DE SON ÉCOLE
Avant la Nouvelle Héloïse et encore après elle ont paru au xvin® siècle des ouvrages qu'on appelle aussi « romans philosophiques » et qui pourtant ne lui ressemblent guère. On apprécierait mal l'originalité de Rousseau romancier, si on ne les connaissait pas. Ce sont, pour ne parler que des principaux, les Lettres persanes (1721), les Lettres d'une Péruvienne (1746), les Contes et Romans de Voltaire dont le premier date de 1746 et le dernier de 1775, enfin, Bélisaire (1766) et les Incas (1777). Œuvres, certes, de valeur bien inégale, mais qui malgré tout diffèrent moins entre elles qu'elles ne diffèrent de la Nouvelle Jïélo'iseei de sa lignée.
On ne discerne pas du premier coup d*œil ce qu'elles ont de commun les unes avec les autres. On passe d'un recueil de lettres à un conte, d'un dialogue à une narration d'allure épique. Diversité purement extérieure. Pour peu qu'on les feuillette, on s'aperçoit qu'aucun de ces écrits n'est la sincère et émouvante imitation de la vie que nous sommes habitués depuis l'abbé Prévost à chercher dans le roman ; et tel est le premier rapport entre eux. On s'aperçoit ensuite qu'ils sont tous ani-
mes du môme ou presque du même esprit, tous dirigés contre quelque chose et peut-être faudrait-il dire : contre une seule et même chose ; et tel est entre eux le second rapport, plus étroit encore que le premier. Dès lors, on est fixé ; on sent qu'on n'a pas affaire à une école de romanciers, mais à un parti pour lequel Toeuvre d'art n'est qu'une arme de combat ou un moyen de propagande, au parti de ceux que le xviii« siècle nomme les a philosophes ».
Avec eux, loin de faire un pas en avant, le roman en fait je ne sais trop combien en arrière. Le mérite de Marivaux et de Prévost surtout, c'avait été de le séparer des autres genres pour le constituer en un genre distinct qui a son objet et ses lois, de le séparer, par exemple, de l'épopée dans laquelle s'égaraient les récits de La Calprenède ou de M"* de Scudéry, et de l'histoire dont Sandras et les fabricants de Mémoires apocryphes faisaient un si grand abus. On lui ôte cette personnalité qu'il avait peu à peu conquise ; on le fait rentrer dans un autre genre et dans celui avec lequel il avait été le plus longtemps, le plus intimement mêlé, dont il avait fallu des centaines d'années pour qu'il se dégageât et qui était le plus propre à Tempêcher d'être lui: dans la satire. Non pas même à la façon de Lesage chez qui il avait pris du moins quelque apparence de vie et de réalité ; bien plutôt à la façon de Rabelais. Il rebrousse jusqu'à lui, plus loin peut-être, jusqu'au Roman de la Rose et au Roman de Renart^ jusqu'au temps où à peine éclos, né de la chanson de geste, il avait servi de véhicule à l'esprit moqueur du Moyen-Age. Il redevient ce qu'il était à l'origine : frivole ou joyeuse fiction destinée à recouvrir et à faire accepter quelque leçon hardie. Et d'une autre manière encore
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il recule par de là Gil Blas jusqu'à Rabelais ou Jean de Meung, puisque la raillerie des « philosophes » ne porte plus sur les travers ou les ridicules individuels, sur les faiblesses de notre nature, ou porte moins làdessus, en tout cas, que sur les vices de la société, sur les coutumes, les lois, le gouvernement et la religion.
Au lieu d'une histoire humaine et vivante une satire, et une satire non pas morale, il s'en faut de beaucoup, mais sociale, tel est le roman philosophique du xviii« siècle sous sa première forme. C'est dire qu'il ne compte guère dans l'histoire du genre, ou n'y compte que comme une erreur. Ce n'est pas dire que, s'il est Tœuvre de Montesquieu ou de Voltaire, il ne puisse être quelque chose de considérable ou d'exquis.
