‹ Le rôle théologique de Césaire d'ArlesChapitre 28 sur 84 · Hebr.^ xn, G · texte numérisé non relu

Hebr.^ xn, G

Pharaon pose le problème de la persévérance. « Tout d'abord, dit-il en commençant, que ceci soit cru fidèlement et fermement par votre Charité que jamais Dieu n'abandonne l'homme s'il n'est, d'abord, abandonné par l'homme. Car après qu'une personne aura péché gravement une fois, deux fois, trois fois, Dieu cependant l'attend pour que, suivant la parole du prophète, elle se convertisse. Ce n'est qu'après qu'elle a persisté dans ses fautes, que de la multitude des péchés naît le désespoir et que le désespoir engendre l'endurcissement K » Gésaire suppose l'œuvre du salut déjà commencée. Il peut laisser dans l'ombre la question de la grâce initiale. Fauste, au contraire, glissait une réflexion favorable à son système : ce Dieu attend la volonté de celui qui doit être purifié '^. »

Gésaire ne se contente pas d'éviter les propositions malsonnantes. Il entend bien discuter- et résoudre les difficultés de la doctrine. « Mais peut-être on demandera pourquoi le Pharaon est endurci parla patience divine et pourquoi les fléaux sont écartés. A cela je réponds avec confiance : Dieu écarte tant de fois les fléaux, parce que le Pharaon, par l'amas énorme de ses péchés, n'a pas mérité d'être repris comme un fils, pour son bien, mais a pu être abandonné à l'endurcissement comme un

1. « Primo hoc fideliter et firmiter credat dilectio ueslra quia numquam Deus deserit hominem nisi priusab homine deseratur. Cum enim semel et secundo et tertio unusquisque grauia peccata commiserit, expectat lamen illum Deus, sicut per prophetam dicit (Ezech., xxiii, 11), ut conuertatur et uiuat. Cum uero in peccatis suis coeperit permanere, de multitudine peccatorum nascitur desperatio, ex desperatione obduratio g-eneratur. » L. c , 2; col. 1786. a Ex multitudine peccatorum desperatio nascitur, et ex desperatione obduratio j^eneratur. )>//)., 6; col. 1788.

2. « Misericordia Dei expectat », l'b., à la lin; p. 61, i; c'est le rappel d'une pensée exprimée plus complètement au chapitre précédent, I, xvni, p. 56, 5: « Voluntatem eius qui est purjj^andus expectat. »

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ennemi '. « Fauste aurait pu, sans doute, souscrire à cette explication. Il n'en est pas de même de la suivante que Césaire ajoute aussitôt : « Sur cet endurcissement le prophète, par la bouche du peuple juif s'écrie : a Tu as « endurci notre cœur pour que nous ne te craignions (( point. » Cela ne veut vraiment rien dire si ce n'est : Tu as « abandonné notre cœur pour que nous ne nous tournions (( pas vers toi ^. » Et quelcjues instants après, Tévcque d'Arles précise encore : a Qu'est-ce que Dieu entend en disant : « J'endurcirai son cœur », si ce n'est : « Quand (( ma grâce lui sera enlevée, il sera endurci par sa « méchanceté ^ ? » Le grand mot est lâché. L'endurcissement du Pharaon s'explique en dernière analyse par la soustraction de la grâce.

Toujours est-il cependant que Césaire juxtapose deux explications : l'explication naturelle du démérite du Pharaon ^ et l'explication augustinienne. Ce mélange se prolonge dans toute la partie centrale de l'homélie et ne contribue pas peu à répandre une certaine obscurité sur un ensemble dont chaque détail pris séparément est parfaitement clair ^. La difficulté n'est pas épuisée.

1. « Secl forte aliquis dicat quare illum Deus parcendo indurari fecerit et quare fla<;ella remouerit. Hoc loco securus ej^o respoiuleo. Ideo Deus totius fla^'^ella remouit quia Pharao pro in^^enli cumulo pcccatorum suorum non tamquam filius ad emeiidationem mctuit corripi, sed tamquam hostis permissus est indurari. » Ib., 'A ; col. 1787.

2. « De hac obduratione etiam prophela ex persona populi ad Dominum clamât dicens (Is., lxmi, 17): Indiirasd cor iio.slnnu ne (imeremu.s te. Quod utique non est aliud nisi : Deseruisti cor nostrum ne conuerleremur ad te. » II)., 3 ; col. Î787.

