‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 20 sur 57 · CHAPITRE YIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIIl

§ 459. Chacun esl-il obligé de prendre part au commerce social ? Peut-on sans rompre les obligations auxquelles on est soumis, mener une vie solitaire ou une vie restreinte au cercle de la famille ? Ou bien la Bienfaisance Positive exige-t-elle que nous cultivions l'amitic et les relations sociales au point d'offrir et de recevoir l'hospitalité? Si cette obligation existe, où s'arrêtent ses exigences?

Ces questions ne comportent que des réponses assez vagues. Les devoirs péremptoires satisfaits, il paraît évident qu'un certain degré de commerce social est obligatoire ; s'il faisait défaut, le bonheur général subirait un déficit. Puisqu'une communauté de solitaires ou de familles menant une vie de reclus, serait relativement monotone, puisque des réunions ayant pour objet l'échange des idées et l'excitation mutuelle des émotions, contribuent dans une large mesure aux jouissances de tous et de chacun, il semble que chacun ait le devoir de s'y prêter.

Sans doute ce devoir est moins impérieux que bien d'autres ; il ne faut raccomplir qu'en le subordonnant à l'accomplissement de ces derniers. Il n'existe aucune sanction morale pour les réceptions et les dépenses trop coûteuses quand on a du mal à faire face aux besoins de sa famille, aux exigences de la justice ou aux nécessités résultant de Finfortune méritoire. Dans ce cas, la morale ne prescrit que le genre de commerce social qui ne donne lieu à aucune dépense ; c'est souvent le meilleur de tous.

En outre la bienfaisance n'impose en fait d'obligation de cultiver la société de nos semblables que celle qui est productive d'une somme de jouissance supérieure à celle des sentiments pénibles. Elle ne justifie pas cette manière mécanique de se rassembler et de se séparer qui est en honneur parmi « les gens du monde » et dans les régions plus étendues, oii l'on se pique d'adopter les usages du monde. La bienfaisance n'ordonne à personne de fournir un aliment à « l'engrenage mondain ». Elle recommande uniquement les réunions où la jouissance recueillie est en rapport avec les frais et les dérangements encourus.

A ce sujet nous dirons que loin de le favoriser, la Bienfaisance prescrit d'aider à restreindre et à supprimer tout commerce social purement machinal. Chacun constate que la plupart des réunions mondaines ne procurent pas le plaisir qu'on y cherche et que par contre elles impliquent des ennuis et des inconvénients pour les maîtres de la maison et leurs

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invités ; on y est beaucoup plus préoccupé de questions d'étalage et d'étiquette que des plaisirs de l'amitié. L'échec des efforts tentés pour remplacer les apparences par la réalité, y a souvent été constaté. Au début du siècle quelques personnes désireuses de recevoir leurs amis et les connaissances qui leur plaisaient, se mirent à annoncer qu'elles « recevaient » à de certains soirs ; elles fondaient leur espoir sur l'absence de toute cérémonie. A mesure qu'ils se répandirent, ces jours de réception devinrent une question d'étiquette, à la façon de toutes les autres réunions mondaines : ils ne se distinguent plus des « raouts » d'autrefois. Il en a été de môme d'une tentative plus récente de remettre la simplicité en honneur : les « petites réceptions intimes » ont maintenant pour théâtre des salons où l'on s'entasse à partir de dix et onze heures du soir.

La bienfaisance sociale ne prescrit donc pas la participation aux manifestations des rapports sociaux dont l'organisation perd de vue leur véritable objet et qui confond la réalité et les apparences. Elle enjoint au contraire une résistance opiniâtre à un système qui, cherchant le plaisir, procure des ennuis.

§ 460. — Peu de personnes rangeront le commerce social ordinaire et sincère dans la catégorie des manifestations de la bienfaisance. Il en est une autre qu'elles n'hésiteront pas à faire rentrer dans son domaine : je veux parler du commerce entre les per-

sonnes occupant des positions sociales élevées et celles qui en occupent d'inférieures.

