‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 6 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

§ 406. — Nous avons encore à passer en revue certains rapports où des paiements en argent ou leurs c^quivalents jouent un rôle ; celui de la bienfaisance négative y paraît à première vue fort peu bienfaisant. Dans la vie journalière, la sympathie inspire souvent des actes que réprouve une sympathie plus haute et plus abstraite ; celle-ci nous prescrit alors le refus de faire ou de donner ce qu'on attend de nous.

Cette forme de la bienfaisance négative est si peu attrayante et généralement si mal vue qu'elle est rarement pratiquée. Le nombre des cas où un mobile égoïste dicte la résistance à une sollicitation, l'emporte de beaucoup ; aussi la plupart des gens jugentils impossible qu'un motif non égoïste dicte cette résistance. Ils considèrent uniquement les effets prochains, et sont incapables de comprendre que la prévision de maux futurs nous dicte l'abstention d'actes productifs d'une jouissance immédiate. Un acte de bonté suppose presque toujours l'abnégation;

56 LA BIE>FAISA.NCE NÉGATIVE

cependant l'abnégation recommande parfois l'abstention d'un acte, qui n'a de la bonté que l'apparence. C'est ce qui arrive toutes les fois que le souci de l'intérêt social et du bien-être de la majorité doit l'emporter sur le souci du bien-être d'individus ou de la minorité. Nous allons en voir quelques exemples.

§ 407. — « Les pauvres diables ! donnons- leur quelque cbose, » s'écrie une dame au cœur compatissant en ouvrant sa fenêtre pour jeter quelques sous au chef d'un malencontreux orchestre ambulant, qui depuis un quart d'heure remplit le voisinage du bruit discordant d'une pitoyable musique. Cette dame croit avoir accompli un acte de bonté et juge insensibles les personnes qui la désapprouvent.

On perdrait son temps à lui expliquer que l'argent donné en rémunération d'un service quelconque ne doit être donné qu'en échange d'un service utile, qu'il est juste de rétribuer un plaisir qu'on nous a procuré, mais qu'il n'est pas juste de rétribuer l'inlliction d'une souffrance et que le lien social se dissoudrait si le principe était admis qu'il convient d'également rétribuer un plaisir et une souffrance. Ce raisonnement serait trop abstrait pour elle. Inutile encore de lui rappeler que toute pièce de monnaie donnée à ces piètres musiciens les excite à parcourir d'autres rues et à infliger à d'autres personnes

LA RKSTRIGTION DES PAIEMENTS A TITHE GRACIEUX 57

le supplice de leur intolérable musique. Mais ce n'est pas tout. S'il suffit de jouer mal pour gagner de l'argent, on s'attachera moins à bien jouer; une perte de jouissances s'ajoutera à la diffusion de la soulTrance. Cette bonté irrétléchie aura encore un autre effet fâcheux. Ne recevant rien, ces musiciens brouillés avec l'harmonie quitteraient un métier pour lequel ils ne sont pas nés et en prendraient un répondant à leurs aptitudes : leurs efforts seraient utiles à la société au lieu de lui être nuisibles. Néanmoins, comme je l'ai dit, nul ne songe à ces effets éloignés ; si quelqu'un les signale, l'image qu'on s'en fait est si vague qu'elle n'arrête personne. On témoignerait au contraire d'une bienfaisance négative supérieure en acceptant le double ennui résultant d'un refus, l'ennui de résister aux inspirations immédiates de la sympathie et celui de s'exposer à des interprétations peu flatteuses.

§ 408. — Dans leurs rapports avec les cochers de place, les personnes aisées habitant la ville ont d'autres occasions journalières de réprimer une libéralité imprévoyante, mais en s'exposant parfois à de graves désagréments.