3. « Quid est autem quod dixit Deus : lù/o indiirnho cor eius, nisi: Cum ab illo ablata fuerit ^ratia mea obdurabit iiium nequilia sua ? » //>., 4; col. 1787. Cf. Augustin, Episl. CXCIV, m, li; P. L., t. XXXIII, col. 879: « Nec obdurat Deus imperticndo nialitiam, sed non impertiendo misericordiam. »

4. « Ad correctionem castigari a Domino non merctur. » /.. cil.. '.\\ col. 1787.

5. Mal^^ré l'enchevêtrement des idées, il me semble que Ton doit

Si Ton passe du cas du Pharaon à la généralité des hommes, Tobjection devient plus embarrassante. « Pourquoi le Seigneur ne fait-il pas à tous les hommes la miséricorde de les châtier de manière à ne permettre qu'aucun ne s'endurcisse ? Ou bien l'iniquité de ceux qui méritent de s'endurcir fournit l'explication, ou bien il faut s'en rapporter aux jugements impénétrables de Dieu, qui ordinairement sont cachés, mais qui ne sont jamais injustes K » On reconnaît, dans la fin de cette phrase, une expression de l'opuscule précédent. Mais la réponse est moins assurée et moins hautaine. Elle s'ajoute à l'explication naturelle qui suffisait aux semipélagiens.

11 y a donc dans cette homélie comme deux courants parallèles. J/opuscule que nous avons étudié d'abord est plus absolu. On peut supposer que l'homélie est d'un temps où Césaire ménage encore les croyances de ses compatriotes. Cependant, s'il a voulu récrire un chapitre de Fauste, une telle réserve est peu probable. Je croirais plutôt queCésairefaitici une part à la faiblessedes auditeurs et cède aux nécessités de la prédication ^.

intervertir, /. c, 3, col. 1787, les deux passages : De hac obduratione etiam propheta ... cognoscimus^ et : De illis autem quos indurari Dei misericordia ... Dominiis corripit.

1. « Quare autem Dominus noster non omnes ita misericorditer flagellât, ut nullum contra se obdurari permittat ? Aut illorum iniquitati qui obdurari merentur adscribendum est, aut ad inscrutabilia Dei iudicia référendum, quae plerumque sunt occulta, numquam tamen iniusta. » /A., 5; col. 1788. Le sermon 275 de l'Appendice, commence aussi par les mots : « Iudicia Dei, fr. car., plerumque sunt occulta, numquam tamen iniusta. » Voy. encore 15, 3, col. 1771. Ces épithètes proviennent de saint Augustin ; voy. 0, Rottmanner^ Der Augiistinismus (Munich, 1895), p. 18, n. 3. L'explication d'un pareil cas chez les semipélagiens est toute différente. « Fauste a recours à la prescience de Dieu, par laquelle il prévoit que le châtiment salutaire qu'il exerceroit sur ces pécheurs auroit, à la vérité, son elfet; mais il prévoit aussi par la même science qu'ils retomberoient et qu'ainsi ils n'en seroient que plus coupables » [Hist. liltér.., t. III, p. 75'2).

2. Au surplus, Césaire trouvait l'explication la plus humaine dans son maître lui-môme, tant il est difficile déplier certainssentiments aux

LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA (iHACK 71

L'analyse de ces tlciix ouvrages montre à la lois le fond de sa pensée et le tour piatique (ju'il lui donne devant ses auditeurs. Il reste à chercher les tracées de sa doctrine dans ses autres écrits. Ce sont tous des sermons et il touche à peine aux vérités générales du christianisme pour insister aussitôt sur les règles de la vie chrétienne. Cej)endant il est possible de grouper quelques expressions significatives K

Le péché du premier homme nous a expulsés du séjour heureux du paradis et nous avons été comme jetés en

exig^ences d'un système. Aug., De gratin et lih.nrhifrio^xx^ 43; P.L.^ t. XL1\\ col. 909 : « Quando lef^^itis in litteris ueritatis a l)eo seduci homines, aut obtundi uel obdurari corda eoruni, nolite dubitare praecessisse maia mérita eorum. » Cl", xx, 41 ; col. 9()r). On ne pouvait guère se priver de ce moyen commode pour expliquer aux simples les difficultés de l'Ecriture. Il était, en outre, bien délicat de mettre sous les yeux du peuple chrétien la rij^ueurdela prédcslinalion. \'oy. les conseils d'AuGusTiN, De dono perseucrantiae, xxn, oT-fi'i; P.L., t. XLV, col. 10i>8. Cf. De correpl. et (jndia, xv, 40; P. A., t. XLIV, col. 944; et voy. Rottmanner, Der Aiujustinismus, p. !27.

