‹ Le rôle théologique de Césaire d'ArlesChapitre 37 sur 84 · LE PÉCHK ORIGINEL ET LA GRACE · texte numérisé non relu

LE PÉCHK ORIGINEL ET LA GRACE

évèques réunis à Orange. Cependant ce n'est pas séan( e tenante que les Capitula ont été demandés et (d)tenus du pape. Césaire, sur Torigine et les phases du débat, observe une discrétion qu'imitera de son mieux son biographe.

Les Capitula sont au nombre de vingt-cinq. Nous pouvons, en les comparant avec ceux du manuscrit de Saint Maximin, apprécier exactement le rôle du pape et celui de Césaire. A l'action de chacun d'eux correspond chacune des deux parties du texte.

Le pape, ou sa chancellerie, avait d'abord éliminé du projet de Césaire toute la partie antimanichéenne. 11 ne fallait pas courir deux lièvres à la fois. Les manichéens, qui étaient hors de l'Eglise, avaient déjà subi des condamnations et n'étaient un danger ni nouveau ni pressant. Des quatorze premiers canons, huit furent retenus. On supprima les deux premiers ; tout ce qu'ils contenaient d'utile avait été proclamé contre Pelage ; le reste, sur la nature d'Adam avant la chute, était une spéculation sans intérêt immédiat. Les propositions xi-xiv touchaient aux questions délicates et compliquées de la prédestination et de la prescience et à celle de la rétribution des méchants. Ces idées n'étaient pas pour effrayer les Romains, depuis qu'Hormisdas avait canonisé le De praedcstinatioae sanclorum et le De dono perseuerantiae. Mais elles parurent probablement d'une portée pratique trop restreinte. Ainsi, avec une justesse de coup d'oeil qui révèle des hommes de gouvernement, les chefs de l'Église romaine dégageaient les doctrines qu'il fallait mettre en sûreté etles rendait plus acceptables en faisant la part du feu.

Il restait dès lors huit sentences en forme de canons. Les deux premiers posaient les principes généraux contre les pélagiens. Les quatre suivants répondaient aux semipélagiens. Le cinquième canon, en particulier, citait une expression caractéristique de Fauste, cve.dulitas, et visait deux des idées développées par lui, la volonté de

l'homme antécédente à la grâce du baptême et la justice des infidèles K Le septième ne s'attaquait pas à un autre personnage qu'Augustin. Des expressions de son traité De spiritu et littera y étaient citées; on condamnait la première manière de sa doctrine. H avait fait d'abord une place à faction isolée du libre arbitre dans le consentement à la grâce. « Dieu, avait-il dit, opère en nous la volonté de croire; consentir ou se refuser à l'appel de Dieu est le propre de la volonté. La volonté par laquelle nous croyons est comptée pour un don de Dieu, parce qu'elle émane du libre arbitre que nous avons reçu en étant créés ^. » Césaire entendait autrement le rôle de la liberté ; une doctrine qui avait été celle de son maître n'était plus pour lui qu'une faute de l'esprit d'hérésie, haeretico fallitur spirilu. Enfin le canon viii condamnait une proposition de Gassien spécialement appliquée à la grâce du baptême^.

Ces condamnations d'erreurs ne parurent pas suffisamment claires à Rome ^. Le pape fit ajouter une partie

1. Fauste, De gralia, II, x, p. 84,6 Engelbrecht : a Gum uenitur ad baptismum prius accedentis uoluntas inquiritur ut reg-enerantis gratia subsequatur, » Dans le même ouvrage, le titre de II, xi porte : « Gentes Deum naturaliter sapuisse ». Cette justice naturelle des païens est positivement exclue par la réflexion finale du canon v : « Qui enim fidem qua in Deum credimus dicunt esse naturalem, omnes eos qui ab ecclesia Christi alieni sunt, quodammodo fidèles esse definiunt. » Cette manière de voir n'est même pas condamnée, tellement elle paraît absurde. Voy. aussi plus loin, p. 10*2, note 3.

