‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 7 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

§ 411. — Sous un régime de coopération sociale, les hommes confèrent et reçoivent non seulement des avantages matériels, mais encore des avantages immatériels ; tels sont les bénéfices, les satisfactions ou les jouissances que procure le commerce social et qui ne sont pas toujours répartis d'une manière parfaite. La mission de la bienfaisance négative est donc de restreindre les actes productifs de jouissances personnelles de façon à ce' que nul ne s'arroge la part d'autrui.

Nous avons reconnu qu'un homme ne doit pas exploiter à outrance les supériorités mentales et physiques qui lui permettent d'acquérir des richesses supérieures à celles des autres hommes et qu'il doit tenir compte des conditions de leur bien-être ; en outre ces supériorités sont souvent de nature à lui valoir un tribut d'éloges inusités. Ce tribut est encore fréquemment acquis à des supériorités d'un autre ordre, par exemple à celles qui assurent la

popularité plutôt que la fortune. Dans ce cas se présente la question : « Jusqu'à quel point le supérieur peut-il pousser ses avantages? Jusqu'à quel point convient-il qu'il s'abstienne d'user de ses facultés supérieures, laissant ainsi aux autres leur part d'applaudissements ou leur épargnant le sentiment pénible de la défaite ? »

La question est épineuse et malaisée à résoudre. Il est légitime de poursuivre le combat de la vie, qui a fait émerger toutes les supériorités sous humaines et humaines, au delà du domaine où l'activité a pour objet la sustentation, et de le porter sur celui où l'activité a pour objet les jouissances dues au déploiement de facultés extraordinaires. L'absence de cette compétition parfois physique, mais surtout mentale, enlèverait toute saveur au commerce social. Et cependant, d'un côté comme de l'autre, la sympathie doit dicter une réserve qui limite les joies du triomphe.

§ 412. — Causeurs hors ligne, mais intarissables, certains hommes manifestent parfois d'une manière répréhensible une certaine forme de l'égoïsme. La présence de rivaux excite souvent la jalousie des causeurs brillants; d'autres fois, profitant de l'absence d'adversaires dignes de se mesurer avec eux, ils écrasent leurs auditeurs du débordement de leur éloquence et changent ce qui devrait être une conversation en monologue. Par contre, d'autres per-

sonnes parfaitement capables d'attirer l'attention, se plaisent à témoigner des égards à leurs interlocuteurs modestes ou dénués d'éclat et à leur ménager l'occasion de participer à un échange d'idées; elles les encouragent à parler et à exprimer leurs opinions. Ces deux types opposés personnifient la présence et l'absence de la bienfaisance négative ; l'un d'eux se rend compte du risque que l'on court à vouloir à tout prix accaparer les applaudissements. Tout homme essayant de monopoliser la conversation recueille plus de réprobation morale qu'il ne récolte d'approbation intellectuelle.

Souvent à table ou dans un groupe quelconque, on entend exprimer une erreur ou avancer un argument boiteux. Il est loisible à la personne qui s'en aperçoit de déployer la supériorité de ses connaissances et de sa logique, ou, dédaignant de se hausser au détriment d'autrui, de laisser passer l'erreur en silence. La conduite à suivre se réglera sur plusieurs considérations différentes. L'erreur ou l'argument boiteux sont-ils de nature à nuire s'ils passent incontestés ? Leur auteur est-il un fat, un homme d'un amour-propre excessif? Jouit-il d'une autorité injustifiée auprès de son entourage ? La passion d'être applaudi lui fait-elle maltraiter et fouler aux pieds ses contradicteurs? Si quelques-unes de ces questions comportent une réponse affirmative, il faut le reprendre pour son bien et pour celui de son auditoire. Mais si l'erreur est de peu d'importance,

si le crédit de celui qui Ta émise, n'est pas démesuré et serait indûment rabaissé par une correction, si l'ensemble de sa manière de se comporter est louable, la sympathie est en droit d'imposer le silence ; la bienfaisance négative réprimera le désir naturel de faire constater notre supériorité.

La plus grande partie de ce raisonnement s'applique naturellement à la controverse publique. Le plus souvent l'intrusion de l'amour-propre détourne de la recherche désintéressée de la vérité, qui devrait constituer le but véritable de toute controverse. Le désir de remporter une victoire éclatante excite souvent une ardeur impitoyable et peu scrupuleuse qui s'oppose à la formation de conclusions exactes. La bienfaisance négative est donc productive d'un bien public quand elle prévient l'infliction de souffrances individuelles. Il est presque toujours possible d'exposer les faits et de convaincre sans afficher la défaite de son adversaire. On doit alors avoir la générosité de ne pas s'arrêter aux légères inadvertances, qui n'affectent pas l'issue générale du débat ; on peut même aller jusqu'à admettre la force des raisons qu'il nous oppose, tout en démontrant qu'elles ne s'appliquent pas à l'objet de la discussion. Une sage bienfaisance négative respectera l'amour-propre d'un antagoniste, sauf peut-être dans le cas où sa malhonnêteté et ses efforts en vue d'obscurcir la vérité doivent être dévoilés. Un manque des égards légitimement dus peut entraîner de désastreux effets publics.