Ces relations ont plus ou moins existé de tout temps, d'abord sous la forme des réjouissances occasionnelles que les seigneurs féodaux offraient à leurs vassaux et plus tard sous celle des fêtes données par les gentilshommes campagnards à des intervalles réguliers on à quelque occasion particulière. Après une période d'abandon relatif, cet usage a ressuscité sous la forme nouvelle de garden parties offertes dans des châteaux à la population pauvre du pays, d'excursions champêtres offertes gratuitement aux enfants pauvres de la capitale, de modestes banquets scolaires et ainsi de suite. Ce genre de bienfaisance sociale comprend encore les conférences à deux sous et les concerts donnés par des amateurs à un auditoire ne payant aucune entrée ou ne payant qu'une entrée insignifiante. Il faut applaudir à toutes ces formes de la bienfaisance, tant à cause du plaisir immédiat qu'elles produisent que de leur effet favorable aux bonnes relations à établir ou à maintenir entre les différentes classes de la société et au raffermissement de la cohésion sociale qui en résulte. Elles sont presque toujours inspirées par une sympathie sincère et éveillent de la reconnaissance chez les mieux doués des gens qui en profitent : ces deux résultats sont excellents. Les inconvénients ne commencent à percer que lorsque l'usage devient machinal, qu'il est dicté d'un côté par la routine et qu'on

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y compte de raiilro comme sur une chose obligée. D'autres inconvénients surgissent encore lorsque ces réunions sont organisées dans un but sectaire, en vue de recruter des adhérents. Mais ces inconvénients ne sont pas supérieurs et restent même inférieurs à ceux qui s'attachent aux relations mondaines des classes fortunées ; nous pouvons sans crainte affirmer que la bienfaisance sociale commande de réunir ainsi de diverses manières les pauvres et les riches.

Nous approuvons tout autant et même davantage les efforts faits par quelques personnes pour instruire et distraire leurs concitoyens peu aisés. Les noms des hommes qui, au siècle dernier, ont travaillé à dissiper l'ignorance des artisans et des ouvriers au moyen de cours du dimanche, méritent bien plus d'être gravés dans la mémoire que ceux de tant d'hommes restés célèbres. De môme, les myriades de membres de la classe moyenne qui, un peu plus tard, consacrèrent une grande partie de leurs dimanches à l'enseignement et ne s'inquiétèrent pas du blâme de ceux qui se vantaient d'être leurs supérieurs, méritent d'être rappelés avec reconnaissance ; ils en méritent bien autrement que leurs successeurs s'employant à nous contraindre bon gré mal gré à donner et à recevoir des leçons dans les écoles dirigées par les comités scolaires. Sans doute ce système d'écoles dominicales, d'abord répandues parmi les dissidents et adoptées ensuite par l'Eglise anglicane, qui redoutait la désertion de ses membres, a été en partie subordonné à

des visées sectaires ; toutefois le but originel était bon, de même que la plus grande partie des résultats obtenus au prix de grands sacrifices personnels. Il nous met sous les yeux un exemple frappant de bienfaisance sociale bien comprise.

De nos jours une autre branche de l'enseignement volontaire a pris un développement utile. Je fais allusion aux conférences données dans les villes et les villages par des conférenciers, qui n'en font pas leur métier. De la sorte les employeurs et les employés se rencontrent sur un autre terrain que celui de leurs intérêts d'affaires. Un de mes amis, qui n'est plus et qui occupait plus d'un millier d'ouvriers, organisait pour eux des récréations et des excursions à la campagne ; en outre, il donnait de temps en temps des séances où il leur expliquait les phénomènes de physique, le tout accompagné d'expériences à l'appui. Que cette propagande gratuite de connaissances scientifiques soit l'œuvre d'un chef d'industrie s'adressant à ses ouvriers ou d'une personne de la localité qui s'est fait une spécialité et qui en fait profiter ses voisins, c'est toujours une œuvre bienfaisante et digne d'éloges. De telles instructions volontairement communiquées sur les questions morales et sociales sont en tout temps particulièrement nécessaires. Notre état social serait peut-être meilleur si des hommes éclairés avaient répandu autour d'eux la lumière sur les problèmes moraux et politiques. Bien des idées insensées ne seraient probablement jamais nées.

