‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 13 sur 21 · LE ROMAN. T · texte numérisé non relu

LE ROMAN. T

qu'il écrivait la Nouvelle Béloise, Mais ces réminiscences d'êlres chéris,laprésence mêmeà ses côtés de M"^d'Houdelot, tout cela encore n'est ici que Faccessoire, La Nouvelle Héloise n'est point une autobiographie, quoi* qu'il y ait peint l'amour d'après son propre cœur. Quand elle fut publiée, les curiosités furent piquées au vif ; on s'informait, on lui demandait le vrai nom de Julie, de Claire, de M. de Woimar-, on voulait qu'il se reconnût en son héros, en Saint-Preux. Jean- Jacques est un finaud ; il entretint un malentendu qui contribuait au succès, et la préface en dialogue quil a placée en tète de son œuvre n'a pas d'autre but. Plus tard, dans les Confessions^ il a été plus explicite : « Il est certain que j'écrivis ce roman dans les plus brû lantes extases ; mais on se trompait en pensant qu'il m'avait fallu des objets réels pour le produire ; on était loin de concevoir à quel point je puis m'enflammer pour des êtres imaginaires. » Voilà le mot à retenir, et c'est Jean-Jacques qui a raison.

L'important n'est pas de chercher dans Nouvelle Béloise la trace de ses propres aventures; l'important est de voir par où l'ouvrage se rattache à ceux qui l'ont précédé et suivi, par où il les complète, et de bien comprendre qu'il résulte comme eux d'un conflit entre cet homme extraordinaire et la société de son temps, entre sa nature intime et son siècle.

Il avait publié déjà le Discours couronné par l'Académie de Dijon et le Discours sur Vinégalité, Dans le premier, il jetait l'anathème aux lettres, aux sciences et aux arts ; il accusait la civilisation d'avoir corrompu l'homme et engendré des vices nouveaux. Dans le second, il disait : la nature a fait tous les hommes égaux à peu de chose près ; la société a mis entre eux d'in-

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nombrables barrières et d'infinies différences ; elle a produit rinégalité dont ils souffrent ; elle a engendré un naal nouveau. Tel il demeure dans la Nouvelle Héloise ; il y est toujours le révolté dont la sensibilité souffre de ce qui est et à qui son imagination peint ce qui devrait être. Il y développe une théorie nouvelle d^ la passion, qui n'est plus celle de Prévost, qui est déjà celle à peu près du romantisme; il affirme hautement, magnifiquement, le droit divin de la passion, au mépris de toutes les conventions sociales qui la violentent et l'oppriment, et c'est dans le foyer cette fois, dans l'union de l'homme et de la femme, qu'il vient faire la révolution et prêcher le retour à la nature. Ainsi la Nouvelle Héloise, en même temps qu'elle est la suite des deux précédents Discours, annonce YEmile^ la Lettre sur les spectacles et le reste. Tout se tient dans Tœuvre et dans la vie de Rousseau, et bien plus que telle ou telle circonstance particulière Tensemble de sa vie et de sa doctrine explique son roman. On se souvient des belles paroles qu'Ibsen prèle au héros du Canard sauvage : à l'humanité d'aujourd'hui, industrielle et mercantile, positive et pratique, Grégoire fait entendre a la réclamation de l'Idéal ». Si Jean-Jacques a écrit la Nouvelle Héloïse, c'est qu'en plein xviii® siècle, parmi une humanité de salon, civilisée, raffinée, artificielle à outrance, il sentait dans son cœur et apportait dans son éloquence la réclamation de l'Instinct.

De là l'immense succès du livre.

Avant même d'avoir paru, ce livre faisait déjà du bruit à Paris et à Versailles. M"»® d'Houdetot n'était pas seule à l'avoir lu en manuscrit. Pendant que Rousseau était l'hôte de M. de Luxembourg, chaque malin il allait chez la maréchale et lisait à voix haute :

« M*"® de Luxembourg s'engoua de la Julie et de son auteur ; elle ne parlait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois par jour », etc. Tandis que le livre s'imprimait, on en causait à la cour, à l'Académie ;. les libraires du Palais- Royal et de la rue Saint-Jacques étaient assiégés de gens qui endemandaient des nouvelles. « Il parut enfin ei son succès, contre l'ordinaire, répondit à l'empressement avec lequel il avait été attendu. M*"* la Dauphine, qui l'avait lu des premières, en parla à M. de Luxembourg comm« d'un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres ; mais dans le monde il n^y eut qu'un avis, et les femmes surtout s'enivrèrent du livre et de l'auteur au point qu'il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. »

Groil-on qu'il exagère ? Si les lettres reçues par lui au lendemain de la mise en vente, nombreuses lettres d'hommes, plus nombreuses lettres de femmes, qui sont restées inédites et se trouvent k présenta la Bibliothèque de Neufchâtel, étaient quelquejourpubliées, on verrait jusqu'où alla l'enthousiasme. Qu'on se reporte aux Mémoires de M'"^ de Genlis : un soir, après souper, au Palais-Royal, les dames travaillaient autour de la table ; la duchesse de Chartres, M""® de Montboissier, M"* de Blot parQlaient^ M°® de Genlis elle-même brodait une bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort ; le duc de Chartres causait avec trois ou quatre de ses familiers en allant et venant. La causerie tomba sur la Nouvelle Héloïse ; M"*® de Blot, très mesurée, très compassée d'ordinaire, en commença un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres

et tous les causeurs se rapprochèrent ; on fit cercle, et elle, s'animant à mesure qu'elle parlait, finit par s'écrier « qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément ».

11 n'a donc point menti, et rien n'est plus vraisemblable que ce qu'il nous a dit de la princesse de Talmont. Le livre venait de paraître, au commencement du carnaval de 1761. Un colporteur l'apporte à la princesse un jour de bal à l'Opéra. Après souper, elle se fait habiller avec l'intention de s'y rendre et, en attendant , se met à feuilleter le volume. A minuit elle dit: qu'on mette les chevaux, et continue sa lecture. On vient Taverlir que le carrosse est attelé: elle ne répond pas. Au bout d'un certain temps, une de ses femmes lui fait observer qu'il est deux heures : rien ne presse, dit-elle, lisant toujours. Un peu plus tard, sa montre étant arrêtée, elle sonne pour savoir l'heure : quatre heures. Gela étant, répond-elle, iliest trop tard pour aller au bal; qu'on dételle. Elle se fait déshabiller et passe le reste de la nuit à lire.

Il est aisé de comprendre pourquoi le succès de la Nouvelle Hélo'ise a dépassé même celui des premiers écrits de Rousseau, même celui du discours de Dijon dont Diderot lui écrivait : « Il prend par-dessus les nues ; il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil ». La doctrine, demeurée la même, au lieu de se présenter abstraitement, sous ses aspects philosophiques oupolitiques,se révélait par l'expression de l'amour et par la peinture de la vie conjugale. Rousseau eut pour lui toutes les femmes et, au xvin« siècle, c'était avoir

pour soi Topinion. En même temps que les femmes, il avaitjpour lui la grande foule obscure, les plébéiens, dont il était, les provinciaux, pour lesquels, dit-il, il écrivait bien plus que pour les gens de Paris et de Versailles : cette vie du foyer, cette sainte et douce vie domestique qu'il célébrait dans la seconde moitié de Fou vrage, c'était la leur; ils étaient, eux, beaucoup plus près de la nature, de l'idéal de simplicité et de vérité vers lequel il essayait de ramener son siècle. Mais avec eux, il avait pour lui presque tous les mondains eux-mêmes. Ils étaient si las de leur vie factice, de la littérature et de la philosophie à la mode, littérature d'imitation, philosophie qui ne s'adressait qu'à la raison ! Ils avaient beau vivre en serre chaude, à cent lieues du naturel, se faire un jeu de railler leur propre cœur, se piquer de n'être ni époux, ni pères, ni chrétiens : en eux, au plus profond d'eux-mêmes, comprimé, à demi étouffé, l'instinct subsistait malgré tiout ; on ne tue jamais en soi l'homme. On peut bien être une marquise philosophe, mener une existence qui semble un perpétuel paradoxe et qui est en toute chose le contre-pied de la nature, une existence où Ton se couche régulièrement à six heures du matin pour se lever à cinq heures du soir, où l'on est épuisée, à bout de forces, à trente ans, et où Ton vit par je ne sais quel prodige de faiblesse herculéenne au delà de quatre-vingts, où, devenue aveugle, on passe ses nuits à souper et à fréquenter les théâtres, môme quand le spectacle ne se compose que de pantomimes : un jour, aux environs de la soixantaine, on s'éveille avec un amour au cœur, un amour simple, ingénu, profond, un amour de fillette ; et c'est le cas de M™« du Deffand. On peut avoir été obligé d'épouser à vingt ans une

jeune personne qui n'en avait pas tout à fait quinze, à ceux qui demandent : êtes-vous marié ? répondre : oui, mais si peu ! avoir passé sa vie à la cour de la grande Catherine ou de Marie-Antoinette, avoir été partout, à Bruxelles, à Vienne, en Russie, en Pologne, en Moldavie, en Crimée, partout sauf au foyer, être en un mot ce papillon ailé, nuancé et changeant qui s'appelle le prince de Ligne : le jour de l'année i792 où Ton perd un fils, tué dans les plaines de la Champagne, ce jour-là les entrailles s'émeuvent et le sourire léger s'efface à jamais.

C'est parce que nous ne saurions, quel que soit notre genre de vie, tuer absolument en nous la nature, parce que nous ne lui faisons pas violence sans en souffrir secrètement, que l'auteur de la Nouvelle Héloïse fut accueilli et adoré au xviii* siècle comme un sauveur...

Si maintenant j'ouvre à mon tour la Nouvelle Héloïse^ sera-t-on surpris que je n'en parle plus tout à fait sur le même ton ? J'ai dit pourquoi elle a jadis enivré ses lecteurs ; j'ai à dire pourquoi elle n'en a presque plus.