Laissons de côté la question de savoir si le prix des courses doit être tarifé ou laissé libre comme dans les omnibus de Londres, sous réserve d'être publié à l'avance. Le système en vigueur s'est établi d'après le nombre des voitures et le taux

moyen des profits des loueurs et des cochers ; que résulte-t-il de la coutume de payer au delà du tarif? La grande majorité des cochers est convenable et se contente de ce qui lui revient. Pourtant voici un cocher qui exige davantage. Vous connaissez la distance parcourue ; vous payez peut-être journellement le même prix et vous savez qu'il laisse un profit suffisant au cocher. Mais le vôtre réclame dix sous de plus, menace de vous citer en justice et, bien que vous soyez rentré chez vous, reste stationner devant votre porte dans l'espoir de vous lasser par son obstination. Que faire? La situation est désagréable et vous vous sentez enclin à lui faire remettre ses dix sous d'excédent; au fond vous ne vous en souciez guère, et vous éviterez ainsi une altercation. Vous vous apercevez de plus que les spectateurs sont loin de vous approuver : il vaudra mieux après tout vous montrer généreux et sauver les apparences. Mais si vous écoutez la voix d'une bienfaisance négative supérieure, qui tient compte des effets éloignés et des effets prochains, du bienêtre de la majorité et de celui de la minorité, vous persisterez dans votre refus. Voici les raisons qu'elle invoquera.

S'il convient que vous cédiez, il convient que tous les voyageurs surfaits et menacés cèdent également ; il convient donc que les profits quotidiens des cochers soient de la sorte surélevés. Au sujet des effets de cette surélévation, que nous enseigne

LA RESTHICTION DES PAIEMENTS A TITUE GRACIEUX 59

l'écononiie politique, cotlo « science sinistre », comme Tappelle M. Carlyle imitant l'enfant, qui donnerait ce nom à l'arithmétique parce qu'elle excite en lui une répugnance analogue ? Premier effet, le nombre des cochers s'accroîtra, car c'est un métier plein de charmes pour les flâneurs et ceux-ci sont légion. Le nombre des cochers s'augmentera donc d'un certain nombre de ces derniers et d'autres recrues délaissant des professions plus mal rétribuées. Supposant un même nombre de courses — hypothf^se qui ne se réaliserait pas, car les prix plus élevés éloigneraient les voyageurs — que résulterait-il de cet accroissement de l'effectif des cochers? Le produit du même nombre de courses devant se répartir entre un nombre supérieur de cochers, chacun d'eux recevrait un prix plus élevé pour chaque course, mais ferait moins de courses. La réduction des profits artificiellement surélevés continuerait jusqu'au point oii elle arrêterait l'af- Ihience de nouveaux cochers, c'est-à-dire au niveau antérieur, et le métier cesserait d'exercer son attrait. On aurait construit dans l'intervalle un plus grand nombre de voitures de place, car les cochers demandant plus de voitures, les carrossiers satisferaient à leur demande, mais en augmentant leurs prix de vente et en encaissant une part du surplus total perçu par les cochers. Seconde conséquence fâcheuse : il existerait un nombre excessif de chevaux et de voitures ayant inutilement absorbé du capital. In

nombre de chevaux et de voitures en excès des besoins se traduit par une perte pour la nation. Mais nous ne sommes pas encore au bout des effets nuisibles. Troisième conséquence : au point de vue pécuniaire, il importerait peu aux voyageurs riches de payer au delà du tarif actuel, mais il n'en serait pas de même de la majorité des voyageurs à bourse modeste qui sont parfois forcés de prendre une voiture ; dans d'autres cas, ils y renonceront malgré leur fatigue ou leur hâte d'arriver.

Je ne prétends pas que tout cet enchaînement de prévisions se présente instantanément à l'esprit de celui qui se rebiffe contre des exigences abusives. Ce que je prétends, c'est que, s'il s'est par hasard donné la peine de suivre jusqu'au bout les ramifications finales des actes humains, il a le sentiment que la rupture du contrat tacitement intervenu entre lui et le cocher, lorsqu'il est monté dans sa voiture, doit avoir des effets nuisibles. L'expérience, par exemple, lui a appris que l'usage des pourboires extravagants dont on gratifie le personnel des hôtels, a rendu leur métier si fructueux que les propriétaires prélèvent un véritable impôt sur leurs domestiques ; elle lui a appris que, malgré la coutume récente de porter le service en compte, l'habitude des pourboires s'est rétablie de plus belle et que les propriétaires en profitent pour ne payer que des gages dérisoires. Ce qui revient à constater qu'en général, toute déviation du rapport normal, proportionnant la rémunéra-

lion au service rendu, engendre plusieurs résultats malfaisants et finit par aboutir au rétablissement du rapport normal ; tout homme clairvoyant, pénétré de cette vérité, se refusera, au profit même de ceux dont les intérêts seront à la longue lésés, à contribuer à l'introduction d'un système vicieux.

