CHAPITRE VII
§ 452. — Nous abordons un sujet qui, en grande partie pour certaines personnes et absolument pour un nombre plus grand encore, s'identifie avec la conception de la bienfaisance. Le mot de bienfaisance (ou plutôt de bonté, qui usurpe souvent sa place) fait naître l'idée de la libéralité facile qui donne à pleines mains aux nécessiteux. Donner de l'argent ou quelque chose d'équivalent est une manière si aisée et si répandue de témoigner sa bienveillance, que les esprits irréfléchis et surtout ceux qui profitent de cette facilité, ne voient guère autre chose dans la bonté.
Ce mode de bienfaisance, appartenant, nous l'avons vu, à une catégorie nombreuse, se présente chaque jour à nos regards sous trois formes différentes. 11 y a l'assistance légale fournie aux indigents sur le produit de contributions officielles et obligatoires ; nous pouvons y joindre les aumônes distribuées par des fondations charitables. Il y a le soulagement de
la misère accompli spontanément par des associations libres disposant de cotisations librement versées. Il y a enfin les secours distribués par la charité privée, tantôt à des personnes auxquelles on est attaché par certains rapports, tantôt à celles dont les titres ont été plus ou moins contrôlés, tantôt sous forme d'aumônes faites au hasard à des mendiants. Nous allons examiner ces trois catégories dans Tordre où elles viennent de se présenter.
§ 453. — Après tout ce qui a déjà été dit dans cet ouvrage, il est inutile de répéter longuement que, faisant abstraction d'événements passés que nous aurons à rappeler bientôt, le soulagement de l'indigence au moyen de deniers publics prélevés sous forme d'impôts, est incompatible avec la limitation des fonctions de l'Etat réclamée avec insistance par la morale. Si, comme nous l'avons dit et redit, la fonction véritable de l'Etat est de préserver l'ensemble des citoyens et chaque citoyen en particulier de toute agression, externe ou interne, de façon à ce que chacun d'eux soit à même d'accomplir sa vie sans rencontrer d'autre obstacle que ceux qu'implique le voisinage d'autres citoyens, — si la seule autre fonction de l'Etat est de surveiller l'exploitation du territoire habité de manière à prévenir le sacrifice des intérêts de son propriétaire collectif, la nation, il s'ensuit que l'Etat sort de ses deux uniques fonctions et met lui-même plus ou moins obstacle à l'accom-
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plissement de Ja première en taxant une catégorie de citoyens au profit d'une autre catégorie.
Toutefois cette conclusion n'est valable qu' « abstraction faite d'événements passés que nous avons à rappeler ». Les événements passés, auxquels j'ai fait allusion, se présentent à nos yeux lorsque remontant à l'époque féodale et à la période antérieure à la féodalité, nous voyons les serfs, quoique attachés à la glèbe, avoir certains droits reconnus sur une partie des produits du sol ; ces mêmes événements se reproduisent plus tard, lorsque la disparition du servage entraîna la rupture des liens, qui retenaient le serf attaché à la terre, et que la loi sur les pauvres vint rétablir ce rapport et ce lien en créant le domicile de secours. En rattachant jusqu'à un certain point l'indigent à une localité déterminée, la loi reconnaissait au même degré son droit sur les produits du sol de cette même localité.
A ce point de vue, une loi sur l'assistance publique a une base équitable ; les secours qu'elle distribue sont quelque chose de plus qu'une charité pure et simple. L'usurpation absolue de la terre par le seigneur et l'expropriation absolue du laboureur ont été des faits injustes ; le rétablissement de la relation antique sous une forme moins rigide peut être interprété comme un moyen détourné de reconnaître à nouveau des titres justes et valables. Il est probable que nous sommes indirectement redevables de la stabilité relative des institutions anglaises depuis cette époque, à
l'absence de la désafTection qui règne partout où les classes, qui ne possèdent rien, sont tout entières à la merci de celles qui possèdent.
Néanmoins il est délicat de traiter de la forme de l'assistance régie par des agents de l'autorité publique, non seulement parce que l'exercice de cette assistance se complique de considérations de justice, mais encore parce qu'elle se complique de l'existence d'injustices qu'elle fait naître et qui en découlent. Au début, l'assistance légale des indigents s'exerçait presque intégralement aux dépens de ceux qui, comme les propriétaires fonciers, étaient équitablement tenus d'y participer ; de nos jours, elle pèse dans une large mesure sur d'autres classes et il n'existe aucun titre à faire valoir vis-à-vis de cellesci. Des jugements empiriques concernant la bienfaisance obligatoire restent donc seuls possibles.
Aussi, nous rappelant que la bienfaisance proprement dite perd son caractère de bienfaisance en devenant obligatoire, que dès lors le bienfaiteur et le bénéficiaire cessent d'éprouver les sentiments qui devraient normalement s'y associer, nous inclinerons à penser qu'il serait infiniment préférable de reconnaître d'une autre manière les justes droits de chaque membre de la collectivité en sa qualité de co-propriétaire du territoire, et de séparer nettement la bienfaisance de l'exercice de la puissance gouvernementale. Examinons les défauts du système actuel.
