‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 3 sur 21 · LS ROMAN · texte numérisé non relu

LS ROMAN

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amant ennuyeux, en Tintroduisant dans une société de jolies femmes : « Je Tamène avec moi comme un <îhien qu'on veut perdre » ? C'est ainsi que M. de Fresne conduit sa femme à Gênes. Il y fait la connaissance du corsaire Gendron, et voyant que la marquise lui plaît, il offre de la lui vendre. Affaire conclue. Gendron invite M"*^ de Fresne à souper sur son vaisseau qui est ^ Tancre dans le port. Elle estime qu'il y aurait impolitesse à refuser ; elle y va avec son mari, celui-ci s'esquive, retourne seul à Gênes, et vogue la galère. Elle est prise : que diable allait-elle faire sur cette galère ? Notez qu'un second corsaire lui tend, huit jours après, le même piège, et qu'elle est sur le point d'y donner de nouveau. Cette contemporaine de Molière ne connaissait apparemment pas les Fourberies de Scapin. A bord, elle joue sa Mandane : elle tient à distance Tamoureux Gendron qui se fait humble, timidç, et montre bien qu'il est lui-même apparenté de très près à a rillustre pirate » du Grand Cyrus. Il obéit à ses moindres volontés ; il promet de quitter le turban, de recevoir le baptême et d'obtenir du pape l'annulation du mariage qui la lie à un indigne époux. Mais, ainsi que l'observe la préface, « les voies de Dieu sont admirables quand il a dessein de rappeler quelqu'un à lui » ; et nous apprenons à la fin du volume que ce Malek- Adel du xvii® siècle s'est fait moine. Je ne dis rien de Margot, la servante de M™® de Fresne, qui au cours d'un combat naval a Tavant-bras emporté par un boulet de canon : elle réclame son avant-bras ; et on le lui rapporte ; et M"*® ^q Fresne le fait embaumer. Tout est aussi fou dans ces Mémoires^ à part cependant les cinquante premières pages où s'esquisse un drame conjugal très moderne, avec les jalousies, les défiances,.

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les brusqueries du mari, les petites désobéissances, les premiers essais de révolte de la femme, avec aussi de bonnes silhouettes de procureurs et d'avocats qui rôdent autour du ménage en train de se disloquer et flairent une cliente probable pour demain. Il esta croire en effet que Sandras a voulu exploiter là le récent scandale d'un procès en séparation auquel il avait déjà fait une brève allusion dans les Mémoires de Boche fort et qui a, dit-on, suggéré à Montfleury sa piquante comédie de la Femme juge et partie. Cette fois encore il a pris son point de départ dans la chronique du temps. Mais la marquise de Fresne n'avait point été mêlée, comme Bouy, Rochefort ou d'Artagnan, aux affaires publiques ; Thisloire n'était plus .là pour lesoutenir, le guider; il n'a pas tardé à s'égarer. On peut se figurer sur cet exemple ce qu'il vaudrait, s'il n'avait eu rbeureuse idée de faire du roman une annexe de l'histoire. Et l'on se persuade qu'aux environs de 1700 c'est bien elle qui a été l'éducatrice du roman français.

Une comparaison qui s'offre entre La Calprenède et Sandras permet de mesurer le progrès accompli. Le premier volume du Pharamond raconte les amours du Romain Constance, descendant de l'empereur Constantin, et de Placidie, sœur de l'empereur Honorius. Après^ de longs mois d'adoration respectueuse, Constance avait arraché à Placidie « l'aveu qui fait tant de peine »^ et il était allé conquérir au loin, sur vingt champs de bataille, les lauriers qui devaient le rendre digne d'elle. En son absence, Alaric s'empare de Rome ; Placidie, captive, est contrainte d'épouser Ataulphe,. roi des Visigoths, qui la mène à sa cour, à Barcelone,, et qui pour la distraire organise de brillants tournois.-