La Bruyère qualifiait le livre de Rabelais d*énigme inexplicable ; c'en est une aussi que celui de Rousseau, il est un assemblage de tirades qui endorment et de chants qui ravissent, d'abominables sophismes et des plus généreuses aspirations. Enigme inexplicable, si nous ne connaissions l'homme. Rousseau s'est formé lui-même ; il a grandi et s'est élevé comme il a pu. Placé en apprentissage chez un horloger, à seize ans il s'échappe, sort de la ville, et le voilà sur la grande route. -Il a vécu un assez long temps en aventurier.

conseillé seulement par M*« de Warens dont Tafifection n'était guère faite pour assainir un cœur et rectifier une conscience ; ensuite, il a traversé le Paris élégant ei vicieux de Louis XV ; enfin, il s'est retiré dans la solitude. Ni à dix ans, ni à vingt-cinq, ni à cinquante, il n'a eu de foyer. Sa mère était morte en lui donnant le jour ; il n'a pas eu de sœur, il n'a pas eu de fille, et quant à la femme qu*il appelait sa femme, on sait qu'elle ne répondait en rien, pour parler comme M Legouvé, 'i au titre sacré d'épouse ». Cela peut bien lui donner quelques droits à notre estime quand il se fait l'apôtre de cette vie de famille qui n'avait jamais été la sienne et qu'il en ranime le culte parmi les mon-> dains de son siècle ; cela peut même excuser ce qui se mêle d'impur ou de malsain à son apostolat : cela, en tout cas, nous avertit qu'il doit s'y mêler quelque chose d'impur, quelque chose de malsain.

• il y a dans la Nouvelle Héloise un roman idéaliste et un cours de morale selon Jean-Jacques, c'est-à-dire deux œuvres d'imagination, dans un cadre de réalité, dans un décor alpestre tel que personne avant lui n'en avait su peindre.

Du roman, voici en peu de mots quelle est Taction.

La première lettre du recueil est une déclaration d'amour. Saint-Preux s'est épris de son écolière, Julie d'Etange, comme autrefois Abél^d avait aimé Héloïse ; delà le sous-titre, Julie ou la Nouvelle Héloise, Il s'est épris, il déclare son amour, et bientôt Julie répond à «es lettres et aussi à son amour. Mais il y a un obstacle entre eux : Saint-Preux est sans nom, sans fortune D'origine bourgeoise ou plébéienne ? On ne nous le dit pas très nettement. Le fait est qu'il n'est pas noble, et le père de Julie est trop entiché de noblesse pour don-

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aer sa fille à un roturier. En outre, le baron d Etange a un vieil ami» M. de Wolmar, homme d'une cinquantaine d'années, qui lui a jadis sauvé la vie sur un champ de bataille et à qui il a de longue date promis la main de Julie. Cependant la passion des deux jeunes gens s'enfièvre et s'affole, tant et si bien que Julie s'abandonne à Saint-Preux. Quelques mois se passent sans qu'ils entrevoient le moyen de fléchir la volonté du baron ; on commence à jaser dans la petite ville ; si leur secret est découvert, c'en est fait d'eux ; point d*e doute que M. d'Etange ne tue les deux coupables. lisse résignent à une séparation. Julie reste à Clarens, près de Vevay, avec sa cousine Claire qui est sa confidente et tâche d'être sa consolatrice ; Saint-Preux s'éloigae avec un ami, milord Edouard Bomston, un original qui s'est attaché à lui, qui s'intéresse à son amour et voudrait le servir. En se séparant, Julie et Saint-Preux se sont juré fidélité éternelle : « Je ne t'épouserai jamais, a dit Julie, sans le consentement de mon père, mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement ». Fort de cette promesse qui n'est pourtant qu'à moilié rassurante, Saint- Preux s'en va chercher fortune : qu'il réussisse, et peut-être le baron voudrat-il de lui pour gendre. Quant à nous dire quelle sorte de fortune ce jeune professeur des demoiselles pourrait bien faire en quelques années à Paris ou à Londres, c'est ce que l'auteur a négligé.

Tandis qu'il est à Paris, à Clarens les événements se précipitent. La baronne d'Etange a surpris leur correspondance : déjà malade, atteinte d'une hydropisie de poitrine (je ne sais trop ce que c'est ; nos maladies, nos misères ne changent pas beaucoup d'un siècle à l'autre, mais d'un siècle à l'autre les médecins excel-

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lent, sinon à les guérir, du moins à en changer les noms), le désespoir achève de la tuer. D'autre part, le baron presse Julie d'épouser M. de Wolmar ; et après avoir beaucoup lutté avec elle-même, beaucoup souffert, elle cède plutôt que de désespérer celui qu'elle appelle « l'auteur de ses jours ». Saint-Preux, la mort dans l'âme, lui adresse un billet ainsi conçu : « Je rends à Julie d'Etange le droit de disposer d'elle-même et de donner sa main sans consulter son cœur ». Julie devient M'"^ de Wolmar, et Saint-Preux s'embarque en qualité d'ingénieur sur une escadre anglaise qui va faire le tour du monde. Ici se termine la troisième partie de l'ouvrage qui en compte six.

Lorsque la quatrième commence, quatre ans se sont écoulés. La cousine de Julie, Claire, a eu le temps de se marier avec M. d'Orbe et de perdre son mari. Julie a deux enfants. Elle aime et respecte son digne époux M. de Wolmar, qui de son côté l'estime autant qu'il la chérit ; point de ménage plus uni, plus patriarcal, plus respectable. Nous n'avons pas tourné six pages que nous entendons une voix qui crie à Claire : « Ma cousine, ma bienfaitrice, mon amie, j'arrive des extrémités de la terre, et j'en rapporte un cœur tout plein devons. J'ai passé quatre fois la ligne ; j ai parcouru les deux hémisphères; j'ai vu les quatre parties du monde... mais ce que je n'ai point vu dans le monde entier, c'est quelqu'un qui ressemble à Claire d'Orbe, à Julie d'Etange, et qui puisse consoler de leur perte un cœur qui sut les aimer ». C'est bien lui, oui, c'est Saint-Preux qui revient tel qu'il est parti, toujours aimant, toujours fidèle, le portrait de Julie attaché sur son cœur. Qu'importe qu'il ait fait le tour du monde et vécu des années loin d'elle ? Il raime,d'une tendresse infiniment pure, et

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il demande la permission de s arrêter à, Clarens en allant en Italie. Lapermission,il]a reçoit,nonpasde Glaire ni de Julie, mais deM. de Wolmar. M. de Wolmar connaissait, avant même Taveu auquel elle vient de se décider, Tamour qui avait jadis coûté tant de larmes à Julie et à Saint-Preux. Il admire trop les vertus de sa chère femme pour lui reprocher un passé dont elle a tant souffert ; Saint-Preux lui-même lui inspire de l'estime ; il veut que ce cœur orageux s'apaise, que la passion, épurée, s'y transforme en amitié sainte. Et c'est lui qui appelle Saiot- Preux, qui lui offre l'hospitafité sous son toit. Il a son projet : pour achever la guérison du jeune homme, il compte lui demander de servir de précepteur à ses enfants. De son côté Julie, qui voudrait assurer le bonheur de Saint-Preux et qui sait Taffeclion que Claire a pour lui, rêve de les unirTunà Tautre. Mais, malgré les sages combinaisons de M. de Wolmar, malgré les efforts de Julie et de Saint-Preux pour tuer en eux l'ancien amour, cet amour serait le plus fort peut-être, sans une soudaine catastrophe. Au cours d'une promenade sur les bords du lac de Genève, Julie se jette à Teaupour sauver son fils qui allait se noyer ; on retire des flots la mère et Tenfant ; l'enfant survit, mais la mère meurt ; et dès lors ici-bas tout est fini, la vie est insupportable et vide pour Claire, pour Saint-Preux, pour tous ceux qui ont aimé Julie, aimé, comme dit Rousseau, « cette femme incomparable ».

Il a pris le soin de louer lui-même la composition de son roman et d'en souligner les mérites ; on sait que Tauteur des Confessions se fait une loi d'être très sincère, et sans doute cette sincérité-là ne devait pas trop lui coûter. «La chose qu'on y a le moins vue, dit-il, et qui en fera toujours un ouvrage unique, est la simplicité

du sujet et la chaîne de Tintérét qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes, sans épisode, sans aventure romanesque ».

Il est vrai que l'œuvre est très fortement composée. Encore me paraît-il s'exagérer un peu la simplicité de son sujet et l'absence ici du romanesque. Si les faits n'y sont pas aussi souvent romanesques ou ne le sont pas de la même manière que dans Cleveland ou le Doyen de Kiilerine^ oserons-nous assurer qu'ils nele soient jamais ni d'aucune façon ? Aux premières pages, Saint-Preux a vingt et un ans, et il a la haute direction de deux jeunes filles qui n'ont pas vingt ans, Claire et Julie ; il est leur maître de musique, de littérature, d'histoire, de philosophie, il est en quelque sorte leur unique gouvernante et a remplacé la fidèle Chaillot qui avait eu jusqu'alors mission de les élever. On a beau se souvenir qu'il y avait beaucoup d'insouciance et d inconséquence dans la vie intime de Taristocratie au siècle dernier : outre que la scène est en Suisse, dans une famille de petite noblesse et en somme dans une famille de braves gens, il est permis de douter qu'à Paris même ou à Versailles la plus étourdie des marquises ou des duchesses eût ainsi laissé sa fille et sa nièce à la garde d'un jeune homme de vingt et un ans. La chose est d'autant plus étrange que Saint-Preux n'est point payé de ses leçons et ne veut pas l'être : le jour où le baron s'informe et exige qu'elles lui soient payées ou qu'elles soient interrompues, Saint- Preux froissé se retire. A quel titre et comment était-il là ? Quand Stendhal a écrit le Rouge et le Noir, quand il a voulu, lui aussi, raconter le roman d'un plébéien et d'une fille noble, il s'y est pris avec plus d'adresse : secrétaire du duc de la Môle, Julien Sorel

r*çy

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peut approcher de Tallière Mathilde et peu à peu triompher de ses mépris.

