‹ Le roman anglais de notre tempsChapitre 15 sur 27 · HUGH WALPOLE · texte numérisé non relu

HUGH WALPOLE

Hugh Walpole est peut-être le romancier le plus lu de la jeune école, ce qui ne signifie pas qu'il soit le meilleur. Son opportunisme est flagrant. Il paraît avoir épousé à la fois toutes les modes littéraires de son temps, — cherché (et trouvé) le succès à tous les carrefours, — et n'avoir guère été lui-même que dans ses premières œuvres.

Appartenant par sa naissance à l'un des milieux les plus cultivés, mais élevé loin de sa famille, il a du connaître ce repliement sur soi-même, cette souffrance de l'enfant sensible dans un rude milieu scolaire, "qui ont assombri la jeunesse de maint écrivain tout en déterminant sa vocation. Mr. Perrin and Mr. Traitt est l'histoire intérieure d'une de ces petites écoles anglaises, perdues et isolées dans la campagne, où les querelles, les animosîtés de maîtres rivaux empoisonnent l'existence. J'ai connu jadis un milieu de ce genre, et puis certifier que Hugh Walpole exagère à peine. Son livre est un correctif nécessaire aux peintures trop flattées de l'éducation anglaise que tant d'autres ont laissées. Les petites communautés scolaires de province offrent de grands avantages pour l'éducation du corps et de la volonté. Mais il faut savoir qu'elles ont leurs dangers, leurs inconvénients, et pas seulement pour les élèves. Mr. Perrin and Mr. Traitt démontre la détérioration des maîtres par l'isolement et les jalousies. Leur exaspération réciproque, résultant d'un perpétuel contact entre caractères incompatibles, la fermentation en vase clos des bonnes et des mauvaises semences, jadis déposées en eux par la vie universitaire, tout cela est finement et fortement dépeint.

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Avec toutes leurs petitesses, ces malheureux restent humains et sympathiques. Car on les sent victimes plutôt qu'auteurs de leurs misères. Et l'on y découvre la faiblesse d'un système d'éducation par ailleurs si fort et si sain.

Avec A Prélude to Adventure commencent les prétentions romantiques. A quoi peut bien préluder cette histoire d'un crime dans le monde universitaire de Cambridge? Si encore le mélodrame était conséquent! Mais il ne conduit à rien et laisse l'impression d'un cauchemar qui tournerait au coq-à-1'âne.

Fortitudt est une de ces grandes machines biographiques où se complaisent les romanciers d'aujourd'hui. Quand ces romans d'une vie sont patiemment, honnêtement composés, avec le souci de faire connaître et comprendre un être, une famille, une race, un milieu, l'on peut, tout en s'impatientant de leurs longueurs, excuser et même respecter leur abondante sincérité. Mais, si l'on sent que les grands cadres en sont dressés pour y introduire à dose égale les clichés du jour ; quand on y voit doser avec une habileté concertée mais déconcertante des portions de tout ce qui, depuis vingt ans, sollicita l'intérêt ou fut à la mode, alors l'attention se détourne. C'est le châtiment des romanciers trop habiles. Le leitmotiv de FortUude est une platitude scolaire : « Ce qui compte dans la vie, « ce n'est pas la vie, mais le courage qu'on y apporte. » Donc le jeune Peter Westcott, héritier d'un père et d'un grand-père violents et haïssables, lui-même rude et hirsute quoique tendre, quitte sa province bien-aimée de Cornouailles, devient employé de librairie à Londres, échappe à la contagion de l'anarchie, mange de la vache enragée dans l'East End, arrive au succès par la littérature, se marie, est malheureux, trahi, puis revient à son village où

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la destinée traditionnelle des Westcott l'attendait. Mais il n'aura pas cessé d'être courageux. Les dieux en soient loués. . . .

Il y a de tout dans ce livre, même une amitié excentrique à la mode russe entre le jeune héros et un truand évangélique (Stcphen). Ce que j'en ai retenu de meilleur, ce sont les descriptions de la vie populaire de Londres. Maradick ai Forty est l'histoire sans conséquence d'une frasque d'homme mûr.

Dans The Duckess of Wrexe (1914), on voit s'épanouir une théorie instructive de la société anglaise au début du XX™ siècle. La duchesse, vieille idole païenne, centre de sa famille et de son monde, est vaincue par deux jeunes rebelles. Sa petite-fille Rachel et son petit-fils Francis, cousin de Rachel, sont issus de mariages irréguliers. L'exemple et la contagion de leur inconsciente révolte finissent par briser le clan oppresseur de la famille ducale. Même tragédie, même désagrégation, dans The Green Mirror, aux dépens d'une tribu bourgeoise. Le levain révolutionnaire y est apporté par un Anglais frotté de slavismc. La séparation progressive entre la mère et la fille, les déchirements que produit dans leur entourage le schisme entre l'ordre ancien et l'esprit nouveau, sont d'autant plus sensibles qu'ils n'excluent ni la tendresse ni l'esprit de réciproque estime entre ceux qui en sont à la fois auteurs et victimes.