§ 454. — Nous avons admis que la collcclivilé prise dans son ensemble est propriétaire suprême du territoire habité, bien entendu, en tant que territoire à Tétat de nature et abstraction faite de la valeur que lui ont communiquée le défrichement et la culture. Nous avons encore admis que de cet état de chose résulte un droit pour chaque membre de la collectivité. Toutefois il nous est impossible d'aller, comme on le fait souvent, jusqu'à reconnaître le « droit de subsistance aux dépens du sol » indépendamment de la quantité de travail à fournir. La terre ne produit que par le travail ; celui qui ne fournit aucun travail, n'a aucun droit au produit. Tout au plus a-t-il un droit à une part des maigres fruits que porterait la terre à l'état inculte, fruits qui seraient loin de subvenir à la subsistance de la population existante.
On affirme que les pauvres, ayant travaillé au profit de la société pendant la vigueur de leur jeunesse, doivent être nourris par elle quand ils sont vieux et infirmes. Cette argumentation serait admissible sous un régime socialiste déterminant artificiellement la rémunération des services; mais telle qu'elle existe, la société paie au travailleur jeune et vigoureux le montant de rémunération, qui résulte du jeu de la concurrence, et s'acquitte ainsi de sa dette. Nous pouvons encore faire valoir que si le travailleur n'a pas été rétribué suffisamment pendant sa période d'activité, cette insuffisance de rétribution tient en grande partie à ce qu'il a dû, directement ou indirec-
tement, contribuer à l'entretieii des paresseux et des incapables. Procurer les choses nécessaires à la vie à ceux qui ne travaillent pas, c'est réduire d'autant la part de ceux qui travaillent. Les gens aisés ne s'aperçoivent pas de cette défalcation de la somme totale des biens produits ; elle ne fait sentir ses effets qu'aux personnes condamnées à des marges étroites. Si ces dernières n'avaient pas eu à subir cette soustraction opérée sur leurs ressources, elles auraient été à même de se prémunir en vue de la période inactive de leur existence.
Les avocats du système en vigueur soutiennent qu'une fécondité excessive produit un surplus de population qui ne trouve pas d'ouvrage, et qu'il faut cependant nourrir. Nous répondrons en premier lieu que tant qu'on pourvoira aux besoins de ce surplus, il ne cessera de s'accroître. En second lieu, cet argument suppose que le travail à exécuter par la collectivité se présente invariablement en quantité fixe et limitée ; sinon il s'offrirait toujours quelque tâche nouvelle, où l'excédent de population trouverait à s'employer utilement et à gagner sa subsistance. Il est absurde de prétendre que les uns doivent s'astreindre à un surcroît de travail afin que les autres puissent vivre dans la fainéantise.
Parfois nous entendons soutenir l'opinion que puisqu'il existera toujours une certaine proportion de nécessiteux, de malades, d'incapables, de malheureux, de vieillards, ii est au mieux de les soulager
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au moyen de fonds administrés par des fonctionnaires spéciaux, étudiant chaque cas en détail et proportionnant les secours aux besoins. Ce raisonnement exprime une confiance dans les lumières de la bureaucratie que l'expérience répétée de génération en génération est impuissante à ébranler. Il tient pour démontré que les fonctionnaires et les employés, qui le plus souvent ne visent qu'à empocher leurs appointements et à se donner le moins de peine possible, seront les juges les plus clairvoyants du caractère, de la conduite et des besoins des postulants et que les administrateurs de l'Assistance publique géreront les deniers publics avec plus de sagesse que des particuliers gérant les fonds qu'ils ont fournis eux-mêmes. Ce raisonnement ne tient en outre nul compte de la masse des témoignages accumulés dans les rapports des enquêtes parlementaires et dans les ouvrages spéciaux sur la matière, qui prouvent que dans le passé ce système a engendré et favorisé la corruption et les abus les plus divers au point qu'il a abouti à une démoralisation universelle.
N'oublions pas les injustices cruelles commises aux dépens des individus et les maux causés à la collectivité par les impôts élevés venant s'appesantir sur les citoyens qui sont à peine en état d'assurer leur subsistance et celle de leur famille et qui n'y parviennent qu'en ne ménageant pas leurs efforts. Bien souvent des hommes honnêtes et laborieux — parfois privés d'ouvrage par suite de la stagnation de
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l'industrie, parfois affaiblis par la maladie — assujettis aux taxes pour les pauvres, voient saisir leur mobilier pour faire face à l'entretien de gens, qui ne sont bons à rien. Il y a mieux encore : il n'est pas rare que des ouvriers occupés dans des circonscriptions éloignées de leur domicile légal et qui parviendraient à s'y suffire sans les exigences du percepteur des pauvres, sont contraints d'abandonner leur emploi, de revenir au lieu de leur domicile de secours, d'y solliciter l'argent destiné à payer le voyage de retour de leur femme et de leurs enfants et tombent ensuite à charge à l'Assistance publique. Ce système conduit de la sorte à rompre des rapports industriels solides et à substituer l'aumône à des salaires régulièrement acquis.
