‹ Le rôle théologique de Césaire d'ArlesChapitre 23 sur 84 · LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA GUACE · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA GUACE

L OPUSCULE SUR LA GRACE. LE SERMON SUR L ENDURCIS- SEMENT DU PHARAON. LA DOCTRINE ÉPARSE DANS LES

SERMONS. LA LETTRE d'aNASTASE II. LE CONCILE

DE VALENCE. LE CONCILE d'oRANGE.

A la fin de sa vie, saint Augustin était arrivé à construire sur rhomme, le péché et la grâce un système cohérent. Les diverses pièces en étaient pour ainsi dire sorties Tune de Tautre sous reffort de la contradiction et de la polémique.

Adam avait péché et cette faute avait passé à toute sa descendance. Tous les hommes formaient donc une masse de péché, coupable avant d'avoir agi et pensé. Cette masse ne devait pas avoir d'autre juste sort (\ue la damnation. Mais la miséricorde divine est intervenue. Elle sauve une partie de l'humanité. Le reste s'écoule là où vont le péché et la mort. Les hommes sauvés n'ont pas mérité leur sort. Us sont sauvés par la grâce, don gratuit. La grâce est accordée à la foi, grâce elle-même et don gratuit. Généralement, la foi est produite j)ar des secours extérieurs, surtout par la prédication. Mais ces secours sont aussi des grâces et des dons gratuits. En un aucun moment de l'opération du salut ne se place pour

l'homme déchu l'occasion d'un mérite indépendant. De soi-même, il ne peut qu'aller au mal : car il est pécheur et damné, son infidélité engendre péché et damnation. Il a certainement une libre volonté, capable de choisir. Mais elle est viciée dans son principe et ne peut, seule, que choisir le mal. L'action de Dieu la libère : alors elle peut vouloir le bien. Ainsi depuis les origines les plus obscures de la conversion jusqu'aux œuvres pies du fidèle, rien n'est un-mérite de l'homme, tout est œuvre de pure miséricorde divine. Quand Dieu, au jour de la rétribution, couronne les mérites des élus, il couronne ses propres dons, suivant la formule du missel parisien ^ Les damnés sont prédestinés à la damnation en vertu du péché d'Adam, comme les élus le sont au salut par un décret spécial de Dieu. Il n'est donc pas vrai que tous soient appelés au salut : s'il est écrit que Dieu veut le salut de tous les hommes, ce ne peut être en un sens absolu et général. Gomment se fait l'élection des uns et l'omission des autres, ne le demandez pas : 0 altitudo!

On sait par quels progrès cette doctrine hautaine s'est imposée peu à peu. Les contradictions successives qu'elle a rencontrées ou qui l'ont fait naître se résument dans les noms de Pelage, de Cassien, de Prosper et des papes Félix IV et Boniface IL Quand la base du système est sortie victorieuse des attaques de Pelage, Cassien a essayé de défendre, avec l'universalité de l'appel au salut, le rôle de la volonté humaine dans les œuvres pies et dans l'ascèse. Prosper a fait subir à la doctrine augustinienne une atténuation de pure forme, en substituant en Dieu la prévision du péché à la prédestination à l'enfer. Enfin les papes Félix IV et Boniface II, sous l'im-

\. Formule tirée de saint Augustin lui-même : u Dona sua coronat Deus, non mérita tua », De gralia et lih. arb., vi, 15 ; P. L., t. XLIV, col. B91 ; Epist., cxciv, vi, 30; P. L., t. XXXIH, col. 8S0; cf. EpUt. ad Valentinum, P. L., t. XLIV, col. 875-876.

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pulsion de Gésaire, tennineiU cette première pliuse de la controverse par les décisions du concile d'Orange ^

Il ne faudrait pas considérer la j^rotestation de Gassien comme un accident. Gassien et Fauste de Hiez représentaient une tradition. Nous n'avons pas à nous occuper de l'état du problème dans les pays grecs ^. Mais en Gaule, ce qu'on apj^elle le semi-pélagianisme était antérieur à Pelage. On croyait que l'homme pouvait par ses œuvres mériter la première grâce de la conversion. A la fin de sa vie, Hilaire de Poitiers, mort en 3f)G, écrit dans son commentaire sur les Psaumes : « Le devoir propre et indépendant de notre volonté est de vouloir; Dieu donnera l'accroissement à qui commence ; car notre infirmité n'obtient pas elle-même la consommation, quoique le mérite d'arriver à la consommation vienne de l'impulsion de la volonté ^.. Le rôle de la miséricorde divine est d'aider la volonté, d'affermir ceux qui commencent, d'accueillir ceux qui vont à elle; de nous vient le commencement pour qu'elle apporte l'achèvement^*. » Tous