La composition est enfantine. L'intention du récit est parfois soulignée comme si le lecteur était incapable de la sentir. Mais enfin, il y a là des idées, un système cohérent de pensées et de sentiments. Avec Jeremy, nous revenons à l'analyse et au récit, sans objet apparent, des menues aventures qui se déroulent dans une âme d'enfant, puis de jeune homme.

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Le malheur est que Hugh Walpole parait toujours être à la remorque d'une mode et d'un mouvement littéraire. Au lecteur étranger, il fait souvent l'effet d'un « suiveur », parfois d'un « faiseur >■ Il serait dommage qu'il devînt le romancier des salons. Presque tous ses livres sont des « éducations ». Rien de plus instructif, car la vie n'est après tout que l'école des caractères. Mais encore faudrait-il qu'elle aboutît à en former. Et pour la refléter, le miroir de la fiction doit être tenu d'une main ferme, et non s'incliner aux hasards de la mode.

§iii Oliver Onions

Autant Hugh Walpole paraît souple et plein d'urbanité, autant Oliver Onions est rude, raide, rèche. On dirait qu'il prend plaisir au rôle de bourru. C'est comme à regret qu'il s'explique et explique ses caractères. On a toujours l'impression en le lisant qu'il n'ouvre la main qu'à moitié. Quant à la tendre, il n'y pense même pas. Chacune de ses pages contient de l'inexprimé. Ce n'est pas toujours de l'inexprimable. Le diable n'y perd d'ailleurs rien. Car, dans la pénombre, Onions entasse les événements, les péripéties morales ou psychologiques. Tout cela mal éclairé, à moitié conscient, parfois à peine indiqué. Ses livres sont hirsutes, vigoureux, parfois décevants, avec leur air de sincérité. Chacun d'eux fait penser à un diamant qui n'arriverait pas à sortir de sa gangue.

Oliver Onions est surtout connu par sa trilogie : In Accordance with tke Evidence, Tke Story of Louie, Débit Account. C'est une histoire des bas-fonds dans la classe

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moyenne de Londres. Bohèmes, modèles, dactylographes, artistes pauvres. Le même -événement remplit les trois romans de ses répercussions et est vu comme dans un prisme à trois faces, à travers les tempéraments des trois principaux personnages : Jeffries, Louie, Evîe.

Jeffries a < suicidé » Archie Merridew la veille du jour où celui-ci allait s'unir à Evie, et lui communiquer l'avarie. < Conformément aux preuves » le suicide est officiellement reconnu. Tel est le sujet du premier volume. La cause du crime est devinée, suggérée, mais jamais explicite. Le mot, le nom, ne sont pas prononcés.

Prisonnier de son généreux et juste forfait, Jeffries devient, malgré sa misère, responsable du sort d'Evîe qu'il aime d'ailleurs depuis longtemps. Il l'épouse. Mais l'ombre et le mystère de la tragédie passera, grandissant entre eux. Jeffries prospère, devient célèbre et riche. Il n'est pas même soupçonné. Cependant il ne peut ni se taire ni avouer. Il finit par sombrer dans la folie et le suicide. C'est le « Compte-Débit » qu'il faut toujours solder, même quand la dette fut honorable. . Evie paie aussi, de la même façon, sa part innocente dans la tragédie.

Cependant, Louie aimait Jeffries. Et l'histoire de la belle Louie Causton remplit le troisième volume, qui est le meilleur. Fille d'un boxeur et d'une noble héritière, pleine de race et de sève, généreuse et vigoureuse, promise par son ascendance aux traîtrises de la chair, elle a quitté sa famille, choisi un métier, et est entrée dans une école d'horticulture pour jeunes filles. Rien de plus curieux et de plus neuf que la description de ce milieu. Louie se livre glorieusement, joyeusement, à un beau gamin qu'elle oublie ensuite, devient mère, retrouve son père divorcé, renié, caché. Elle gagne sa vie, rencontre Jeffries, l'aime sans espoir, devine le crime, est la première à en recevoir

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l'aveu, et s'assure jusqu'à la mort de Jeffries l'amer bonheur d'être son amie, non son amante. Modèle d'artiste, elle fut un jour surprise toute nue par celui qu'elle aima, et, possédée par son regard, ne sera plus à personne.

La franchise des peintures et des situations, la passion concentrée des principaux personnages, la brièveté relative et dramatique de certains épisodes, faisaient espérer qu'Oliver Onions serait le meilleur interprète de sa génération. Ses dernières productions n'ont pas réalisé cet espoir. On peut craindre que le caractère rude et inachevé de ses premières œuvres soit un témoignage non de puissance, mais d'impuissance, et qu'il ait épuisé la force primitive de son tempérament. Peut-être est-il simplement en train de la renouveler. En tous cas, on lui sait un gré infini de n'être pas, de ne vouloir pas être un bateleur. C'est le reproche auquel s'expose Compton Mackenzie.