L'auteur des Lettres persanes met en scène deux Persans, Usbeck et Rica, qui ont quitté leur pays pour courir le monde. Il les promène à travers l'Europe et principalement en France, à Paris. lis étonnent fort les Français; on les regarde, on se récrie : «Ah! ah! monsieur est Persan I C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan?» Mais les Français à leur tour les étonnent et cent fois plus ; et ils notent au jour le jour leurs étonnements dans des lettres adressées à leurs amis d'Ispahan ou à leurs femmes. Ce procédé qui consiste à introduire parmi nous un homme de quelque contrée éloignée, un soi-disant barbare, et à nous faire juger par lui, par son intègre et simple bon sens, a fait fortune au xviiie siècle et même par delà; il reparaît jusque dans les pages des Nalchez 0(1 Chactas raconte son séjour en France. En fait, il ne date pas de Montesquieu ; dès Tannée 1707, Dufresny
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l'avait employé dans ses Amusements sérieux et comiques, il y supposait la venue à Paris d'un Siamois, en souvenir sans doute de Tambassade siamoise à laquelle y Louis XIV avait fait un somptueux accueil en i/86 et /o qui avait obtenu, La Bruyère en témoigne, un si vif succès de curiosité. Son Siamois parcourt toute la ville, Palais de justice. Opéra, Université, etc., et au retour de chaque promenade écrit ses impressions à ses parents. Au reste, Dufresny ne s'inquiète guère de feindre et de se dissimuler derrière le personnage de son invention: « J'ai donné aux idées qui me sont venues, dit-il dans sa préface, le nom d'amusements; ils seront sérieux ou comiques selon l humeur où je me suis trouvé en les écrivant ». A la bonne heure ! Voilà un homme qui ne cherche pas à abuser de notre confiance, et si nous étions dupes, si nous croyions à Tauthenticité de son Siamois, ce ne serait évidemment pas sa faute.
Montesquieu se soucie-t-il davantage de nous garantir raulhenticité de ses deux Persans? Il est beaucoup mieux renseigné sur la Perse que Dufresny ne l'était sur le Siam. Il avait le goût des voyages, et avant de commencer les siens, il a lu ceux des autres. Il a lu le Voyage en Perse de Chardin ; il a lu le Recueil des voyages qui ont servi à V établissement de la Compagnie des Indes^ etc. Mais ces lectures, il ne les a pas faites pour se mettre en état d'exprimer des âmes différentes des nôtres et d'écrire Un roman exotique. Il avait autre chose en tète. Ce qu'il cherche, en premier lieu, dans les relations des voyageurs, ce sont, il faut bien le confesser, des détails capables d'amuser la sensualité d'un lecteur ou d'une lectrice de la Régence, et il n'a que trop réussi à s'en approvisionner : dans les historiettes
de sérail dont il a parsemé et poivré son livre, les gravelures abondent, d'autant plus déplaisantes qu'on voit comme il s'y complaît; il en recueillait d'ailleurs de toutes mains, et je ne sais si on a jamais noté qu'un conte publié en 1719 parle chevalier de Mailly, Voyage et aventures de trois princes de Sarendip, lui a fourni le thème de la lettre cxu. En second lieu, s'il s'est enquis avec tant de soin de l'histoire ou des lois de la Perse, s'il les a résumées ici ou là dans les lettres de Rica et d'Usbeck, c'était pour les opposer aux nôtres ' et faire ainsi mieux ressortir ce qu'il trouvait d'inique ou d'absurde dans la conduite de nos rois ou de nos ministres. A-t-ilàcœur de flétrir la révocation de TEdit de Nantes et de montrer à quel point elle a été préjudiciable aux intérêts de la France? Usbeck écrit à Mirza : « Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Schah Soliman avaient formé le dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume ou de se faire mahométans, dans la pensée que notre empire serait toujours pollué tandis qu'il garderait dans son sein ces infidèles. C'était fait de la grandeur persane si, dans cette occasion, l'aveugle dévotion avait été écoutée. On ne sait comment la chose manqua. Ni ceux qui firent la proposition, ni ceux qui la rejetèrent» n'en connurent les conséquences; le hasard fit l'office de la raison et de la politique, et sauva l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il aurait pu courir de la perte d'une bataille et de la prise de deux villes. En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un seul jour tous les négociants et presque tous les artisans du royaume », etc. Voilà à quoi lui sert l'exotisme. Il lui sert à amener ces allusions, ces oppositions, en d'autres termes à mieux souligner la satire, en même
temps qu*à raccommoder au goût du jour, à l'humeur sensuelle de ses conlemporaiDs.