Constance vole à Barcelone,. au risque d'être reconnu et mis en pièces. Il découvre qu'elle va chaque jour pleurer, prier, rêver dans le jardin d'un couvent, et grâce à un moine qui se trouve être un de ses anciens serviteurs, il s'y cache. Elle vient ; il se montre ; elle pâme. Elle lui rappelle, avec la dignité qui convient à la reine des Visigoths, qu'elle n'est plus libre ; sans lui cacher qu'elle l'aime toujours, elle lui fait défense de reparaître à ses yeux, si bien que le déplorable Constance pâme lui aussi et ne revient à lui que pour a tirer de son estomac cent pénibles hélas! » — Même situation dans Y Histoire du maréchal de La Feuilladc. Dans sa vingtième année, La Feuillade a aimé Mn® de Halvin ; ils- s'aimaient sans se l'oser dire. Ils sont très joliment peints l'un et l'autre au début du récit :' lui, dans sou ébgance et sa désinvolture de jeune gentilhomme, fior, brave, un peu cerveau brûlé ; elle, dans la grâce de ses seize ans, sous sa couronne de cheveux « d'un blond cendré ». Les parents de M^^« de Halvin la marient, sans consulter son cœur, au comte de Clermont-Lodève qu'elle suit à Caslelnau, mortellement triste. Il s'aperçoit bientôt de sa tristesse, l'espionne, et surprend son cher secret. Elle lui était jusqu'alors indifférente ; en apprenant qu'elle a aimé, que peut-être elle aime encore, il se sent du goût pour elle ; il l'obsède de ses désirs, et ce lui est un supplice nouveau. De son côté, La Feuillade ne souffre guère moins. lia dû accompagner le jeune roi dans le Midi ; la tête lui tourne en apercevant dans le lointain le château des Clermont-Lodève; il se dérobe, et à l'aide d'un déguisement entre au service du curé de Castelnau. Le lendemain, en se rendant à la messe, la jeune femme s'arrête selon sa coutume au presbytère.

et comme le curé est allé porter les sacrements à un moribond, elle s'assied pour Tattendre. A la vue de La Feuillade, elle s*évanouit, et il a grand*peine à la ranimer : « Elle revint à elle, si changée encore qu'elle n'était pas reconnaissable. » Elle refuse de l'entendre, elle lui ordonne de se retirer, et si durement qu'il est à son tour sur le point de défaillir. Eperdue, elle le laisse ainsi, et regagne sa demeure où une fièvre ardente la force aussitôt à s'aliter.

La donnée est identique. Combien les procédés sont différents 1 Aux conversations, aux harangues, aux monologues sans fin du Pharamond^ au roman oratoire se substitue une narration courte et vive. La métaphysique sentimentale cède la place à des faits. Ce que La Calprenède délayait en un volume tient maintenant en une cinquantaine de pages. Surtout, le théâtre a changé. Nous ne sommes plus dans je ne sais quel fabuleux pays, à la cour tout ensemble barbare et chevaleresque du roi Ataulphe ; nous sommes en France, au commencement du règne de Louis XIV : entre le lieu de la scène et les sentiments des acteurs, entre leur costume et leur rôle le risible désaccord a disparu. L'avouerai je? Quand j'ai commencé à lire V Histoire du maréchal de La Feuillade^ j'ai cru tenir entre mes doigts, sinon un chef-d'œuvre, du moins un très joli livre oublié. Ces premières pages sont charmantes de naturel. Elles ont cet air aventureux qui nous plaît si fort dans les amours de jeunesse d'un Condé ou d'un La Rochefoucauld et qui ne sied pas moins aux premières amours d'un La Feuillade. Point de complications inutiles ; le récit va vite, et dans les moindres détails c'est la même apparence de vérité. Je voudrais transcrire toute la scène dans laquelle le valet de La

Feuillade, déguisé en colporteur, gagne la confiance du vieux curé de Castelnau et réussit à placer chez lui son jeune maître : « Ils causèrent de choses et d^autres en buvant le petit coup... » Ce bon curé de village, naïf et bavard, friand de bon tabac d'Espagne, un peu chiche d'ailleurs et disposé, malgré ses 2000 livres de rente, à lésiner sur le gage de ses domestiques, comme il m*amuseplus et comme à lui seul il vaut mieux que toutes les panoplies de La Galprenède !