§iv

Compton Mackenzie

Un' phénomène curieux se produisait avant la guerre dans l'atmosphère littéraire de l'Angleterre; la génération précédente avait été gâtée. Cinq grands romanciers en étaient issus. Ils avaient prononcé leur message, donné le meilleur d'eux-mêmes. On semblait attendre comme un droit, comme une nécessité, l'avènement d'une autre pléiade. Critiques et amateurs se haussaient sur la pointe des pieds pour distinguer les jeunes arrivants et leur offrir, parfois prématurément, la palme du succès. 1

1 « Je me souviens qu'outi parlât d'autre chose que du n

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La guerre, qui a révélé tant de poètes et tant de héros parmi les adolescents universitaires,- ne fît que renforcer cette tendance. Le métier de précurseur devint avantageux. Beaucoup de saint Jean- Baptiste, qui ne vivaient point au désert, — ni de sauterelles, — passèrent leurs jours à annoncer le Messie du roman. Ces poussins de la gloire ont eu des malheurs de mue. Compton Mackenzie, l'un des plus vantés, fut l'un des plus atteints.

Fils d'un acteur et d'une actrice connus, estimés, Compton Mackenzie était enclin par ses origines et son éducation à devenir un mime littéraire. Il a imité avec talent les grâces du dix-huitième siècle dans A Passionate Elopetnent. Il a, dans Carnival, conté avec verve, à la manière des Goncourt, l'enfance et la jeunesse d'une « ballet-gîrl » de Londres. Avec une abondance croissante de détails superflus, et de menus faits sans portée, il a, dans Sinister Street, décrit les jours d'école et les premières amours de Michael et Stella Fane. Le sujet rappelle celui de maint roman de Gyp ou de Colette Willy. Michael et Stella, enfants issus d'une liaison irrégulière, appartiennent par leur origine aux classes les plus élevées de la société, mais leur caractère se développe dans des circonstances équivoques. Leur naissance, leur hérédité, en font des créatures exceptionnelles, qui

année produirait des romanciers aussi excellents, aussi largement influents que les auteurs d'âge mûr qui étaient déjà arrivés. Les critiques passaient leur temps à deviner les gagnants. Tout jeune romancier qui montrait les signes, non pas même d'un don pour le roman, mais d'une intelligence au-dessus de la moyenne, était immédiatement désigné au succès et recevait l'offre d'un facile avènement à la gloire. Hais ces auteurs, bien qu'un ou deux soient encore dans la carrière, n'ont pas abouti. Quelquesuns obtinrent leur petit «boom » et cessèrent d'exister. D'autres sont devenus populaires, mais on ne les prend plus au sérieux comme autrefois. La vogue du roman de Jeune n'est plus ce qu'elle était » (Solomon Eagle, The New Stattsman, January 31, 193a)

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grandissent dans une atmosphère complexe, et le conflit des tendances opposées qui se disputent la maîtrise dans, le caractère de Michael est spécialement intéressant. Le livre eut un grand retentissement. Mais quel désordre ! quelle surabondance ! quel pêle-mêle dans ces deux volumes ! On dirait que, pour Compton Mackenzie, tout est bon à imprimer. Il ne s'accorde ni la faculté, ni le loisir de faire un choix. Wells a, depuis lors, écrit un roman d'éducation à peu près du même genre : Joan and Peter, où, sur un sujet analogue, il se livre à la même débauche de détails inutiles. Mais, au moins, Wells a des idées. Compton Mackenzie n'expose que des circonstances et des impressions. Un auteur moins célèbre, Richard Pryce, a, sous le titre de David Penstepken, décrit récemment l'enfance et l'éducation d'un enfant né avant mariage, et il en a fait, avec moins de talent littéraire, mais plus de vérité, plus de choix, un livre à la fois traditionnel et convaincant. La conviction, voilà ce qui manque le plus à Compton Mackenzie. Il ne l'éprouve pas, il ne la provoque pas.

Prenez un de ses derniers livres : Tke Early Life and Adventures qf Sylvia Scarlett, comme Camivalet Sinister Street, comme tant d'autres romans contemporains, et notamment ceux de Hugh Walpole, c'est l'histoire d'une jeunesse aventureuse et aussi d'un groupe, car les personnages des romans antérieurs reviennent se mêler à la vie de l'héroïne. Les aventures et les amours successives de Sylvia, plus abondantes et plus invraisemblables que dans les romans du dix-huitième siècle, se succèdent dans la première moitié du livre sans qu'on ait la moindre idée de leur effet sur le caractère de l'héroïne- L'enfance à Lille, la fuite en Angleterre avec un père forcé de passer la frontière, l'association avec des escrocs,

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des apaches, des saltimbanques, dans la basse pègre de Londres, les assauts infructueux des protecteurs, l'escapade innocente avec l'ami de cœur, les risques incroyables et incroyablement évités à travers lesquels se faufile l'innocence rusée de Sylvia, tout cela, qui était suffisant dans le roman picaresque pour intéresser les lecteurs du dix-septième siècle, paraît irréel à ceux du vingtième, et insupportable, parce que dépourvu de toute psychologie. Le charme littéraire du pastiche qui, chez certains de nos écrivains, Abel Hermant, par exemple, sauve les productions du même genre, n'est même pas sensible dans Sylvia Scarlett.