L'action se réduit aux nouvelles quTJsbeck reçoit de temps à autre de son sérail, aux alarmes que lui causent les plaintes et les menaces 8e ses femmes si longtemps délaissées, et finalement à Tordre donné par lui de mettre à mort celles d*entre elles qui se sont révoltées. Gela ne forme pas un lien entre les diverses parties du recueil; cela forme intermède entre deux dissertations. Usbeck a beau être très au courant de la vie en Perse, et de la politique et de la religion en Perse, lorsqu'il parle, nous n'avons pas une minute d'incertitude et n'entendons pas d'autre voix que celle de M. le Président de Montesquieu. La plupart des lettres semblent n'être que des feuillets détachés de ses carnets, d'un journal où il aurait inscrit au fur et à mesure ses observations sur les mœurs de son époque et ses méditations sur Torganisme social.
Quand donc il aurait retranché de son œuvre ce qui n'en est que la petite mise en scène ingénieuse et artificielle, je ne suis pas certain que le pouvoir royal s'en fût ému davantage et peut-être Tœuvre y eût-elle moins perdu que gagné. Sans renoncer à la forme épistolaire qui plaisait à Tesprit classique, dans laquelle les écrivains des deux derniers siècles ont excellé et qui leur permettait de découper leur pensée en petites tranches légères, de digestion facile, il pouvait tout aussi bien,semble-t-il,fairedeses Lettres persanes des Lettres de M. de Montesquieu « à un provincial >? ou à un parisien de ses amis, et on ne voit pas qu'il pût y avoir grand inconvénient à suivre l'exemple de Pascal plutôt que celui de Dufresny. Son esprit eût gardé toutes les grâces et même le tour voluptueux qu'il avait à ce mo-
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ment de sa vie ; mais nous serions débarrassés des confidences de harem dont, à dire vrai, nous ne sommes plus assez « Régence » pour nous délecter. Il resterait tout ce qui fait la valeur durable de l'ouvrage, tout ce qui en fait Tagrément et le sérieux. Il y resterait les si jolies et vives esquisses d'hommes et de femmes du temps, les rapides croquis d'actualité, les portraits crayonnés avec humour et coquetterie, toute cette petite monnaie de La Bruyère qui, sans être ici l'essentiel, y est quelque chose d'infinîment agréable. El il y resterait enfin Tessentiel, ce qui dans l'œuvre de jeunesse annonce Toeuvre de la maturité : la critique des institutions. Dès les Persanes, nous voyons par où Montesquieu va se distinguer des autres philosophes du siècle et les dépasser. Dans la première partie du recueil il n'est encore que l'un d'eux, comme eux presque exclusivement occupé à attaquer et à ridiculiser la religion chrétienne : « Il y a un autre magicien plus fort... c'est le pape : tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un ; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin », etc. Tournons les pages. A mesure que nous les tournons, nous sentons que ceci n'est pas tout Montesquieu ; vers la fin le ton change, de graves questions sont discutées gravement : origine des sociétés, décadence des monarchies, nécessité d'admettre entre le roi et le peuple des pouvoirs intermédiaires, tels sont quelquesuns des problèmes qu'il aborde, et la méthode de discussion est déjà celle de V Esprit des Lois, Au lieu de raisonner sur des principes absolus et d'échafauder des systèmes, il rassemble, il groupe des faits ; au lieu de dire ce qui devrait être au gré de la raison, il dit ce que découvre et constate l'expérience ; il se
révèle tel que Ta si juslemenl défini Fontenelle, « philosophe expérimental », et être au xviii* siècle un philosophe expérimental, cela s'appelle avoir du génie.
Chez Montesquieu, la pensée était de trop haute qualité pour ne point perdre à s'envelopper dans une fiction. Elle a moins à perdre chez Voltaire et avec lui nul regret du même genre ne vient nous gâter le plaisir de la lecture. Tl se peut même que ses Contes et Romans nous amusent un peu trop, et s'il y avait par hasard caché quelque intention philosophique, j'aurais grand'peur qu'elle ne nous échappât.