Il ne suit pas de làqueSandras ait créé le roman moderne.

En premier lieu, son style est bien fruste. Les négligences, les incorrections y foisonnent ; il écrit sans se troubler : « On me soupçonna d'être son homicide ». — « Il voulut voir s'ils sortiraient heureusement et sans qu il leur en coûtât le nez ou les oreilles ou quelque autre membre ». Ses élégances sont pires : (c II me pria que nous repassassions sur son vaisseau. » On se heurte chez lui aux plus basses plaisanteries, aux mots les plus crus ; certain duel qu*Aramis accepte, bien qu'il ait pris médecine le matin même, nous est conté avec toutes ses circonstances. A vrai dire, quand il fait parler des mousquetaires du roi ou des gardes du cardinal, ce langage rude, mais plein de verve et de verdeur, ne déplaît pas ; les trivialités en sont parfois expressives, les gaillardises savoureuses. Roche* fort, dont le père s'était remarié, se plaint d'avoir eu l'enfance la plus malheureuse, « pendant qu'on caressait le fils du second lit qui était galeux comme un braque ». Devenu riche, tout occupé à caser ses frères

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et sœurs : « Je puis dire, s'écrie-t-il, que j'étais chargé d'enfants sans avoir eu le plaisir de les faire. > fléias l Sandras fait aussi parler des gens de cour, des grandes dames, et ne change alors ni de ton ni de vocabulaire. Dans les Mémoires de la marquise de Fresne^ la forme est plus étrange peut-être que le fond. Les discours de M"»^ de Fresne ne sont que de batailles et de bombardements, de bastions et de contrescarpes, et elle ne calcule les distances qu'en « portées de mousquet ». A Gènes, reçue chez un banquier qui lui sert de délicieux vins de Grèce : « Je les trouvai, dit-elle, très excellents, de sorte que peu s'en fallut que je ne me coiffasse, car j'ai toujours aimé les liqueurs, et je les aime encore passionnément. » Quand Gendron lui est présenté, il réclame au dessert une chanson à boire : « Je chantai sans me faire prier, et choquant le verre avec lui, je le ravis en admiration. » Cette marquise eût étonné l'Hôtel de Rambouillet.

Aussi bien, là n'est point l'essentiel. Le style de Sandras est, en somme, moins mauvais que celui de Restif de la Bretonne en qui nous n'hésitons pourtant pas à voir un romancier. D'autre part, des nombreux imitateurs que son succès a fait éclore au commencement du xvm' siècle, il en est un qui écrivait d'une façon presque exquise : Hamilton. Les spirituels et attiques Mémoires de Grammont^ c'est du Sandras très bien écrit. Du Sandras, même très bien écrit, cela ne fait jamais qu'une œuvre difficile à définir et à classer.

L'analyse suivie et complète de ses ouvrages serait impossible. En chacun d'eux, un roman commence qui presque aussitôt avorte. Et ceci ne vient pas uniquement de ce qu'il travaille trop vite ou de ce qu'il

a rhaleiae courte ; ceci est la rançon des services que lui rend l'histoire. Elle envahit l'œuvre ; au lieu d'en être le support, elle en devient la substance. Les quatre cents dernières pages des Mémoires de M. de Bouy sont un précis avec dates en marge ; à partir de la cinquantième ou de la centième page, ceux de Rochefort, ceux de d'Artagnan, V Histoire du maréchal de La Feuillade ne sont plus qu'une succession de scènes ou d'anecdotes historiques que rien ne relie les unes aux autres. Le fil de la narration se brise, et elle essaie en vain de se raccrocher à Tordre chronologique. L'image du héros qui semblait près de prendre vie se brouille ; il reste à sa place un cicérone qui nous fait visiter le musée de Versailles. Comme avec Sandras nous arpentons éternellement la même galerie, peu à peu de tant d'épisodes dont la variété semblait extrême se dégage le sentiment d'une extrême monotonie. Que le siège soit devant Arras ou Gravelines, la différence pour nous n'est pas grande, et nous refermons le volume un peu déçus.

