‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 12 sur 21 · LA NOUVELLE HELOÏSE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE HELOÏSE

La Nouvelle Héloise est un très grand événement dont l'influence de Prévost et de Richardson sur Jean- Jacques, son séjour à TErmitage et son amour pour M°>« d'Houdetot ne sont que les petites causes.

Sa dette envers Prévost n'est pas douteuse. Il l'avait fréquenté en 1751, il avait lu ce Cleveland où sa philosophie est en germe, et il a dit dans les Confessions avec quel enthousiasme et quelles larmes il l'avait lu. De plus, c'est le Pour et Contre qui a éveillé chez lui le goût de la littérature et des mœurs anglaises, si visible dans la Nouvelle Héloise, en particulier dans le portrait de milord Edouard, et c'est par les traductions de Prévost qu'il a connu Richardson.

A Richardson lui-même il doit plus encore. Il a écrit la Nouvelle Héloise au moment où le roman anglais était chez nous en pleine vogue, et déjà ses premiers lecteurs, surtout les envieux, Grimm en tête, avaient signalé des rapports entre sonWw^ QiClarisse Harlowe, Ils y avaient noté certaines correspondances entre les principaux rôles, ceux de Clarisse et de Julie, de miss Howe et de Claire, de milord Harlov^e et du baron d'Etange, de milady Harlowe et de la baronne d'Etange,

d'Hickman et de M. d'Orbe. Us auraient pu ajouter que Rousseau est comme Richardson uu romancier prédicateur, comme lui un romancier bourgeois et qu'il emploie comme lui dans le roman la forme épistolaire. Quant à prétendre, ainsi qu'on l'a fait de nos jours, que le sujet de la Nouvelle Hélo'ue est le même que celui de Clarisse, un amour contrarié par le devoir et vaincu par lui, il faut, avouons-le, simplifier* étrangement ces deux ouvrages pour les ramener à une signification identique.

Il est certain que Rousseau estimait Richardson pour son humeur grave et moralisante, et dans une lettre au marquis de Mirabeau aussi bien que dans la Lettre sur les spectacles il a chanté ses louanges. N'oublions pas, néanmoins, les critiques qu'il lui adresse dans les Confessions et qui portent sur sa morale, sur sa psychologie, sur la sublimité continue de Clarisse HarlowCy sur la multiplicité des personnages, qui portent, en d'autres termes, sur le fond autant que sur la forme et atteignent à la fois le penseur et l'écrivain . Il y a chez Rousseau, lorsqu'il entreprend la Nouvelle Héloïse, dessein bien arrêté de réussir là où Richardson lui paraît avoir à demi échoué ; s'il y a de sa part imitation, il y a plus sûrement réaction.

Par un détour, on peut dire que puisqu'elle est une réaction contre le roman anglais, c'est donc le roman anglais qui a fait naître la Nouvelle Héloise ; et on n'a pas manqué de le dire. Qu'on ne le dise pas trop haut et avec trop d'insistance. La doctrine de l'évolution des genres appliquée à la littérature, malgré tous les services qu'elle a pu rendre, a son danger ; elle nous habitue à regarder un genre comme une succession de formes qui sortent et se déduisent les unes des

autres. Il y a, certes, dans cet enchaînement quelque chose de très réel et de très curieux ; il était bon d*examiner avec soin les antécédents littéraires des œuvres littéraires et d'en marquer la filiation. Mais ceci ne suffit que s'il s'agit d'écrivains sans personnalité, d'oeuvres qui ne sont que des formes, en effel, des formes vides. D'un chef-d'œuvre, lorsqu'on en a dit les antécédents littéraires, on n'a presque rien dit ; on n'en a pas expliqué la naissance, on n'a pas dit par où c'est un chef-d'œuvre, c'est-à-dire une création originale ; il y a autre chose en lui, il y a les mœurs d'une époque et la vie d'un homme, il y a l'individu et cet imprévu qui se nomme le génie. Et il ne faudrait pas que la méthode nouvelle nous fît trop négliger celle de Sainte-Beuve, du maître qui voyait avant tout dans la critique une annexe de l'histoire et de la psychologie, et qui se préoccupait moins d'expliquer une œuvre par d'autres œuvres venues avant elle que par la connaissance d'une âme humaine et d'un temps.