En somme, avec toute sa virtuosité, Compton Mackenzie ne paraîtrait pas digne d'être compté comme romancier si les suffrages de ses compatriotes ne l'avaient consacré naguère. On sent partout chez lui un goût d'histrion, celui du décor pour le décor, sans rien derrière que les ténèbres et des courants d'air. Un don qui le sauvera peut-être est celui de l'humour. Son ironie est un savoureux mélange d'esprit gamin et de fine observation. Son dernier livre, Poor Relations, doit à ces qualités un succès incontestable et mérité. Mais là encore, il faudra qu'il apprenne à choisir. Comme dît Anatole France : « Tout dire, c'est ne rien dire. Si la « littérature cesse de choisir et d'aimer, elle est déchue « comme la femme qui se livre sans préférence. »

J. D. Beresford

S'il fallait désigner entre les romanciers de la jeune

génération, non le plus, habile, mais le plus également

pourvu de cette intelligence et de cette imagination de la

vie qui fait les bons écrivains de fiction, il est probable que je choisirais J. D. Beresford.

I] ne cherche point à s'en faire accroire. Mais il sait et sent ce qu'il écrit. On devine qu'il a souffert, vécu. Mais il ne verse jamais dans la sentimentalité. Il ne court pas après l'effet ; il est sans réminiscences littéraires.

Né en 1873, il est infirme depuis l'enfance, par suite d'un accident. A trente ans, il abandonna l'architecture pour la littérature qui avait été sa première et constante vocation. Après cinq dures années pendant lesquelles il gagna son pain comme il put (et notamment comme auteur de réclames) il finit par entrer à la Westminster Gazette^ dont il resta le critique jusqu'en 1914. Depuis lors, il vit de ses romans, et ses romans se nourrissent de sa vie.

Il a commencé par écrire des fantaisies brillantes et profondes à la façon de Wells, mais plus serrées, plus riches de sens et de suc. The Hampdenskire Wonder a été traduit en français sous le titre Le GénU.

La première partie de Goslings est une évocation magistrale de ces milliers de familles de petits commis que l'industrialisation de l'existence a réduites à l'automatisme. Les femmes ne savent, ne pensent, ne font plus rien. Une peste formidable et qui n'atteint que les hommes réduit la population mâle de l'Europe à quelques rares échantillons. Les villes sont désertées, toute industrie abolie. Les femmes subsistent en groupes précaires, épars dans la campagne, et se disputent comme reproducteurs les miraculeux survivants du sexe disparu. Les problèmes actuels de l'amour et du travail étaient posés ou effleurés dans ce livre de haute Imagination qu'un autre âge relira.

J. D. Beresford s'est vite détourné de ces châteaux en

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l'air pour revenir à ce que, faute d'un terme plus exact, il faut bien appeler le réalisme, même quand il s'agit de ce qu'il y a de plus mystérieux dans la réalité :

« Un mot plus ancien et meilleur que réalisme serait « « poésie ». Mais ce mot a été dégradé par des rimeurs « qui se disent poètes comme les peintres s'appellent « artistes: l'un et l'autre sont des titres que seule la « postérité peu conférer, » *

Cette remarque de Compton Mackenzie ne s'applique pas seulement à lui-même.

Patiemment, sérieusement, sincèrement, l'auteur de Goslings regarde maintenant en lui, autour de lui, et il s'applique à dire en toute franchise ce qu'il voit et sent. On ne jurerait pas que cette franchise n'ait été parfois sollicitée par des exceptions brutales plutôt que par la réalité moyenne. Mais, de cet effort, sont issus deux ou trois livres plus ou moins autobiographiques dont la valeur est au-dessus de leur renom. J. D.. Beresford a commencé moins bruyamment que la plupart de ses contemporains. Il est fort possible qu'il se fasse entendre plus longtemps.

C'est un de ces jeunes auteurs qui ne peuvent se contenter d'un seul livre, d'une seule vie. Il procède, lui aussi, par groupes de personnages et d'ouvrages enchaînés. Son œuvre la plus remarquable est une trilogie presque entièrement autobiographique: The Early History oj Jacob Stahl (191 1), A Candidate for Trutk (191a), The Invisible Event {1915). C'est là un monument solide et durable.

Comme toutes les autobiographies, celles de J. D. Beresford se laissent difficilement analyser. Cet archi-

1 Early Life o/Sylvia Searitll, édition Conard, i, p. aaS.

tecte semble, dès qu'il écrit, ne plus connaître ni plan, ni proportion. Il s'en est explique, justifie :

t Quand je compose un édifice, je viens par degrés à en « voir littéralement l'ensemble, et à le placer mentale- « ment dans son cadre ... La composition d'un roman, « et particulièrement d'une autobiographie, est chose « toute différente .. . L'insurmontable difficulté pour qui- « conque veut donner à son récit la netteté, le fini d'une « œuvre complète, c'est que toute vie est une succession. « La relation d'un épisode peut bien être arrondie, « achevée. Mais il n'y a pas de point d'arrêt dans l'his- « toire d'une vie. Même la mort ne terminerait pas « maintenant la longue théorie d'événements que j'ai « relatée, car déjà mes deux enfants ont appris quelque « chose de ce que j'avais moi-même appris à Keppel « Street ...» (House-Mates.)

