LE ROM^N
et il n'est pas plus tôt arrivé à Versailles qu'un exempt s'empare de lui pour le mener à la Bastille. Il y resterait longtemps, si M^'e de Saint-Yves ne venait à son tour à Versailles demander sa grâce. Elle l'obtient, par Tentremise d un favori de Louvois, mais à quel prix ! au prix de son honneur, et Tlngénu ne recouvre sa liberté que pour voir sa chère Saint-Yves mourir de désespoir et de honte entre ses bras.
Même à travers une aussi succincte analyse (il y a toujours nécessité, avec Voltaire, de retrancher beaucoup, c'est prudent et décent), on sent bien qu'ici passe un reflet de la comédie larmoyante, du drame bourgeois, ou pour mieux dire du roman anglais dont Voltaire s'était tant moqué, mais dont malgré ses moqueries il a subi 1 influence. Il y aurait, en effet, dans VlngénUf à condition de substituer un Dorval ou un Saint-Preux quelconque au Huron, la matière d'un bon drame bourgeois ou d'un bon roman. Le récit grave et triste, ou qui du moins essaie de l'être, de la mort de la belle Saint- Yves, laquelle s'est sacrifiée pour sauver son ami, détonne dans le recueil de Voltaire. Quelque chose qui n'est pas de lui et, en un certain sens, de supérieur à lui, vient ici nous rappeler, en dépit de sa volonté, que le roman peut être plus et mieux qu'invention plaisante ou folle. En un mot, parmi tous ces contes, le récit delà mort de M^'« de Saint-Yves est une page de roman et la seule qu'il ait écrite.
Ce qui est bien de lui, par exemple, ce qui fait de VIngénu un très réjouissant pendant à Candide, ce sont les bonnes figures provinciales esquissées aux premiers chapitres, les conversations de M. l'abbé, de M"^ sa sœur, de M. le bailli, de M. le receveur des tailles et de leurs femmes, rassemblés autour de Tlngénu dans le
salon du prieuré. On s'évertue à lui trouver des ressemblances avec feu M. de Kerkabon son père et feu M"*® de Kerkabon sa mère dont les portraits passent de main en main : « M. de Saint-Yves, qui était grand physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l'Ingénu ; il fît très habilement remarquer qu'il avait les yeux de sa mère, le front et le nez de feu M.. le capitaine de Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un etdeTautre.Miï'de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le père et la mère, assura que Tlngénu leur ressemblait parfaitement », etc. Toute cette description d'une petite société de province soudain arrachée à son calme, d'un paisible intérieur où tombe du ciel un Huron, est digne du peintre fantaisiste à qui nous devons le portrait de la famille Thunder-ten-Tronckh.
Aussi bien, nul ne doute ni ne conteste que les Contes et Romans de Voltaire ne puissent encore nous divertir. Quant à savoir s'ils méritent le qualificatif de philosophiques, la chose est un peu plus embarrassante. Dansune très spirituelle préface, M. Faguet s'est amusé à démontrer qu'ils renferment toute une conception de la vie, qui est misanthropie et pessimisme : il me semble bien qu'en ramassant ainsi en une doctrine cohérente et logique les railleries éparses de Voltaire, il n'avait pas l'air très convaincu. L'auteur de ce beau Dix-huitième siècle qui a tant contristé les fils de M. Homais, sait mieux que personne qu'on trouverait dans un conte de Voltaire de quoi contredire à peu près tout ce qu'on trouve dans les autres, et que si Candide est une vue pessimiste de la vie et de la société humaine, le Monde comme il va est l'assurance que, la vie étant mêlée d'autant de bien que de mal, il n'y a pas trop d'inconvénients que le monde aille... comme il va. La religion
est la seule chose sur laquelle Voltaire n'ait guère varié. Tous ces petits récits sont des attaques plus ou moins directes au christianisme. Est-ce là une philosophie ? C'en était une au xviii® siècle ; jusqu'à Rousseau, et même après lui dans certains milieux, le mot de philosophe n'a pas d'autre sens que celui d'anti-chrétien. Il est permis aujourdhui de penser que cela ne constitue pas une philosophie. Et qui pourrait s'en faire une en lisant les historicités de Voltaire ? Tout au plus en emporte- t-on une ironique disposition d'esprit, une tendance à l'irrespect universel. Mais il est probable que la plupart des lecteurs n'y prennent même pas cela. Ils savourent l'esprit qui est prodigué là, semé à mains pleines, étincelant; ils savourent l'apparente bonhomie, l'air de n'y pas toucher, les nonchalances d'un style qui est continuelle moquerie ; et dans l'incomparable montreur de marionnettes dont ils entendent la voix de polichinelle, l'idée ne leur vient pas de chercher un philosophe.