En revenant de Genève où il avait accompagné son ami GaufiFecourt, Rousseau se proposait d'y retourner. A la fin de 1755, il va un jour à Montmorency avec M"*'' d'Epinay; on réparait la Chevrette. Ils poussent leur promenade un quart de lieue plus loin, jusqu'au réservoir des eaux du parc qui touchait la forêt. Il y avait là « un joli potager avec une petite loge fort délabrée qu'on appelait l'Ermitage », et où plusieurs ermites s'étaient effectivement succédé à la fin du xviie siècle. La première fois qu'il y était venu, avant son voyage en Suisse, il s'était écrié: « Ah! quelle habitation délicieuse ! Voilà un asile tout fait pour moi ». Cette fois, au lieu de la vieille masure, il voit une maisonnette presque entièrement neuve, fort bien

distribuée, très logeable pour un ménage de trois personnes ; et M°»« dTpinay qui lui a préparé celte surprise, lui dit en souriant : « Mon ours, voilà votre asile ». Il voudrait refuser, étant naturellement ombrageux et n*ayant jamais su porter le poids d'un bienfait ; mais M'"» d'Epinay insiste, et d'ailleurs la tentation est trop forte. 11 songe qu'il ne peut plus compter sur l'hospitalité des Genevois qu'il a mécontentés en leur dédiant son Discours sur Vinégalité ; il songe que Voltaire vient de s'installer près de Genève... Le 9 avril 1756, Rousseau prenait possession de l'Ermitage .

C'était, comme il l'a dit lui-même, rentrer dans son élément. Depuis qu'il avait quitté les Charmettes, depuis surtout qu'il habitait Paris, il était dépaysé ; « dans le tourbillon de la grande société, dans la sensualité des soupers, dans l'éclat des spectacles, dans la fumée de la gloriole », il soupirait après ses bosquets, ses ruisseaux et sa libre vie au grand air. Ce fut pour lui une minute heureuse à tous égards que celle où il quitta la ville pour emménager à TErmitage. Il avait quelques avances, environ deux mille francs qui lui restaient du produit de son Devin de village^ et du reste son métier de copiste lui assurait le pain quotidien. Sa nouvelle demeure, simple et proprette, lui parut préférable aux plus somptueux palais. Le printemps commençait, et quoiqu'il y eût encore à terre un peu de neige, les arbres avaient leurs premiers bourgeons. Il vit à ses pieds des violettes, des primevères ; il ne lui manquait que sa pervenche. La nuit même de son arrivée, tout près de sa fenêtre, il entendit le rossignol. Et ce fut un enchantement Tous ses vœux étaient accomplis.

L^effet ne se fit pas attendre. Il sentit son cœur s'exalter ; il se sentit passer de la haine, de la misanthropie

affectée dont il s'était composé un personnage, àla tendresse. Ce cœur affamé de tendresse, comment ie rassasier? Il traînait après lui Thérèse, lavide et stupide Thérèse, la servante maîtresse dont il n'avait point la force de secouer le joug; vieille liaison sans amour qui le dégradait et le laissait seul. « Dévoré du besoin d'aimer sans jamais lavoir pu bien satisfaire, je me voyais atteindre aux porte» de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu. » C'est alors que son génie vint au secours de son cœur. Il crée des êtres de rêve avec qui il s'entretient et se familiarise ; il les aime ; bientôt le rêve s'ordonne et se compose. Il imagine deux jeunes filles, deux amies, une blonde et une brune; il donne à l'une un amant qui est l'ami de l'autre, et il s'identifie avec lui. Il écrit ainsi les deux premières parties de la Nouvelle Héloïse « presque au hasard » et sans savoir où il va. Cependant les semaines, les mois passent; l'hiver arrive. Obligé de se renfermer au logis, il se décide, au risque de démentir tous ses « principes », à entreprendre un de ces livres qu'il avait tant de fois accusés d'être des agents de corruption, à entreprendre un roman. Il en trace le plan; et avec des soins, une dévotion d'amoureux, sur du beau papier doré qu'il sèche avec de la poudre d'azur et d'argent, dont il coud les cahiers avec delà nonpareille bleue, il rédige à nouveau et de façon suivie les deux premières parties qui n'étaient qu'ébauchées. Le printemps de 1757 redouble son délire; il écrit plusieurs lettres destinées aux dernières parties de l'ouvrage, celle de l'Elysée, celle de la promenade sur le lac, et il les écrit dans une espèce de « ravissement ». Voilà le premier résultat de son installation à l'Ermitage. A ce moment, M^^^ d'Houdetot entre en scène.