Un coup d'œil sur les controverses politiques et théologiques, qui foisonnent autour de nous, nous montre que l'absence des interprétations sympathiques, que prescrit la bienfaisance négative, est propre à égarer les croyances humaines.

§ 413. — Ajoutons quelques mots au sujet des motifs spéciaux, qui parfois doivent empêcher les supé^ rieurs de faire étalage de leur supériorité.

Un jeu d'adresse se joue devant un petit garçon ; la faiblesse du père est telle que son adversaire, s'il déploie toute sa force, est à peu près assuré de la victoire. Néanmoins s'il est convenablement pénétré du sentiment de la bienfaisance négative, ce dernier permettra au père de le battre et dissimulera sa retraite volontaire. Pour lui, la joie du triomphe serait insignifiante ; il sent qu'elle serait contre-balancée et au delà par l'ennui sympathique qu'il éprouverait à battre le père devant le fils et par le désir sympathique d'épargner au fils le spectacle pénible de l'infériorité de son père. Sa conduite implique à la vérité quelque manque de sincérité, mais ce mal ne vaut pas qu'il s'y arrête en comparaison des désagréments qu'il évite.

De môme dans une discussion ou un débat mené à coups de traits d'esprit, il peut être convenable d'en laisser sortir sain et sauf un adversaire sur lequel la victoire serait facile et qui dans d'autres circonstances serait indigne de ménagements. Supposons qu'il ait

sa fiancée à ses côtés : il serait cruel d'étaler son ignorance, son illogisme ou d'égayer la galerie à ses dépens. Seuls les gens au cœur dur méconnaîtront que ce serait abuser de sa puissance intellectuelle que de lui faire honte sous les yeux d un témoin, auquel il est si intimement lié. Un interlocuteur ayant le sentiment de la solidarité humaine, consentira dans ce cas à paraître mal instruit ou lourd plutôt que d'infliger la souffrance cuisante d'une défaite.

§ 414. — Dans tous ces cas, nous voyons la bienfaisance négative masquant volontairement une supériorité consciente de sa force et faisant régner l'harmonie dans les relations sociales.

Peut-être ces cas nous feront- ils discerner plus clairement que d'autres, la convenance d'atténuer autant que possible les souffrances qui découlent de l'inégalité des facultés. Nous l'avons reconnu : au point de vue humain, l'inflexible discipline de la nature, favorisant les êtres bien doués et abandonnant les êtres mal doués à leur sort misérable, a quelque chose d'injuste. Il nous est interdit de renverser le rapport normal entre la conduite et ses conséquences et d'égaliser les destinées des forts et des faibles, mais il nous est permis d'en corFiger les résultats, toutes les fois que leur adoucissement n'arrêtera pas d'une manière appréciable la marche ultérieure de l'évolution. Trop de difficultés nous

LA RESTRICTIOiN DANS LA MANIFESTATION DU TALENT 73

empochent de circonscrire les préjudices matériels qui, dans la bataille de la vie, viennent frapper tantôt les vainqueurs et tantôt les vaincus, mais il est relativement facile d'en restreindre les conséquences mentales, lorsqu'elles se manifestent dans la vie sociale.

11 est incontestablement des situations où le déploiement de la supériorité mentale dans la conversation ou la controverse, est productif d'avantages pécuniaires et oii il devient légitime d'y avoir recours pour s'assurer un avantage dans la lutte pour l'existence, mais dans les cas que j'ai cités et qui sont les plus ordinaires, le joueur adroit, le causeur brillant, le dialecticien habile peuvent se modérer sans mettre leur supériorité en danger et épargner un adversaire sans favoriser indûment l'expansion de l'infériorité. Ils ont l'occasion de réduire les maux causés par le défaut d'équité de la nature sans causer de maux nouveaux.

En somme, réprimer le désir de la victoire et céder aux conseils de la bienfaisance négative, c'est réprimer un désir barbare, qui n'est approprié qu'aux premiers stages de l'évolution humaine. L'orgueil de la victoire est le même, quelle que soit l'arme de notre adversaire : que ce soit le bras ou la langue, l'épée ou la plume. L'esprit guerrier, qui, pendant toute la durée du progrès social, s'est glorifié de ses succès dans les rencontres corps à corps, est essentiellement le même que celui qui se glorifie du succès dans

les luttes de la pensée. Les intérêts d'une civilisation plus haute réclament donc en faveur de la contrainte personnelle du moi et interdisent tout rabaissement inutile des infériorités mentales.

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