N'omettons pas de rappeler le double gaspillage de l'administration officielle. Elle gaspille en ce sens qu'elle se relâche inévitablement dans l'œuvre de la distribution des secours et qu'en l'absence de tout intérêt personnel, elle en distribue sans nécessité aucune ; souvent elle les prodigue aux individus les moins méritants. Elle gaspille encore en ce sens qu'une grosse part des sommes levées sert à entretenir les rouages administratifs, à payer les appointements des percepteurs, des inspecteurs, des directeurs des maisons de travail, des médecins municipaux, etc., dans des proportions qui, en Irlande et dans certains cas extrêmes, ont absorbé au delà des deux tiers, et en Angleterre au temps présent plus
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(lu tiers du total des contributions spc^ciales perçues pour soulager l'indigence. Si ces proportions ne sont pas toujours atteintes, elles restent toujours à un niveau moyen très élevé.
Nous souvenant que la charité imposée par la loi ne peut pas, comme nous l'avons vu, se concilier avec la justice, nous constatons une fois de plus qu'à la longue ce qui n'est pas juste cesse forcément d'être bienfaisant *.
* En parlant ainsi de la Loi sur les pauvres, je me suis aidé des écrits d'un homme particulièrement versé dans la matière : feu mon oncle, le Révérend Thomas Spencer de Hinton Charterhouse, près de Bath. Ses antécédents et son expérience lui donnaient une autorité, que ne possède pas un homme sur cent mille. Il prouva son dévouement spécial à ses paroissiens en fondant à Hinton une école paroissiale, une Bibliothèque de village, une société pour l'achat de vêtements et en faisant allouer des lots de terre aux ouvriers agricoles ; il bâtit en outre des chaumières modèles et, pendant tout un temps, il fit servir le dimanche un dîner de viande à un groupe de journaliers. Il prouva son dévouement aux classes laborieuses en général en consacrant une grande partie de ses loisirs à des conférences et à des écrits en faveur de la tempérance et en s'associant au mouvement en faveur du droit de suffrage universel et de la diffusion des droits politiques ; mieux encore, il fut le seul ecclésiastique qui prit une part active à l'agitation contre les lois-céréales et il prononça les prières d'usage au premier et au dernier des banquets organisés par la Ligue. Ses sentiments philantrophiques sont donc incontestables. Son expérience était aussi étendue que solide. Dès l'origine ami du pauvre et toujours disposé à prendre son parti contre l'inspecteur officiel, il se convainquit peu à peu du mal immense causé par l'ancienne loi sur les pauvres ; lorsque la nouvelle loi fut promulguée, il assura, je crois, l'adhésion des commissaires existants à la formation de l'Union de la circonscription de Bath, introduisit la loi dans sa paroisse et parvint en peu de temps à réduire les taxes municipales spéciales de 700 à 200 livres sterling par an : la paroisse n'en fut que plus satisfaite et plus prospère. Lorsque l'Union de Bath eut été organisée, il fut nommé et resta pendant plusieurs années président de la commission administrative des pauvres ; ces fonction» le familiarisèrent avec une infinité de faits se rapportant à cet ordre d'idées. Comme résultat final, il écrivit quatre brochures intitulées : « Examen de la raison d'être de l'assistance publique » concluant à sa condamnation décisive.
§ 455. — L'administration des secours à distribuer aux indigents par les moyens privés et volontaires des sociétés de bienfaisance, des sociétés pour la répression de la mendicité, etc. — présente moins d'inconvénients que le système légal et obligatoire. Je dis qu'elle présente moins d'inconvénients, mais elle en présente également, et sous certains rapports, elle en présente même davantage. En effet, si les influences délétères de la contrainte sont évitées, celles de la distribution des secours par personnes interposées continuent à subsister. Nous demeurons en présence d'un système machinal, à la vérité moins rigide que celui de l'assistance publique. Le bénéficiaire n'est pas davantage mis en rapport direct avec le bienfaiteur ; il demeure en rapport avec le représentant d'un grand nombre de bienfaiteurs. Ce système, au lieu de développer le caractère moral des parties en cause, l'exclut autant que possible et met en mouvement une foule de mobiles de nature inférieure. Nous allons noter ses défauts.