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Un jour, elle vint à Timproviste lui faire visite. « Elle était à cheval et en homme... Quoique je n'aime guère ces sortes de mascarade, je fus pris à Tair romanesque de celle-là,et pour cette fois ce fut de Tamour. » De l'amour, ceci demande examen. Mais auparavant, rappelons ce qu'était Taimable visiteuse.

Elisabeth-Sophie-Françoise de la Live de Bellegarde, comtesse d'Houdetot, avait vingt-sept ans ; elle est née en 1730, morte en 1813. « Mimi » pour son entourage ; pour Rousseau, « Sophie ». Il ne la nomme pas autrement dans ses lettres ; il a donné son nom à la jeune fille modèle qu'il marie à Emile ; si bien qu'à dater de là Mn^e d'Houdetot n'a plus voulu se faire appeler que du nom immortalisé par lui. Elle était la sœur de M*"» d'Epinay ; pas jolie, mieux que cela : laide et charmante ; tout ce qu'il y a de plus dangereux. Elle avait le teint un peu gâté par la petite vérole, le nez trop gros, la vue basse^ des yeux ronds, et elle louchait. Le charme, qui n'était point dans ses traits, était dans l'expression vive et douce de sa physionomie, dans sa « forêt de cheveux noirs et bouclés », dans sa taille mignonne, dans la grâce de ses mouvements. Il était dans son esprit iin et cultivé, dans sa franchise et sa bonté. « Pour son caractère, dit Jean-Jacques, il était angélique ; la douceur d'âme en faisait le fond ; mais, hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus. Elle était surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité dans la société, que ses ennemis mêmes n'avaient pas besoin de se cacher d'elle. J'entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient; car pour elle, elle n'avait pas un cœur qui pût haïr... Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté et la sincérité de son excellent naturel, c'est

qa^élaot sujette aux plus énormes distraclious et aux plus ristbles étourderies, il lui en échappait souvent de 1res imprudentes pour elle-même, mais jamais d*offe osantes pour qui que ce fût. •

Si nous entrions dans Tanalyse détaillée de sa Tie, nous aurions d'assez sérieuses réserves à faire. Nous sommes un peu plus exigeants qu'on ne Tétait au xviii* siècle, et prodiguons moins le mot de vertu. Bien des délicatesses et bien des pudeurs manquent à la grande dame d'il y a cent cinquante ans, amie des « philosophes », amie de Grimm et de Diderot, lectrice de Voisenon et deCrébillon fils. Mais que serait-ce, si nous passions de M"* d'Houdetot à M*« d'Epinay? La distance, malgré tout, reste grande entre elles. II faut tenir compte des mœurs ou, si Ton veut, de l'immoralité environnante; il en faut tenir compte, notamment, pour juger la liaison, qui n'avait rien de mystérieux, de M™* d'Houdetot et de Saint-Lambert, le futur poète des Saisons.ion mariage avait été ce que sont auxviiie siècle presque tous les mariages aristocratiques. Elle avait été mariée très jeune et de force, ou à peu près, au comte d'Houdetot, bon militaire, mais brutal, joueur, buveur, et aussi peu jaloux qu'il convenait à un gentilhomme. Au bout de cinq ans, elle avait aimé ailleurs, aimé Saint-Lambert. Elle Taima pour toute sa vie, jusqu'à Textrôme vieillesse, jusqu'à la mort ; en sorte que sa constance, extraordinaire à pareille date, sa fidélité dans Tinfidélité, lui valut Testime de tous, y compris le comte d'Houdetot.