1. Voir lesarticlej publiés par >L Turmel depuis (piatreaiis dans la Revue d'histoire et de lillérHture reliçjieu.ses. Il scM-aiL malséant d'en faire ici Télojj^e. Mais nos lecteurs auront pu faire une remarque. (]es éludes paraissent avoir été nécessaires au clerj,^é pour (pi' il comprît ses théologiens. On a maintenant l'occasion de lire sur ces matières de savants articles dans telle revue qui se ferait scrupule de nommer la lievuc autrement que pour l'attaquer. J'ai plaisir au contraire à mentionner le travail consciencieux du P. Jacquin, qui a commencé de paraître dans la Revue ^histoire ecclési<i.sli(/ue de I>ouvain.

•2. Voy. J. Tlrmel, Histoire de lu théoloçfie pi>silive jus(/u'iiu concile de Trente, pp. 87 et 96. Gassien s'inspire heaucouj) de Clirysostome.

3. In Ps. CXVIII, lit. Mv, Nuii, '20 P. L.. t. 1\, col. r>98 1); éd. ZiNGERLE, p. 486, -2) : « Voluntas noslra hoc proprium ex se débet ut uelit: Deus incipienti incrementum dabit, quia consummationem per se infirmitas nostra non obtinet, meritum lamen adipi.scendae coiisummationis est ex initio uoluntalis. »

4. Ih.AW.. XVI, 10 (P. L., t. IX, col. ()I0 H; éd. /in..i.<ik, p. :)01,8): u Diuinae misericordiae est ut uolentes adiuuet, incipicntes conlirmet, adeuntes recipiat : ex nobis autem initium est ut dla perliciat. »

ont été appelés et tous ont pu choisir leur vie ; aussi la peine ou la récompense est-elle la sanction de leur choix ^ L'élection au ciel est fondée sur le mérite et le bonheur de l'élu, elle s'explique par les actes qui l'en ont rendu digne ^. Sans doute, Hilaire de Poitiers a eu probablement peu d'influence sur les écrivains postérieurs. Mais son témoignage n'en a que plus de valeur pour la génération qui, en Gaule, a précédé Cassien et Prosper. Nous nous expliquons mieux l'isolement dans lequel se trouvent Prosper et le laïc Hilaire au milieu de théologiens qui ont reçu une éducation opposée à l'augustinisme.

C'est contre cette tradition que va réagir Césaire d'Arles.

Nous avons de lui un opuscule sur la question : Quid domnus Caesarius senserit contra eos qui dicunt quare aliis det Deiis gratiam aliis non det^.

Une telle question, dit Césaire, suppose un droit. Quel peut être le droit de l'homme à interroger Dieu ? La réponse de Césaire est peu claire. Pour avoir ce droit, dit-il, il aurait fallu rendre à Dieu les actions de grâces adéquates au salut des élus. Or si tout l'univers rendait grâces pour un seul, la miséricorde divine recevrait un prix insuffisant : que dire du salut de milliers d'élus? 11 semble que cet exorde confonde deux idées. L'homme n'est rien et ne vaut rien en regard de l'infinité divine :

1. InPs. CXVIII, lit XXII, Tau, 4(P. X., t. IX, col. 641 A; p. 542, 16 Z.) :« Elegit autem nonnaturali necessitale, sed uoluntate pietatis, quia unicuique ad id quod uult uia est proposita uiuendi, et adpetendi atque ag-endi permissa libertas ; et ob id uniuscuiusque aut poena aut praemiis adlicielur electio. »

2. InPs.LXlV.b [P. L., t. IX, col. 415 C ; p. 236, 14 Z.): « Non res indiscreti iudicii electio est, sed ex meriti electu facta discretio est. Beatus ergo quem elegit Deus : bcatus ob id quia electione sit dignus. »

3. Publié pour la première fois par dom Mokin, Rev. Lén., XIII (1896), p. 435.

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ce sont des (juaiitilés f|iii ne pinivciil rive mises eu balance. Cette idée générale est énoncée par raj)j)<)rl au cas particulier des élus. Kt ce cas particulier éveille une idée accessoire : dans la vocation des élus, il n'y a matière qu'à de grandes actions de grâces, et non pas à des questions téméraires '.