Le genre n'était donc pas constitué, puisqu'il demeurait confondu avec un autre. Mais en se confondant avec celui-là il avait enfin pris possession du réel et il ne lui restait plus qu'à s'y faire sa part. Ces apocryphes et romanesques Mémoires, c'était la dernière évolution? qu'il dût subir avant d'arriver à la pleine conscience de lui-même; c'était la dernière phase de sa longue enfance. Sandras nous mène directement à Lesage, Marivaux et Prévost.

Je sais que Gil Blas de Santillane, que Jacob et Marianne, que l'Homme de qualité ou Cleveland même, quoiqu'il se dise fils naturel de Cromwel, ne sont plus personnages de l'histoire. Ils sont la création du génie ;

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en eux s'exprime une vérité plus large et plus durable que celle de Thistoire ; en eux se résume la vie commune. Leurs Mémoires sont un vaste tableau de mœurs ou une ample tragédie bourgeoise, et les faits historiques qui s*y peuvent mêler n'y sont plus que des éléments de ranalyse morale ou des éléments de Faction. Encore est-ce bien leurs Mémoires que nous sommes censés lire : la forme autobiographique du récit, que Sandras avait tant de fois employée, est celle qui jusqu'à Richardson et Rousseau s'est imposée aux romanciers.

Comme lui, Lesage rédige le journal d'une vie entière ; et qu'est-ce après tout que son héros, sinon la géniale synthèse de ceux de Sandras? L'adolescence de Gil Blas enrôlé dans une troupe de voleurs diffère-t-elle beaucoup de celle de Rochefort que des bohémiens associaient à leurs rapines? Sa liaison avec une comédienne qui lui assure le vivre et le couvert, n'est-ce point celle de d'Artagnan avec la logeuse qui s'endettait pour lui? Le rôle qu'il joue près du duc de Lerme et d'Olivarès n'est-il point celui que Bouy, Rochefort, d'Artagnan jouaient près de Richelieu ou de Mazarin? « Cherche une bonne affaire », disait Mazarin à d'Artagnan en lui refusant une pension, et cela voulait dire : « Apprends à tirer parti de ta situation auprès de moi, reçois les solliciteurs, et prometsleur tes services s'ils y mettent le prix. » Le duc de Lerme ne paie pas autrement son secrétaire. Avant que Gil Blas et ses dignes amis eussent Tidée de so déguiser, pour rançonner, des filles ou des marchands, en archers de la Sainte -Hermandad ou en commissaires du Saint-Office, des filous vêtus en exempts de police avaient escroqué 20000 écus au

père de Rochefort. El si Gil Blas nous fait voir à lui seul dix fois plus de pays que Bouy, Rochefort et d'Artaguau ensemble, il n'en est pas moins vrai que leurs Mémoires étaient déjà une sorte de voyage à travers la société moderne.

Aucun des critiques qui se sont occupés de Marivaux ne semble s'être aperçu que les Mémoires de M, deBouy lui ont fourni le début de la Vie de Marianne On se souvient de ce début : des bandits ont attaqué un « carrosse de voiture » qui allait à Bordeaux et ont tué tous ceux qu'il portait,à Texception d'un chanoine qui a pu s'enfuir et d'une petite fille en bas âge. Le curé du plus proche village la recueille, consulte le registre des voyageurs afin de savoir qui elle est, constate que ses parents s'y étaient fait inscrire sous un faux nom, et se décide à l'élever, aidé dans sa tâche par une sœur presque aussi vieille que lui. Au bout de quelques années, il meurt; sa sœur, qui ne lui survit guère, conOe Marianne à un bon religieux, et celui-ci la recommande de son côté à M. de Climal qui la place chez une lingère.