Revenons à Jean-Jacques. Durant six mois, il ne la quitte plus ; elle vient à TErmitage, il va la voir à Eaubonne. Ils ont de longs tète à tête ; ils se promènent au soleil, ils se promènent au clair de la lune. Plus il

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la voit, plus il se grise ; il lui parle de son amour, elle lui parle de celui qui rattache à Saint-Lambert. Et le pauvre Jean-Jacques baisse la tête. Mais il la relève ; il recommence à lui chanter sa tendresse, avec cette éloquence incomparable qui enivrait ses auditeurs, dont son style écrit lui-môme ne donne qu'une faible idée ; et M°^« d'Houdetotle laisse parler. On ne dit pas chut ! au rossignol. Je ne détacherai des Confessions qu'une courte scène :

« Il y a près d'une lieue de TErmitage à Eaubonne ; dans mes fréquents voyages, il m'est arrivé quelquefois d'y coucher : un soir, après avoir soupe tête à tête, nous allâmes nous promener au jardin par un très beau clair de lune. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis, par où nous fûmes chercher un joli bosquet orné d'une cascade dont je lui avais donné Tidée, et qu'elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d'innocence et de jouissance ! Ce fut dans ce bosquet qu'assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d'eux. Ce fut la première et Tunique fois de ma vie ; mais je fus sublime, si l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d'aimable et de séduisant dans un cœur d'homme. Que d'enivrantes larmes je versai. sur ses genoux ! Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un transport involontaire, elle s'écria: Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n'aima comme vous î Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon cœur ne saurait aimer deux fois. Je me tus en soupirant. »

A peine Tavait-il quittée qu'il lui écrivait ; et elle n'avait pas plus le courage de refuser ces brûlantes, ces admirables lettres, qu'elle n'avait celui, quand il parlait, de lui couper la parole. Cela dura six mois . . Au

bout du sixième mois, Saint-Lambert reçut une lettre anonyme, qui calomniait M"® d'Houdetot aussi bien que Jean-Jacques. De qui venait-elle ? Très probablement de Thérèse, quoique le mystère n'ait jamais été bien éclairci. Rousseau crut, à tort, qu'elle venait de Grimm ou de M""* d'Epinay ; on sait qu il voyait partout des complots et que, sa prodigieuse imagination aidant, il arrivait à regarder comme évident ce qui n'était pas même vraisemblable. Il injuria Grimm, Diderot, M™® d'Epinay, et de telle manière qu'elle Tinvita à quitter TErmitage. De son côté, M™« d'Houdetot s'écartait de lui, après s'être empressée de dissiper tout malentendu et de rassurer Saint-Lambert, ce qui fut facile. Quelque temps encore Rousseau lui écrivit ; il lui écrivit ces « lettres à Sophie • qu'elle a brûlées. Il n'obtint que des réponses polies. Il restait de nouveau seul, et serait même resté sans asile, si un ami nel'eûl reçu près de là dans sa petite maison de Mont- Louis.

On Ta blâmé, raillé de son temps ; on le blâme et on le raille encore. On dit : Saint-Lambert était son ami ; lui disputer le cœur de celle qu'il aimait I Trahison I Perfidie ! — Voilà le blâme. On ajoute : il la voyait éprise d'un autre que lui ; il ne l'entendait parler que de cet autre ; quelle situation pour un amoureux transi ! — Voilà la raillerie.

Resterait à savoir comment se concilient la raillerie et le blâme. Car s'il est vrai qu'il la voyait éprise d'un autre, qu'il ne l'entendait parler que d'un autre, je ne vois pas qu'il pût se croire grande chance d'être aimé, ni par conséquent en quoi consiste la « trahison ». La vérité est qu'il ne pensait ni ne cherchait à trahir Saint- Lambert, qu'il lui a écrit à ce sujet les lettres les plus