Autre chose : au moment où Julie a résolu de résister à la volonté paternelle et refuse le mari qu'on lui veut . imposer, celui-ci perd sa fortune : il va croire que sa pauvreté est la cause de ce refus, que le baron d'Etange dédaigne et repousse un ami devenu pauvre ; et Julie, héroïquement, se sacrifie à l'honneur de son père. Nous serions au théâtre que la ruine de Wolmar ne surviendrait pas avec plus d'à-propos. Et qu'est-ce que ce M. de Wolmar lui-même, qui se révèle un beau jour à sa femme comme étant un prince, russe ou polonais, réfugié en Suisse par goût, par très philosophique dédain des grandeurs et du trône ? Enfin, la mort de Julie, qui forme le dénouement, si elle est due à un accident qui en soi n'a rien de très extraordinaire, n'en est pas moins accidentelle, fortuite ; et l'accidentel, le fortuit dans une œuvre d'imagination, ne serait-ce pas précisément ce que nous appelons le romanesque ?

Il y a pire, dans la Nouvelle Héloîse, au point de vue de la vraisemblance. Comme les héros de Richardson, ceux de Rousseau ont un inépuisable besoin d'écriture. Ils ne font point un pas sans emporter leur encrier. Wolmar quitte sa femme qui agonise pour noter ce qu'elle vient de lui dire : de son lit de mort, Julie écrit à Saint-Preux ; en l'attendant au rendez-vous Saint- Preux s'écriait: « Quel plaisir d'avoir trouvé de l'encre et du papier ! J'exprime ce que je sens p(5ur en tempérer l'excès ; je donne le change à mes transports en les décrivant ». Et que n'écrivent-ils pas ? Il y a là des dissertations ou des sermons en forme de lettres qui ont vingtcinq et trente pages. Car toutes les idées de Rousseau sont dans X^. Nouvelle Héloise^ et les idées de Rousseau

embrassent la vie entière quMl entend révolutionner, depuis la façon de prier Dieu jusqu'à la façon de faire la pâtisserie. La thèse contenue dans le roman déborde à toute minute le roman ; tantôt elle amène au milieu de Faction une digression sur la musique ou sur les jardins ; tantôt, et ceci est plus grave, nous sentons que les faits, les scènes ne sont imaginés que pour servir de démonstration ou motiver le sermon. D'où vient qu'en s'éloignant de Julie pour chercher fortune, Saint- Preux se fixe à Paris ? Il a soin de nous prévenir que sa qtialité de protestant l'empêcherait, à elle seule, « d'y pouvoir aspirer à rien ». Oui, mais son séjour à Paris va permettre à Rousseau de tracer le tableau des mœurs parisiennes, de flétrir la corruption qu'enge6dre la vie des grandes villes, et par conséquent de caractériser le mal dont il veut nous enseigner le remède dans les dernières parties de son livre. Au moment où Julie épouse M. de Wolmar, Saint-Preux parlede se suicider: la menace nous alarme-t-elle ? S'il devait se tuer, il le ferait sans en parler, sans écrire à ce sujet une interminable lettre où il cite Platon, Brutus et Cassius ; s'il devait se tuer, il se serait tué déjà, et à sa place il y a longtemps que Des Grieux serait mort 1 II ne parlede se suicider que pour fournir à milord Edouard l'occasion de lui écrire à son tour une lettre presque aussi longue et fort belle, qfui est la condamnation du suicide et dont Voltaire même admirait la portée morale. On peut s'étonner, aux dernières-pages du livre, de Tattitude que garde Julie près de rendre l'âme. Elle vient d'embrasser ses enfants en évoquant un souvenir de l'histoire romaine* et le nom de Vespasien : « Je ne sais, dit-elle, s^'A faut qu'un empereur meure debout, mais je sais bien qu'une mère de famille ne doit s'aliter que

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pour mourir ». Sur quoi elle engage Claire, Wolmar et les enfants à prendre leur repas dans sa chambre d'agonie, pour qu'ils profitent de ses dernières minutes : « On servit sans bruit, sans confusion, sans désordre, d'un air aussi rangé que si Ton eût été dans le salon d'Apollon. La Fanchon, les enfants dînèrent à table. Julie, voyant qu'on manquait d'appétit, trouva le secret défaire manger de tout, tantôt prétextant l'instruction de sa cuisinière, tantôt voulant savoir si elle oserait en goûler, tantôt nous intéressant par notre santé même dont nous avions besoin pour la servir, toujours montrant le plaisir qu'on pouvait lui faire, de manière à ôter tout moyen de s'y refuser, et mêlant à tout cela un enjouement propre à nous distraire du triste objet qui nous occupait. » C'est ce qui s'appelle mourir avec toute sa tète. Veut-on savoir le pourquoi d'une scène si bizarrement inventée ? On le saura en lisant la suite de la lettre, qui est de Wolmar. Wolmar lui-même avoue qu'il était surpris: eh! quoi, se disait il, cette femme dévote qui dans l'état de santé ne passe pas un jour sans se recueillir et prier, à Tinstant de comparaître devant Dieu s'amuse à parer sa chambre, à faire sa toilette, à causer avec ses amis, à égayer leur repas? Il n'avait pas encore entendu Julie parler avec le pasteur; il ne Tavait pas encore entendue faire sa profession de foi. Une chrétienne comme elle voit arriver la mort sans frayeur, sans angoisse ; c'est ce quHl fallait démontrer, c'est ce que démontre la scène du dîner. Peut-être n'en est-elle pas plus vraisemblable. Hélas ! c'est bien ce souci de la démonstration, c'est bien la préoccupation d'une thèse à établir et à développer qui a gâté tout le roman et nous empêche presque d'en sentir les réelles beautés. Cette œuvre, née

.d'une idée, a Tapparenle rigueur de raisonnement que Rousseau sait donner à ses systèmes ; il s'en faut de beaucoup que nous y trouvions ce qu'il se vantait si haut d'y avoir mis : la logique des faits ^t des caractères. Bien loin que, la passion de Saint-Preux et de Julie une fois admise, tout le reste suive et s'explique de soi, c'est le point de départ qui rend tout le reste inacceptable. Après nous avoir raconté la faute de Julie et avec unsigrandluxe de détails physiologiques dans la première partie de Touvrage, c'ertt été beaucoup que de nous demander pour elle, comme Prévost pour ceux que la passion entraîne, la pitié : il nous demande de l'admirer, il la canonise. Et il ose nous montrer Saint- Preux rappelé auprès d'elle à quelques années de là et par celui-là même dont elle est devenue la femme ! Qu'on me permette de transcrire un fragment de la scène ; il n'en est aucune qui prouve mieux à quel point le sublime confine au grotesque, ou pour mieux dire à quelles ridicules conséquences mène une fausse conception du sublime.

C'est Saint-Preux qui parle. Il conte à son ami Bomston son retourà Glarens, son émotion,son ravissement, son trouble à mesure qu'il approchait, qu'il reconnaissait les sites si chers, tout le décor de sa jeunesse, de son bonheur et de ses souffrances d'autrefois ; ah ! les délicieuses premières pagesV< Quand j*aperçusla cime des monts, le cœur me battit fortement, en médisant : elle est là ! » Voilà le poète ; nous reviendrons à lui. Mais voici l'autre Jean- Jacques, paradoxal, systématique, qui va jusqu'au bout de ses idées, dût-il y rencontrer l'absurde ou l'odieux :

« A peine Julie m'eut- elle aperçu qu'elle me reconnuti

A l'instant me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix, je me sens tressaillir, je me retourne, je la vois, je la sens. milord ! ô mon ami !... je ne puis parler. Adieu, crainte ; adieu, terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son geste me rendent en un moment la confiance, le courage et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie ; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, et ce n'est qu'après un si doux embrassement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là; je le savais, je le voyais: mais qu'aurais-je pu voir? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des - tourments m'eût environné, je n'aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses,tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel! — Cette première impétuosité suspendue, M™e de Wolmar me prit par la main, et, se retournant vers son mari, lui dit avec une certaine grâce d'innocence et de candeur dont je me sentis pénétré : Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous.., »

Tous les mots portent.

On aurait là une intéressante occasion de comparer Jean-Jacques avec Tabbé Prévost, et la comparaison ne serait pas à l'avantage de Jean-Jacques. Trente ans plus tôt, Prévost avait esquissé le plan de la Nou^ velle Héloise^ à sa manière qui pourrait bien être la bonne. C'est au livre IX de VHomme de qualité. L'héroïne et le comte de *** s'aimaient de Tamour le plus tendre et le plus chaste, ils s'étaient fiancés de cœur l'un à l'autre, lorsque les parents de la jeune fille l'ont contrainte à épouser un vieux gentilhomme du voisinage, M. de C. Le comte s'est éloigné d'elle, il a voyagé au loin et longtemps. Trois ou quatre années se sont écoulées sans guérir leur peine ; ils ont

t^^ir

échangé quelqueslelires, mais elle a craint d'être faible, elle a refusé de le voir et bientôt même de correspondre avec lui. Son vieux mari surprend leur secret. Il est touché de la sentir à la fois si malheureuse et si vaillante ; il a pitié de ce qu'ils souffrent tous les deux. 11 songe qu'il est un vieillard, que l'heure approche où sa mort les fera libres ; il veut qu'en attendant ils puissent se voir sans remords et sans honte ; il va faire visile au comte, et le prie d'être de ses amis. Le comte, ajoute le narrateur, « sentit l'excès de cette bonté et se dispensa civilement de le revoir. Mais il fit valoir ce sacrifice à M*' de C, qui se crut obligée, pour y répondre, de recommencer à lui écrire... »