Sous le régime de l'assistance légale (en particulier sous le régime antérieur à 1834), les indigents honnêtes, mais économes et recommandables, ne recevaient aucun secours, tandis que l'imprévoyance et la mauvaise conduite étaient gratifiées de secours abondants ; il en est de môme pour la plupart des sociétés philanthropiques. Les pauvres intéressants préfèrent souffrir et n'importuner personne, les autres rivalisent d'importunité et réussissent à obtenir ce
qu'ils demandent. Il a été démontré par exemple que le produit de la souscription ouverte en 1885-86, à Mansion-House, la résidence du lord maire, s'en est allé en grande partie à l'adresse de « fainéants, de gens dépensiers et d'ivrognes ». « Ceux-ci déclaraient hautement qu'aucune raison ne s'opposait à ce qu'ils obtinssent — tout comme leurs voisins — une partie des fonds souscrits. » Dans certains cas, les solliciteurs « exigèrent leur part ». Dans une autre circonstance, on offrit du travail ; il fut reconnu que plus d'un cinquième des gens secourus n'était bon à rien, preuve que les sans travail, qu'on considère généralement comme dignes de pitié et comme des victimes de notre état social, chôment parce qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas travailler et que les associations charitables les mettent à même d'éluder la discipline inflexible, mais salutaire, de la Nature. S'associant à la négligence envers les pauvres honnêtes, qui se taisent, et à l'attention prêtée aux pauvres, qui ne le sont pas et qui se lamentent, cet encouragement ofl'ert à l'hypocrisie éclate surtout quand les indigents découvrent que des protestalions de piété leur font accorder les aumônes désirées. Aisément dupés par un jargon dévot, les membres du clergé et les femmes distinguent ceux qui se signalent par le récit de leurs élancements spirituels et par l'abondance des bénédictions avec laquelle ils empochent les aumônes, dont ils sont gratifiés. Cette tendance paie une prime au mensonge,
décourage la sincérité et pousse à la démoralisation.
Les rivalités des sectes religieuses ne font qu'accroître le mal : trop de missions rivales quêtent et distribuent de l'argent en vue de répandre leurs symboles et achètent des auditoires au prix de repas à deux sous. Plus de la moitié des recettes d'une de ces missions se distribue en bons, « remboursables à l'issue de l'office du soir » ; ce système néfaste est poussé au point que les membres visiteurs essaient « de forcer les gens les plus respectables et les plus accoutumés à se suffire » à les accepter ; ils les paupérisent en même temps qu'ils en font des convertis hypocrites. « Je ne demandais rien à cette bonne dame, disait un jour une femme pauvre, mais propre et bien tenue, à la vue de la prédilection des émissaires de l'Eglise pour les vauriens, mais cela fait mal de voir des ivrognes et des propres à rien, vivant comme des pourceaux, tout recevoir, tandis que de braves gens, qui peinent et travaillent, demeurent les mains vides. » Non seulement on décourage la vertu et on encourage le vice, mais on paie des subsides à la superstition. A moins — ce qui est impossible — que les sectes rivales, qui ont recours à ces moyens, ne soient toutes en possession de la vérité, la propagation de l'erreur vient se joindre à la rémunération de la duplicité.
Autre inconvénient : les personnes d'humeur facile sont exploitées par les gens habiles en quête de places et d'émoluments. Ceux-ci mettent la main sur un
besoin prétendu ment criant, distribuent force prospectus, envoient leurs agents faire de la propagande, et tout cela pour que A, B et G, qui ont manqué leurs carrières, puissent soutirer de l'argent en jouant le rôle de directeur, de secrétaire et de trésorier dans l'association à lancer. Si par leur insistance ils réussissent à la fonder, ils ont bien soin de la faire fonctionner à leur profit. Mais parfois ils n'entendent même pas aller jusque-là. En effet, les sociétés philanthropiques peuvent, comme les sociétés commerciales, n'exister que sur le papier et n'avoir d'autre but que d'encaisser pendant quelque temps des cotisations. Je sais de source certaine qu'il y a des bandes de chevaliers d'industrie, dont le seul métier est de lancer des sociétés de charité uniquement pour leurs propres fins.
Nous ne sommes pas encore au bout des inconvénients. Il faut encore signaler le défaut de sincérité des souscripteurs: la flagornerie et l'ostentation mondaines les poussent bien plus que des sentiments de bienfaisance. Quand des lanceurs véreux sollicitent la souscription de gens riches, ils ont soin de solliciter l'honneur de faire figurer leurs noms comme vice-présidents en tête de leurs listes. Même dans les institutions de bienfaisance sérieuses, le désir de faire parade de sa générosité et d'occuper des postes honorifiques et influents, stimule fortement la libéralité en matière de souscriptions et de dons. Un autre mobile plus bas vient s'allier à celui-ci. Un parvenu
OU même un commerçant dont les affaires prospèrent, se de'mène-t-il pour fonder ou gérer une des sociétés, qui semblent n'avoir d'autre origine que le désir de faire le bien, c'est qu'il caresse la perspective d'être membre d'un comité présidé par un pair d'Angleterre ou d'y siéger côte à côte avec le fils d'un lord. Lui, sa femme et ses filles se réjouissent à la pensée de voir chaque année son nom accolé à leurs noms dans la liste des administrateurs et ce résultat les préoccupe bien plus vivement que les infortunes à secourir.
Des vices analogues se font sentir dans d'autres associations charitables, tels que les orphelinats, les fondations pour des commerçants âgés ou malheureux. Ici encore, les moins nécessiteux, s'ils ont beaucoup d'amis, sont d'ordinaire les plus favorisés, tandis qu'on néglige les plus nécessiteux qui n'en ont pas. Le choix des malheureux à assister s'effectue par des procédés coûteux et peu délicats ; on se perd en démarches coûteuses et interminables, on trafique des votes et toutes les mouches du coche philanthropique bourdonnent à l'envi. Bien certainement toutes ces dépenses d'activité et d'argent, destinées à mettre la machine en train, suffiraient, si le gaspillage bureaucratique était moindre, à entretenir un bien plus grand nombre de nécessiteux.