loyales, qu'il aimait, comme on dit, sans ei^ir, et d'un amour qui, s'il pouvait flatter M"* tfHoudetot, ne pouvait offenser Saint-Laailierl^ Je n'ignore pas ce qu'il y a d'éqaÎYiMiHeet parfois même de répugnant dans le caractère de Rousseau ; je sais qu'avec lui il est difficile de n'être pas injuste. Encore faudrait-il prendre garde. On se fait des armes contre lui de tout ce qui dans ses Confessions lui est défavorable. S'il avoue le trouble de ses sens au cours de ses entretiens avec elle, ses palpitations, ses éblouissements, on s'écrie : « Ah î le scélérat I Vous voyez bien I » Je vois qu'il est une créature humaine et non un pur esprit ; je vois de plus qu'il s'analyse attentivement lui-même , et, par-dessus le marché, qu'il est très franc. Mais ne le croironsnous que lorsque sa franchise se retourne contre lui ? Lorsqu'il dit : Je n'ai pas un instant songé à tromper un ami ; j'avais vingt ans de plus qu'elle ; j'étais presque un vieillard, pas bien redoutable ; et enfin, à supposer que j'eusse pu l'être, qu'elle eût pu faiblir, je l'aimais trop, d'une tendresse trop haute, pour profiter de sa faiblesse : lorsqu'il le dit, et en vingt passages que je résume, de quel droit dirons-nous qu'il ment? Disons plutôt qu'en toute cette affaire, où un autre eût été ridicule en effet et odieux, il n'a été ni odieux ni ridicule. La raison ? Eh I parce qu'il est Rousseau ; parce que s'il est par certains côtés un homme quelconque, faible, inconséquent, capable de pensées basses, il est aussi mieux que cela par ailleurs ; parce qu'il est un poète, et en particulier ici. Coupable? non ; malheureux, certainement ; un peu dupe peut- être, en ce sens que, sans l'aimer et bien certaine qu'elle ne l'aimerait pas, elle prit plaisir à écouter son chant. Si elle n'a pas été coquette avec lui, il semble bien qu'elle

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ait été imprudente et tant soit peu cruelle : elle jouait avec un cœur, un cœur douloureux. Son excuse, à elle, est qu'elle se sentit aimée d'un amour de poète qu'il n'y a pas à prendre très au sérieux, qui fait la plus divine musique aux oreilles d'une femme, mais qui en réalité s'adresse moins à elle qu'à un idéal. Et c'est pourquoi, tout compte fait, elle eut raison de l'écouter sans le croire, et par instant émue, attendrie, charmée, de ne point pourtant perdre la tète; c'est pourquoi aussi elle fit bien de ne pas repousser durement celui dont elle devenait la muse, l'inspiratrice, et de lui être un moment, ce que M Sully-Prudhomme demande que la femme soit toujours au poète : « douce, infiniment douce »...

Nous n'avons pas, d'ailleurs, à juger leur conduite à tous les deux; nous n'avons qu'à déterminer ce que l'œuvre du romancier a pu devoir à son amour. Or, grâce à M"« d'Houdetot, il a vécu six mois dans une atmosphère de flamme. Qu'importe qu'elle aimât un autre que lui ? Elle était toute rayonnante, toute vibrante d'amour, de même qu'il sentait auprès d'elle battre et brûler son cœur ; auprès d'elle, il vivait son roman ; il entendait Julie et il était Saint-Preux. Il éprouvait ces enivrements et ces tortures de 1 amour dont l'expression remplit plus qu'à moitié son livre. Ce qu'il lui avait dit le soir sous l'acacia en fleurs, nous en retrouvons l'écho dans la page écrite au retour. Les lettresqu'il lui envoyait pendant les six mois d'intimité, celles qu'il lui envoya encore après la quasi-brouille, constituent déjà un roman par lettres ; qu'on y change les noms, et ce sont celles de Saint-Preux à Julie ; mêmes frémissements, mêmes désespoirs, mêmes extases, mêmes tutoiements : car il avait imaginé, raconte-t-il,

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de la tutoyer dans ses lettres pour empêcher qu'elle ne les montrât. Ainsi, et au grand bénéfice de Tœuvre en train de naître, le rêve se confondait pour lui avec la réalité. Il Ta dit à merveille : « Je vis ma Julie en M™« d'Houdetot^ et bientôt je ne vis plus que M'»«d'Houdetot; mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner Tidole de mon cœur ». C'est bien cela; il ne les distinguait plus l'une de l'autre; et, par exemple, on se moque de lui sous prétexte qu'après avoir joué près d'elle le rôle de séducteur il l'exhortait à la vertu, rengageant, dans un élan d'enthousiasme, à rompre même ses liens avec Saint-Lambert pour rentrer dans le devoir. Mais n'est-ce pas là le double thème de la Nouvelle Héloise^ et ne l'y voit-on pas célébrer avec la même ardeur, la même sincérité, la passion qui d'abord entraîne Julie, l'héroïsme ensuite avec lequel elle se relève ?