Chez Rousseau, non seulement le point de départ rend toute la suite du roman inadmissible, mais le point de départ même ne peut s'admettre, tant la contradiction est flagrante entre les caractères etlesactes, entre la personne morale de ses deux héros et la conduite qu'il leur prête. Julie est une raisonneuse ; elle Test avec délices, avec indiscrétion, et jusque sur son lit de mort ; elle a pleine conscience de tout ce qu'elle dit, de tout ce qu elle fait ; de plus, c'est une âme élevée, droite, fière. Comment dès lors s'expliquer sa chute? Gomment s'expliquer aussi le mensonge qu'elle soutient pendant des années ? Comment n^a-t-elle pas tout avoué à ses parents ? Son père Taurait tuée ? C'est plus que douteux, quoique le vieux baron soit, nous dit-on, assez brutal et bien résolu à ne point être le beaupère d'un Saint-Preux ; non, il ne l'eût pas tuée, et la preuve en est que, malgré qu'elle ait tu son secret, il le savait : il TarévéléàWolmar avant le mariage. Et puis, quand il l'aurait tuée ?Eh bien, riposte Rousseau, s'il eût épargné sa fille, c'est lui, c'est le père de Julie,

ce sont « les auteurs de ses jours » qui seraient morts de douleur. Conclusion : elle a gardé le silence et sa mère est tout de même morte de douleur. — Est-elle plus loyale vis-à-vis de Saint-Preux ? En l'engageant à s'éloigner d'elle, en lui jurant qu'elle ne se marierait pas sans son consentement, elle savait déjà que sa main était promise à Wolmar, et elle n'a eu garde d'en souffler mot à Saint-Preux ; elle s'est bornée à lui parler gaiement de deux prétendants risibles qui se présentaient et qu'elle a e'conduits. — Il y a une autre personne devant qui elle se tait : Wolmar. Quatre ans se passent avant qu'elle lui avoue son secret. Et, à vrai dire, ce secret est tel, que je ne sais plus si je lui en veux de l'avoir tu jusque-là ou de n'avoir pas éternellement tu. Croirait-on qu'à ce propos Rousseau évoque, dans ses Confessions, le souvenir de M™® de Clèves et de l'aveu, si noble, si pur, qu'elle fait à son mari? Oui, il s'est imaginé qu'il refaisait la Princesse de Clèves et aussi, d'ailleurs, Polyeucte. Il y a tel endroit (cinquième partie, lettre V) où des vers même de Polyeucte se sont fondus dans sa prose, dans le langage de sa Julie. Après Corneille et M"»® de La Fayette, il avait voulu nous convaincre que la passion peut être source de grandeur morale, que c'est elle quia éveillé en Julie et en Saint-Preux des énergies inconnues au commun des hommes, elle qui a exalté, anobli leur cœur jusqu'à le rendre capable de sacrifice et de ferme vertu. Et peut-être, en effet, Saint-Preux pour qui l'amour devient une raison de vivre et de bien vivre, vaut- il mieux que ses petits-fils, Werther, René, Anlony, que l'amour conduit soit au suicide, soit au dégoût de l'action et de la vie. Mais commencer cette apologie de la passion en nous peignant ses pires égarements,

commencer Touvrage qui doit par la suite être une « défense et illustration » de la vie conjugale en nous montrant M"® d'Etange entre les bras de son précepteur, flétrir en son passé de jeune fille celle dont on va faire le modèle des épouses, cela est purement monstrueux 1 Ecrire la Nouvelle Hélo'ise avec la conviction qu on écrit une autre Princesse de Clèves^ un autre Polyeucte^ quelle plus forte preuve de ce qu'il faut bien appeler Timpudeur de Jean-Jacques ?

Cette impudeur, il est tout naturel qu'elle n'ait pas révolté le public du xviii^^ siècle; elle était pudeur pour des gens habitués à pratiquer Voisenon, Duclos ou Voltaire ; ils ne voyaient pas combien elle était incompatible avec les très réelles vertus dont Rousseau a doué d'autre part sa Julie et son Saint-Preux. 11 n'en va plus ainsi pour nous. Dirai-je même que nous serions plus indulgents à des grossièretés de vocabulaire qu'à de telles indélicatesses de sentiment et de pensée ? Laissons de côté les indélicatesses voulues, celles qui font partie de la thèse elle-même, la situation, par exemple, des personnages dans la seconde moitié du roman, Saint-Preux installé à Clarens entre Julie, Glaire et Wolmar qui tous, semble-t-il, devraient tacitement s'entendre pour faire le silence et l'oubli sur le passé, qui s'entendent au contraire pour ne point causer d'autre chose, pour n'entretenir Saint-Preux que de sa vieille et éternelle passion, pour la traiter comme une espèce d'infirmité attendrissante et connue de tous, pour dire: l'amour de Saint-Preux, comme ils diraient : sa maladie de cœur ou sa gastralgie, et à tour de rôle l'éprouver, le tâter, lui demander: où en étes-vous, mon ami ? vous sentez-vous mieux ? — Combien d'autres indélicatesses I On me saura gré de n'en indiquer

qu'une. Julie qui n'ose avouer à son père et à sa môre son amour pour Saint-Preux, le confie à sa cousine Claire et ne lui en cache rien ; mieux encore, elle le confie en termes aussi explicites à ce milord Bomston, à cet étranger qu'elle ne connaît pas, dont elle sait seulement qu'il va se battre avec Saint-Preux ; elle lui crie : ne me le tuez pas I je lui appartiens ; — en sorte qu'à quelques jours de là Bomston vient chez Saint- Preux, le félicite d'être aimé d'une personne si accomplie, et ils passent la soirée à causer : « J'ai fait apporter un poulet », dit Saint-Preux, et ils mangent le poulet en causant de sainte-Julie. Et Julie elle-même, après l'aveu qu'elle a fait à Bomston, non seulement supporte de se trouver en présence de lui, mais désire le voir, et prie Saint-Preux de le lui amener.

Il y a là plus que des taches, plus qu'un manque de scrupule et de tact ; il y a manque de psychologie et d'observation. Ne faut-il pas en manquer pour croire qu'une femme puisse livrer le secret de sa faute à un inconnu, et surtout qu'elle puisse le livrer à une autre femme ? Il arrive bien, de temps à autre, que Julie et Claire prennent quelque apparence de réalité ; sur leur visage passe le reflet de visages chers à Rousseau, reflet de M"^ Galley ou de M"^ de GrafTenried, de Mme de Warens ou de M"»® d'Houdetot ; un instant, la créature fictive s'anime et respire : instant bien court. Julie et Claire ne tardent pas à redevenir ce qu'elles sont véritablement : des abstractions, des entités, des arguments de thèse. Ces filles de son rêve, Rousseau les jugeait adorables : « Bonne et charmante Claire ! » s'écrie-t-il dans les notes qu'il met au bas de la page, lorsqu'il ne peut plus contenir l'admiration qu'il s'inspire à lui-même. Quant à sa Julie, quant à

sa M'H^ Mentor, à cette éternelle prêcheuse, il ne se fait pas faute d'avouer qu'elle est à ses yeux un ënge ; et il n'est personne autour d'elle pour qui elle n'en soit un. Le baron d'Etange avait un procès qui durait depuis des années et qui menaçait d'engloutir sa fortune ; son adversaire passe, un jour, à Clarens, voit Julie, et du coup renonce au procès : on ne fait pas un procès au père d'un ange. Et après tout, peu importerait que Julie fût ou ne fût pas un ange et une sainte ; nous nous contenterions qu'elle fût une créature réelle. Mais des créatures réelles, où en chercher dans ce livre ? Est-ce M. de Wolmar, prince par la naissance, cultivateur par goût, philosophe par tempérament, qui ne s'exprime qu'en sentences, maximes et apophthegmes, et que nous n'arrivons pas à nous représenter autrement qu'avec le nez en bec-de-cor* bin et le toupet de M. Prudhomme ? « Il est le même pour tout le monde, dit Julie en traçant son portrait, ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d'autres préférences que celles de la raison. » — « Mon seul principe actif, dit-il de son côté, est le goût naturel de l'ordre, et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des actions des hommes me plaît exactement, comme une belle symétrie dans un tableau^ ou comme une pièce bien conduite au théâtre. » N'espérez pas de lui un cri, un tressaillement, un geste qui lui échappe; le Vanderk de Sedaine est moins impassible que lui. A la mort de Julie, il arrive pourtant que ses pleurs coulent; il en est extrêmement étonné : « Je ne croyais pas mes yeux faits pour en répandre. Ce furent les premiers depuis ma naissance; ce seront lès derniers jusquà ma mort ». — Certain jour, Claire est entrée àl'improviste chez Julie qui la croyait absente de Cla-

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rens, et rémotion a été grande : la petite Henriette, la fille de Claire, en courant au-devant d'elle, est tombée sur le parquet ; Julie s'est évanouie, et à la vue de sa fille à terre, de son amie sans connaissance^ Claire s'est évanouie à son tour. Quand on est aimé par des âmes sensibles, on ne devrait jamais revenir de voyage si brusquenient et sans crier gare. Pendant ce temps, Saint-Preux saisi, transporté, hors de sens, errait à grands pas dans la chambre, « avec des exclamations interrompues et dans un mouvement convulsif » dont il n'était pas le maître. Et que faisait M. de Wolmar ? « Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempleravidement ce ravissant spectacle. Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scènes de plaisir et de joie n'épuisent un instant la nature que pour la ranimer d'une vigueur nouvelle; ellesne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. » Du style, il y aurait beaucoup à dire. Il a les défauts du siècle, d'un siècle où il était malaisé de concevoir la vertu et de lui prêter le langage qui lui convient. Il a cette emphase attendrie qui reparaît dans presque toutes les œuvres écloses entre 1750 et 1800 et qui sonne si faux à notre oreille. Julie appelle Saint-Preux: ô- bon jeune homme ! et Saint-Preux lui répond : 6 pure et respectable femme ! Il a d'autres défauts qui sont propres à Jean-Jacques, je ne sais quelle allure tutoyeuse et familière qui sent son roturier. Dès la première lettre, Saint-Preux apostrophe celle qui n'est encore pour lui que son élève, M"° d'Etange : ô Julie ! un peu plus tard, s'il lui parle de sa mère, il dit : la maman; de même que Claire d'Orbe en parlant de son mari dit : mon homme...