Il n'en va pas différemment d'institutions — les hôpitaux et les dispensaires — que la plupart des gens considèrent comme invariablement bienfai-
santés. Premier fait significatif : 30 p. 100 de la population de Londres y a recours, et cette proportion élevc^e prouve que la plupart des malades ne sont pas indigents et pourraient parfaitement payer leur médecin. Les secours médicaux gratuits poussent à la paupérisation par des moyens encore plus accusés. Les malades qui n'entrent pas à l'hôpital, commencent par obtenir des médicaments et finissent par obtenir des aliments : « système qui les conduit à solliciter ouvertement des secours pécuniaires. » Cette influence néfaste ressort du fait qu'en quarante ans, de 1830 à 1869, l'accroissement du nombre des malades secourus a été proportionnellement quintuple de l'accroissement total de la population ; comme le nombre des cas de maladie n'a pas augmenté, notre conclusion est irréfutable. En outre la promesse d'être traités gratis attire les gens peu scrupuleux et « les vrais pauvres se voient peu à peu exclus des cabinets de consultation par des personnes à leur aise ». Des personnages ayant des revenus de plusieurs milliers et même de vingt-cinq mille francs, se déguisent et se présentent : dans un grand hôpital, plus de 20 p. 100 des malades de cette catégorie ont donné « de fausses adresses » afin de dissimuler leur identité. L'invasion des malades est telle que chacun d'eux n'obtient en particulier que fort peu d'attention : en moyenne une minute, qui parfois se réduit à quarante-cinq secondes. 11 est clair que les indigents pour qui la consultation gratuite
est instituée, n'en peuvent presque pas profiter. Les conseils médicaux sont donnés « au galop » ; « ils trompent le public et sont une cause de déceptions pour les pauvres ». Ces secours médicaux gratuits, tels qu'ils sont organisés, sont surtout distribués « par les membres du personnel non rétribué » ; quelques-uns d'entre eux expédient 318 malades en trois heures et vingt minutes, ce qui doit évidemment épuiser des hommes déjà harassés par leur clientèle particulière et dégoûter ceux qui n'ont que peu de clientèle : ces derniers donnent ainsi, sans en retirer un paiement, dont ils auraient pourtant grand besoin, des conseils qu'ils pourraient se faire payer ailleurs. De sorte que les quinze millions de francs que coûtent chaque année les hôpitaux de Londres — somme qui s'élèverait à vingt-cinq millions si nous tenions compte de la valeur des emplacements et des édifices — ont surtout pour effet de démoraliser les malades, de détourner les soins médicaux de la partie de la population à laquelle ils étaient destinés, d'en faire profiter celle qu'on n'avait nullement en vue et enfin d'obliger bon nombre de médecins et de chirurgiens peu fortunés à travailler pour l'amour de Dieu^
L'expérience très complète que nous fournissent
' M. le docteur John Chapmann a publié, dans son livre La Charité médicale, ses abus et les moyens d'y remédier, les témoignages que je viens de résumer. Quelques-unes des sommes et des chiffres cités plus haut devraient être largement majorés, car, depuis 1874, date de la publication de ce livre, le régime hospitalier s'est beaucoup développé.
les sociétés et les institutions reposant sur des dons et des souscriptions volontaires, vient donc attester que le bien qu'elles font, est accompagné de graves inconvénients, qui parfois l'emportent. Cette expérience nous contraint de constater que toute organisation charitable sous forme d'association libre ou obligatoire, gaspille ses ressources et provoque des effets imprévus. La bienfaisance manque son but en raison de son caractère indirect.
§ 456. — Toutes les parties antérieures de cet ouvrage impliquent la conclusion que la bienfaisance qui prend la forme de secours matériels distribués aux nécessiteux, a les effets les plus heureux quand elle est pratiquée individuellement. Si, comme la pitié, « elle bénit celui qui donne et celui qui reçoit », elle n'y parvient complètement que lorsqu'un rapport direct s'établit entre le bienfaiteur et le bénéficiaire. Malgré tout il faut pourtant reconnaître que la bienfaisance individuelle est souvent insuffisante, que d'autres fois elle se jette dans l'exagération et qu'elle est souvent mal dirigée. Notons ses imperfections et ses erreurs.
La plus répandue provient de l'habitude insouciante de jeter quelques sous aux mendiants et d'encourager ainsi la fainéantise et le vice. Cette habitude s'inspire parfois d'une sympathie excessive, qui souffre de la vue d'une misère feinte ou réelle, parfois du désir d'apaiser sa conscience en
compensant des actes malhonnêtes par quelque largesse accidentelle. D'autres fois, les donateurs sont mus par la pensée d'une autre vie et par le désir de s'y assurer d'abondantes récompenses au prix de quelques aumônes distribuées ici-bas. Ou bien encore, tout en se rendant compte du mal probable qu'ils feront, ils n'ont pas la patience de se livrer à une enquête et tranchent la question en sacrifiant une petite pièce blanche ou de moindre valeur. C'est ainsi qu'ils aident à rendre les mauvais plus mauvais encore. Assurément c'est là un inconvénient notable ; en pratique, si ce n'est en théorie, il détruit en grande partie les effets heureux de l'exercice individuel de la bienfaisance.