Il est donc juste de tenir compte de l'aventure en faisant l'histoire du livre. Quand il le copie pour M"»e d'Houdetot et lui en remet un exemplaire manuscrit, il acquitte, en une certaine mesure, une dette. De même qu'il lui a dû de s'identifier davantage avec son héros, d'elle, de son esprit sage et sensé, de sa bonne humeur raisonnable, tendre sans romanesque, il a passé quelque chose en Julie. Toutefois, remarquons bien ceci : ce n'est pas véritablement de son amour pour la comtesse d'Houdetot qu'est née l'œuvre de Jean-Jacques; c'est bien plutôt de son œuvre, de l'excitation cérébrale provoquée, en lui par le travail de son œuvre qu'est né son amour . Il avait vu maintes fois auparavant M™e d'Houdetot chez M^e d'Epinay ; il avait reçu d'elle une première visite au commencement de son séjour à l'Ermitage, visite qu'il a contée

avec grâce: le carrosse s'était embourbé, les pelitB souliers de Sophie s'enfonçaient dans la boue, bref elle lui arriva chaussée des bottes du postillon et remplissant la maisonnette d'éclats de rire auxquels il mêlait les siens. La scène est jolie, mais jusqu'ici il n^est pas question d'amour : jusqu'ici il Tavait vue sans la remarquer. C'est un an plus tard, c'est lorsqu'il est dans le feu de la composition, lorsqu'il est « ivre d'amour sans objet » et amoureux d'une Iris en l'air, d'une Sylphide, de sa Julie, qu'en revoyant M'"* d'Houdetot à sa seconde visite il croit Faimer. L'irréelle et poétique passion qu'il nourrissait dans son cœur se fixe, se réalise en elle ; et elle lui redevient indifférente dans le temps qu'il achève son ouvrage. Le rêve éclos dans sa tête parmi les parfums et les souffles printaniers, sous le soleil de l'Ermitage, a pris par là une forme plus précise, plus concrète ; n'empêche, et on ne saurait trop y insister, que le rêve avait ici précédé et domine l'épisode de la vie réelle. lien va fout autrement d'œuvres telles que Manon Lescaut^ la Confession d'un enfant du siècle, Adophe^ Dominique^ œuvres que la vie a comme imposées et dictées, qui ne sont pas nées d'une conception mentale, mais d'une expérience faite el d'une souffrance endurée. Dans ces œuvres-là, qui sont quelque chose de plus que de la belle littérature, nous devinons que l'auteur a connu ses personnages avant de conter leur histoire ; Rousseau n'a trouvé qu'après coup la forme personnelle dont s'est revêtu son idéal. El si, malgré ce qu'elle tient de M™® d'Houdetot, Julie nous semblail comme à Musset « une ombre vaine », dès maintenant nous saurions pourquoi.

Mais, je l'ai dit, l'influence de Prévost et de Richard-

son sur Rousseau, sou séjour à TErmitage, son amour pour M™« d*Houdetot ne sont que les petites causes de la Nouvelle Héloïse ; elle a jailli du plus profond de son être ; tout son moi, toute sa vie intellectuelle et morale s'y résume et Ta produite.