Dire de lui qu'il est très loin, plus loin que Montesquieu, aussi loin que possible, d'être un romancier, ce n'est dire rien qui le blesse ; c'est lui faire un sensible plaisir. Entre plusieurs desseins qu'il a pu avoir en écrivant Zadig, Candide et le reste, il en est un qui saute aux yeux : celui de parodier et de bafouer le roman. On sait qu'en matière d'esthétique ce grand destructeur avait un inébranlable respect de la tradition. Le roman n'ayant point été compté au xvii® siècle parmi les genres littéraires n'en peut être un, même après Manon Lescaut ou Clarisse Harlowe^ aux yeux de Voltaire ; il le juge ainsi que le jugeait Boileau quand le Pharamond ou le Cyrus lui tombait sous la main. Le roman anglais, notamment, malgré le culte que l'auteur des Lettres philosophiques a voué à l'Angleterre, à la patrie de Newton et de Locke, le met tout hors de lui et il n'y voit, c'est son mot, que des « fariboles ». Il lui
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est biea arrivé de se souvenir de Paméla àB,ns Nadine et de Clarisse aux dernières pages de Y Ingénu : il serait entré dans une belle colère si quelqu'un en eût devah! lui fait la remarque. Et au fond, rien de plus naturel ni de plus sincère que le cri d'impatience que lui arrache Clarisse Harlowe : « Il est cruel pour un homme aussi vif que je suis, écrit-il à Mme Du Defifand, de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout ! » Il a raison ; les œuvres de Richardson n'étaient point faites pour un lecteur de vif-argent. A partir de 1761, à partir du jour où paraît et triomphe la Nouvelle Héloise^ il s'acharne d'autant plus après les romanciers anglais qu'il reconnaît en eux les maîtres de Rousseau et qu'en les attaquant c'est lui qu'il attaque» Il les attaque, en effet, et sur tous les tons, dans ses lettres, dans la Gazette littéraire^ dans le Journal de politique et de littérature ; il s'indigne vertueusement que la nation anglaise, modèle de l'Europe, « abandonne l'étude de Locke et de Newton pour les ouvrages les plus extravagants et les plus frivoles ». Ces deux adjectifs résument son opinion sur le roman qu'il avait ailleurs défini : « production d'un esprit faible écrivant avec facilité des choses indignes d'être lues par des esprits sérieux ». Le piquant de l'aifaire est que sa définition, qui ne conviendrait pas plus aux romans de Richardson qu'à ceux de Prévost ou même de Marivaux, ne s'applique pas trop mal, sauf le mot « esprit faible » qui de toute façon serait excessif, à ceux de M. de Voltaire.
Au fait, pourquoi dit-on « Contes et Romans » de Voltaire, sinon parce que les uns ont trois ou quatre pages, au lieu que les autres en ont cinquante ou cent? Tous sont des contes et rien que des contes, si nous
enleDdons par là, comme il semble, un récit fantastique ou drolatique dans lequel personne, à commencer par Fauteur, ne songe k voir une histoire vraie. Dans quelques-uns des siens, tels que le Monde comme il va, Micromégas^ la Princesse de Bahylone^ il y a même du merveilleux de féerie. Ce n'est pas ce qu'il y a mis de meilleur. Ce merveilleux, il l'emprunte en le rapetissant, en le glaçant. Il l'emprunte parfois à Rabe lais, parfois à Swift, Tunique romancier d'Angleterre qui ait trouvé grâce à ses yeux, parce que Swift est moins un romancier qu'un railleur, qu'un « philosophe » : il nomme et imite Swift dans Micromégas, où il met en scène deux colosses, un habitant de Sirius et un habitant de Saturne, qui visitent notre pauvre globe et s'émerveillent de notre petitesse, de notre intelligence aussi, comme Gulliver au pays des Lilliputiens. Plus souvent, trop souvent, il met à contribution la fiction orientale. Les Mille etune Nuits^ traduites en 1704 par Galland, et les Mille et un Jours traduits presque en même temps par Pétisde la Croix avaient tourné toutes les têtes, et l'imitation s'en était glissée un peu partout, dans les pièces foraines de Lesage, telles qu Arlequin Mahomet et Arlequin roi deSérendiby aussi bien que dans les petits contes licencieux, maniérés et narquois de Crébillon fils, Hamilton, Voisenon, LaMorlière, Duclos, Moncrif et Cazotte. Elle n'est pas moins visible chez Voltaire, et vraiment c'est tant pis: rien de plus froid que le récit, dans Candide^ du voyage au pays enchanté d'Eldorado, rien, si ce n'est le rôle joué dans la Princesse de Babylone par ses griffons ailés et son phénix qu'elle ressuscite en le brûlant. Il n'a guère imité, du reste, les Mille et une Nuits et les Mille et un Jours qu'à travers les conteurs de son siècle : ce phénix qui sert de Men-
lor à la princesse, il Ta pris dans le petit volume du chevalier de Maillyque j'ai déjà cité à propos des LeAtrès persanes ; il y a également pris la donnée générale et plus d'un épisode de Zadig, en particulier l'histoire de la chienne de la reine et du cheval du roi.