Décidément, c'est une œuvre assez mal conçue que le « roman philosophique », puisque, s'il est d'un penseur tel que Montesquieu, la fable s'y réduit presque à rien et y semble encore de trop, et que, s'il est l'œuvre d'un conteur tel que Voltaire, la philosophie y disparaît sous les agréments de la fable. Que dirions nous, si nous le voyions tomber aux mains de leurs disciples qui ne pensaient guère et ne savaient point conter ? Le mieux est d'en dire peu de chose.
Les Lettres d'une Péruvienne^ par M^^ de Graffigny, sont une naïve contrefaçon des Lettres persanes. Zilia,
vierge du soleil, c'est-à dire jeune princesse élevée à Cuzco dans le temple du soleil, était destinée au prince Azza qu'elle aimait et dont elle était aimée. Les Espagnols s'emparent de la ville le jour où le mariage allait être célébré. Zilia est prise, conduite à bord d'un vaisseau ; le vaisseau est attaqué par une frégate française et Zilia devient la prisonnière du chevalier d'Etervilie qui ne manque pas de s'éprendre d'elle. Il la conduit eu France, il l'installe chez ses parents, et il l'épouserait si elle ne s'obstinait dans le souvenir de son cher Azza. Elle apprend tout à coup qu'Azza est infidèle, qu'Azza s'est marié en Espagne. Elle rappelle alors d'Eterville qjii, la mort dans l'âme, s'en allait à Malte ; elle ne lui laisse point espérer qu'il puisse jamais devenir son époux : un cœur tel que celui de Zilia ne se donne pas deux fois; ils seront amis; ils philosopheront ensemble. Philosopher est un besoin pour cette vierge du soleil. Ses premières lettres sont écrites de Cuzco, alors qu elle n'a de sa vie dépassé le seuil du temple, qu'elle n'a rien lu, rien vu ; et déjà elle a des réflexions que fte désavouerait pas une M™^ Du Châtelet. Au sortir d'une maladie qui Ta mise à deux doigts de la mort : « La nature laborieuse, écrit-elle au prince Azza, se préparait à donner une autre forme à la portion de matière qui lui appartient en moi », et comme Azza risquerait de ne pas comprendre, elle a l'obligeance d'ajouter : « Je mourais » . A peine débarquée en France, elle découvre et signale tous les maux de la civilisation, gémit et pérore à perdre haleine sur nos « préjugés » ; sa correspondance n'est guère faite que de considérations sur le pouvoir monarchique, sur le rôle du peuple, de la bourgeoisie et de la noblesse dans l'Etat, sur la religion chrétienne et ses miracles qu'elle déclare aussi
incroymiiles « que Thistoire de Manco-capac et da marais Tisicaca », sar ia beauté de la tolérance, sur re'ducatîoD, si supérieure au Pénm : « Ou isait au Pérou, mon cher Azza, que pour préparer les humains à la pratique des vertus, il faut leur inspirer dès Tenfance un courage et une certaine fermeté d'âme qui leur forment un caractère décidé: on Tignore en France », etc.
Il faut rendre cette justice à M™* de Graffîgny qu'elle a soigné plus que n'avait fait Montesquieu la couleur exotique de son petit roman. Elle avait consciencieusement étudié Thistoire du Pérou et elle a fait dans V Introduction grand étalage de son savoir. Il y est parlé de Manco-capac et de sa femme Coya-Mama-Oello- Huaco, du dieu Pachacamac, des Mamas, des Amautas, et des Caciques, et des Curacas et, plus que de toute autre chose, des Quappas ou Quipos. Ces Quipos jouent un grand rôle dans son livre. Elle les définit : « cordons de coton ou de boyau, auxquels d'autres cordons de différentes couleurs étaient attachés » ; ils tiennent lieu au Pérou de notre art d'écrire ; la place et le nombre des nœuds expriment les idées. Nous sommes avertis que les trois quarts des lettres de Zilia ont été d'abord écrites de la sorte, en quipos, puis transcrites en notre langue par Zilia elle-même :
Et ceci fut écrit avec le roseau dur,
Sur une peau d'onagre, en langue khaldaïque...
