‹ Le rôle théologique de Césaire d'ArlesChapitre 48 sur 84 · Voy. TuRMEL, dans la Revue., t. VII (1902), p. 131 suiv · texte numérisé non relu

Voy. TuRMEL, dans la Revue., t. VII (1902), p. 131 suiv

''lÔG] LK PÉCHK ACTUKL I 19

avait été juscjif à soutenir que le rapprochement des sexes était la conséquence de la condition mortelle imposée à riiomme, la conséquence du péché dont la mort est la peine. « La condition mortelle im|)osée au corps des premiers parents a été la j)eine méritée du péché et Tunion des sexes n'est possible qu'entre corps mortels '. » Cette thèse le met dans un grand embarras; car il faut expliquer comment le genre humain se serait propagé par un autre moyen dans l'état d'innocence. 11 propose plusieurs solutions. On croirait parfois qu'il s'inspire de la célèbre tirade d'Hippolyte, dans lîluripide : (( Si tu voulais donner l'existence au genre humain, 6 Zeus, il ne fallait pas le faire naître des femmes; mais les hommes, déposant dans tes temples de riches offrandes d'or, de fer ou d'airain, auraient acheté de la semence d'enfants, chacun en raison du prix qu'il pouvait y

1. « Nunc opus est ut... sententiam proferamus, unde primoruni hominum proies posset existere... si non peccassent, cum mortis coiidicionem corpora eorum peccando meruerinL nec esse concubitus iiisi mortalium corporum possit. » De hono coniugali^ ii, 2 ; P. L., t. XL, col. 373. CL Op. imp. in lui.. V, 17 ; P. L., t. XLV, col. 1451 : .< lam enim nonuitaeillius, sed mortis huius habebant corpus, quando post peccatum de paradiso egressi, masculus et femina utrumcjue sexuni naluraliter primitus miscuerunt. » — A titre de renseignement, voici la doctrine de la biologie moderne : u L'association de la mort et de la rej)roduction est, en réalité, assez patente, mais leur rapport, dans le langage usuel, est souvent mal exprimé. Nous entendons dire que les organismes ont à mourir. Ils doivent donc se reproduire, autrement l'espèce prendrait fin. Mais cette insistance sur l'utilité ultime est presque toujours une arrière-pensée de notre invention. La véritable prrjposition, en tant que Ihistoire nous en fournit la réponse, n'est j)as que les animaux se reproduisent parce qu'ils doi\cMil mourir, mais cpi ils meurent parce qu'ils doivent se reproduire. Ainsi que le dit Goettc, « ce n'est pas la mort qui rend la reproduction nécessaire, mais c'est « la reproduction qui a la mort comme inévitable conséquence. » ...Chez les animaux supérieurs, la fatalité du sacrifice reproducteur a été grandement diminuée; cependant la mort persiste parfois, tragiquement, môme dans la vie humaine, comme la vengeance directe de l'amour. » P. Gkudi:s, L évolution du .sexe, trad. IL de Varignv (Paris, 1892), p. 358-359 et 361.

120 LE RÔLE THÉOLOGIQUE DE GÉSAIRE d'aRLES [^^7]

mettre K » Augustin va encore plus loin, jusqu'à donner un sens mystique et figuré à l'ordre de lahvé : « Croissez et multipliez ^. » Finalement, il déclare que l'étude du problème demanderait trop de temps.

Les attaques des pélagiens le forcèrent d'y revenir. En 421, il demande à Julien d'Eclane pourquoi, dans le paradis, les sexes ne se seraient pas unis sans aucun plaisir, ou du moins, pourquoi ce plaisir n'eût pas été assez réglé pour ne point anticiper ou entreprendre sur les commandements de la volonté ^.

Les questions indiscrètes écartées, il reste que, dans l'état actuel de l'humanité, en soi le plaisir des sexes est une faute. C'est par cette faute que se trouve souillé l'enfant qui en procède. Cela est si vrai que pour échapper au péché originel, le Christ a dû naître d'une vierge ^. C'est le seul moyen qui, dans le système augustinien.

1. JLvRiPiDE^ Hippoly te ^ 618 suiv. Cf. Aug., ib. : « Sinecoeundi complexu alio aliquo modo, si non peccassent, habituri essent fîlios ex munere omnipotentissimi creatoris. »

2. « Siue ibi multa mystice ac figurate dicta sint..., ut ipsum quoque incrementum et multiplicatio... prouectu mentis et copia uirtutis intellegatur. )> Ih., col. 374.

3. « Gur autem non creditis hominibus in paradiso constitutis ante peccatum diuinitus potuisse concedi ut tranquilla motione et coniunctione uel commixtione membrorum sine ulla libidine fîlios procrearent aut in eis saltem libido talis esset cuius motus nec praecederet nec excederetuoluntatem. » Contra Iiilianum^ IV, 35 ; P. L., t. XLIV, col. 757. Voyez Turmel, dans la Bévue, t. VII (1902), p. 229, et les autres textes cités en cet endroit. Le sens de libido me paraît résulter clairement du dernier membre de phrase et de phrases comme celle-ci (Opus imperfectiim contra lui., II, 42; P. L., t. XLIV, col. 1160) : « Pudenda libido, nisi aut peccato exorta aut peccato uitiata esset, pudenda non esset. » C'est bien le plaisir.

