour du courage n'est en grande partie que de l'ineptie et de l'incapacité de prévoir ce qui doit vraisemblablement arriver. En général, on sent qu'une sorte de devoir oblige à ne pas risquer sa vie avec trop de témérité et sans un motif valable.
Nous allons voir que la prescription de la bienfaisance positive qui nous enjoint de secourir les personnes mises en danger par les forces impitoyables de la nature, ne doit pas seulement être tempérée par ces raisons, mais encore par la prévision des efîcts accessoires et probables, pour le cas
OÙ l'effort lente pour porter secours aurait une issue fatale.
§ 446. — Passons des généralités aux exemples particuliers. Demandons-nous dans quelles limites la bienfaisance impose le devoir de sauver une personne qui se noie. Dans quels cas ce devoir est-il positif et dans quels cas est-il douteux ou n'existet-ilpas?
Il est évident qu'il faut condamner comme un être sans cœur, sinon pis, l'homme qui, bon nageur, remplit toutes les conditions voulues pour sauver la vie d'une personne en danger de se noyer à une faible distance, s'il ne fait aucun effort dans ce but. Cet homme, sans grand risque pour lui-même, peut empêcher la mort d'autrui et ne le fait pas ; il doit être tenu pour coupable de quelque chose comme un meurtre passif. La seule excuse qu'il pourrait alléguer, c'est qu'une personne sur le point de se noyer a une tendance à se cramponner à son sauveur, à paralyser ses mouvements et à causer leur mort à tous deux ; encore ne peut-il pas ignorer que cette éventualité se conjure facilement en la saisissant par derrière.
Mais que dire d'un homme qui sous le rapport de la vigueur, de l'habileté ou même à ce double point de vue, ne présente pas toutes les conditions requises ? que dire si sa débilité s'oppose à un effort de longue durée ? Ou bien supposons que, présent à cette scène, il ait une vigueur générale suffi-
LFS SF.COURS CONTRE LES SÉVICES ET LE DANGER lôb
santé, mais n'a pas acquis l'habileté qui permette de nager plus de cinquante mètres, alors que la personne qu'il faut sauver se débat beaucoup plus loin? Ou bien encore l'accident se passe en mer et la violence des brisants est telle que jeté au milieu d'eux, il n'a presque aucune chance d'en sortir, même seul, à plus forte raison en opérant un sauvetage. Il semble manifeste que si une bienfaisance imprévoyante peut pousser à courir un pareil risque, une bienfaisance judicieuse défendra de s'y exposer. Un égoïsme rationnel doit, en de tels cas, imposer des limites à l'altruisme irrationnel : il est en effet absurde de perdre deux vies dans un effort désespéré pour en sauver une seule.
Il importe d'ordinaire de tenir compte d'autres restrictions encore. Un homme qui n'a ni femme, ni parents et dont la mort ne causera pas de profondes douleurs morales, un homme sur qui ne pèse pas la responsabilité du bien-être d'enfants et peut-être de vieux parents, sera fondé à céder à l'appel d'une sympathie immédiate et à tenter ce que ne devrait pas risquer un homme dont la vie est le soutien d'autres vies. En pareil cas, la bienfaisance tantôt pousse et tantôt retient. En dehors de tout instinct de conservation personnelle, le sens du devoir envers ceux qui dépendent de nous, peut détourner de la tentative de porter secours que suggérerait le sentiment de la solidarité humaine.
Rien de précis ne peut donc être dit. Sauf dans les
premiers exemples rapportés où le devoir est clair, les circonstances doivent décider s'il y a obligation. Il faut tenir compte, non seulement des tempéraments déjà mentionnés, mais aussi de la valeur de la personne en danger : on ne s'exposera pas aux mêmes risques pour sauver un criminel que pour sauver un homme d'un caractère élevé, qui est appelé à rendre d'importants services à ceux qui l'entourent.
§ 447. — Si difficiles que soient les questions qui se posent quelquefois en présence d'une noyade imminente, elles sont encore moins malaisées à résoudre que celles qui s'élèvent en présence d'un incendie. Au premier cas, l'aptitude du sauveteur telle qu'elle résulte de sa force, de son adresse et de sa promptitude, compte pour beaucoup. Il peut calculer quelle sera l'action de l'élément tantôt tranquille et tantôt agité avec lequel il aura à lutter, mais, dans le second cas, il s'agit de combattre une puissance dont les effets destructeurs autrement terribles sont bien plus difficiles à prévoir et contre lesquels la vigueur est impuissante.
Nous lisons parfois que des hommes ont sauvé dans un incendie des personnes de leur famille ou des étrangers au péril de leur vie ; d'autres fois, nous apprenons qu'une tentative analogue a eu une issue fatale. Devons-nous donc dans de semblables circonstances dire : « Va et fais de même ? » La bienfaisance exige-t-elle que l'on pousse l'abnégation jus-
qu'à la limite extrême de tenter une entreprise qui, selon toute vraisemblance, doit finir par amener le sacrifice d une deuxième vie sans sauver la première? On ne peut faire à ces questions de rdponse générale. Les circonstances et les émotions particulières excitées, l'amour paternel, filial, fraternel ou tout autre à sa place, doivent dicter la décision à prendre. Souvent la question n'est pas susceptible de réponse môme pour un homme d'une abnégation absolue : comme lorsque, après avoir arraché un enfant d'une chambre en flammes, un père se demande s'il doit s'élancer pour sauver un autre enfant abandonné dans une chambre à l'étage supérieur, alors que l'escalier en feu menace de tout engloutir. Il est évident qu'au milieu d'un tel chaos de circonstances et de sentiments, de devoirs et de dangers, il est impossible d'invoquer aucune règle. Et ce qui est vrai dans ce cas extrême est vrai dans une grande partie des autres. La morale reste muette en présence de ce conflit d'obligations. Lorsque la vie du sauveteur n'est pas seule en cause, et que sa mort doit entraîner la misère pour d'autres existences et laisser de graves devoirs en souffrance, le verdict de la morale doit moins lui prescrire que lui défendre de s'exposer.
§ 448. — Sans nul doute, il est bon pour l'humanité en général de maintenir la tradition de l'héroïsme. L'homme dont l'inspiration altruiste est assez forte pour lui faire trouver la mort dans un effort près-
que désespéré pour sauver la vie d'autrui, donne un exemple de noblesse d'âme qui dans une certaine mesure rachète les cruautés, les brutalités, les vilenies sans nombre qui prédominent parmi les hommes ; il contribue à entretenir l'espérance d'une meilleure humanité dans l'avenir. Le service que rend un tel homme, en forçant l'égoïsme à rougir, compense la perte d'un être qui eût pu léguer sa nature altruiste à ses descendants.
D'ailleurs pour toutes les questions du genre de celles qui ont été traitées dans ce chapitre, nous pouvons utilement revenir à l'antique doctrine du moyen terme. Quand on joue aux dés avec la Mort, on peut avoir raison de se demander si les dés ne sont pas pipés. Même la maxime « Aime ton prochain comme toi-même », n'implique pas qu'il faille estimer sa vie à plus bas prix que celle d'autrui. On peut donc conclure, semble-t-il, que la bienfaisance positive enjoint de secourir tout homme en danger, s'il existe une forte probabilité de le sauver, mais que ses prescriptions n'obligent à rien de plus.