Pour mieux attester la réalité de son héroïne, M'^e de Graffigny lui prête un langage qui est tout en ingénieuses périphrases. Quand la jeune Péruvienne monte pour la première fois en carrosse : « Je sentis celte machine ou cabane, je ne sais comment la
nommer, je la sentis se mouvoir et changer de place ; ce mouvement me fit penser à la maison flottante». La « maison flottante » est le navire sur lequel elle est venue en France. Lorsqu'elle apprend à Paris à manier Taiguille et les ciseaux : « Ce que je trouve de plus amusant, ce sont de petits outils d'un métal fort dur et d'une commodité singulière ; les uns servent à composer des ouvrages que Céline m'apprend à faire ; d autres, d'une forme tranchante, servent à diviser toutes sortes d'étoffes ».
Tout cela est « bien péruvien ». Et néanmoins, malgré les périphrases qui feraient envie à La Harpe ou à Delille, malgré les vocables étrangers qui se rencontrent çà et là dans ces lettres, quoique les animaux s'y nomment des hamas et un prêtre un cusipata, de même que nous entendions Montesquieu parler par la bouche du Persan Usbeck, nous entendons, et la jouissance est moindre, M"»® d'Happoncourt de Graffigny parler parla bouche de la Péruvienne Zilia. Il n'y a pas un instant d'illusion, et autant il pouvait y avoi]^ d'intérêt à écouter Montesquieu, autant il est pénible de subir les appréciations de la bonne dame sur la politique, l'administration ou la religion de son siècle.
Censurés par la Sorbonne, condamnés par le Parlement, Bélisaire et les Incas ont fait grand bruit au siècle dernier et ont passé pour deux chefs-d'œuvre très supérieurs au Télémaque. Ce sont deux catéchismes de la raison. Bélisaire est une suite d'entretiens. Le vieux guerrier, à qui Justinien a fait crever les yeux, est depuis peu sorti de prison et retourne chez lui sous la conduite d'un .enfant; en chemin, il rencontre le fils de Justinien, Tibère, qui écoute ses
sages discours, en est ému jusqu'au fond de l'âme et parle de lui à Fempereur. L'empereur se repent d'avoir été si injuste à Tégard de Bélisaire ; désireux de s'éclairer sur ses devoirs de souverain, il va le trouver et pendant quelque temps prend chaque jour sa leçon de vertu. Quand Bélisaire a épuisé tous les lieux communs en honneur auxviiio siècle sur la corruption des cours, sur le luxe, laguerre,latolérance,etc., Marmontel se souvient qu'il s'était proposé d'écrire un roman, et, Bélisaire ayant une fille, il la marie en trois phrases à Tibère. — Dans les Incas, sous prétexte de raconter la conquête du Pérou, il a rédigé un long réquisitoire contre le fanatisme ; l'ouvrage est une espèce d'épopée dans le goût pseudo-classique, avec récits de combats, descriptions de tempêtes, allégories et machines ; il est écrit en une vague prose poétique qui en fait une assez bonne parodie, par anticipation, de la première partie des Natchez,
Marmontel n'était point sans esprit ; il y a dans ses Contes moraux des idées de roman qui après lui ont été reprises et poussées. Il eût même été capable d'exprimer la vie ; ses charmants Mémoires^ où il s'est peint avec tant de naturel et de vérité, en font foi. Son malheur est d'avoir voulu être lui aussi un «philosophe », emboîter le pas derrière Voltaire et chanter au lutrin la messe encyclopédique. De là ce Bélisaire et ces Incas qui sont des œuvres mortes et qui depuis longtemps dorment dans l'oubli, entre les Voyages de Cyrus du chevalier Ramsay et le Télèphe de Pechméja.
Mais il y a au xyiii^ siècle une autre philosophie que celle de la raison, une autre philosophie que celle des « philosophes» : il y a celle de Jean-Jacques. La leur,
toute critique et négative, ne se prêtait qu'à railler et à détruire ; la sienne était plus féconde : venue du cœur, elle pouvait être créatrice. Elle n'a point pénétré dans le roman sans lui causer quelque dommage ; elle y a pénétré du moins sans en exclure aussi radicalement la vie, et ce qui dislingue Tauteur de la Nouvelle Héloise de soi-disant romanciers tels que Montesquieu ou Voltaire, M"»* de Graffîgny ou Marmontel, c'est son désir de conserver au roman le caractère de réalité dont l'avait revêtu Prévost, tout en y introduisant la discussion des plus sérieuses questions sociales.