<( Ma mère, raconte M. de Bouy, s'en venant à Paris dans le carrosse de Bordeaux avec une femme de chambre, rencontra des voleurs entre Linas et Antoni, deux villages (fui sont sur la route de cette capitale et qui n'en sont éloignés que de quatre ou cinq lieues. Elle n'était pas toute seule dans la voiture, et ces voleurs ne se contentant pas de voler tous ceux qui y étaient, ils les tuèrent tous... excepté ma mère et un Bénéficier qui était un grand homme de bien... Lorsque cet accident arriva, ma mère était grosse de moi de sept mois... Le Bénéficier était bien plus sensible à l'état où il la voyait qu'au vol qui lui avait été fait à luimême... L'ayant donc fait mettre à Antoni dans la meil leure hôtellerie, il envoya chercher du secours... Le mal

d'enfant la prit, et m'ayant mis au monde avec des douleurs

qu'on ne saurait exprimer, elle rendit l'esprit un moment

après. Le Bénéficier, qui était un véritable homme de bien,

après avoir ainsi pris tant de soin de ma mère, en prit

encore tout autant de moi que si j'eusse été son propre

enfant; après qu'il m'eut fait chercher une nourrice et qu'il

s'en fut trouvé une à Longjumeau, village tout proche d'An-

toni, il me remit entre ses mains. Il ne savait cependant

qui j'étais, et comme c'était un homme absorbé en Dieu, il

ne s'était pas mis en peine, en chemin, de s'informer ni qui

était ma mère, ni qui étaient les autres personnes qui

étaient avec elle dans le carrosse. Par malheur encore pour

moi, il se trouva que le livre que portait le cocher et qui

faisait mention des personnes qui étaient dans sa voiture,

avait été pris par les voleurs... Ainsi, comme le cocher

avait été tué avec tous ceux qu'il menait, excepté ma mère

et le Bénéficier, cet homme si charitable ne put jamais

apprendre quel était son nom... Il écrivit non seulement à

Bordeaux pour s'informer du nom et de la qualité de la

dame... mais il fit encore lui-même un voyage sur les lieux

pour tâcher de découvrir ce qu'il était curieux de savoir...

Il n'en put jamais venir à bout.. »

J'abrège : le Bénéficier fait élever l'enfant et à son lit de mort le lègue à un autre ecclésiastique qui le met en apprentissage chez un charpentier.

Il semible que le continuateur de Marivaux se soit aussi reporté, avant d'écrire les derniers livres de la Vie de Marianne, à l'ouvrage dont Marivaux s'était souvenu: au dénouement, la petite lingère se trouve ê Ire la fille d'un grand seigneur étranger, de même que la femme de chambre qu'avait épousée Bouy se trouve être la fille d'un président.

Les œuvres de l'abbé Prévost portent des traces encore plus visibles de l'influence que Sandras a exercée sur lui. Plus d'un exemplaire du Rochefori ou du d'Artagnan^ si bien faits pour plaire à des soldats,