2. « Ipsum uelle credere Deus operatur in homine ... ; consentire autem uocationi Dei uel ab ea dissentire propriae uoluntatis est. » De spiritu et littera, xxxiv, 60; P. L., t. XLIV, col. 240. Les expressions du canon vu, rappellent celles d'AuGUSTiN, //)., xxix, 51 ; col. 233 : « Per fidem confugiat ad misericordiam Dei ut det quod iubet atque, inspirata gratiae suauitate per Spiritum sanctum, faciat plus delectare quod praecipitquam delectat quod impedit. »

3. Cassien, Coll. XIII, XV ; p. 389 Pktschemg ; cf. Prosper, Contra collatoreni, III, xix, 55, P. L., t. XLV, 1821), defiuitione sexta.

4. Les huit canons constitués ainsi figurent dans les éditions de Gennadius, De ecclesiasticis dogmatibus, ch. xxxviii-xlv. En outre, on

[257] LE PÉCHÉ OUIGINKL ET L\ (;i{ACK 97

positive au tlocuniuMil, seize |)n>|)()siti()Ms du kmikmI fonnc par Prosper des Senlcnfiae de saint Aii^^iislm ', les jjiopositions *22, 54, 56, 152. 212, 22G, 260, 297, 29<.), ;{!(), :U4, ;U7, :525, 340, 3()8, 372. Connue on le voit, elles ne sont pas consécutives et pourtant elles se suivent dans le procès verbal du concile avec Tordre où on les trouve chez Prosper. Evidemment ces extraits sont l'œuvre d'une seule personne, le pape ou quelque clerc de son entourage. Ils ont pour sujet le secours divin, le mérite de riiomme, rinfirmité du libre arbitre, le rôle de la grâce, la source de la vertu chrétienne, l'amour de Dieu, et d'antres |)oints de la doctrine augustinienne. Mais ils ne concernent que rhommedans sa condition actuelle et ne touchent cpTaux problèmes qui l'intéressent, laissant de coté et la nature d'Adam avant la chute, et les enfants morts sans baptême, et la prédestination, et tous les autres raffinements.

Ces extraits n'ont pas été insérés tels (piels dans les actes d'Orange. Une sentence qui n'est pas de Prosper est intercalée entre les sentences 22 et 54. D'autres

retrouve quelques autres propositions d'Orange clans les chapitres suivants : le canon xiii = Genn., xlvi ; can. xix == Gknn,, xlvii; can. xxi = Gkxn., xlvih ; enfin la confession finale a fourni (ii;nn., xf.ix, i, et i.i. On en a conclu que Césaire avait tiré niécaniqnoinenl de Gennatlins une partie des décisions du concile. De plus, la sentence n du nis. de Saint-Maximin (plus haut, p. 251, n. 'i; représente Gennadhs, xxxni, amplifié. Mais dès 1614, Elmenhorst avait remarqué que les chapitres xxn-i.i manquaient dans le ms. de P^lorence dont Lindenbrog lui avait procuré la collation. Les mss. de (lennadius sont nombreux et cet ouvrage figure dans certaines collections canoniques. J'ai examiné seulement, comme mss. types, H.N. lat. 1451 (ms.de Saint-Maur; ix" s.), 3848 .1 (collection de Quesnel ; ms. de l'Oratoire ; vni**-i.\'' s. ; Gennadius y est une addition, d'abord étrangère à la collection et au ms.), 3848 B (ms. de lllerovalliana ; vni*'-ix*' s.). Aucun de ces trois mss. n'a les chapitres suspects. C est une compilation de textes canoniques variés, ayant pour trait commun d'établir Taugustinismc. Gennadius, qui était semipélagien, en aurait eu horreur. \'(>y. les notes d'Mlnienhorst, dans P. /.., t. LVIII, col. 10-J3 suiv. 1. P. A., t. \\.\\ col. 1861 suiv.

