‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 8 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

§ 415. — Le sujet de ce chapitre se rattache à celui du chapitre précédent; il s'y rattache môme si étroitement qu'il est à peine possible de l'en distinguer, puisque les critiques émises au cours d'une conversation ou d'une controverse, impliquent nécessairement une sorte de blâme. Toutefois le blâme proprement dit est suffisamment caractérisé pour être traité à part.

Ni la sympathie, ni le jugement isolés ne parviennent à déterminer convenablement les occasions du blâme et la mesure qu'il faut observer. Parfois il est de notre devoir de retenir le blâme ; parfois il serait coupable de nous taire. Une juste règle tient compte de bien des considérations : par exemple de la position relative du père et de l'enfant, du patron et de l'employé, de l'âge desparties en cause, d'autres fois de leur rapport d'égalité ou d'indépendance. Il faut encore tenir compte de la position de supériorité ou d'infériorité relative de la personne qui blâme et de

celle qui est blâmée, des effets immédiats et lointains du blâme, qui seront tantôt bienfaisants et tantôt nuisibles, de la présence ou de l'absence de témoins, de la manière dont le blâme est prononcé et de sa portée.

Un sentiment très vif de la solidarité humaine, une grande pénétration et beaucoup de prévoyance sont indispensables pour adapter exactement la conduite à tenir à l'ensemble des faits et des circonstances. S'il y a moyen, la considération du temps ne doit pas non plus rester négligée.

§ 416. — Le blâme le plus fréquent est celui auquel donne naissance la relation de père à enfant. Il est des pays où le besoin d'avoir un fils ressort impérieusement de la nécessité d'accomplir les rites funéraires en l'honneur des mânes paternels ; dans ces pays règne l'idée sous-entendue, demeurée vivace chez nous jusqu'en des temps relativement modernes, que les enfants sont faits pour les parents. Par suite de cette idée et de la manière de châtier qui en résultait, il était difficile qu'une tendre sollicitude pour leur bonheur vînt diriger le blâme infligé aux enfants. Dans nos temps modernes, cette conception a été, sinon complètement détruite, du moins fortement entamée ; souvent on croirait même que les parents sont faits pour les enfants et l'influence de cette nouvelle manière de voir vient régler l'expression du blâme. Les meilleurs des parents modernes

ouvrent l'oreille aux avis de la bienfaisance négative, se retiennent et ne s'abandonnent pas à une irritabilité toujours en émoi.

Au prix de quelques sacrifices personnels, la sympathie et le bon sens feront tolérer la mobilité mentale et physique, qui caractérise les premières années de la vie, et céder dans des limites raisonnables à la manie d'interroger propre aux enfants. On s'efTorcera de trouver du plaisir à leur donner des réponses instructives et quand l'interrogatoire deviendra par trop importun, on y mettra fin d'une manière détournée et sans avoir recours aux réprimandes.

La conviction toujours présente qu'il ne faut pas attendre d'une nature non développée la conduite qu'il est permis d'exiger d'une nature arrivée à son entier développement, arrêtera plus d'une semonce ; on ne comptera pas sur l'intervention décisive des émotions régulatrices supérieures, à un âge où elles sont encore inactives. Des parents dont les sentiments sont bien équilibrés, se rappelleront cette vérité ; ils ne condamneront pas avec rigueur des fautes légères, non pas que ces fautes doivent être passées sous silence, mais parce qu'elles doivent être reprises sur un ton modéré.

La prévision d'effets éloignés, aussi bien que celle des effets rapprochés, s'alliera à la bienfaisance négative pour réprimer le blâme à jet continu, car Tinfliction perpétuelle de la douleur morale produit l'endurcissement et à la longue la haine, et provoque

les conflits avec une discipline salutaire. Tout père, qui passe sur des vétilles ou ne les punit que d'un regard et réserve sa réprobation ouverte aux fautes sérieuses, acquerra, toutes choses égales, une influence, qui sera refusée à un père impitoyable ; en effet, les parents impitoyables ne réussissent pas à exciter les mobiles générateurs d'une bonne conduite et leur substituent les mobiles inférieurs qu'engendre la crainte.