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devait traîner sous la tente et dans la tranchée quand Prévost s'échappa de chez les Jésuites pour s'enrôler. Comment ne pas songer à Sandras en lisant les Mémoires d'un homme de qualité, Cleveland, le Doyen de Killerine ou les Mémoires de M. de Montcal ? Des hommes dont la vie appartient en majeure partie à la seconde moitié duxvii« siècle s'y confessent à nous. Les uns se sont trouvés en présence des écrivains célèbres, de Racine, de Boileau, de Molière ; d^autres ont approché d'Henriette d'Angleterre et assisté à son agonie que d'Artagnan avait déjà décrite ; d'autres ont été, comme lui, témoins de la révolution d'Angleterre, et ont combattu sous le drapeau des Stuarts. Ils ont ferraillé, couru le monde, et s'il arrive assez communément que leur vie orageuse s'achève dans un cloître, Rochefort vieilli les y avait précédés. Tel cas de pathologie passionnelle que Sandras a noté et que j'ai cité se retrouve dans les Contes, aventures et faits singuliers de Prévost. Telle histoire de spectre ou de revenant qui est du premier pourrait être du second ; celle-ci, par exemple. Le marquis de Rambouillet et le marquis de Préci, jeunes tous deux, tous deux libertins, ont échangé en riant une promesse : il est convenu que celui qui mourra le premier viendra donner au survivant des nouvelles de Tautre monde. Ils se séparent, et le marquis de Rambouillet rejoint Tariiiée. Préci, que la maladie retenait à Paris, le voit un matin entrer dans sa chambre, très pâle ; il étend les mains, rencontre le vide ; il n'a devant lui qu'un fantôme qui murmure: a Tout ce qu'on dit de l'autre monde est vrai r tu mourras bientôt ; prépare-toi. » Peu de jours après, Préci apprend qu'en effet son ami est mort, et presque aussitôt il est tué lui-même au combat de la porte

Saint-Antoine. Que de pages de Cleveland il y aurait à rapprocher de cette page des Mémoires de Rochefort ! Et, d'autre part, qu'on lise dans ceux de Bouy Tépisode intercalaire de la jeune Grecque, qui, trahie par son fiancé, le tue, s'enfuit en Italie, y es\ victime d'une seconde trahison et cherche une seconde fois vengeance le fer à la main : on croira lire le sommaire d'un de ces drames d'amour qui chez Prévost dégénèrent si souvent en effroyables tueries.

La gloire de Lesage, de Marivaux, de Prévost n'a rien à perdre à de tels rapprochements. Des matériaux que Sandras avait commencé à réunir, qu'il n'avait ni triés ni dégrossis, ils ont créé une œuvre d'art et une forme d'art nouvelle. Mais il serait injuste d'oublier ce qu'ils lui doivent, et peut-être n'ai-je même pas dit tout ce qu'ils lui doivent. Ses pseudo-Mémoires, destinés à suppléer à rinsuf fîsance des historiens et aussi au manque de journaux, ont contribué à la vogue des Mémoires authentiques, Mémoires de Retz, de GuyJoly, de Gourville, de Tabbé de Choisy, du marquis de La Fare, de W^ de Montpensier, de M™« de Motteville, de M™» de La Fayette, etc., qui ont paru coup sur coup et en si grand nombre au lendemain de sa mort. Il s'en est formé toute une bibliothèque dans le premier tiers du xviu* siècle ; et il est devenu d'autant plus facile au roman de délimiter son domaine propre que la littérature historique avait désormais le sien.

En résumé, dans l'histoire du roman le nom de Sandras domine la période qui s'étend de la Princesse de Clèves à Gil Blas. Quelle que soit la valeur des idées contenues dans le Télémaque et quel qu'en ait été le retentissement, le poème mythologique de Fénelon, loin d'acheminer le roman à son but, eût achevé plu-

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tôt de régarer. Un pauvre diable de gazetier Ta ramené et poussé dans la bonne voie. Ce qui va sortir du Télémaque, ce sont des écrits philosophiques dont la portée est parfois considérable, mais qui présentent encore et à dessein, chez Montesquieu et Voltaire aussi bien que chez Tabbé Terrasson et le chevalier Ramsay, tous les caractères de la fiction Ce qui va naître des Mémoires de d*Artagnan ou de Rochefort, c'est le roman moderae de plus en plus soucieux d'imiter la vie et de nous en donner l'illusion. Nous verrons les deux courants se développer d'abord parallèlement, puis se rejoindre et se fondre dans la Nouvelle Héloïse,

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