J. D. Bcresford, comme maint de ses confrères anglais, tient donc que tout doit s'enchaîner dans la fiction comme dans une existence, plonger dans le passé, se ramifier dans le présent. Rien n'y saurait être horsd'œuvre. Seules, les nécessités matérielles limitent l'étendue du roman. Qu'on ne s'étonne donc plus de ses enchevêtrements.

Je donne la théorie pour ce qu'elle vaut. Elle procède du pan-psychisme de Samuel Butler, et suppose qu'il n'y a pas, à strictement parler, d'existence individuelle. Elle ne sert, comme toutes les théories, qu'à justifier une pratique. Et cette pratique paraît bien être celle non pas de l'artiste, mais de l'artisan. Disons donc que J. D. Beresford est un des meilleurs artisans de fiction. Ce ne sera d'ailleurs pas un mince éloge.

Un de ses livres, qui vient d'être publié en France, House-Mates, conte comment un jeune Anglais de classe moyenne réussit à sortir de sa coquille, à devenir

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un homme au lieu d'un monsieur, « a man instead of a gentleman ». Une carapace mentale de réserve, une armature de convention, doivent d'abord être brisées, Il faut en finir avec le perpétuel souci de se conformer à l'usage, de se modeler extérieurement sur autrui, avec la volontaire habitude de ne point voir ce qui doit être caché, de ne pas savoir ce qu'il convient d'ignorer. Né dans un presbytère anglican (comme J. D. Beresford), Wilfred Homby échappe au destin de clergyman et devient architecte (comme Beresford).

Des fiançailles correctes, un mariage confortable, vont l'asseoir dans la respectabilité sourde, muette, et aveugle, où tant d'autres destinées avortent. Mais l'instinct et les nécessités de la vie le forcent à s'établir en garçon dans un quartier louche et une maison médiocre. Des locataires de toute origine habitent sous le même toit- ' Le voilà conduit à mêler son existence aux leurs. Le sentiment de l'égalité, de la solidarité, se fait jour en lui. La trahison providentielle de sa fiancée l'émancipé. La maison de Keppel Street agit sur lui comme une couveuse sur un œuf.

Il découvre que la locataire du premier étage, Miss Rose Whitîng, est une femme galante, et, comme le nigaud qu'il est, il passe à son égard par des alternatives enivrantes de tentation et de répulsion. Le gérant dé la maison est un ineffable Allemand naturalisé, mélange de ruse et de candeur, de cupidité et de lâcheté. Wilfred Homby commet d'abord la niaise erreur d'imaginer que les autres femmes de la maison sont du même type que la Whiting. Or, ces trois irrégulières sont bien des révoltées, mais honnêtes, sincères, respectables. La plus âgée, Mrs. Hargreaves, a quitté son mari, à quarante ans. La plus jeune, Judith, que Wilfred Hornby ne tarde pas Q

à aimer, a quitté ses tantes à vingt ans, parce qu'elle étouffait, comme lui, dans une atmosphère raréfiée. Helen s'est attachée passionnément à Judith comme à l'œuvre de son cœur, de son esprit, de sa vie. Elle a émancipé son amie; elle est jalouse. Tout son être se révolte à la pensée que Judith sera subjuguée par l'amour, entraînée au mariage, c'est-à-dire à la servitude ; elle ne s'aperçoit pas qu'elle est en train, elle-même, de la mettre en esclavage. Toutes les nuances du féminisme moderne sont notées chez ces trois femmes, au cours de la lutte entre Helen et Wilfred pour la possession de Judith. Un journaliste littéraire, Hill, sert de lien et de truchement entre ces êtres si divers. Des scènes violentes, hardies, symboliques, maïs sobrement et vigoureusement traitées, jalonnent le développement des caractères. C'est Rose Whiting, qui, pour ne pas être expulsée, se met toute nue, dans un accès de colère hystérique, et, devant le scandale de cette nudité, les forces de l'ordre s'enfuient en désordre. C'est Helen, tremblante de répulsion, qui vient s'offrir, la nuit, à Wilfred Hornby, escomptant, pour retenir son amie, une faiblesse, une tentation, une défaillance masculine dont elle triompherait ensuite auprès de Judith. Enfin, c'est l'assassinat de Rose par un amant d'occasion, qui met à nu des horreurs cachées, compromet Wilfred et lui fournit l'occasion de se justifier. Il est réduit à la misère par sa confiance envers un couple plus malheureux que coupable. Mais îl a gagné Judith, et avec Judith il arrive à la conscience de la valeur et de la dignité humaines.

En somme, House-Mates est l'histoire d'une éclosion. La maison de Keppel Street a forcé Wilfred à se réaliser par la communion et l'égalité avec ses semblables. Dans sa génération, des millions de jeunes Anglais ont, avant

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et pendant ta guerre, fait la même expérience. Rien ne les arrêtera plus.