Quoi qu'il en soit de ce début, Césaire emploie ensuite une argumentation assez fréquente chez les esprits absolus et sévères. Au lieu de chercher à expliquer la tlureté apparente de Dieu, il objecte à son adversaire d'autres cas, encore plus choquants pour la faiblesse humaine. Il lui demande de les expliquer et il le confond dans sa bassesse d'intelligence créée. C'est ce qu'on pourrait appeler le raisonnement a/j dustrro tul austerius. « Vous vous dressez sur le tribunal orgueilleux de votre cœur; vous prétendez juger Dieu : « Pourquoi donne-t-il à I un « la grâce, à l'autre non ? » Ce que vous osez dire d un petit nombre, j)ourquoi ne pas prendre sur soi de le dire de tout le monde? Demandez donc à Dieu pourquoi après tant de milliers d'années seulement il est venu pour la rédemption du genre humain; pourquoi, à l'exception de la nation juive, dans le cours de tant de siècles le monde entier est demeuré dans l'erreur, privé de la grâce de Dieu! Ajoutez encore et dites ; « Quand le seul Abraham « a été appelé, pourquoi le monde entier ou en tout cas (( la plus grande partie du genre humain n'a-t-elle |)as (( été appelée à connaître la miséricorde divine? »... Ajoutez aussi et dites : « Quel dessein Dieu a-t-il eu de faire a tomber la rosée de la grâce divine |)endant tant de « milliers d'années sui- la seide toison, c'est-à-dire sur le « peuple juif, tandis i\\\e l'aire entière, c'est-à-dire le « monde, n'a pas mérité d'être rafraîchie par la miscri-

1 . I/idée (le ce délnit paraît avoir été donnée piy* Faiste, De (jr.tli.i, I, M), p. 50, 1. 1*2 Kngelbheciit: « Ciirislus)plusdedit qiiam tolusmundus ualebat. »

(( corde divine; » ou bien : « Pourquoi dans la suite la (( seule toison, c'est-à-dire le peuple juif, est-elle restée « aride et privée de la grâce divine, tandis que Taire des (( nations recevait la pluie de la miséricorde * ?» La série des questions continue, prenant pour texte les paroles du Christ dans l'évangile ^, les affirmations de saint Paul ^, les gestes des Apôtres ^. La conclusion augustinienne termine cette série de paradoxes : 0 homo, tu qui es qui respondeas Deo ? 0 altitudo ^ /. . .

De cette première partie, on peut extraire la pensée de Césaire sur le sort des infidèles. Avant Jésus-Christ, les nations sont exclues de l'appel divin, de la grâce et du salut. Après Jésus-Christ, les Juifs prennent la place des nations. Césaire, pas plus que Prosper, pas plus qu'Augustin, n'admet que l'infidèle puisse avoir une vertu réelle et valable pour le salut,

Cette idée prend encore plus de relief dans la seconde partie. Césaire continue à accabler son adversaire sous

1. « Et quia, te in superbissimo tribunali cordis lui eleuans, Deum iudicare praesumis dicens quare uni det gratiam et alii non det, quod de paucis ausus es dicere, quare non etiam de toto mundo praesumas asserere ? Die erg-o Deo quare post milia annorum pro redemptione humani generis ueniret, et excepta génie ludaeorum per lanta spatia temporum totus mundus sine Dei gratia in errore remanserit? Adhuc adde et die : « Quando solum Abraham uocauit, quare non totum « mundum aut certe maximanî partem humani generis ad miseri- « cordiae suae notitiam reuocauit? »... Adhuc adde et die : « Quid ei « uisum est ut in solo uellere, id est in populum ludaeorum per lot « milia annorum ros diuinae gratiae permanserit, et Iota area, id est « uniuersus mundus inrigari per Dei misericordiam non meruerit ; uel « cur postea solum uellus, id est ludaeorum populus sine gratia Dei « siccus remanserit et area omnium gentium ros misericordiae diuinae « perceperit ». Lignes 25-42.

2. Mt., XI, 21, 23; xix, 11; xiii, 11 ; Jn., xvii, 9 ; vi, 44; Mt.,xi, 27; Jn., V, 21 ; III, 8.

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