11 y a une compeasalion à tout cela. Si son impuissance à sortir de lui-même empêche Rousseau d'être un créateur de vivants comparable à Balzac ou même à Prévost, sMl y a chez lui, comme on Ta dit avec raison, hypertrophie du moi, ce développement excessif et celte exaltation du moi sont la source même du lyrisme. Au lieu d'un drame de la vie, bornons-nous à chercher da.ns ]a. A^ouvelle Héloise les rêves d'une âme passionnée et à Técouter lorsqu'elle chante ; bornonsnous à en dégager les thèmes éternels de la joie ou de la douleur des amants et les variations écrites sur ces thèmes : que de pages enchanteresses nous aurons à goûter 1

Telles, les dernières pagesde lapremièrepartie... Estce Claire qui parle? Est-ce de Saint-Preux, de Julie qu'il est question ? Je ne le sais plus, je ne veux plus le savoir ; ce sont deux cœurs étroitement unis que la vie vient séparer; c'est la séparation, c'est le départ :

« Fuyez dès ce jour, dès cet instant ; craignez qu'un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. — Quoi ! m'a-t-il répondu avec une espèce de fureur, je partirais sans la revoir ?Quoi ! je ne la verrais plus ? Non, non, nous périrons tous deux, s'il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi ; mais je la verrai, quoi qu'il arrive ; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds, avant de m'arracher à moi-même. — Il ne m'a pas ét^ difficile de lui montrer la folie et la cruauté d'un pareil projet, mais ce quoi ! je ne la verrai plus! qui revenait sans cesse d'un ton plus douloureux, semblait chercher au moins des consolations pour l'avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu'ils ne sont ? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n'a pas perdues ?... Il a instamment demandé à t'écrire ; mais je me suis gardée de le permettre. Je prévoyais qu'un excès d'attendrissement

lui relâcherait trop le cœur, et qu'à peine serait-il au milieu de sa lettre, qu'il n'y aurait plus moyen de le faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui ai-je dit ; hâtez-vous d'arriver à la première station, d'où vous pourrez lui écrire à votre aise. En disant cela, j'ai fait signe à M. d'Orbe ; je me suis avancée et le cœur gros de sanglots j'ai collé mon visage sur le sien : je n'ai plus su ce qu'il devenait; les larmes m'offusquaient la vue, ma tête commençait à se perdre et il était temps que mon rôle finît. Un moment après, je les ai entendus descendre précipitamment. Je suis sortie sur le palier pour les suivre des yeux. Ce dernier trait manquait à mon trouble. J'ai vu l'insensé se jeter à genoux au milieu de rescaUer,en baiser mille fois les marches, et d'Orbe pouvoir à peine l'arracher de cette froide pierre qu'il pressait de son corps, de la tête et des bras, en poussant de longs gémissements... »

Plus d'une fois Jean-Jacques a parlé ainsi en grand poète de Tamour. Ici, c'est Vadieu ; j'ai déjà fait allusion au retour^ au couplet inoubliable : « Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement, en me disant : elle est là ». Mais dans la troisième parlie surtout, il est curieux de voir comme le poète répare les bévues du romancier. Le jour où Julie vient de consentir à épouser Wolmar, elle sent que ses forces s'en vont, que la fièvre s'empare d'elle ; il faut qu'elle s'alite, le délire commence : elle est atteinte de la petite vérole. Des jours s'écoulent durant lesquels la vie semble sur le point de lui échapper. Enfin, elle guérit, et revenue à la santé elle conte à sa cousine un rêve, une hallucination qu'elle a eue au plus fort de sa maladie. Elle a cru voir près d'elle, dans sa chambre de malade, la fine et mélancolique silhouette de Saint-Preux ; il était à genoux, il avait pris une de ses mains et a sans se dégoûter de l'état où elle était, sans craindre la communication d'un venin si terrible »,

il couvrait cette main de baisers et de larmes. <« A chaque minute, à chaque instant, il me semble le voir dans la même attitude ; son air, son habillement, son geste, son triste regard frappent encore mes yeux : je crois sentir ses lèvres se presser sur ma main ; je la sens mouillée de ses larmes ; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir ; je le vois entraîner loin de moi. » Ce n'est pas un rêve de malade, lui répond Claire ; à la nouvelle que tu étais bien mal, Saint-Preux est accouru de Paris, et à peine descendu de la chaise de poste il nous a suppliés de lui laisser voir celle qu'il aimait, celle qui peut-être allait mourir ; et la petite vérole Ta mis lui-même à deux doigts de la mort. — Claire dit vrai : ce n'est pas un rêve de malade, c'est un rêve de poète. Ne demandons pas comment Saint- Preux a pu recevoir si vite la npuvelle, si vite revenir de Paris à Vevay ; ne demandons pas comment il a été possible de l'introduire dans la maison du barx)n d'Etange qui ne le verrait pas sans mettre Tépée hors du fourreau, de Tiotroduire jusque dans la chambre de Julie. Souvenons-nous seulement que ce rêve : approcher de celle qu'on aime lorsqu'elle souffre, prendre son mal, souffrir, mourir peut-être avec elle, ce rêve, tous ceux qui ont aimé Font fait, et ceux-là surtout qui, séparés de celle qu'ils aiment, commeSaint- Preux, par d'infranchissables obstacles, n'ont pas le droit de veiller sur sa souffrance et de la partager. Et voyez comme le livre change de valeur dès que le poète tient la plume : c'est là, c'est dans ce même passage qu'apparaît, sinon la seule idée délicate, du moins la plus délicate idée de la Nouvelle Héloïse, La petite vérole a fort altéré le teint et les traits de Julie : « Ils ne sont plus, dit-elle, ces agréments de mon visage que

mon cœur a payés si cher; la maladie dont je sors m'en a délivrée ». Sa beauté s'en est allée, et ne vit plus que dans le souvenir de Saint-Preux, du seul pour qui Julie voulait être belle : elle peut maintenant devenir M^^o de Wolmar. S'il y a des idées malencontreuses ou révoltantes dans la Nouvelle Héloise^ celle-ci lie pourraitelle les racheter ? -■

Jean-Jacques qui s'est loué à tant de reprises, s'est mal loué. Il se loue, au neuvième livre des Confessions^ d'avoir su dans la Nouvelle Héloise analyser le cœur humain, et il admire « les finesses de cœur » dont elle est remplie. La louange à laquelle il a droit est autre. Il n'est pas un analyste. Mais à défaut d'une analyse, d'une étude de la passion, quel chant! On a signalé bien des feuillets du livre où la poésie lyrique du xfx® siècle a trouvé son inspiration et sa forme même. 11 ne faut pas se lasser, en parlant de lui, de faire de tels rapprochements; rien n'aide plus à comprendre en quoi consiste son génie d'écrivain. Si on le Ut en se plaçant à ce point de vue, on est en premier lieu frappé de la cadence particulière, du rythme de sa phrase et du grand nombre de vers blancs épars dans sa prose. Qu'on examine la lettre XXXI de la première partie, lettre de Saint-Preux à Julie : en l'espace d'une vingtaine de lignes, on y comptera cinq vers, quatre de douze syllabes, un de huit; et les trois premiers se suivent de façon à former comme le commencement d'une strophe : « Il vaudrait mieux cent fois n'être que misérable. — Que me sert, hélas! d'être heureux? — Ce ne sont plus mes maux, mais les tiens que j'éprouve », etc. Citerai-je d'autres exemples? « De quel remords je fusa l'instant déchiré !... Le charme de mes jours est le tourment des tiens... Crois-moi,

LE :l»»MAN

r -i^^-t^n .t^ œur ieia :enarp.iuiie 3... Dans la Lettre . .aV ie ::i même partit^. -n MX »u -^f^pt J^nies il n'y ;i .»-. noms Le ^»\ -^rs: < Le moindre retrnhii:?sement -"'-.; ''ii'fih't jauv 'inus a HTinn^'ur /<? '/ nort: — >m '/fw/r nrtnt'}rtli\ nn • tt'r^t^i "nnui -succéderaient à imour *^feint : -t 'tous le <ffurffnis ornftemus vrrff — :. /'''.ç irotr 'f'ssf l' iimer. En mnn nariicuiier, tu sens i»^n lu À a'.' a me 'e«iuiire ie "a passion «[ui puisse /.t^ vniier "/'i«.rrenr le ma situation pressente et qu'il ut ■/Ut' nmi^ n^pr 'r'tnsjtnt'f^, — ju jue ie meunf de '. Ktt^rir '. 'u^tte in -le période, ^n deux vers- de huit ).r-tis, r^st partirniièrem^^nt ^r^^quenle <^hez Rous^yeau: ..a -'naine rui nous !i^^ -^st etiiiime. yinnâéilte seule T :i .a romprait serait biàmabie. e( -' 'st itsormais à ■mmir — i' ''trt* jtrnnl ie a \^prf}i », etc. ?^netrnns pins avant: nous aoteronsr des strophes ■nfieres auxijuedes il ne manque que la rime pour -'■cfi de Lamartine, de Hu;^o.ou de Musset : ^t Ah! situ ;' iivais rester Ic^ii jours ,eune et brillante 'ommeàpré- •nt. ;e ne demanderais au ciel jue de te savoir êter- • 'îlem»^nt heureuse, te voir tous les ans de ma vie une 'S, une seule fois, et passer Le reste de mes jours à -nfempier de loin ton asiie, à t'adorer parmi ces • >'^h»^rs. Mais hélas! vois la rapidité de cet astre qui ,i^ais n'arrête; il vole et le temps fiiit\ Toccasioa - '^happe: ta beauté, ta beauté même aura son terme: 1^^ doit décliner et périr un jour comme une fleur qui ^.,Tihe ^an<^ avoir été cueillie .. Tu cherches un chimér i que [>*'>nheur pour un temps où nous ne seronsplus; ''I ff^g^rdes un avenir éloigné, et tune voLs pas que r»M!«; t\CAi% consumons sans cesse, et que nos âmes, ^qMH«jée!* damoor et de peine, se fondent et coulent fomme Veau y*,.. Ht sont-ce pas les Ters du Lac?

Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : sois plus lente ! et l'aurore

Va dissiper la nuit.

Aimons donc ! Aimons donc ! De l'heure fugitive,

Hûtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n*a point de rive,

Il coule, et nous passons.

Celte mélancolique nostalgie du passé qu'ont tour à tour et si harmonieusement traduite Hugo dans la Tristesse d' Olympia, Lamartine à la fin de Jocelyn, Musset dans le Souvenir, elle était déjà dans la lettre, belle entre toutes, où Saint-Preux raconte sa promenade àMeillerie avec M'"*^deWolmar: « Julie, éternel charme de mon cœur ! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde; voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur... Voici la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur »...

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères chéries,

Et ces pas argentins sur le sable muet...

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse

Comme un essaim d'oiseaux chante au bruit de mes pas !

« Je trouve la campagne plus riante, la verdure plus fraîche et plus vive, l'air plus pur, le ciel plus serein; léchant des oiseaux semble avoir plus de tendresse et de volupté; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse, la A^gne en fleurs exhale au loin ses plus doux parfums; un charme secret embellit tous les objets ou fascine mes sens. » Ainsi parle Saint-Preux,

à rheure où il est ivre d'amour ; ainsi va parler la petite Ninon au premier éveil de son cœur :

L'eau, la terro et les vents, tout s'oniplit d'harmonies ; Vn Joune rossignol chante au fond de mon cœur ; J'entt'nds sous les roseaux murmurer des génies ; Ai-jo do nouveaux sons, inconnus <\ ma sœur ?

Dans Marion de Lorme, Didier s'écrie :

Fi'mme I Etre inconstant, amer,

Orageux et profond comme l'eau de la mer !

Saint-Preux avait dit : «Femmes! Femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour noire supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine etFamour sont également nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément!... Beauté, charme, attrait, sympathie!.. Beauté plus terrible aux mortels que Télément où Ton t'a fait naîlre, malheureux qui se livre à ton calme trompeur! »

Si de telles effusions lyriques, et il s'en rencontre dans toutes les lettresde Saint-Preux, dans presque toutes celles de Julie, ne sont pas faites pour donner de la réalité aux héros de Jean-Jacques, elles n'en sont pas moins belles. On a peine à concevoir qu'elles puissent être mêlées à tant de vilenies ou d'énormités. Mais avec Rousseau, on n'est jamais au bout de sa surprise, et à mesure qu'on avance dans Tétude de son œuvre, ce n'est plus le mot de La Bruyère sur Rabelais, c'est une phrase de Pascal qui vous revient à l'esprit : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de

AU XVIIP SIECLE 271

contradiction, quel prodige 1 Juge de toute chose,... dépositaire du vrai, cloaque d incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers 1 ». . . J

Envisagée sous le rapport de la doctrine, la Nouvelle Hélo'ise se divise en deux parties qui se répondent et se complètent : la première est une satire des mœurs contemporaines; la seconde est le plan d'une vie nouvelle, quelque chose comme un traité d'économie domestique.

La satire n'est pas ce qu'il y a de plus neuf dans l'ouvrage, quoiqu'elle ait son intérêt. Ce que Rousseau dit de Paris et du monde, avant lui les auteurs comiques et les a philosophes » du xviii* siècle, avant eux La Bruyère et avant ou en même temps que La Bruyère les orateurs chrétiens, Bossuet ouBourdaloue, Fléchier ou Massillon, l'avaient dit et répété. Il a traversé les salons plutôt qu'il n'y a vécu ; il a peu vu le monde, ou il Ta vu k travers ses humiliations et ses rancunes d'homme du tiers état. Les thèmes qu'il développe sont un peu rebattus : l'accent, l'âpreté de l'accent est bien à lui.

La satire apparaît d'abord dans le rôle qu'il prête aux parents de Julie. Ils ont chargé de son éducation la Chaillot qui, raconte Julie, l'entretenait sans cesse des maximes de la galanterie et des aventures de sa jeunesse ; ils l'ont ensuite confiée au jeune Saint Preux, et on sait le résultat. La baronne d'Elange ne fait rien ou ne peut rien pour sa fille; le baron est maître absolu chez lui, point méchant homme, mais volontaire et borné, convaincu que la première condition du bonheur

est pour une femme d'épouser un gentilhomme et bien décidé à marier Julie, malgré ses pleurs, à M. de Wolmar.

Joignons à ces premières scènes du roman les lettres de Julie sur le duel, sur Thonneur du monde qui veut, si on a insulté quelqu'un, qu'on lui fasse amende honorable en lui donnant un coup d'épée ; joignons-y les lettres de Saint -Preux écrites de Paris et sur les mœurs de Paris. Il y décrit successivement et avec une indignation vertueuse la politesse qui est pure grimace, les conversations qui sont un échange de paradoxes et de médisances, les coteries qui imposent aux gens une manière de penser et de sentir, les bienséances qui ne permettent à nul homme d'être lui-même : bref, une vie qui est un perpétuel mensonge. Dans le salon comme au théâtre, nul sentiment vrai, nul élan spontané, rien qui jaillisse du cœur; dans le salon comme au théâtre, des comédiens qui jouent un rôle ; une atmosphère viciée, telle que pour l'avoir respirée quelques jours Saint-Preux est sur le point de perdre la tête et de faire... comme les autres.

Ce qui ressort de là, des deux cents premières pages du livre, c'est que la ville, la grande ville, est corruptrice, idée sur laquelle il nous faudra revenir; ce qui ressort aussi, et nulle part Jean-Jacques n'a fait preuve de plus de clairvoyance, c*est que le plus grand mal de la vie actuelle est la désorganisation de la famille. L'autorité paternelle en demeure le seul lien, autorité lyrannique qui sacrifie tout à des intérêts de fortune et à des préjugés de caste, qui fait du cadet un chevalier de Malle et de la cadette une religieuse sans s'informer de leur vocation, et marie les aînés sans consulter leur cœur. Pas d'intimité, pas de vie

en commun, pas d'acUon des cœurs les uns sur les autres. Et sur ce point, n'accusons pas Rousseau d'exagération : il atténue plutôt qu'il n'exagère, et le tableau n'est complet qu'à la condition d'ajouter à ce qu'il dit dans la Nouvelle Héloise ce qu'il va dire dans l'Emile. Après quoi, nous pourrons contrôler son témoignage par les lettres ou les Mémoires de son temps, ceux par exemple de M™® d'Epinay, et nous verrons bien qu'il n'a pas menti. Dès que l'enfant est né, on l'enlève à li la mère, quoi qu'elle puisse dire. M™« d'Epinay eût bien voulu nourrir son premier-né ; son mari lui écrit : « Que voilà bien une de ces folles idées qui passent quelquefois dans la tète de ma pauvre petite femme ! Vous, nourrir votre enfant ? J'en ai pensé mourir de rire. Quand même vous seriez assez forte pour cela, croyez-vous que je consentisse à un semblable ridicule ? Non, assurément. Ainsi, ma chère amie, quel que puisse étre^'avis de messieurs les accoucheurs et médecins, perdez ce projet de vue absolument, il n'a pas le sens commun. Quelle diable de satisfaction peuton trouver à nourrir un enfant ? » L'enfant est mis en nourrice, loin de la mère, loin de Paris, chez quelque bonne paysanne... Se souvient-ondes jolis vers latins dans lesquels l'auteur du Prœdium rusticum^ le père Vanière, raconte la visite que M™® la marquise ou M"»° la vicomtesse va faire une fois l'an au bébé et à la nourrice ? C'est toute une expédition ; on s'est installée le mieux qu'on a pu avec quelque bonne amie dans le grand carrosse que remplissent les deux belles robes à panier ; on a voyagé cinq ou six heures, bavardant et caquetant ; on arrive : des chiens de berger aboient au nez des grands chevaux qui piaffent et s'ébrouent ; On met pied à terre, avec une moue d'effroi, tant il en

coûte aux petits pieds à mules de faire trois pas dans la crotte ; on pénètre dans le pauvre logis, ferme ou chaumière... On avait compté sur des émotions ravissantes, car on n'a pas attendu Rousseau pour être des âmes sensibles... Mais décidément cette maison sent le gueux, cette paysanne est trop rouge, cet enfant qui se cache en criant dans son sein, crie trop fort... et Ton s'en revient un peu déçue, au milieu de l^émcrveillement des villageoises accourues sur leur porte pour voir passer les belles dames de Paris. Tout cela, en vers latins et en vers latins d'un père jésuite du xviiie siècle, est d'une bien coquette préciosité. — A quatre ou cinq ans, Tenfant rentre au logis paternel ; il a gouverneur et valet de chambre, maître de sciences, maître d'humanités, maître de philosophie, sans compter le maître à danser ; il devient une merveilleuse poupée de Vaucanson qui fait la révérence et tourne un compliment comme une grande personne. L'esprit de Fenfant, les mots d'enfant au siècle dernier, c'est le produit le plus exquis et, en un certain sens, le plus attristant, de cette civilisation à outrance. C'est alors qu'à sept ans un Florian savait vivre et à la princesse qui lui avait dit : « Vous avez de fort beaux yeux, mais ils sont un peu trop grands », répondait qu'ils ne le seraient jamais assez pour la regarder. C'est alors que le petit duc d'Angouléme, âgé de sept ou huit ans, reçoit SufTren un livre à la main et lui dit : « Je lisais Plutarque et ses Hommes illustres : vous ne pouviez arriver plus à propos ». C'est alors que le petit garçon de M»® de Sabran, dans sa neuvième année, après avoir joué à Versailles devant le roi et la reine VOresle de Voltaire, interrogé sur ses auteurs classiques, répond à une dame, mère de trois charmantes filles :

« Madame, je ne puis me souvenir iciqued'Anacréon». — Puis vient Fheure du mariage, mariage qui unit deux blasons, deux fortunes, et ne néglige que d'unir deux cœurs. Des mœurs conjugales, mieux vaut n'en pas parler ; l'histoire de M. et de M«^« d'Houdelot que j'ai rappelée est suffisamment instructive ; entre tant d'anecdotes qui attesteraient que leur cas n'avait rien d'exceptionnel, je n'en noterai qu'une, un mot recueilli par Chamfort : « Un homme était en deuil de la tète aux pieds ; grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde^ tristement: « Eh I bon Dieu, qui est-ce donc que vous avez perdu ? — Moi ? dit il ; je n'ai rien perdu : c'est que je suis veuf. »

Quant au gaspillage, au désordre qui régnait en de pareils ménages, qu'on se souvienne soit de la maison des Conti où, avec sept cent mille livres de .rente, on manquait de bois l'hiver, soit encore de la maison du fermier général d'Epinay : en quatre ans, il dépense 1.500.000 livres en folies de toute sorte, tandis que sa femme reste « sans un sol » et que les domestiques crient après leurs gages arriérés de trois ou quatre années. Il fallait sans cesse que le roi rouvrît sa cassette et payât les dettes des grands qui faisaient si belle figure au château de Versailles.