Son séjour d'un an à Keppel Street avait émancipé Wîlfred Homby. Dès les premières semaines, il sent qu'il se libère :

* Je n'avais plus peur », dît-il, « de mes colocataires. « Il n'y a rien eu de miraculeux dans ma transforma- « tion mentale. Un ardent désir d'expansion intérieure « m'avait toujours pénétré, mais toutes les forces de mon « éducation, tous les modèles de ma vie m'avaient retenu. « J'étais et suis encore une créature plastique, adap- « table. J'avais diligemment sculpté l'unique idéal qui « m'était proposé. La profession de « gentleman ► était « l'idole qu'on m'avait appris à adorer. . ... Le bon ton, « l'estime de mes contemporains, un petit renom, une « petite situation, autant d argent qu'on en peut acquérir « honnêtement, tels étaient pour moi les seuls objets de « la vie sociale. Par derrière, se trouvait la nécessité de « s'assurer une paix éternelle, grâce au strict accomplisse- « ment de certains rites. Personne n'était allé plus loin, « personne ne m'avait parlé d'une beauté de vie qui ne « fût pas d'avance toute clichée.

« Mon expansion soudaine fut causée par une intense « excitation nerveuse, et une vue nouvelle de l'existence — « existence libre, passionnée, élémentaire. J'étais prêt. « La liberté dans la solitude m'avait aidé à m'émanciper. « Mais il y avait un autre facteur. Pour la première « fois de ma vie, j'aimais, magnifiquement, merveilleuse- « ment. »

Plus tard, quand l'amour et la souffrance, la sympathie et la lutte, ont enfin achevé leur œuvre, Wilfred Hornby décrit avec une rude et simple candeur le râle de la maison de Keppel Street :

« Tous, dans cette maison, nous avions été des égaux. Q2

< Là même où il y avait eu de la haine, entre Hèlen et « moi, par exemple, cette haine étant humaine, et, si je « puis dire, honnête, n'avait pas laissé de rancœur. . . . La « réalisation d'une égalité essentielle m'avait changé. « Toute mon éducation m'avait appris à diviser le monde « en catégories. Les gens étaient jugés par leur position, « classés en connaissances désirables ou indésirables, en « relations à cultiver ou à éviter. A Keppel Street, « j'avais appris à réviser mon tableau de valeurs morales. « J'avais appris avant tout, qu'il n'était pas une créature « humaine que je ne dusse connaître, et, qu'aussi long- « temps que je refuserais de partager les intérêts de mes « contemporains, aussi longtemps je resterais un simple « œuf, une entité difforme, ratatinée, confinée dans une « coque, aveugle à l'aspect véritable de la vie. »

Enfin, quand sa renaissance est complète, il perçoit des horizons nouveaux, comme à la lueur d'un incendie qui aurait soudain troué la nuit.

« En avant de nous, je ne distingue que trop claire- « ment une autre phase de lutte, peut-être plus universelle. « Je sais que", lorsque cette guerre sera finie, nous devrons « passer par un immense conflit entre capital et travail — « entre 1 aristocratie des possédants et la foule des dé- « possédés, tout séparés qu'ils soient par cette foule « immobile et dense que nous appelons les classes « moyennes. Et je sais que ce conflit n'en viendra que « plus tôt si nous avons le bonheur d'obtenir une paix « fructueuse et désarmée. Mais la lutte est inévitable, et, « à certains égards, je n'en déplore point la nécessité. « Elle sera non point destructive, mais constructive. . . . « Et si nous ne pouvons échapper aux oppressions de la « laideur et de la conformité que par la révolution, alors « la révolution sera peut-être un bien fait. . . .*

Qui parle ainsi ? Un homme jeune qui était hier le type de la petite bourgeoisie traditionnelle en Angleterre.

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Ils sont des millions qui tiennent aujourd'hui le même

Un immense mouvement s'accomplit en Angleterre sous nos yeux, et nous ne le voyons pas. Il provoque dans sa vie politique et sociale des soubresauts qui paraissent inexplicables. L'acrobatie parlementaire essaie en vain de s'y adapter. A qui veut les percevoir dans le roman contemporain, l'œuvre de J. D. Beresford n'est pas sans valeur et sans vertu. Si l'une était possible sans l'autre, il y faudrait chercher non pas tant la beauté que la vérité. L'écrivain, dit-on, est médiocre. Sa culture est sommaire, son goût douteux. C'est un technicien qui a pris la plume. Les dessous sont négligés. Il n'y a pas d'éducation littéraire derrière son éducation de romancier.

Qu'importe, si la vie lui a servi d'école ?

D. H. Lawrence

La dangereuse célébrité du scandale a récompensé les premiers efforts littéraires de D. H. Lawrence. Un romancier qui survit aux succès de ce genre mérite deux fois sa renommée. Il n'est pas sûr que D. H. Lawrence échappe à sa victoire. C'est un de ces jeunes auteurs qui, pendant une courte période, furent attendus, salués l'un après l'autre, comme autant de Messies. J'avoue n'avoir, chez aucun d'eux, rien trouvé de messianique.

D. H. Lawrence est incontestablement un poète. Il a

I Nous De parlons même paa de la

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le tempérament d'un écrivain Inégal et volcanique. Mais il émet beaucoup de cendres avec ses laves, et toutes les lueurs de ses éruptions ne font pas une lumière.

Fils d'un mineur du nord, il devient moniteur dans une école primaire, passe à l'école normale d'instituteurs; en sort comme maître d'école à Londres, et se consacre à la littérature après le succès de ses deux premiers livres : The Wkite Peacock {,1911), The Trespasser (191a). Il avait alors vingt-cinq ans.