Pas plus que l'imagination qui crée de poétiques symboles, il n'a celle qui crée des vivants. Créer des vivants, c'est sortir de soi pour entrer dans Tàme d'au- Irui, et rien ne lui est plus interdit que de sortir de luimême, d'abdiquer ses préoccupations, ses partis pris ou ses haines. Tout cela, au contraire, il le met dans ses contes et ses romans, comme il Ta mis dans son théâtre, dans ses petites poésies, dans ses travaux d'histoire ou de vulgarisation scientifique. Nous y rencontrons jusqu'à ses habituelles victimes, et il n'en est presque aucun où Fréron ne reçoive son paquet. L9. Princesse de Babyloney quoique la scène soit en Orient, dans l'Orient féerique, se termine par cette invocation : « Muses, imposez silence au détestable Cogé, professeur de bavarderie au collège Mazarin, qui n'a pas été content des discours moraux de Bélisaire et de l'empereur Justinien, et qui a écrit de vilains libelles diffamatoires contre ces deux grands hommes. Mettez un bâillon au pédant Larcher... » (suit un déluge d'injures ordurières). « Et vous, maître Aliboron, dit Fréron (le voilà !), ci-devant soi-disant jésuite, vous dont le Parnasse est tantôt à Bicétre et tantôt au cabaret du coin... » Ici encore, arrêtons la citation; il n'est que temps.
Mais, à défaut d'imagination créatrice, il avait bien de la fantaisie dans l'esprit, de celte fantaisie qui est chez nous la forme ailée du bon sens et fait le charme de nos conteurs. Ceci est à goûter, et nous le goiUe-
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rons, à coDdîtion de ne pas lire d'an trait le recueil de ses contes. Si nous les lisions d'un trait, nous risquerions d*y trouver quelque monotonie dans le procédé. Que ce soit Zadig ou Candide^ la Princesse de Babylone ou les iMtres d'À mabec^ Micromrgas ou V Histoire des voyages de Scarmentado^ c'est toujours le récit de quelque fabuleux et mirifique Toyage au cours duquel le héros a l'occasion de visiter les diverses provinces duo royaume ou les diverses contrées de Tunivers et de constater à chaque étape mêmes sottises ou mêmes folies. Et le procédé n'est pas très différent, au fond, de celui de Montesquieu dans les Lettres persanes. Mais combien la mise en œuvre est plus souple, plus variée, et quelle charmante chose qu*nn voyage en zigzags avec un compagnon de route tel que Voltaire !
Zadig ou la destinée, qui date de 1747 ou 1748, est un de ses premiers contes, un de ceux qu'il a écrits à Sceaux, chez la duchesse du Maine et pour l'amusement de la maîtresse de la maison ; il a écrit les autres à Ferney. On nous dit que Zadig, comme aussi Candide, est dirigé contre la doctrine de la Providence, et je le veux bien ; je ne sais seulement si c'est à cela que nous songeons en le lisant. Les aventures de Zadig lui-même importent assez peu, et il n'est pas nécessaire de rappeler par quelle suite de prodigieux hasards ou de stupéfiantes coïncidences ce sage se voit un jour condamné à mort, le lendemain favori et ministre du roi, puis obligé de s'éloigner de Babylone et de la cour en toute hâte, puis esclave en Egypte, enfin marié à sa chère Astarté et roi de Babylone. Nous nous sentons dès les premiers mots en présence de quelqu'un qui se moque de nous, qui nous débite un conte à dormir debout; et nous en prenons notre parti, mieux que
cela, nous en sommes enchantés. Car ce conte à dormir debout, comme il est loin d'être endormant ! Ce conteur qui se moque de nous, comme il se moque ^ aussi de lui-même et de tous et de tout 1 Choix des circonstances, arrangement des scènes, facture de la phrase, tout ici est malice, jaillissante, impertinente, adorable malice. Il n'est pas jusqu'aux métaphores orientales qui ne prennent sous la plume de Voltaire le tour et la valeur d'une épigramme. Accusé d'avoir volé le cheval du roi et la chienne de la reine et traîné devant le tribunal, Zadig harangue ainsi les juges: « Etoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant et beaucoup d'affinité avec For »...
Mais j'oublie, tant il est difficile de parler de Voltaire sans en revenir toujours au railleur, que je voulais montrer ce qu'il y a de fantaisie heureuse et bien française dans son talent. On en prendra plus nette conscience dans Candide et \ Ingénu.