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Mais toujours la coiitumo tend à se transformer en loi, les concessions faites à titre bénévole finissent par ôtre exigées à l'égal d'un droit. L'extension prise par le commerce social dans le but de distribuer l'instruction et la récréation tend à lui faire perdre son caractère de bienfaisance, à le faire dégénérer en observances réglées, pratiquées avec peu de bienveillance d'un côté et n'éveillant qu'une minime reconnaissance de l'autre. Il est difficile de découvrir le moyen de prévenir cette dégénérescence qui semble inévitable.

g 461. — Si tous mes lecteurs ne pratiquent pas les injonctions de la bienfaisance sociale que je viens de spécifier, tous les admettront en théorie. Nous allons étudier d'autres exigences souvent contestées; certaines sont même déclarées contraires aux obligations sociales. Ce sont celles qui poursuivent la modification d'usages et d'habitudes en opposition avec le bien-être général.

Sans aller jusqu'à soutenir que la conformité aux conventions du monde constitue un devoir moral, la majorité s'imagine qu'elle n'en constitue pas moins un devoir et dans la conversation elle blâme toute infraction des règles que la société a tacitement édictées pour la réglementation de l'existence et de la manière de se conduire. Cette majorité est incapable d'invoquer de bonnes raisons, elle convient (|ue plusieurs de ces règles engendrent des ennuis et

des dérangements sans utilité réelle, elle ira même jusqu'à en condamner quelques-unes comme absurdes. Toutefois elle tient que ces règles, môme celle qui détermine la couleur d'une cravate de soirée, doivent être respectées. Elle considère toute désobéissance comme une faute qu'il faut réprimer, mais elle oublie de se demander si ce respect n'entraîne pas de graves inconvénients et si elle ne ferait pas mieux de chercher à abolir ces règles.

Tout homme qui ne ramasse pas ses opinions toutes faites, mais les élabore lui-même, discernera clairement qu'au nombre de ses devoirs envers les autres hommes, il a celui de chercher à accroître leur bonheur en imprimant à leur manière de vivre un caractère plus rationnel. Il comprendra que la bienfaisance bien entendue ne se contente pas de distribuer des aumônes et des secours, de témoigner de la sympathie et de prononcer des paroles bienveillantes, mais qu'elle nous ordonne d'accomplir bien des choses, qui, pénibles pour autrui au premier moment, finissent plus tard par lui être bienfaisantes ; il sait aussi que loin de lui valoir des sourires, celles-ci ne lui vaudront que des froncements de sourcils. Bien au delà de ce que s'imagine l'immense majorité des gens, l'existence humaine est faussée par l'observance de règles — les unes inutiles, les autres nuisibles — qu'a dictées un pouvoir social invisible. Relevons quelques-uns de ces commandements malfaisants auxquels on devrait désobéir.

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§ 4G2. — Commençons tout naturellement par le vêtement. Inutile de dénoncer les folies de la mode : chacun en convient. Toutefois personne, ou peu s'en faut, ne leur résiste. Non seulement presque tous s y soumettent, mais ils vont jusqu'à justifier leur soumission. On rit des costumes reproduits dans les livres anciens et l'on admet que si ce n'était l'habitude, les modes contemporaines sembleraient tout aussi absurdes. On avoue qu'on se débarrasse de vêtements encore en bon état, parce qu'ils ont cessé d'être à la mode et on déplore la dépense inutile qui résulte de cette faiblesse. On se plaint également parfois du temps perdu et des tracas qu'entraîne la nécessité de tenir ses vêtements en harmonie avec les prescriptions du jour. Néanmoins on combat et on tourne en ridicule l'assertion que tous sans exception, tant à leur propre avantage qu'à celui d'autrui, feraient bien de résister à une exigence ayant des résultats si fâcheux. La bienfaisance sociale, telle qu'on l'entend d'ordinaire, prêche donc la soumission plutôt que la résistance.