Cette vie à rebours, anti-naturelle, cotte vie hors du foyer ou sans foyer, â laquelle s'est si violemment attaqué Jean-Jacques, il va de soi qu'elle n'était point celle delà bourgeoisie, du peuple, de la nation. Elle était, sauf de rares exceptions, celle d'une minorité, de l'a* ristocratie. Mais c'est en ce temps-là l'aristocratie qui détient le pouvoir et mène la France ; c'est elle qu'il fallait corriger et assainir. En dépit de ses affirmations.

c'est pour elle qu'écrit Rousseau, et bien que ce ne soit pas d'elle peut-être qu'il a été le mieux compris, c^est d'elle, comme tous les écrivains d alors, qu'il voulait être lu.

Mais la différence capitale enlre les c philosophes > de son siècle et lui est que leur œuvre est uniquement destructive, au lieu qu'il ne démolit rien sans aussitôt rebâtir. Ils ne se soucient pas, en faisant la guerre aux abus et aux préjugés, de savoir et de dire ce quMl faudrait mettre à la place : ce qu'il y faut mettre, dans la seconde moitié de son livre Rousseau se fait fort de nous l'apprendre.

11 nous transporte à la campagne, dans la maison qu'habitent M. et M"*' de Wolmar. Au tableau qu'il vient de tracer de la vie à Paris, il oppose l'histoire d'uH' ménage fondé sur l'estime et la sincérité réciproques ; aux faux plaisirs des mondains il oppose le calme bonheur de deux époux pour qui le monde n'existe plus, pour qui le monde entier tient dans leur foyer. Us ont trouvé le secret d'être heureux... Ecoutons bien tout ce qu'ils nous disent ; ne perdons pas une de leurs paroles I Comment ne pas écouter des gens qui ont le secret d'être heureux et qui veulent bien nous le livrer?

Us nous le livrent dans trois lettres (lettre X de la quatrième partie, lettres II et III de la cinquième),trois lettres où Saint-Preux fait part à son ami Bomston de ce qu'il a vu à Clarens.

La première nous renseigne sur la maison elle-même et sur le service. La maison est moitié ferme et moitié château. La basse -cour a été agrandie aux dépens des remises; un beau pressoir a remplacé un vieux billard délabré ; où paradaient autrefois des paons criards est

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à présent une laiterie ; du parterre on a fait un potager ; les mûriers et les noyers, qui sont arbres de rapport, ont succédé le long de l'avenue aux tilleuls et à « Tinulile » marronnier d'Inde. — « Partout, écrit Saint- Preux, on a substitué Futile à Tagréable, et Tagréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, Tattelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers... donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé, plus gai, je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être. »

Les terres, plantées en vignes, ne sont point affermées. M. de Wolmar les fait valoir lui-même ; il s'entend à Tagriculture comme à toute chose, en sa qualité d'ex-prince russe ou polonais. Son principe est que «la terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent : mieux cultivée, elle rend davantage ; cette surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encore; plus on y met d'hommes et de bétail, plus elle fournit d'excédent à leur entretien ». — « On ne sait, déclare-t-il, où peut s'arrêter cette augmentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. » Il a de nombreux journaliers, qu'il recrute de préférence parmi les gens du pays. Il fait toujours avec eux deux prix, le prix de rigueur et de droit, qui leur est dû à tous, et un autre, un peu plus fort, qu'il ne leur paie qu^autant qu'il est content d'eux. Les ouvriers ont des surveillants qui les animent et les observent. Presque tous les jours, du reste, et souvent plusieurs fois par jour, il les visite en compagnie de sa femme qui le suit dans sa promenade. Julie est leur providence ; elle leur donne des conseils, accom-

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mode leurs différends. Et les Wolmar sont ainsi des petits souverains ; leur domaine est un Etat dans TEtat, ce qui, entre parenthèse», p<)urrait bien contredire un peu la théorie du Contrat ^social et de l^Etat despote ; avec eux renaît une sorte de féodalité tempérée par la sagesse du châtelain, par la grâce et la' bonté de la châtelaine, une féodalité d'idylle.

On pense bien que Rousseau, qui louche à tout et résout tous les problèmes, n'a pas manqué de traiter la question des domestiques. Les Wolmar en ont huit attachés à leur service personnel, trois femmes et cinq hommes, c On dirait, au zèle de ceux ci, déclare Saint- Preux, que chacun, outre son service, se croit chargé de celui des sept autres, et, à leur accord, que tout se fait par un seul. On ne les voit jamais oisifs etdésœuvrés jouer dans une antichambre ou polissonuer dans la cour, mais toujours occupés à quelque travail utile : ils aident à la basse-cour, au cellier, à la cuisine ; le jardinier n'a pas d'autres garçons qu'eux ; et ce qu'il y a de plus agréable, c'est qu'on leur voit faire tout cela gaiement et avec plaisir. »

On consentirait à tout pour avoir de pareils domestiques, même à épouser M. de Wolmar! Gomment s'y prend-il, ou plutôt, où les prend il ? Rien de plus simple : il les prend à la campagne, avant qu ils aient servi ; il les choisit dans quelque famille nombreuse et pauvre ; il les choisit jeunes, bien faits, de bonne santé et d'une physionomie agréable. 11 leur fait passer un petit examen et les présente à sa femme : s'ils agréent à tous deux, ils sont reçus d'abord à l'épreuve, ensuite admis au nombre des gens, c'est-à-dire des enfants de la maison, et Ton emploie « quelques jours » à leur apprendre ce qu'ils ont à faire. « Cela est bientôt

appriâ », assure Saint Preux. Leur gage augmente tous les ans d'un vingtième. Il n'y a pas d'exemple queTun d'eux ait demandé son congé. Comme il pourrait cependant arriver qu'on fût obligé de le leur donner, il y a une règle à cela : quand M. de Wolmar a dit : Je vous chasse ! on peut encore implorer l'intercession de madame; si c'est elle qui adonné congé, le congé est irrévocable.

Reste à sauvegarder leurs mœurs. M. et M™«de Wolmar ne sont pas de ces maîtres qui ne s'inquiètent que d*être bien servis, sans s'embarrasser au surplus de ce que font leurs gens. Pour prévenir entre les domestiques des deux sexes une familiarité dangereuse, ils ne leur défendent pasde se voir;ilsfont mieux, ils font en sorte qu'ils n'en aient ni l'occasion ni la volonté. Ils y parviennent, parait'il, en leur donnant des occupations, des habitudes, des goûts et des plaisirs didérents. Ainsi, le dimanche, après le prêche, les femmes se rassemblen t dans la chambre des enfants avec quelque parente qu'elles invitent; elles causent, chantent, jouent au volant jusqu'à l'heure de lacollation. La collation se compose de gaufres, d'échaudés et de laitage « Le laitage et le sucre, observe judicieusement Saint-Preux, sont un des goûts naturels du sexe, et comme le symbole de l'innocence et de la douceur qui font son plus aimable ornement. » Rassemblées autour d'un saladier de crème ou d'un plat de ce laitage qui est leur symbole^ les servantes de M™" de Wolmar ne sauraient avoir de coupables pensées et rôveraux valets qui sont loin d'elles.

Les valets ont aussi leur dimanche ; ils se réunissent dans une allée couverte : « tantôt, c'est à qui enlèvera à la course un but placé à l'autre bout de l'avenue ;

tantôt, à qui lancera le plus loin la même pierre ; tantôt, à qui portera le plus longtemps le même fardeau ; tantôt, on dispute un prix en tirant au blanc ». Virgile avait prévu M. de Wolmar :

pecorisque magistris

Velociajaculi certamina ponit in idmo, Corporaque agresti niidant prœdura palœstrse.

Les maîtres assistent aux jeux et décernent les prix.

En hiver, tous les gens de la maison, hommes et femmes indifféremment (on ne voit pas bien pourquoi la promiscuité des sexes, immorale en été, cesse de l'être en hiver), se rendent dans une salle basse où ils trouvent du feu, du vin, des fruits, des gâteaux, et un violon qui les fait danser. M"»e de Wolmar daigne y venir ; elle daigne même y danser avec le valet de chambre ou le marmiton. La simplicité des mœurs patriarcales est retrouvée ; c'est l'âge d'or qui ressuscite, à moins que ce ne soit la cité de l'avenir qui s'ébauche et commence à apparaître.