Qu'il est joli, le début de Candide, malgré les polissonneries qui s'y mêlent et sans lesquelles il est entendu au xvme siècle qu'il ne saurait y avoir de bon roman philosophique ! Nous sommes en W^estphalie, une Westphalie qui ressemble assez à la Bavière de Faniasio, dans le château de M. le baron de Thunder-ten Tronckh. Voltaire, qui a tous les dons duparodisle, excelle à trouver ces noms dont la sonorité est à elle seule une gaîté ; les principaux personnages de Candide^ outre Candide lui-même, se nomment M"® Cunégonde, le docteur Pangloss, Cacambo, la marquise de Parolignac et le seigneur vénitien Pococuranle, et si nous rencontrons chemin] faisant une tribu de sau-
vages, il va de soi que ce sera celle des Oreillons. Et de même qu'il sait inventer des noms, baptiser drôlement ses pantins,il sait en trois lignes dessiner leur silhouell e avec toute la verve et le comique d'un Gustave Doré. 11 n'a presque rien dit du baron, et nous le voyons, bouffi de son importance, correct, solennel, espèce d'automate à jabot de dentelle et grande perruque, dont la bouche s'ouvre en o, dont les sourcils s'arrondissent en accents circonflexes et qui agit, mais ne parle pas, lorsqu'il surprend Candide aux pieds de sa fille Gunégonde. Le portrait de M">« la baronne ne tient pas plus de place ; il n'est pas moins expressif : « M™® la baronne, qui pesait environ 350 livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable ». D'autres silhouettes semblent de Callot : « Il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant delà gorge, tourmenté d'une toux violente et crachant une dent à chaque effort. »
Des charges, mais des charges que trace la main d'un maître caricaturiste ; des fantoches, au lieu de créatures en qui palpite une âme, mais si plaisamment tournés, si comiquement agités de la danse de Saint-Guy ! Chassé du château de M. le baron, séparé de sa chère Cunégonde et de son bon maître Pangloss, Candide est, sans savoir pourquoi ni comment, enrôlé daUvS l'armée bulgare ; transporté de là en Hollande, il reconnaît Pangloss dans le gueux déplorable qui crache ses dents à chaque quinte de toux, et ils partent ensemble pour Lisbonne. Il y est jeté dans les prisons de l'Inquisition ; il y est fouetté, tandis que Pan-
gloss y est pendu. A peine sorti de prison, il voit reparaître Cunégoiide qu'il croyait morte, et à peine lui est- elle rendue qu'il est forcé de s'enfuir avec elle, ayant eu le tort de tuer un Juif et un Inquisiteur. Mais n'essayons pas de le suivre à travers la falote odyssée qui le conduit à Buenos-Ayres, chez les jésuites du Paraguay, chez les Oreillons, au pays d'Eldorado, à Surinam et en centaulreslieux. N'essayons pas d'expliquer comment il en vient à retrouver Pangloss qu'il avait vu pendre, le frère de Cunégonde qu'il se désolait d'avoir tué, Cunégonde elle-même qu'il avait de nouveau égarée en route, et comment le destin permet enfin qu'il l'épouse lorsqu'il ne l'aime plus. Si c'est du théâtre de Guignol, et, en effet, c'est cela, c'est un Guignol qui a le diable au corps et bien de l'imprévu dans l'esprit.
V Ingénu est d'allure plus calme, encore bien spirituellement fantasque, surtout en son point de départ. Celte fois, nous ne quittons plus la France ; nous allons j ^t venons seulement de la Basse-Bretagne à Versailles. L'histoire est celle d'un jeune Huron qui débarque d'un vaisseau anglais, près de Saint-Malo, reçoit l'hospitalité chez le prieur de la Montagne, M. l'abbé de Kerkabon, et chezM^ie de Kerkabon, sœur du digne homme, et se trouve être leur propre neveu, le fils d'un Kerkabon qui, une vingtaine d'années auparavant, s'en était allé chercher fortune au Canada. M. l'abbé s'empresse de convertir son neveu au christianisme et de le baptiser. L'Ingénu s'éprend d'une jeune personne du voisinage, M^'° de Saint- Yves, et pour vaincre la résistance de la famille, s'en va droit à Versailles implorer l'intervention du roi. En route, il a le tort de dire quelques mots à voix haute sur la révocation de l'Edit de Nantes,