Sans doute cette foule de gens faibles invoquera son manque de courage : elle n'ose pas s'exposer aux remontrances des amis ou aux railleries des étrangers. Cependant je lui ferai observer en premier lieu que la soumission aux conséquences désagréables d'actes recommandables est une des formes que prend la bienfaisance, et en second lieu que le monde en général tolère une situation créée par un refus rai-

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sonnable en soi, que ne dicte ni la pauvreté, ni l'ignorance, mais bien un esprit indépendant; non seulement il la tolère, mais elle lui inspire un secret respect.

La bienfaisance ne se contente pas d'enjoindre la résistance aux perpétuels changements dans la coupe absurde de nos habits. 11 n'existe pas seulement une obéissance condamnable à l'empire illégitime de la mode, mais une attention condamnable donnée au vêtement en lui-même et en dehors de toute question d'apparence fashionable. Toute protestation serait pourtant superllue, puisque le blâme des dépenses excessives et du temps perdu à embellir l'extérieur de sa personne de façon à se faire admirer, est un des sujets fa\^ris de la conversation. Ce qu'il faut s'attacher à mettre en relief, c'est qu'un assujettissement extrême du temps et de la réllexion à la poursuite de l'admiration quetée au moyen d'atours personnels, repousse bien souvent l'admiration au lieu de l'attirer. Ce sentiment se prononce ouvertement à la vue d'une femme à la toilette surchargée d'ornements; d'autres femmes, dont la mise est moins tapageuse, excitent le même sentiment, quoiqu'à un degré moindre. Toutes ces toilettes trop apprêtées et invitant le spectateur à admirer celles qui les portent, agissent à la façon d'un réactif et neutralisent le sentiment de l'admiration pour la personne par le sentiment de la réprobation des faiblesses morales qu'elles accusent : nul n'approuve l'appétit des louanges.

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Le vertement (ievrail iHre Ijcuu sans tHalaj^e (h» dépense, élégant sans préméditation affichée. 11 convient d'avoir pour notre personne les soins qu'implique le respect convenable pour notre entourage, mais il ne faut pas que ces soins impliquent une déférence immodérée pour son opinion. Le juste milieu s'obtient grâce à une étincelle de goût esthétique, qui demeure l'apanage d'une simple minorité. Mais d'autres peuvent chercher à s'en rapprocher et \a branche de la bienfaisance sociale, qui s'attache à rendre les usages sociaux plus rationnels, encouragera et approuvera leurs efforts.

§ 463. — La recherche excessive des apparences est proche parente de la recherche excessive dans la toilette. Dans les classes supérieures et moyennes, les femmes passent la plus grande partie de leur temps en quête de ce qui plaît aux yeux. Donner un cachet joli à toutes choses devient pour elles l'objet principal de la vie ; jamais elles ne se demandent s'il ne conviendrait pas de mettre des bornes à leur soif de jouissances esthétiques.

Au dernier chapitre de la troisième partie, j'ai montré que la justesse de la bonne conduite dépend en partie de la proportion à établir entre nos diverses activités. Nous appuyant jusqu'à un certain point sur une doctrine ancienne, nous avons reconnu que pour toutes les catégories de l'activité, notre jugement doit chercher à découvrir le moven terme entre

les extrêmes. En outre, nous avons reconnu qu'il est appelé à se prononcer sur l'importance proportionnelle à accorder à chaque genre d'activité en particulier, considéré par rapport à l'ensemble des activités en général. Si nous regardons autour de nous, nous ne tardons pas à nous apercevoir que peu de gens se préoccupent de cette proportionnalité ; plusieurs semblent même ignorer sa raison d'être. On se consacre avec une énergie excessive, les uns à travailler, les autres à s'amuser, ceux-ci à s'instruire et ceux-là à enfourcher quelque chimère : nul ne paraît hésiter et se demander si l'objet de ses ambitions ne lui fait pas sacrifier à l'excès la poursuite des autres fins de la vie. Il en est tout spécialement ainsi de la poursuite du beau ou de ce que l'on considère comme tel. On dirait que l'esprit, surtout l'esprit des femmes, ne se demande pour ainsi dire jamais si l'on ne consacre pas un temps démesuré à embellir ce qui nous environne. On présume qu'il est toujours et partout méritoire de se vouer à la conquête de l'élégant et du fastueux et l'on ne s'aperçoit pas qu'on néglige en conséquence des fins importantes. L'observation prouve que l'esprit se pervertit et que le corps souffre par suite de cette subordination insensée de la réalité aux apparences. Tandis que bien des choses nécessaires à la bonne tenue du ménage restent en souffrance, la maîtresse de maison perd une grande partie de son temps à des ouvrages de fantaisie, à ranger les bibelots qui ornent son salon, à disposer