La plus grande partie de ce qui précède s'applique à l'école aussi bien qu'à la famille. Les mesures de correction bienveillante doivent avoir en vue, non seulement le gouvernement de la conduite présente, mais aussi la formation continue du caractère ; elles relèvent d'une direction, qui doit être douce sans tomber dans le relâchement.

§ 417. — Les rapports entre patron et employé, entre maître et domestique, doivent avant tout se conformer à l'esprit du contrat intervenu. La justice prime la bienfaisance ; par conséquent, les considérations touchant le blâme doivent se subordonner aux considérations touchant le devoir. L'accomplissement du contrat est à bon droit exigible et son non-accomplissement peut et doit être blâmé ; puisqu'une coopération sociale efficace a pour fondement l'exécution des engagements, on ne doit pas accepter en silence leur non-accomplissement, sauf lorsque des causes suffisantes et imprévues justifient celui-ci.

L'impression générale que le rapport de patron à ouvrier et spécialement le rapport de maître à serviteur renferment un élément dont s'accommode difficilement la morale absolue, vient compliquer les sentences à prononcer par la morale. L'équité pure admet parfaitement un accord stipulant l'échange de services spécifiés moyennant un prix spécifié ; cependant comme l'exécution d'une moitié du contrat, le paiement du prix, est intermittente, tandis que l'accomplissement de l'autre moitié implique une obéissance continue aux ordres reçus, il s'est attaché à cette catégorie de contrats un sentiment similaire à celui qui s'attache aux rapports de maître à esclaves (voir § 169). Je ne puis dire si, sous l'empire de la morale absolue, l'organisation sociale parviendra à éliminer ce sentiment. Cette élimination n'est dans tous les cas pas réalisable dans notre organisation actuelle ; le système de morale relative en vigueur doit donc chercher à élaborer la meilleure possible des formes de la conduite auxquelles la subordination peut donner naissance. Le moyen d'en tirer le meilleur parti possible, c'est de modérer la quantité et l'expression du blâme afin de dissimuler, autant que faire se peut, l'existence de ce rapport désagréable.

Parmi tous les non-accomplissements du devoir, il ne faut pas hésiter à frapper d'un blâme ceux qui ont pour origine le désir malhonnête de se soustraire à l'accomplissement d'une obligation. Dans ce cas, les

ménagements, même immédiatement inspirés par la sympathie, ne sont pas ratifiés par la bienfaisance plus haute qui s'attache aux résultats éloignés, c'est-à-dire dans l'espèce à la réforme du coupable et au bien de la société. En effet, il n'est pas probable que celui-ci, encouragé par l'absence de blâme à persévérer dans sa négligence, prospère au même degré que si sa négligence avait été réprimée; ses maîtres futurs profiteront en outre de toute amélioration qui se sera produite dans sa conduite.

Un mode de discipline, recommandable à cause de ses résultats heureux dans les cas qui viennent de nous occuper, est encore avantageux dans une autre catégorie de cas , ceux oii par oubli l'on ne s'acquitte pas de ses obligations. Pour les domestiques comme pour les enfants, il faut autant que possible laisser agir la discipline de la réaction naturelle. Lorsqu'ils ont constaté qu'on tient la main à ce qu'ils terminent une besogne inachevée, ils se corrigent de leur insouciance et de leur paresse. Si l'un d'eux néglige par un temps froid de fermer la porte et qu'on le rappelle, il éprouvera sans doute un moment d'humeur, mais son irritation sera moindre que s'il subit d'éternelles gronderies : le désir d'éviter des ennuis agira à la longue.