Rien de plus naïf et de moins vraisemblable en apparence que les caractères des jeunes gens qui peuplent The Wkite Peacock. Ces campagnards du nord de l'Angleterre qui ont lu Tchckoff et Maupassant, ces petites rustiques nourries de musique décadente, peuvent se rencontrer. Il ne manque pas de fermes norvégiennes ou suédoises où on leur trouverait des frères et des cousines. Mais, même s'ils sont réels, ils ne nous convainquent pas de leur réalité. L'impression qu'ils laissent est celle de marionnettes parlantes auxquelles l'auteur, avec une pédanterie juvénile, fait répéter ce qu'il a retenu de ses hâtives lectures.

Un sentiment de la nature presque pénible à force d'âpreté, une émotion sensuelle partout présente, partout brûlante, — voilà ce qui frappe surtout dans les [œuvres de D. H. Lawrence. Quand il commença d'écrire, les expériences et théories de Freud faisaient grand bruit, et l'origine sexuelle des représentations inconscientes qui gouvernent le conscient dans une si large mesure avait , encore la fraîcheur d'une découverte. Le verjus littéraire des adolescents passait facilement pour du génie, pourvu que leurs confidences psycho- physiologiques fussent colorées par une poésie native et une force naturelle d'expression. Tous les jeunes romanciers de l'Angle-

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terre ont profité — ou souffert — de cette orientation, et D. H. Lawrence plus qu'aucun d'eux.

Son second ouvrage, Tke Trespasser, est l'histoire d'une passade tragique. Siegmund passe avec Helena une semaine de possession et de passion dans une maison solitaire au bord de la mer. Le récit de cette seule semaine, sans autres événements que les étapes de la satiété, remplit les deux tiers du volume. C'est très long, l'histoire d'un pareil amour. On songe à ceux des serpents. L'autre tiers contient le retour de Siegmund dans sa famille ; l'hostilité* croissante des enfants déjà grands, le sentiment de l'opprobre, la désolation et la misère de cet intérieur où la femme, la mère, sombre sans révolte dans son chagrin, l'approche inexorable et furtive de la catastrophe, le suicide de Siegmund, tout cela est de premier ordre. Helena prend un autre amant de la même façon, par le même geste qu'elle avait pris Siegmund. La femme oublie. L'homme meurt

Est-ce parce que l'amour physique était jusqu'à présent un sujet défendu dans la littérature anglaise? Ceux qui le traitent manquent-ils de simplicité parce qu'il y faut du courage ? En tous cas, ils ont toujours l'air d'hercules de foire qui se livrent à des tours de force. Ils ont l'air de porter à bras tendu d'énormes poids c'e carton. C'est un exercice d'apparence compliquée et pénible. Le reste de l'histoire dans The Trespasser est d'ailleurs conté avec une violence et une sobriété remarquables.

Il est plus difficile au lecteur français d'apprécier Sons and Lovers, qui passe pour le meilleur roman de D. H. Lawrence, s'il ignore les mœurs et le dialecte des mineurs du nord de l'Angleterre, et il est impossible de lire maintenant Tke Rainbow, puisque cet ouvrage a été supprimé par la censure. Il serait regrettable que la

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carrière littéraire de D. H. Lawrence se terminât comme elle a commencé, par des surprises et dn vacarme. Son talent mérite mieux. Le bruit ne fait pas toujours du bien, et le bien fait rarement du bruit

§ yîi Frank Swinnerton

La carrière de Frank Swinnerton n'est pas sans quelque ressemblance avec celle de J. D. Beresford. Né en 1884, il a vécu l'existence de misère et de tristesse qui fut celle de tant d'enfants pauvres dans les faubourgs de Londres. « A quatorze ans », écrit-il, * je devins garçon de bureau « dans des circonstances analogues à celles que j'attribue < à Stephen Moore dans The Chaste tVi/e. Les années * précédentes avaient été des années de famine et de « grave maladie. » Il est aujourd'hui « lecteur » d'une maison d'éditions et critique au Manchester Guardian. Il a publié deux intéressantes études littéraires, l'une sympathique, sur Gissing, et l'autre sévère, sur Stevenson.

Ses trois premiers livres: The Merry Heart, The Young Idea, The Casement, lu! amenèrent des partisans surtout en Amérique, mais peu de lecteurs. Les trois suivants : The Happy Family, On the Staircase, The Chaste ÎVi/e, ont solidement établi sa renommée.

Parmi les trois derniers, Nocturne fut accueilli comme un chef-d'œuvre, et est déjà traduit en plusieurs langues. Ce grand succès, un peu hâtif, auquel le parrainage enthousiaste de Wells et de Bennett a sans doute contribué, nuisit peut-être à celui de Skcfs and Houses et September. On n'attendait plus que merveilles d'un jeune auteur que les maîtres reconnus du roman venaient de

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sacrer publiquement comme un de leurs plus dignes successeurs.

Il ne doit son talent d'écrivain qu'à la nature et à son travail. Il a remplacé l'éducation, la camaraderie universitaires qui ont modelé tant de ses jeunes confrères, par un solitaire apprentissage sous la discipline dû métier. Les premiers fruits, plusieurs volumes de proses, n'en ont pas été publiés. Cette rude école, qui ressemble à celle de Maupassant, a fait de lui un écrivain consciencieux et sévère.