des fleurs, etc. ; elle accorde bien moins de temps à veiller à la bonne qualité et à la préparation satisfaisante des aliments ou à diriger l'éducation de ses enfants *.

1 Depuis des années, je médite d'écrire un essai sur les Vices de l'Esthétique et j'ai soigneusement accumulé des exemples de la manière dont l'existence est faussée toutes les fois qu'on vise la beauté du dehors comme fin primaire au lieu d'en faire une fin secondaire et subordonnée à l'utilité. Voici quelques-uns des innombrables exemples de la manière dont la santé et nos aises sont perpétuellement compromises, quand on cherche à donner un cachet de beauté, vraie ou imaginaire, à des objets, qui ne devraient avoir aucun titre à cet honneur. Vous prenez votre tisonnier pour briser un bloc de charbon de terre et vous vous apercevez que le manche de cuivre, ouvré et vissé sur la tige en acier, ne tient pas et que le tisonnier vous branle dans la main ; l'instant d'après vous constatez que les ornements en filigrane du manche vous blessent la main à chaque coup que vous portez. Votre feu baisse et vous tournant vers le seau à charbon, vous voyez qu'il est vide et vous sonnez pour qu'on apporte du charbon. Qu'arrive-t-il alors ? Pour que cet élégant seau à charbon, dont le couvercle est peut-être orné d'une vue photographique enfermée dans un cadre doré, ne soit pas exposé aux dangers d'un voyage à la cave, vous devez entendre à votre porte le fracas qu'on fait en y transvasant le contenu d'un vulgaire seau tout noir, le tout accompagné d'un nuage de poussière et de la projection de menus morceaux de charbon : il faut bien vous résigner à cause de la vue photographique et de l'encadrement doré. Ayant arrangé votre feu, vous vous rasseyez ; vous ressentez à l'arrière de la tête une gêne, qui attire votre attention sur un anti-macassar moderne fait de fils qu'on a passés à l'empois : la beauté du dessin vous consolera de l'irritation causée à votre cuir chevelu. La même chose arrive aux repas. Au déjeuner on vous sert des rôties coupées dans un pain d'une qualité peu recommandable, mais dont la forme a l'avantage de se prêter à être découpée en triangles d'une irréprochable symétrie. Si vous prenez un œuf poché, on l'a fait cuire pour lui donner bonne apparence dans une quantité d'eau insuffisante ; résultat, le jaune, qui est au centre, n'est qu'à moitié cuit, tandis que le blanc, trop cuit, a une consistance coriace. S'il s'agit d'un repas plus relevé, les exemples foisonnent. Pour m'en tenir aux plats sucrés, voir-i une tarte, dont la croûte est manquée parce que le temps qu'il aurait fallu employer à la pétrir a été perdu à tracer les dessins en filigrane de l'extérieur ; en voici une autre revêtue d'un glacis de sucre, qu'un séjour prolongé dans le bain de vapeur nécessaire pour amener la fusion du sucre a rendue lourde et indigeste. A l'un des bouts de la table est posée une gelée ; afin de lui conserver la forme du moule élégant, dont elle sort, on lui a artificiellement communiqué une con-