On a coutume de reprendre avec le plus d'âpreté les fautes, qui proviennent d'un manque d'intelligence ou de la maladresse ; ce sont néanmoins celles qui devraient être l'objet des reproches les plus me-

sures, puisqu'elles résultent d'un vice organique et héréditaire. Les enfants pauvres sont parfois d'une lenteur de conception incroyable, même pour les choses les plus simples ; traitons avec douceur ce manque d'intelligence inné ou développé par une subsistance défectueuse. La bienfaisance, tout en tenant compte des fins de l'humanité, a pour mission de mitiger les injustices de la nature, et il ne faut pas qu'une dureté inutile vienne envenimer celles qui oppriment naturellement les êtres mal doués. La bienfaisance négative exige des ménagements et de la bonté dans le blâme qui les frappe.

Les raisons altruistes ne sont pas seules à imposer des limites à la propension au blâme ; certaines raisons égoïstes les imposent également. Par l'excès du blâme nous nous nuisons directement à nousmêmes; par l'insuccès de nos remontrances nous nous nuisons indirectement. On cesse d'écouter les personnes, qui trouvent toujours à reprendre ; tout autre est l'effet du blâme prononcé à de rares intervalles par celles qui n'abusent pas de leur autorité.

S 418. — Que dirons-nous de l'expression du blâme entre personnes indépendantes les unes des autres, entre amis, entre étrangers? Une réponse générale ne semble pas possible; chaque cas doit être examiné à part.

Devant la conduite légèrement inconvenante d'un étranger, le plus sage est souvent de s'abstenir ou

de témoigner son blâme par un regard ou par son attitude; des paroles feraient probablement plus de mal que de bien, surtout si celui qui les prononce, est atteint par ce qui se passe. Mais devant une inconvenance grave, des raisons à la fois immédiates et lointaines exigent qu'on parle sur-le-champ. Tant dans notre propre intérêt que dans celui d'autrui, tous nous sommes tenus de résister à une agression caractérisée ; le silence universel encouragerait l'agressivité. L'inconvenance envers autrui appelle encore plus l'expression du blâme, lorsque notre intérêt personnel n'est pas enjeu. Sans doute une intervention, même purement verbale, excite souvent le ressentiment ; le vulgaire s'écrie volontiers : « Cela ne vous regarde pas » et les gens vulgaires de toutes les conditions pensent tous de même. Dans ce cas, la bienfaisance négative doit abdiquer : le désir de ne pas blesser le coupable doit s'effacer devant l'injure faite à l'offensé, la bienfaisance positive entre alors en scène. Il importe de faire comprendre à un offenseur répliquant suivant l'usage : « Mêlez-vous de ce qui vous regarde » que le maintien d'une vie sociale harmonieuse et la défense de la victime d'un mauvais traitement résultant d'actes ou de paroles, nous touchent tous sans exception.

Quand un de nos amis s'est mal conduit envers nous ou envers autrui, la crainte de perdre ou de diminuer son amitié vient souvent, mais à tort, se superposer au désir de ne pas le blesser par notre

blàmo. Mais ne cédons pas uniformément à la bienfaisance négative qui nous pousserait à nous renfermer dans une attitude passive. Le blâme, déjà légitime s'il contribue à notre défense personnelle, le devient encore davantage s'il concourt à celle des tiers. La considération des effets tant éloignés que prochains nous prescrit de parler, dussions-nous le faire en termes désagréables et infliger une offense durable.

Dans le cercle de l'intimité, l'expression du blâme peut souvent se contenter d'un changement dans l'accueil ; la froideur comporte un reproche tout aussi marqué que les discours, parfois plus marqué, car elle fait appel à l'imagination ; elle a en outre l'avantage de ne pas infliger aussi ouvertement la souffrance et d'offrir moins de prise à des récriminations précises aboutissant à une brouille possible.

§ 419. — La restriction du blâme est parfois insuffisante ; d'autres fois elle est excessive. Bien souvent nous nous abstenons de condamner ou d'énoncer des faits, qui équivaudraient à une condamnation, alors que cette condamnation serait non seulement méritée, mais qu'elle est môme nécessaire.