La même cause donne naissance aux lettres des faux pauvres et leur permet de se renouveler sans cesse. La lecture des articles que les journaux leur consacrent à l'occasion, pourrait servir d'avertissement, mais la race des dupes crédules est immortelle. Elles croient ce que leur racontent des fourbes habiles et acceptent leur dire sans se donner la peine de le vérifier. Plusieurs de ces dupes s'imaginent faire acte de vertu en s'acquittant d'un acte dicté par une bonté apparente ; en réalité, ils se rendent coupables d'une faute en négligeant de réprimer le mal. Car chacun sait que ces errements servent à entretenir des légions de vauriens et de fainéants et détruisent en grande partie les avantages de la bienfaisance individuelle.
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On nous oppose une autre objection : s'il n'existait pas, dit-on, d'impôt obligatoire, dont le produit est atTecté au soulagement de l'infortune, et si l'on se fiait uniquement aux inspirations de la sympathie, la majorité plus ou moins rebelle à ce sentiment ne donnerait rien et laisserait peser des charges excessives sur les personnes plus sensibles. De deux choses l'une : ou bien il ne serait pas pourvu d'une manière suffisante aux besoins existants ou bien les hommes doués d'un cœur généreux seraient astreints à des sacrifices démesurés. Quelque irrésistible que paraisse cette objection, elle ne l'est pas autant qu'on pourrait se l'imaginer au premier abord. Comme souvent d'ailleurs, ceux qui la soulèvent, se trompent sur les effets d'une cause nouvelle, parce qu'ils se figurent que l'introduction de cette cause nouvelle n'influera pas sur les autres éléments du problème. Ils oublient que la coercition exercée par l'opinion publique prend souvent la place de la contrainte légale. Aucune pénalité ne frappe le mensonge, qui n'est pas précédé d'un serment, et cependant l'opprobre social, qui s'attache au menteur, contribue puissamment à maintenir un niveau élevé de sincérité générale. Aucune punition n'est édictée contre l'inobservance des convenances mondaines et cependant celles-ci sont bien plus fidèlement respectées que les préceptes moraux et les prescriptions légales. La plupart des gens redoutent bien plus la froideur du monde pour quiconque a violé un usage purement conven-
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tionnel que les reproches pénibles que la conscience adresse aux auteurs d'un acte intrinsèquement mauvais K Nous pouvons donc raisonnablement admettre que si l'assistance privée volontairement donnée aux pauvres se substituait à l'assistance publique et obligatoire, l'opinion morale du public, qui soutient Tune, parviendrait largement à suppléer l'autre. Ce sentiment deviendrait si énergique qu'une infime minorité de gens dénués de sympathie aurait seule le courage d'affronter le mépris, qui pèserait sur ceux qui refuseraient obstinément d'accepter leur part delà responsabilité commune. Jusqu'aux cœurs indifférents et endurcis seraient dans une certaine mesure entraînés et fourniraient leur quote-part de la subvention générale à l'infortune ; la pratique de la bienfaisance, d'abord toute de commande, arriverait à initier quelques-uns d'entre eux à des sentiments qui à la longue leur feraient éprouver une jouissance sincère à s'acquitter d'un acte de bienfaisance spontanée.
Nouvelle difficulté : « Je suis trop occupé, s'écrie le commerçant qu'on presse de se livrer à la bien-
' Comme illustration de cette vérité générale et d'une vérité plus spéciale, j'ai cité au § 183 ce qui se passe chez les plus arriérés des Musheras de l'Inde. Le mariage n'est accompagné chez eux d'aucune consécration formelle ; cependant il est rare de voir des cas de « mœurs déréglées ou d'abandon d'homme à femme et réciproquement alors qu'un premier rapprochement a été consommé » ; ces cas entraînent la mise au ban de la tribu. Dans cette population primitive, l'opinion publique impose donc une stabilité dans les rapports conjugaux supérieure à celle qu'obtient la loi en Angleterre. (Pour les Musheras voir la Calcutta Review d'avril 1888.)
faisance privée. J'ai ma famille à pourvoir; mes obligations paternelles et autres absorbent tout mon temps. Il m'est donc tout à fait impossible de poursuivre les enquêtes indispensables et d'empêcher mes charités de s'égarer. Je verserai ma cotisation : à d'autres d'en surveiller l'emploi. » Assurément cette réponse est assez fondée. Toutefois, souvenonsnous que, d'après l'expérience commune, un homme occupé trouve toujours plus facilement que l'homme oisif le temps de s'acquitter d'une mission quelconque, et nous aurons quelque raison d'espérer qu'il trouvera parfois celui d'aller au fond des infortunes, qui réclament son attention. Un avantage mental favorable à la bonne direction de ses affaires pourra même résulter d'un exercice convenable de son activité altruiste.