Non seulement cette prédilection dont profitent les fins les moins importantes de la vie au détriment des plus importantes, appelle le blâme moral, elle appelle même le blâme esthétique. La poursuite excessive du beau se frustre soi-même. Beaucoup d'objets de ménage ne se prêtent pas à la décoration : il existe un contraste choquant entre un seau à charbon richement ouvragé et son contenu malpropre et noir. Il est tout aussi ridicule de perdre tant de temps à dessiner du feuillage ou des fleurs sur la croûte d'un pâté, qui, aussitôt vue, sera détruite. Une grande partie du mobilier d'une maison devrait passer inaperçue ou ne pas blesser nos regards. De plus, si le beau n'était visé que dans les objets, qui ont pour but exclusif de l'exprimer ou dans des objets toujours présents, chez lesquels la beauté n'exclut pas l'utilité, il en résulterait une somme totale supérieure de jouissances esthétiques, car, pour être bien appréciées, les choses belles doivent être mises en valeur par le voisinage de choses qui n'ont aucune prétention à la beauté. Une gracieuse statuette ou un beau paysage à l'aquarelle fait bien meilleur effet dans

sistance que n'atteignent que difficilement les véritables ingrédients de ce mets ; si vous commettez l'imprudence d'en goûter, il vous semble avoir mis dans la bouche une solution de gomme élastique. A l'autre bout, la passion pour les apparences éclate dans le bel aspect d'une crème moulée ; toutefois on l'a colorée au moyen du suc cramoisi d'une bête, qui, vivante, fait penser à un spécimen corpulent de certains insectes de l'ordre des hémiptères. Cette expérience, elle vous suit du matin quand au sortir du bain et tout mouillé, vous avez à démêler les jolies franges de votre serviette jusqu'au soir, lorsque vous cherchez partout votre tire-bottes : cet objet est peu décoratif et l'on a eu soin de le cacher dans le coin le plus reculé de votre chambre.

un milieu relativement simple et d'aspect tranquille que dans un appartement encombré de jolis brimborions ou prétendus tels. De plus une pièce où s'entassent les tableaux, les sculptures, les vases et les autres objets curieux, perd son cachet d'originalité, tandis que si elle ne renferme qu'un nombre restreint de belles œuvres présentées avec goût, elle devient elle-même une œuvre d'art.

L'habitude d'accumuler dans nos maisons les ustensiles superflus découle du même amour exagéré de l'ostentation. Je prendrai comme type le couteau à beurre en argent, ustensile absolument inutile. Ne me dites pas que le beurre exerce une action chimique sur l'acier, car chacun se sert d'un couteau en acier pour l'étendre sur son pain. Ne me dites pas davantage qu'un couteau en acier ne rendrait pas les mêmes services, car les couteaux à beurre sont au point de vue de la mécanique mal adaptés à l'usage auquel on les destine. Leur présence sur une table n'a d'autre raison d'être que de faire étalage de la fortune du maître de la maison en montrant qu'elle lui permet d'acheter un ustensile dont la société lui impose la possession. Il en est de môme de mille autres objets de ménage tout aussi superflus. Ils entraînent des dépenses d'achat et d'entretien journalier parfaitement inutiles ; on les achète pour n'être pas critiqué quand on aie dos tourné.

La bienfaisance sociale nous ordonne donc d'éviter le plus possible de sacrifier l'utilité à l'apparence et

de restreindre la perte de temps, d'énergie et d'argent, qui fait négliger les fins primaires pour les fms secondaires.

§ 464. — Une autre sphère d'action sollicite encore nos efforts en vue d'engager nos concitoyens à réformer leur genre de vie. L'intérêt général ordonne de résister à plusieurs usages et à plusieurs coutumes sociales en vigueur, de les modifier et parfois de les abolir. Dans certains cas la philanthropie a déjà reconnu ce devoir.

Citons à titre d'exemple les efforts faits pour restreindre la dépense extravagante des funérailles. On s'est aperçu que les exigences de l'usage pèsent lourdement sur les familles peu aisées et entament parfois sérieusement la modique somme, qui doit pourvoir aux besoins immédiats d'une veuve et de ses enfants. Les familles redoutent qu'un certain manque d'apparat ne semble impliquer un manque de respect pour la mort ; c'est ce sentiment qui impose péremptoirement les débours, qui deviennent une cause de souffrance. Ce mal sévit encore bien plus rigoureusement parmi quelques peuplades peu civilisées comme celles de la côte d'Or; chez elles, écrit Beecham, « les funérailles entraînent la ruine complète d'une famille peu aisée ». Bien que chez nous ces frais funéraires soient assurément moins démesurés, il suffit pour les réduire encore davantage de se rappeler que ces rites coûteux sont accor-

dés aux mauvais comme aux bons; ils cessent donc d'être des signes de respect et leur abandon n'impliquerait aucune idée d'indifférence.