§ 409. — A toute heure du jour, les pourboires aux employés et aux facteurs des gares de chemins de fer, dénotent des intentions bienfaisantes en apparence, mais essentiellement malfaisantes en réalité. A son début, tout corps organisé est sain; il faut du temps pour que la corruption s'y glisse et l'infecte. Aux premiers jours des chemins de fer, les conseils d'administration et tout leur personnel étaient honnêtes. On ignorait la spéculation sur les actions, les projets en l'air lancés en vue d'encaisser des primes, l'art de falsifier la comptabilité ; du haut en bas de la hiérarchie, les employés touchaient des appointements convenables pour un service réglé, ne justifiant aucune exaction de paiements supplémentaires. Pendant longtemps, il fut absolument interdit aux employés préposés au service des voyageurs de demander le moindre pourboire sous peine de punitions réglementaires qu'il n'était pas rare de voir appliquer. Toutefois petit à petit l'usage des pourboires s'est insidieusement introduit ; il s'est si fermement implanté que les personnes, qui avaient longtemps résisté, ont dû finir par s'avouer vaincues. Il est

convenu qu'on donnera un pourboire, il est malséant de ne pas le donner. A peine consent-on à reconnaître que ce système a ses racines dans Tégoïsme et nullement dans la libéralité et qu'il engendre des effets désastreux. Voici quelques-uns de ces derniers. Le contrat originaire entre la compagnie et les voyageurs s'interprétait dans ce sens que la compagnie s'engageait, moyennant un prix spécifié, à transporter le voyageur à une destination également spécifiée en lui fournissant les facilités voulues ; au nombre de ces facilités était la manipulation des bagages confiée à des employés payés à cet elfet. Tout voyageur avait droit aux services de ces employés et nul ne pouvait prétendre à un surplus d'assistance venant réduire d'autant la part équitable de ses compagnons de voyage. Dès le début néanmoins, quelques voyageurs, ne regardant pas à la dépense, se mirent à récompenser en cachette tout empressement dépassant la moyenne ou tout autre service accessoire ; ils oubliaient que c'était au détriment d'autres personnes, qui y avaient autant et peut-être plus de titres qu'eux-mêmes. Tandis que le facteur désireux d'empocher le gros pourboire d'un Monsieur à mine cossue porteur d'un billet de première, se démène pour ranger dans le filet sa couverture, ses paquets et son parapluie, ou va s'assurer que sa valise et sa caisse à fusil sont placées dans le fourgon aux bagages, il néglige deux ou trois autres voyageurs : un homme à la mise râpée qui tient à la main son

LA HESTRlCriON DES PAIEMENTS A TITKE GRACIEUX dS

sac de nuit et dont il n'a pas beaucoup à attendre ou bien une veuve à la tète d'une bande d'enfants et d'innombrables colis, qui court de peur de manquer le train. La prétendue libéralité du voyageur riche entraîne donc un manque d'égards pour les autres voyageurs.

D'autres inconvénients plus graves sont à redouter. Il faut bon gré, mal gré, finir par caser les voyageurs, dont l'aspect n'annonçait aucun pourboire. Le train doit attendre pendant qu'on les installe, eux et leurs colis. Qu'arrive-t-il nécessairement?

Le temps perdu aux ordres du voyageur, qui donne un pourboire, à courir s'assurer que son bagage est chargé et à attendre tandis qu'il fouille dans sa poche, ce temps aurait dû être consacré aux autres voyageurs ; la nécessité de s'occuper d'eux au dernier instant met le train en retard. Tout ce manège que j'ai observé et fait observer à plusieurs reprises par mes amis, se répète à chaque station importante; les retards s'accumulent et une irrégularité chronique devient la règle générale dans la marche des trains. La compagnie fait perdre du temps à tous les voyageurs, uniquement afin que quelques-uns d'entre eux puissent accaparer une part des services auxquels toute personne ayant payé son billet a acquis un droit égal. Cinquante ou cent personnes arrivent à destination bien après l'heure réglementaire, souvent à leur grand préjudice. Ce n'est pas tout. L'immense majorité des accidents de chemin de fer a pour cause

le manque de ponctualité; jamais il ne se produit de collision entre deux trains qui arrivent à l'heure dite au point où ils sont attendus.