On songe, en effet, en lisant le rêve de Rousseau, à celui qu'allait formuler Saint-Just, à son plan de Constitution idéale : « Article I" : les Communes éliront tous les deux ans, lors du renouvellement des législatures, six vieillards recommandables par leurs vertus, dont les fonctions seront d'apaiser les séditions. — Article II : ces vieillards sont décorés d'une écharpe tricolore et d'un panache blanc ; lorsqu'ils paraissent revêtus de leurs attributs, le peuple garde le silence et arrête quiconque poursuivrait le tumulte. Le peuple prend les vieillards pour arbitres. — Article III : si le trouble continue, les vieillards annoncent le deuil de

la loi » Saint-Just ne dit pas ce que* feront les vieillards si le tumulte continuait encore '^que' la loi fût en deuil. Qu'il était bien, celui-là, un enfant de Jean- Jacques 1 Et non pas seulement par ses rêves d'innocence... Il y a un dernier trait à noter dans l'administration intérieure de là maison des Wolmar : la dénonciation y est obligatoire. De même qu'un de leurs domestiques ne doit jamais demander une grî\ce pour lui-même, qu'il n'en peut demander que pour les autres et n'en obtient une que si les autres la demandent pour lui, dès qu'il y a un coupable parmi eux, ses camarades doivent le dénoncer. N'est-ce pas le moyen de prévenir les fautes ? La certitude d'être dénoncé arrêtera celui qui allait faillir. Je n'en sais rien ; mais je sais que trente ans plus tard le même principe peuplait de délateurs les assemblées de district, les clubs et les gazettes ; et c'est bien pourquoi je songe à Saint-Just en lisant Rousseau et sa description de rinstitut Wolmar.

Venons à la vie que mènent les maîtres de la maison. Ils dédaignent le luxe et Tart ; ils ne dédaignent pas le confortable. Leur installation est commode ; il n'y manque rien de ce qui peut contribuer au bien-être. La cuisine est l'objet des soins particuliers de Julie ; point de plats fins, de mets recherchés ; mais une nourriture saine et abondante. A de certains jours même, elle sert à ses convives d'excellents vins qu'elle appelle vins de Rancio, de Xérès, de Malaga et de Syracuse ; et comme Saint-Preux se récrie, lui faisant la guerre au sujet d'une si manifeste infraction à ses maximes, elle le rassure : ces vins qui portent des noms pompeux, ne sont que des vins du pays diversement préparés par elle.

Peut-être s'étonnerait-on que pour faire boire à ses héros des vins falsifiés, Rousseau eût jugé nécessaire de les emmener si loin des \illes. Ils y ont d'autres occupations. Julie a ses enfants. Remarquons en passant qu'on ne nous dit pas si elle les a nourris ; et il est assez singulier que Rousseau ne Tait pas dit, puisqu'à la même époque il travaillait à ï Emile où la question de Tallaitement tient tant de place. Sur ce point, ce n'est pas la. Nouvelle Héloïse^ c'est V Emile qui a déterminé une révolution dans les mœurs de la noblesse ; c'est après VEmile que la maternité est devenue parmi les belles dames de Paris ou de Versailles une mode nouvelle ; c'est après VEmile que nous voyons Restif de la Bretonne intituler une sorte de comédie larmoyante en quatre actes, insérée dans les Nuits de Paris : Sa mère Vallaita. En revanche, les idées fondamentales de VEmile sont ici en germe : parler au cœur de Fenfant avant de parler à sa raison, ne pas Taccabler de principes abstraits, mais éveiller sa conscience et Taider à trouver par lui-même les principes du bien et du mal, traiter Tenfant en enfant et non en homme, fortifier son corps avant de cultiver son esprit, ne point donner à son esprit une culture littéraire, lui mettre très peu de livres sous les yeux, le mêler le plus possible à la vie, surtout ne pas appliquer à tous une méthode uniforme, comprendre combien un enfant diffère d'un autre enfant et ne point étouffer, mais développer les qualités naturelles qui lui sont propres, qui font qu'il est lui : voilà la règle, l'excellente règle de Julie éducatrice, et c'est aussi celle de.VEmile.

Le temps qu'elle ne passe pas auprès de ses enfants, de son mari, ou au milieu de ses serviteurs, Julie l'emploie à faire du bien autour d'elle, à faire la charité.

STÎT"

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Elle n'enlend pas simplement par là donner au mendiant qui se présente une aumône, un a demi-crutz » et un morceau de pain, quoique d'ailleurs elle ne les lui refuse jamais. Elle va chercher les maux pour les guérir ; elle s'informe des besoins de son voisinage ; elle en connaît tous les habitants : elle répand chez eux Taisance, la concorde et la joie.

Rousseau ne s'arrête jamais à mi-roule, et le cres- \ cendo d'intérêt moral se soutient jusqu^à la fin de son livre. Il a célébré aux premières pages la passion, puis les devoirs et les joies de la maternité : la religion remplit la dernière partie de la Nouvelle Hélo'ise Car tel est pour lui l'aboutissement suprême et comme la suprême grandeur de cette vie de famille qu'il ne pouvait peindre que diaprés son imagination, mais dont, à travers ses déclamations et ses enfantillages, il a vraiment entrevu et fait sentir à son siècle toute la sainteté : des soins quotidiens, de devoir en devoir et de tendresse en tendresse, Tâme s'y élève jusqu'à Dieu. Si vague que puisse être la religion de Jean-Jacques, à ^ la fois protestant et déiste, et quel que soit le sens de son credo, gardons-nous bien d'oublier qu'il a donné à sa Julie une âme religieuse, et que telle est l'intimité, telle l'union des cœurs entre les deux époux, que de l'incrédule Wolmar la mort de Julie, ses derniers entretiens, la sérénité de sa foi à sa dernière heure font un croyant. En mourant, elle lui lègue ses lumières ; et par là se parachève l'œuvre de l'épouse ; par là aussi le rêve de Rousseau se revêt d'une beauté qu'on ne saurait méconnaître.

Aux trois lettres que j'ai résumées^ il en faudrait encore rattacher une autre : celle où Saint-Preux raconte les vendanges à Clarens. Une poésie presque

Tirgilienoe y respire. « Depais un mois, les cbalears de rautomne apprêtaient d'beorenses vendanges ; les premières gelées en ont amené ToaTertnre ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée (Baccbus) el semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes, chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère, le bruit des tonneaux, des cuve?, des l^^grefass (grands tonneaux du pays) qu'on relie de toutes paris, le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent, la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir, le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail, laimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre, enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme un voile de théâtre pour découvrir à Tœil un si charmant spectacle : tout cons* pire à lui donner un air de fête ». Et tout, le travail de la cueillette, les travaux du pressoir, les gais propos et les rires du souper, le soir la réunion de tous les travailleurs dans une salle à Tantique dont la grande cheminée flamboie, les chansons qu'à la veillée chacun dit à son tour, tout a même charme sous la plume de Rousseau. Sur les chansons de la veillée, en particulier, il y a là une page exquise : c Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants ; mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant », etc.

La prose de Jeaa- Jacques, elle aussi, est douce et louchante ; il est un enchanteur. Mais il faut bien, à la fin, secouer Tenchanlement et rouvrir les yeux. Voilà des vignerons rassemblés autour d'un festin, après une journée de labeur ; et pas un mot, pas un geste ne leur échappe qui puisse alarmer la pudeur de Tincomparable Julie ? « On boit à discrétion, dit Saint-Preux ; la liberté n*a point d'autres bornes que Thonnéleté. » Et ces bornes ne sont jamais franchies ? Quelques pages plus haut, nous assistions à une scène qui récla> merait le pinceau de Greuze. Au cours de ses tournées, il arrive que M, de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens et la raison le frappent : il le fait causer, et l'amène à sa femme qui le retient à dîner. Elle le place à côté d'elle, le sert, lui parle de sa famille, de ses intérêts. « Le vieillard enchanté se livre à l'épanchement de son cœur : il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu k la santé d'une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son ancien lemps^ de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage dé ses compatriotes, de son retour au pays, de sa femme, de ses enfants, des travaux champêtres, des abus qu'il a remarqués, des remèdes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d'excellents préceptes moraux. » —

La scène imaginée par Rousseau en rappelle une autre qui s'est jouée à quelques années de là dans la réalité et qu'on dirait inspirée de celle-ci. Linguet après Grimm et Sénac de Meilhan après Linguet nous l'ont rapportée. Une marquise philosophe de 1770 ou 1775, en se promenant unjour aux environs de Paris, aperçoit un bonhomme plus que septuagénaire, le père Jean-

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peu à celte vie dé cour et de salon dont il était, au fond, très fatigué. Pour nous, qui connaissons mieux la vie de famille et la vie des champs, nous remarquons moins ce que la description de Rousseau avait de neuf et de bienfaisant à son époque que ce qu'elle a de faux et par conséquent d'ennuyeux pour un lecteur d'aujourd'hui. Au lieu d uneéglogue, combien nous aurions plus de plaisir à rencontrer un livre, un recueil de lettres, qui serait l'exacte reconstitution de la vie de château, d'une vie campagnarde au xviue siècle I ^ Au fait, en cherchant bien, la chose n'estpas introuvable. J*ai nommé M""® d'Epinay : a t-on lu, dans les deux intéressants volumes que lui ont consacrés MM. Perey etMaugras, la correspondance du comte de Preux ? Il était l'oncle de M"* d'Epinay, le frère de M™' d'Esclavelles et de M'ne de Bellegârde. Il vivait dans ses terres, c'est-à-dire, je crois, en Picardie, après avoir quelque temps servi dans les armées du roi. C'était un homme affectueux et serviable, tout aussi sensé que M. de Wolmar. Bien qu'il eût la fierté de son nom, de son litre, et qu'il tînt à s'en montrer digne, il était bien loin d'attacher à la naissance tout le prix qu'y mettaient ses contemporains. Rien de plus sage que ce qu'il écrit à ses deux sœurs lorsqu'il les voit occupées à marier leurs filles. L'arrogance, de M™e de Bellegârde, femme d'un financier et tout enorgueillie de ses millions, ne l'agaçait pas moins que la vanité de sa vieille parente. M™- de Roncherolles, dont la vie se passait à compter ses quartiers de noblesse. A la nouvelle que M*"® de Bellegârde marie sa fille Charlotte, âgée de quinze ans, k M. de Lucé qui en a quarante, mais qui se dit baron de Lucé, il écrit : « Quel diable de mariage saugrenu notre sœur Bellegârde

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