Dans tous les cas, il faut reconnaître que l'exercice en personne du soulagement de la pauvreté est sa forme de soulagement normale ; exercée avec soin et réflexion, ce qui arriverait si toutes les autres formes étaient écartées, elle suffirait dans une large mesure à subvenir à tous les besoins, d'autant plus que ceux-ci diminueraient fortement par suite de la suppression de la misère artificiellement développée qui nous environne.
§ 457. — De ce plaidoyer général en faveur de la charité pratiquée individuellement, qui est aussi un réquisitoire contre le caractère machinal de la cha-
rite publique et quasi publique, je passe à un plaidoyer spécial en faveur de la forme naturelle de la charité, forme qui existe et qui ne demande qu'à être développée.
Au milieu du réseau confus des rapports sociaux qui enlacent chaque citoyen, il en existe toujours un plus spécial et plus familier, qui, plus que tous les autres, a des titres importants à faire valoir. Les actes journaliers mettent toute personne pouvant participer à des œuvres d'assistance, en contact immédiat avec un groupe d'autres personnes, qui, par suite de maladie, de chômage, d'un décès ou de toute autre calamité, sont individuellement exposées à tomber dans une condition digne d'être secourue ; il importe donc de mettre en évidence les titres possédés par chacun des membres de ce groupe.
Dans les sociétés primitives soumises au régime du Statut, les inférieurs étaient placés dans une situation dépendante, à laquelle s'associait le sentiment que la société était plus ou moins engagée à leur assurer la subsistance. Le groupe familial, simple ou composé, comprenant des parents rangés dans un ordre de subordination et gradué, et possédant à l'ordinaire des esclaves, avait pour règle que les inférieurs étaient obligés d'obéir et de se contenter de ce qu'on leur donnait, mais qu'il fallait en général pourvoir à leur subsistance d'une manière suffisante. Au point de vue de la sujétion et de la satisfaction convenable des besoins, ils occupaient à peu près la
situation de nos animaux domestiques. Sous le régime patriarcal primitif et sous le régime plus avancé de la féodalité, le système du Statut présenta ce caractère général : la liberté continua à être dans une large mesure refusée aux inférieurs, mais on leur fournissait amplement les moyens de subsister : tantôt on les nourrissait et les logeait en personne, tantôt on leur allouait une part fixe de denrées, qui leur permettait de se nourrir et de se procurer un abri. Il était entendu que leurs maîtres devaient prendre soin de leur existence.
Le régime du contrat s'étant graduellement substitué au régime du Statut, ce rapport s'est modifié de telle sorte que les inférieurs ont acquis les avantages de l'indépendance, mais perdu ceux de leur état de dépendance antérieure. Nul n'a plus autorité sur le citoyen pauvre, mais nul n'est chargé de veiller à sa subsistance. Telle somme de monnaie rémunérant tel service, voilà le principe universel de la coopération ; le service payé, tout titre ultérieur est aboli. Les exigences de la justice satisfaites, toutes les autres exigences sont, suppose-t-on, satisfaites également. L'ancien régime de protection et de fidélité est supprime, mais le nouveau régime de bienfaisance et de reconnaissance ne l'a remplacé qu'en partie.
Ne nous est-il pas permis de conclure à peu près à coup sûr qu'il nous faut, dans l'ordre nouveau, rétablir quelque chose d'analogue à ce qui existait
dans l'ordre ancien? Ne faut-il pas quelque chose d'analogue à la sollicitude ancienne sans remettre pourtant en vigueur les anciens droits des supérieurs sur les inférieurs? Ne pouvons-nous pas espérer que, sans créer de lien légal entre les individus des classes régulatrices et les groupes qu'ils dirigent, nous arriverons à créer des liens moraux plus puissants que ceux d'aujourd'hui ? Quelques-uns de ces liens moraux sont déjà plus ou moins sanctionnés par l'opinion. Déjà tous les chefs de famille, doués d'une dose moyenne de sympathie, sentent l'obligation de ne pas abandonner leurs serviteurs malades; déjà ils viennent d'une manière plus indirecte au secours des gens qui au dehors travaillent indirectement pour eux; déjà, les petits fournisseurs, les commissionnaires, les petits messagers et d'autres encore bénéficient de leurs bons offices quand ils tombent dans le malheur. Pour arriver au but proposé, il suffira que la disparition graduelle des rouages artificiels de la distribution imprime un caractère d'activité générale aux usages qui jusqu'ici ne se manifestent que çà et là et à des intervalles irréguliers. Il est hors de doute pour nous qu'en l'absence de ces rouages artificiels, les sentiments de sympathie, qui ont mis ceux-ci en mouvement et les entretiennent, animeront et développeront les facteurs de la charité naturelle. Quand chaque citoyen pourra disposer de la somme qui passe actuellement en impôts et en souscriptions, elle lui permettra de donner satisfaction à toutes les requêtes
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personnelles ; ses débours seront peut-ôtrc moins considérables, mais ils suffiront probablement à atteindre le résultat que nous avons en vue.