Cet usage a encore engendré, par ricochet, des effets également nuisibles. Les pourboires aux facteurs ont donné naissance aux pourboires aux employés du train et à d'autres pratiques regrettables. Afin qu'un gentleman — ou quelqu'un qui en a les dehors, et qui a promis ou donné un shilling de gratification — puisse monopo-liser tout ou partie d'un compartiment, les autres voyageurs sont entassés sans ménagement aucun. Il y a mieux. On cherche une place, on aperçoit un compartiment oii deux personnes sont assises seules et entourées d'un amas de couvertures et de paletots disposés comme si toutes les places étaient retenues ; on s'éloigne pour chercher en vain ailleurs. A la fin, on arrache au contrôleur des billets l'aveu que ces places sont libres et on lui intime l'ordre d'ouvrir la portière : c'est que le système des pourboires a développé l'habitude égoïste de se procurer des faveurs exceptionnelles aux dépens des droits d'autrui. Glissant de plus en plus sur cette pente, on corrompt maintenant les employés qui laissent fumer dans les compartiments réservés aux non-fumeurs. Ces employés en sont venus à porter dans leur poche des plaques avec l'indication « Fumeurs », et à les accrocher à la portière des caisses, où les voyageurs se sont montrés généreux. La compagnie tolère ces abus qui ont pour résultat de

'répandre dans toutes les voitures de première classe l'atmosphère nauséabonde d'un cabaret de banlieue. Voilà comment le fait de céder d'une manière en apparence inofYensive aux sollicitations muettes des facteurs, ouvre la porte à de graves abus, dont quelques-uns se traduisent en pertes matérielles et parfois en pertes d'existences humaines. Rappelons-nous donc que la bienfaisance négative, soucieuse du bien-être général et final, nous enjoint de résister parfois aux impulsions subites de la sympathie et de nous résigner à supporter des manifestations de blâme et de mécontentement.

§ 410. — Généralisons nos conclusions. Dans tout échange de services, il faut se guider autant que possible sur le contrat, tacite ou explicite, intervenu; à défaut de ce contrat, sur un contrat imaginaire que la raison aurait ratifié.

L'un des effets de l'évolution est d'imprimer aux choses un caractère plus défini ; au cours du progrès social, les relations entre citoyens ont pris ce caractère. Aux temps primitifs, il n'existait ni gages, ni salaires, ni conventions précises, ni cours du marché. On vivait sous un régime de services imposés, de présents, de complaisances achetées à prix d'argent ; les échanges de services avaient quelque chose de flottant et d'incertain. Il s'ensuit que les déviations de la coopération sociale contractuelle constituent des modifications rétrogrades et tendent à nous

ramener à un type social inférieur; il importe donc de leur résister.

Les gratifications n'ont que faire dans la vie sociale ; nous en avons la preuve. Il y a vingt-ans, au temps où les mœurs américaines avaient conservé en grande partie leur premier cachet de pureté, les employés, en particulier dans les hôtels, se contentaient des gages fixés à leur entrée en service. En Angleterre, à l'heure présente et jusque parmi les personnes peu favorisées de la fortune, il s'en trouve pour n'accepter d'autre rétribution que celle qui a été convenue. Je me rappelle une pauvre ouvrière, qui me semblait trop peu payée, et qui refusa le supplément de salaire que je lui offris. En haut comme en bas, les hommes sont donc capables de résistance à une forme de coopération sociale à tendances rétrogrades.

Dans ces conditions et en matière de rapports entre patrons et employés, la bienfaisance négative a pour fonction de veiller à ce qu'au moment de la conclusion des contrats d'engagement, les employés n'évaluent pas leurs services à des prix trop bas. Sous l'empire des sentiments qu'elle recommande, la perte qui résultera de l'abolition de paiements irréguliers, sera à la longue couverte par le relèvement des paiements régulièrement stipulés.

Page 1