Avant même de connaître Richardson ou Prévost, est-ce que Jean-Jacques n'était pas né romancier ? Estce qu'il n'en est pas un dans le Contrat social comme dans V Emile et dans les Confessions comme dans la Nouvelle Héloïse ? «Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin 1712 », dit spirituellement M. Faguet au début de Tétude qu'il lui a consacrée. Ses premières lectures ont été des romans qui lui venaient de sa mère ; il y a appris à lire, il les lisait avec son père, et le matin les surprenait, et au cri des hirondelles le père tout honteux disait en refermant le volume : « Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi «.Sa vie entière est un roman : vagabond dès Tenfance, homme de tous les métiers, graveur et valet, musicien et montreur de curiosités, un jour secrétaire d'ambassade et le lendemain vêtu d'une robe d'Arménien, voilà quelques-unes de ses métamorphoses. Si d'autre part nous analysons son moi, nous y trouverons de la sensibilité, à coup sûr, une sensibilité excessive, maladive; nous y trouverons surtout une imagination perpétuellement en travail. Ne lui demandez pas d'appuyer ses idées sur des faits de l'histoire, sur les constatations de la science : il se glorifie de mépriser la science et l'histoire, d'être un ignorant. Ses idées, il les appuie sur un principe qu'il a trouvé en lui-même, sur sa croyance à la bonté native de Thomme, à la perfection de l'homme primitif. En vain on lui objecterait qu'il se trompe ; en vain

on lui opposerait ce que l'hislorien et le savant nous apprenoenl de celte humanité primitive qui était toute barbare, de cette vie primitive qui était la lutte farouche pour la vie; en vain les voyageurs lui rediraient ce qu'ils ont vu en Afrique, en Amérique, chez les sauvages, chez lés « hommes de la nature ». Ce que son imagination lui montre est pour lui évidence et certitude, et s'il peut être dangereux, cela vient justement de ce qu'il est sincère dans le faux. En vérité, si ^ un pareil homme n'avait pas écrit de roman, je ne sais -1 qui en écrirait. r

Pour ce qui est de l'Ermitage, quand il en est sorti, la Nouvelle Héloise n'était qu'à moitié faite ; il Ta terminée ailleurs, à Mont-Louis. Et puis, tout TefiFet de l'Ermitage eût été nul, si Rousseau n'avait eu en luimême et dès la première heure le plus vif, le plus profond sentiment de la nature. « Je n'ai jamais pu écrire et penser que suh dio. » On ^se rappelle d'où lui est venue l'inspiration de son premier Discours : il allait voir Diderot, prisonnier à Vincennes; en route, il lit dans une gazette le sujet que l'Académie de Dijon venait de proposer ; léclair jaillit, et il écrit la proposée de Fabricius au crayon ^ sous un chêne ». V Emile a été composé chez le maréchal de Luxembourg, dans une petite maison isolée au milieu du parc : « C'est dans celte profonde et délicieuse solitude qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai dans une continuelle extase le cinquième livre de l'^^mile ». Il avait dit déjà : « Mon imagination qui s'anime à la campagne et sous les arbres languit et meurt dans la chambre... J'ai souvent regretté qu'il n'existât pas de dryades ; c'eût infailliblement été parmi elles que j'au-

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rais fixé mon attachement ». Pour ressentir ce qu'il a ressenti à l'Ermitage, il fallait d'abord être Jean- Jacques, avoir des yeux de paysagiste, une âme sur laquelle agissent puissamment le charme des aurore» et des crépuscules, la douceur d'un printemps ou la mélancolie d'un automne, une âme toute mêlée à la vie de la nature et qui se fond pour ainsi dire en. elle. Et dès que nous ouvrirons son roman, nous nous apercevrons que, si l'émotion lui est venue de l'Ermitage, le cadre est pris dans les souvenirs de sa jeunesse ravivés par cette émotion, dans le magnifique décor au milieu duquel il avait grandi : « Pour placer mes personnages dans un décor qui leur convînt, je passai successivement en revue les plus beaux lieux que j'eusse vus dans mes voyages. Mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré... Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n'a jamais cessé d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence,... et j'établis à Vevay mes jeunes pupilles ».

Enfin, d'autres amours que celui de M™® d'Houdelot, des amours de ses jeunes années obsédaient de leur image, en i757, son cœur et sa pensée. Tour à tour, — je ne fais que réduire une page des Confessions, — il évoquait la journée passée au château de Toune, sa rencontre avec M^*« Galley et Mne de GrafTenried, et cette cueillette des cerises qu'il a si délicieusement racontée, et M^^« de Breil, et M°»« Basile, et M^^e de Larnage, et ses jolies écolières d'antan. Une nomme pas ce jourlà Mn^e de Warens ; qu'il la nomme ou non, son ombre aimable était devant les yeux de Jean-Jacques tandis

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