4. « Nihil naturae humanae in illa susceptione fas est dicere defuisse, sed naturae ab omni peccati nexu omnimodo liberae : non qualis de utroque sexu nascitur per concupiscentiam carnis cum obligatione delicti, cuius reatus regeneratione diluitur, sed qualem de uirgine nasci oportebat, quem fides matris, non libido conceperat. » Enchiridion, x, 34; p. 23, 29 Scueel.

[458] LE pêche: actuel i'il

puisse soustraire un descendant d'Adam au péché de son premier ancêtre. Du tcMnps d'Augustin, certains dévots de saint Jean-Baptiste prétendaient (\u'\\ n'avait point péché en Adam, contrairement à la formule pauHnienne, in qno onines peccaueriint. Il suffit d'un mot pour les confondre : (( Oui, si vous séparez Jean des hommes, si vous le placez en dehors de l'union de l'homme et de la femme, vous le placerez en dehors de la sentence de Paul. De même, celui qui a voulu y être soustrait, a daigné naître d'une vierge '. » On voit combien Augustin était éloigné de croire à l'immaculée conception de la Vierge : une telle doctrine était contraire à son système.

Mais comment concilier ce système avec le mariage ? De la manière la plus simple. Le baptême amortit la virulence du venin. De mortel, le poison s'atténue. Il reste un poison, mais ses effets sont affaiblis. Les chrétiens peuvent même l'éliminer complètement, s'ils éliminent de l'acte du mariage le consentement au plaisir. Voici comment Augustin gradue les maux et les biens dans cette matière. Le pis est l'adultère ou la fornication. Tout rapprochement des sexes en dehors du mariage est une faute mortelle. Moins grave est l'union des époux accomplie en vue du plaisir. C'est une faute, mais une faute vénielle, comme Paul l'enseigne aux Corinthiens ~. L'union accomplie en vue de la génération des enfants n'est entachée d'aucune faute : nous dirions aujourd'hui que c'est un acte indifférent, ni bon ni mauvais. Cet acte a pu même être bon et digne d'éloges, aux débuts de la révélation,

1. « Si separauerisabhominibus (Ioannem),si separauerisa complexu masculi et feminae, etiam ab ista sententia [m omneii huminea pertransiit in quo omnes peccauerunt ; Pall, Hum., v, 12, separabis. Nam ille qui uoluit ab ea esse separatus, per uirginem est uenire di-natus. » Augustin, Sermo CCXCIIl 12 ; P. L., t. XXXVIII, col.

2. / Cor., vu, 3L>-:i3, 5-() ; cf. Aug., .Sermo CCCLl, 5; //;., col.

quand les patriarches devaient assurer des défenseurs à la vérité et à Dieu de vrais adorateurs ^ Après le Christ, le mariage n'est plus nécessaire : Dieu compte assez de fidèles sur la terre et les incontinents seront toujours assez nombreux pour assurer la perpétuité de l'espèce. Au surplus, il n'est nullement désirable qu'elle se perpétue. (( Le temps est venu non d'embrasser, mais de s'abstenir des embrassements ^. » a Plût au ciel que tous les hommes voulussent s'abstenir : plus vite serait achevée la cité de Dieu, plus rapproché serait le terme du siècle ! ^ » Aussi, supérieure à tout, la continence est le meilleur des partis, plus louable même que l'union du mariage qui n'a pas d'autre but que la naissance des enfants ^.

1. « Primis temporibus generis humani maxime propter Dei populum propagandum per quem et prophetaretur et nasceretur princeps et saluator omnium populorum... » De bono coniuff., ix, 9; P. Z., t. XL, col. 380. Ainsi tout est ordonné en vue du Messie. C'est dans le même sens qu'Augustin explique un peu plus loin (xix, 22) la forme de serment rapportée Genèse^ xxiv, 2 : u Abraham dit à son serviteur... : « Mets ta main sous ma cuisse et je te ferai jurer par lahvé. » Gésaire a recueilli l'interprétation : « Fémur tang-ebat et per Deum caeli et terrae iurabat (seruus Abrahae)... Quando seruus suus fémur illius contingebat, non per carnale membrum, sed per Deum uiuum et uerum iuramenta praestabat ; quia Abraham genuit ïsaac, Isaac genuit lacob, lacob genuit ludam : de cuius semine Ghristus Dominus natus est (cf. Matth., I, 2-16). » App., 8, 1 ; col. 1753. Le développement n'est pas tiré textuellement d'Augustin, mais reproduit seulement la pensée du docteur. Ainsi le vieux rit préhistorique dépouille sa sauvagerie et ne cause plus d'embarras aux théoriciens et aux moralistes.

Page 1