1. Pour des motifs pratiques, Césaire ne peut non j)lus insister beaucoup dans ses sermons sur le caractère particulier de la <;râce, accordée aux uns, refusée aux autres. En dehors de Thomélie sur l'endurcissement de Pharaon, on ne trouve guère d'allusions à ce point délicat de la doctrine. 11 appuie au contraire sur la collaboration de Ihomme au salut. Cependant le premier sermon du Reginensi.s {Vw^^te, éd. HIngklbrecht, p. S38, 5 suiv. ; voy. plus haut, p. 158) n'est pas sans présenter une certaine difficulté. La doctrine exposée va bien loin dans ce sens, plus loin, semble-t-il ([uun augustinien pouvait se laisser entraîner. Le texte de Pail, I Cor., xn, 8 : Spiri/iis diiiidcns sinç/ii/is proutuult, est entendu exclusivement des charismes ; et cola |)eul paraître conforme au contexte, alii datur sermn snpientiae, etc. Mais le prédicateur ajoute : « Ita ueruni est ut hoc de uirtutibus tantum, non de uita intellegamus ... V'itam omnes j)ossumus capere ... Omnis enim qui petit, accipit, et qui quaerit, inuenit... \'t quid isermo diuinus) pulsare nos praecepit, nisi quia uult aperire pulsantibus. » (^f. tout le passage avec le canon vi d'Orange. Il y a là une difliiiilté pour l'attribution à Césaire, même si l'on admet qu'il a emprunté ce développement à un devancier, comme il est probable. Cependjnit la (in du sermon est bien sûrement de sa main.

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exiP. Mais le Christ est venu et a réparé l'œuvre d'Adam 2. Avant sa venue, les nations n'ont pas obtenu le don de la grâce, et semblables aux vases vides que la veuve de l'Ecriture emprunte à ses voisins, elles n'avaient ni foi, ni charité, ni bonnes œuvres ^. On notera l'évolution accomplie sur ce point par la pensée chrétienne. Au \f siècle, la sagesse des païens est un argument en faveur de la vérité du christianisme; les apologistes s'annexent les hommes vertueux de tous les temps comme des âmes naturellement chrétiennes et les sages de tous les peuples comme les dépositaires du Verbe disséminé à travers les nations ^. Au iv® siècle encore, Lactance dira que les philosophes ont saisi, par parties, la vérité totale ^. A la fin du v^, c'est être semipélagien que d'accorder aux païens des vertus véritables et l'aptitude au salut ^. De telles assertions n'étaient possibles qu'en un temps où l'on commençait à perdre le contact de l'antiquité.

Le Christ, nouveau Samson, a subjugué plus d'hommes par sa mort que par sa vie ^. Mais chacun de nous

1. « In hune... mundum per peccatum primi hominis de beata paradisi sede proiecti et quasi in exsilium missi sumus. » il/?p.,224, 3; col. 2160.

2. a Adam mortem uniuersis intulit et Ghristus uitam omnibus reparauit. » App. 32, 1 ; col. 1803.

3. « Vicini illi unde uasa petebantur populum gentium fig-urabant. Quae tamen uasa uacua exhibebantur ..., quiaomnesgentes, antequam donum gratiae consequantur, tide et caritate et bonis operibus uacuae esse probantur. » App., 42, 2; col. 1828.

4. Voir, par exemple, Justin, ApoL, I, v, 3; II, x etxn; surtout I, xr.vi, 2 suiv. (éd. Pautigny, p. 10, 168, 172 et 94).

5. InsL, Vil, VII, 7 : « Particulatim ueritas abiis tola comprehensa est. » Voy. René Piciion, Lactance (Paris, 1901), p. 92.

6. Fauste a un chapitre intitulé Génies Deiun naiuraliier sapuisse 'De gratia, II, xi), malheureusement mutilé, ^'oy. les violentes assertions de Prosper, citées par M. Turmel, Revue, t. IX (1904), p. 504 et n. 2; et plus loin, p. 102, n. 3.

7. u lllud autem quod scriplum est, quia plures moriens (Samson) occident quam uiiius ante prostrauerat, hoc si^nificatum est quod

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