98 Le rôle THÉOLOGiQtE DE CÉSAIRE D^VRLES [259]

sentences ont été plus ou moins retouchées. M. Arnold a prouvé que ces modifications sont l'œuvre de Gésaire^ La sentence intercalée forme le dixième canon ; elle contient un avis que le prédicateur répète à tout propos : il ne faut pas se lasser de demander l'aide de Dieu. Une telle pensée avait une portée pratique pour les fidèles; elle répondait en même temps à une objection fréquente des semi-pélagiens, qui accusaient les augustiniens d'énerver la discipline morale en faisant tout attendre de la grâce. D'autres sentences étaient éclaircies et corrigées. Une modification importante de la sentence 152 de Prosper introduit dans le canon xiii la notion du baptême. L'efficacité du sacrement se trouve par suite définie comme la réparation du libre arbitre ^. Dans la sentence 314, Prosper disait que l'homme ne fait rien sans que Dieu ne fasse que l'homme agisse. Gésaire en tire le canon xx ; mais il répète l'idée des bonnes actions : l'homme ne fait rien « de bon » sans Dieu. Il condamne donc implicitement la justice naturelle des païens et des infidèles, et en même temps la prédestination du mal. De plus, il remplace : Deus jacit ut facial homo , par : ûeus praestat...\ il laisse une marge à l'activité humaine ^. Dans les autres canons, Gésaire se contente de compléter ou de préciser la preuve d'Ecriture sainte (canons xi, xiv, xv, xvi).

1. Câesariiis, p. 536 suiv. Mais p. 539, il attribue au canon xviii, comme partie intégrante, une incise qui n^est que la répétition de la rubrique. Voy. le texte de Maassen.

2. Canon xiii : « Arbitrium uoluntatis in primo homine infirmatum nisi per gratiam baptismi non polesl reparari ; quod amissum, nisi a quo potuit dari, non potest reddi... ». Prosper, Sent, cui : « Arbitrium uoluntatis tune est uere liherum cum uitiis peccatisque non seriui. Taie donum est a Deo, quod amissum, nisi a quo potuit dari, non potest reddi... » Prosper copie Aug., De ciu. Dei^ XIV, xi ; p. 28, 4 Hoffmann.

3. Prosper, cccxiv : « Nihil (boni add. Cés.^ can. xx)hominem posse sine Deo. Multa Deusfacit in homine bona quae non facit homo; nulla uero l'acit homo (bona add. Ces.) quae non Deus facit (praestat Ces.) ut faciat homo. »

[259] LE 1»ÉCHK OIlKil.NKL KT L\ (iHACK 9Ô

Comme si ces additions et ces corrections ne sullisaienL pas, Césaire ajouta de son cru mio (l(M'nière j);iili{' aux actes du concile, sous forme de profession de foi. Il v allirmait ralïaiblissementdu libre arl)itre parle péché originel, la nécessité de la grâce prévenante, le caractère surnaliiicl du désir du baptême, la j)ossibilité pour les baptisés d'observer les commandements, rantécédence de la grâce à tout acte bon, que ce soit la demande du baptême ou Taccomplissement des préce|)tes après le ba|)lème.

On a vu dans quel([ues expressions de celte finale une restriction à la doctrine de saint Augustin. « Par le péché du premier homme, disait Césaire, le libre arbitre a été faussé et affaibli. » Or ce sont ces exj^ressious que Fauste de Riez avait insérées dans un acte célèbre, la lettre de rétractation imposée à Lucidus. On sait que ce malheureux prêtre s'était engagé trop tôt dans Faugustinisme, sans attendre la saison marquée pour cette évolution de la théologie gallicane '. Mais qu'on relise les deux textes, on verra qu ils n'ont vraimentde commun quecesépithètes, « faussé, affaibli », et que le sens est tout autre, sinon contradictoire. Fauste dit par l'organe de Lucidus : a La liberté de la volonté na pas été détruite, mais afïaiblie et amoindrie ^. » L'énergie du sens est tout entière dans la première partie de la phrase. L'expression se trouve dans un développement explicatif, à la suite d'une série de propositions condamnées dont la seconde est la suivante : « Après la chute du premier homme, la liberté de la volonté a été entièrement détruite ■'. » Césaire dit par contre : « Par le péché du premier homme, le libre arbitre a été faussé et affaibli de telle façon que personne dans la suite

Page 1