Des raisons analogues conseillent de mettre un frein à plusieurs coutumes en usage à l'occasion des mariages. Dans certains pays, celles-ci ont atteint un degré extrême inconnu chez nous et entraîné des maux, qui nous étonneraient. Chez une tribu peu civilisée, peut-être chez d'autres encore, la fôte nuptiale est si ruineusement coûteuse pour la famille de la fiancée qu'on a recours comme remède préventif à l'infanticide des filles ; on s'en débarrasse dès le jeune âge afin de se soustraire à la dépense qu'elles imposeraient à l'âge nubile. En Angleterre, les dépenses mises à la charge des parents par les mariages, sont moins onéreuses ; toutefois d'autres inconvénients réclament également un remède. Jadis les cadeaux offerts à un jeune couple avaient pour objet de l'aider à se mettre en ménage ; aujourd'hui, comme jadis, tout cadeau offert dans ces conditions est parfaitement justifié. Mais de cette coutume rationnelle est sortie une coutume, qui ne l'est plus du tout. Les amis mus par la crainte de la critique bien plus que par des sentiments d'amitié , font pleuvoir les cadeaux sur des fiancés qui sont amplement en état d'acheter tout ce qui leur plaît ; il en résulte un impôt sérieux grevant les personnes comptant beaucoup d'amis. Dans les classes supérieures, cet usage s'est répandu au point qu'on a le front d'im-

primer dans les journaux la liste des cadeaux avec le nom des donateurs. Les uns font un étalage public de leur rang social et les autres de leur libéralité.

Voici encore un autre groupe des usages dont tout homme perspicace et soucieux du bien social désire la répression; je veux parler des témoignages d'une sympathie complimenteuse qui se répètent à date fixe et à chaque saison. On me raconte qu'à Paris, l'usage des œufs de Pâques est devenu si intolérable que bien des personnes s'échappent et font un voyage sous l'un ou l'autre prétexte. Le monde s'est en réalité assujetti à un système de taxation réciproque. A se croit obligé de faire des présents à B, à G, à D et au reste, B à A, à G, à D et au reste, et ainsi de suite en passant par toutes les lettres de l'alphabet. En Angleterre est née dans ces derniers temps l'habitude moins fâcheuse d'échanger des cartes de Noël et de Pâques. En dehors de la dépense de temps et d'argent et du dérangement infligé, tous ces usages entraînent des inconvénients négatifs et positifs : négatifs, parce qu'à mesure qu'ils s'étendent, ils perdent leur signification et cessent de causer du plaisir ; positifs, parce qu'ils engendrent le ressentiment contre les personnes qui s'en dispensent. Ges marques d'amitié n'ont de valeur que témoignées spontanément à une personne ou à un petit nombre de personnes qu'on chérit d'une façon particulière : dictées par la routine, elles perdent leur prix et peuvent devenir nuisibles.

Que chacun exige donc la véracité et la sincérité, et s'abstienne autant que possible des compliments, qui sous-entendent des contre-vérités. Si tous prenaient le ferme propos de ne proférer que le plus petit nombre possible de mensonges implicites, le commerce social serait considérablement assaini.

§ 465. — La plupart des lecteurs seront surpris de rencontrer les trois paragraphes précédents dans un livre sur la Morale ; on ne les a pas accoutumés à envisager les actes de la vie mondaine à ce point de vue. Toutefois, nous l'avons affirmé dès le début : toute conduite, qui détermine un accroissement ou une diminution de bonheur, appartient par quelque côté au domaine de la morale et nui ne contestera que les conventions mondaines y contribuent ou lui sont contraires.