Il en a rapporté une conception de son art qui peut se résumer ainsi : Il importe peu que le roman soit court ou long, miniature ou panorama, qu'il s'étende sur une ou plusieurs générations. L'art ne se mesure point par longueur ou épaisseur. Il résulte de l'originalité dans la conception, et de l'harmonie dans l'exécution. Originalité ne signifie pas excentricité. Mesure et harmonie n'impliquent pas sécheresse, pauvreté. Quelles que soient les dimensions de l'œuvre, il y faut une composition préalable et une subordination absolue des détails à l'ensemble. En d'autres termes, l'art du romancier est une discipline comme tout autre art. La capacité d'inventer et de raconter n'y suffit nullement. C'est une faculté puérile, non virile. La limite de la discipline est le respect de l'originalité intérieure. Il ne faut pas que la règle tue l'inspiration, ni la lettre l'esprit En somme, la fiction, comme la réalité, vit de compromis.

Rien de révolutionnaire, semble-t-il, dans cette théorie du roman. Mais, d'une part, elle n'explique point toute l'œuvre de Frank Swinnerton. Et, d'autre part, ce qu'elle en explique est assez différent de la plupart des œuvres contemporaines. Elle exclut, par exemple, toute leçon morale ou sociale. Wells, qui ne comprend son art que

comme un instrument de réforme et de progrès collectif, a néanmoins rendu l'hommage le plus généreux à Frank Swînnerton :

« Je ne me suis jamais >, écrit-il, « borné à reproduire, « à présenter, la vie. Mes livres en apparence les plus « objectifs sont des critiques, des excitations au change- « ment. Au contraire, un écrivain comme Swinnerton « voit et rend la vie avec un détachement et une patience < qu! me sont tout à fait étrangers. Il n'a aucun objectif. « Il voit, et dit. Il vise à cette Beauté qui résulte d'une « exquise présentation. ...»

L'effet d'une telle méthode est d'autant plus frappant qu'elle s'applique à des milieux et des sujets en apparence dépourvus de toute beauté. Neuf fois sur dix, Frank Swînnerton décrit les faubourgs de Londres, choisit ses personnages dans les classes les plus dénuées de sens et d'éducation artistiques, s'abstient de les en isoler, suit le destin non de l'individu, mais du groupe et de la famille. Cependant, il atteint, par la pénétration et la finesse de l'analyse, le choix exquis du détail,- l'intensité de l'observation, à des effets encore inédits de poésie réaliste.

Nocturne fut publié en 1917. L'action (tout intérieure) est tellement concentrée qu'elle se déroule en une seule nuit, entre cinq personnages, pas un de plus. Le développement est conduit avec une telle sobriété que le roman, comme presque tous ceux du même auteur, tient en moins de pages que le * Prélude » de mainte « Trilogie » contemporaine. C'est pourtant un monde qui se reflète dans cette lentille de cristal. « Wells m'a « dit un jour », écrit Arnold Bennett, « que Frank Swin- « nerton, dans Nocturne, atteint une perfection dont « nous n'avons jamais approché, il s'en faut de beaucoup. « C'était dur pour deux pèlerins endurcis comme oous,

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« qui avons ensemble un siècle de carrière. Mais « c'était vrai. » Qui n'a pas lu Nocturne ignore une des œuvres les plus fraîches et les plus caractéristiques de la jeune école moderne. C'est un des romans contemporains qui paraissent le plus assurés d'une longue renommée.

Parmi les dernières œuvres de Frank Swinnerton il faut retenir September. Presque tous ses premiers ouvrages dépeignaient la jeune fille des classes moyennes et la vie faubourienne de Londres. Il avait réussi presque insolemment à faire exprimer autant de mystère et plus d'humanité par ses modistes et dactylographes que les reines, princesses et bourgeoises de la littérature classique en ont jamais traduit. September présente une jeune fille cultivée, émancipée, mais aussi profondément instinctive, malgré sa complexité mentale, que la plus banale midinette. En face de Cherry Maud, la femme d'âge mûr, Marian Foster, raffinée moralement et intellectuellement, profondément honnête quoique sans étroîtesse, délicieusement capable d'amour et de faiblesse, mais encore plus capable de sacrifice, et d'humanité, finit par retrouver son équilibre après une exquise et dangereuse aventure où Cherry, plus égoïste, a triomphé de son amie.

« Si Marïan avait prié pour obtenir un don, elle aurait « demandé de savoir jouir de sa vie. Au lieu de quoi, « la. nature lui avait offert la force et le courage de « supporter sa propre peine, et la capacité d'imaginer, « d'adoucir, la détresse d'autrui. Si ce n'est le premier < des dons, c'est un des plus rares, et il est sans prix. »

On en pourrait dire autant du talent de Frank Swinnerton. Il parait être le plus complet, le mieux équilibré, le plus aimable et le plus égal des jeunes romanciers contemporains. « Si ce n'est te premier des « dons, c'est un des plus rares, et il est sans prix. »

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