Cet exercice en personne de la charité rétablirait les liens étroits entre supérieurs et inférieurs, qui se sont relâchés pendant notre évolution de l'esclavage ancien à la liberté moderne ; il ramènerait la bienfaisance à la forme normale des rapports directs entre le bienfaiteur et le bénéficiaire. En outre il se laisserait guider par la connaissance immédiate de ce dernier et le secours s'ajusterait en qualité et en quantité aux besoins et aux mérites. La responsabilité indirecte des fonctionnaires de l'Etat et des sociétés charitables se répartirait directement entre toutes les personnes ayant des ressources disponibles ; chacun discernerait la nécessité d'une enquête et d'une surveillance clairvoyantes : l'assistance accordée au malheur méritant augmenterait, celle donnée aux indignes irait en se restreignant.
§ 458. — Ici nous nous rencontrons face à face avec la plus grande des difficultés inhérentes à toute méthode quelconque d'adoucissement de la misère. Une assistance trop fréquente ne changera-t-elle pas les pauvres méritants en pauvres qui ne le sont pas? Ne sommes-nous pas pour ainsi dire certains qu'elle rendra ces derniers encore plus indignes de pitié? Gomment régler notre bienfaisance pécuniaire de
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manière à ne pas permettre aux êtres incapables ou dégradés de se reproduire ?
J'ai tant de fois insisté sur Terreur cruelle qu'on commettrait en léguant à la postérité une population croissante de criminels et d'incapables, que je n'ai pas à répéter ici que la vraie bienfaisance se surveillera et évitera de favoriser les inférieurs au détriment des supérieurs ; dans tous les cas, elle se surveillera suffisamment pour réduire au minimum les maux qu'engendre la faveur témoignée à l'infériorité.
Dans l'état actuel, cette difficulté paraît à peu près insurmontable. Les systèmes légaux et privés, obligatoires et facultatifs, qui préservent les mauvais des effets extrêmes de leur nature mauvaise, ont produit des multitudes indisciplinables : il semble pour ainsi dire impossible d'en arrêter la multiplication ultérieure. Tous les rouages imaginés chaque année pour assurer l'existence de ceux qui ne veulent pas se suffire par le travail, ne font qu'accroître le mal et le perpétuer. Toute tentative nouvelle d'atténuer les châtiments de l'imprévoyance, a pour effet inévitable d'accroître le nombre des imprévoyants. Que l'assistance vienne d'un corps officiel ou de sociétés charitables, il est malaisé de découvrir un moyen de la limiter de façon à empêcher les inférieurs de procréer de plus en plus d'inférieurs.
Au point de vue de la morale, le principe de la survivance des mieux adaptés implique que tout
individu doil rester exposé aux ellels de sa propre nature et de la conduite qu'elle détermine ; si nous laissions le champ libre à son inllexibilité, ce principe aurait bientôt fait d'extirper tous les êtres dégradés. Mais nos sentiments actuels ne supporteraient pas cette opération rigoureuse. Aucun mal très sérieux ne résulterait de notre relâchement si les dégradés ne laissaient pas de progéniture après eux : une bienfaisance à courte vue pourrait être autorisée à les sauver de la souffrance, quitte à donner à une bienfaisance plus clairvoyante l'assurance que leur race ne se reproduira plus. Mais comment fournir cette assurance ? Si l'action publique ou privée subordonnait toute aide aux êtres faibles, malingres, difformes ou stupides à la condition de ne pas se marier, il en résulterait évidemment un fort accroissement de naissances illégitimes ; cette natalité illégitime impliquerait une éducation encore plus défavorable donnée aux enfants et par conséquent des généralions d'hommes et de femmes de plus en plus vicieux. Un dixième de la population existe à l'état de population « perdue » ; s'il n'en existait qu'un cinquantième, nous pourrions en venir à bout au moyen de colonies industrielles privées ou d'institutions analogues. Mais la masse d'humanité incapable est telle qu'il y a de quoi désespérer : le problème paraît insoluble.
S'il est possible de le résoudre, la souffrance seule y parviendra. Nos institutions imprudentes ont appelé
au monde des foules d'êtres nullement adaptés aux exigences de la vie sociale et qui sont par conséquent des sources de misère pour eux-mêmes et pour autrui. Il nous est impossible de refouler et de réduire graduellement cette légion d'hommes relativement inutiles sans leur infliger de vives souffrances. La faute est commise, le châtiment irrévocable : la souffrance pourra seule amener la guérison. Les moyens artificiels d'adoucir la misère par l'intervention de l'Etat correspondent à une sorte de morphinisation sociale, procurant un calme passager au prix d'un accroissement final de douleurs. Les doses de plus en plus fortes du stupéfiant engendrent l'aggravation inéluctable de la maladie : l'unique procédé rationnel de salut consiste à endurer les crises douloureuses inséparables d'un retour à l'abstinence. Le passage de la bienfaisance officielle à une condition saine d'énergie personnelle et de bienfaisance privée est comme le passage de la vie du morphinomane à celle de l'homme normal : cruel, mais indispensable au rétablissement de la santé.