Dans les pays d'une moralité peu élevée, l'aversion s'adresse à la loi et la sympathie va au criminel : la loi passe pour l'ennemie plutôt que pour l'amie des citoyens. Un sentiment analogue règne dans nos écoles publiques : l'honneur y ordonne de couvrir

un délinquant ; il serait honteux de le dénoncer, au point qu'un jeune enfant gravement maltraité par un grand n'ose pas se plaindre auprès de ses maîtres. S'il le fait, on refuse de l'écouter sans prendre garde que cette conduite épargne le blâme à celui qui l'a mérité, et le fait retomber sur celui qui n'en a mérité aucun.

Sous l'influence de cette morale scolaire, la plupart des hommes faits éprouvent les mêmes sentiments que les écoliers ; il leur arrive de prendre le parti d'un coupable et de se détourner des personnes, qui ont divulgué sa faute, de sorte qu'il est souvent plus profitaole de faire le mal que d'appeler l'attention sur lui. Les anomalies les plus étranges naissent de cette répugnance à publier un blâme mérité. C'est ainsi qu'ayant découvert naguère que le président d'un Conseil d'administration avait trempé dans des affaires véreuses et préjudiciables à la Compagnie qu'il dirigeait, ses collègues le forcèrent à se retirer ; puis, afin d'adoucir sa chute, ils lui remirent un diplôme d'honneur. L'administrateur qui m'a raconté le fait, l'avait signé comme le reste.

Bien comprise, la bienfaisance négative ne sanctionne pas ces réticences : tout au contraire. Il n'existe aucune justification morale pour des mœurs qui permettent à la malhonnêteté de prospérer et qui font qu'il est périlleux de l'exposer à ses conséquences normales.

§ 420. — Sauf un (.hangement dans les termes, la plus grande partie de ce chapitre s'applique aux châtiments, c'est-à-dire au blâme qui prend la forme d'actes de rigueur au lieu de celle de paroles désagréables. Sur ce terrain comme ailleurs, il faut autant que possible laisser le champ libre au principe de la réaction naturelle. Par exemple, la sympathie nous porte à passer sous silence le défaut de ponctualité accidentel d'un employé, mais quand ce défaut devient chronique, le respect des contrats intéressant tous les citoyens exige que l'employé irrégulier subisse tous les effets de la réaction naturelle en acceptant d'une manière quelconque une retenue sur la rémunération convenue de ses services. Aux ouvriers arrivant constamment après l'heure et privant leur patron d'une partie de l'ouvrage à fournir en retour du salaire spécifié, il a le droit d'en retenir sous forme d'amendes une proportion équivalente. Malheureusement, dans la phase de l'évolution que nous traversons, trop d'esprits restent sourds au sentiment du devoir, aux remontrances faites avec douceur ou formulées en termes énergiques ; la justice réclame le châtiment normal d'une réduction de leurs bénéfices, que n'interdit pas la bienfaisance négative.

Quant aux paroles et aux actes dictés par la nécessité de punir, nous dirons que, même un blâme catégorique fût-il mérité, la bienfaisance négative a pour fonction de prévenir la rigueur excessive que la

colère, même légitime, est prompte à inspirer. Parfois arrêtant une infliction directe de souffrance, d'autres fois suggérant l'atténuation du reproche, la bienfaisance négative fera toujours sagement de ne pas lâcher la bride aux sentiments surexcités.

La modération, et non l'abstention, doit être notre devise. L'opinion générale exprimée dans la formule : a Ne vous mettez jamais en colère » suppose que la colère est toujours déplacée. C'est une erreur. La colère est un mode normal et parfois indispensable de manifester les sentiments. Si les victimes des agressions ne témoignaient jamais de colère, le nombre des agressions serait incalculable. Les hommes ne sont pas assez civilisés pour se passer du frein d'une juste appréhension ; tout ce que peut faire la bienfaisance négative, c'est d'assigner à la colère des limites qu'elle ne doit pas franchir.

Page 1