Néanmoins quelques personnes blâment la bienfaisance sociale de recommander la résistance aux usages préjudiciables ; d'après elles, cette résistance donne un renom d'excentricité et enlève la possibilité de pousser à des réformes plus sérieuses, par exemple à des réformes politiques ou religieuses. Nous pourrions concéder la conclusion, si nous adhérions aux prémisses. Mais il n'est pas exact que la réforme des usages sociaux importe moins que d'autres réformes. Notons en effet les conséquences nuisibles de l'habitude qu'on a prise de faire en partie de la nuit le jour et de respirer l'atmosphère viciée par un système

d'éclairage artificiel. Notons le mal causé par un arrangement maladroit des heures de repas : on fait son repas principal à l'heure où les forces de l'estomac sont assoupies au lieu de l'heure où elles sont le plus actives. Notons encore combien cet arrangement déraisonnable abrège le commerce social et accroît le formalisme de ce qu'il en laisse subsister. Rappelons-nous à quel point, comme je l'ai montré, l'existence, tout au moins des classes riches, est absorbée par tous les usages auxquels elles doivent se soumettre : tantôt à changer de toilette sans raison, à consulter des tailleurs et des couturières, à discuter des questions de toilette avec des amis ; tantôt à acheter ou à confectionner de soi-disant jolis objets, qui ne servent le plus souvent qu'à gêner nos mouvements ; tantôt à faire des visites, souvent avec l'espoir secret de n'être pasreçu^ Ajoutons-y le tracas incessant et la dépense exorbitante de fêtes, qui procurent peu de satisfaction et beaucoup d'ennuis, et nous constaterons que les inconvénients à combattre ne sont pas du tout insignifiants. Ceux qui se plient avec zèle à toutes ces exigences n'en sont pas plus heureux : ils jouent simplement la comédie du bonheur.

' Il y a une douzaine d'années, le journal satirique The Owl (le hibou) a publié une amusante satire de ce système. Il proposait d'ouvrir une Bourse pour dames (il aurait dû l'appeler un Clearing-House ou Comptoir de compensation) où leurs valets de pied porteraient chaque jour les cartes de visite qu'elles devaient à leurs amies et recevraient en échange celles qui leur seraient dues ; de la sorte, ce service de distribution machinale serait devenu plus économique.

Il me revient à la mémoire deux exemples qui prouvent combien, dans la vie sociale soumise à l'éliquette, la rc'alite' se perd sous l'apparence. J'exprimais à une dame habiluée à la vie routinière du grand monde mon aversion pour la fatigue d'un voyage en chemin de fer : elle me répondit que tout au contraire elle e'prouvait une vive satisfaction à mettre le pied dans le train, qui chaque année l'emporte de Paris vers Alger, où elle a une résidence, et à se dife que pendant un certain nombre d'heures, elle allait être délivrée de toutes ses occupations fastidieuses : plus de fêtes, plus de visites, plus de lettres attendant une réponse. L'autre exemple m'a été fourni par des personnes, qui ont pu observer le contraste entre l'existence libre d'entraves qu'on mène dans la Nouvelle-Zélande et l'existence empesée qu'on mène en Angleterre. Les premiers émigrants qui s'établirent dans la Nouvelle-Zélande, appartenaient à une classe plus cultivée que la plupart des colons et y transportèrent ceux des usages de la vie civilisée, qui s'inspirent de sentiments délicats, mais ils laissèrent en arrière ceux qui sont purement conventionnels. Après avoir éprouvé pendant plusieurs années les résultats agréables de cet heureux choix, quelques-uns revinrent en Angleterre ; ils furent bientôt si dégoûtés de nos usages artificiels qu'ils s'en retournèrent en Nouvelle-Zélande. J'ai connu deux de ces colons et tous deux avaient l'idée bien arrêtée de finir leurs jours là-bas.

On a donc tort de croire que la tâche d'imprimer un caractère rationnel aux mœurs sociales soit une œuvre d'une minime importance relative. On pourrait même se demander si mesurée à l'échelle des effets sur le bonheur humain, cette fm n'est pas plus importante que toutes les autres. Tout homme, dévoué à l'espèce à laquelle il appartient, s'efforcera incessamment de simplifier les rouages et les usages sociaux et de réduire ainsi les frottements de l'existence. C'est un objet que la bienfaisance sociale ne doit jamais perdre de vue.

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