LESAGE
Ce que Lesage a voulu faire dans ses romans, il Ta dit avec netteté dans ses préfaces.
Il écrivait, en publiant le texte définitif du Diable boiteux : « Pour le rendre plus digne de revoir le jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre pour ainsi dire à la mode. Quoique le molide soit toujours le même, il s'y fait une succession continuelle d'originaux quisembley apporter quelque changement... Pour moi, qui borne mon ambition à égayer pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en petit un tableau des mœurs du siècle ».
V Allégorie qui précède Y Histoire de Gil Blas n'est pas moins explicite. Deux écoliers qui allaient de Penafiel à Salamanque, lisent sur une pierre, au bord du chemin, Ténigmatique inscription : « Ici est enfermée rame du licencié Pierre Garcias ». Le plus jeune éclate de rire : a Une âme enfermée !... » et il s'en va ; l'autre, pluâ réfléchi, creuse autour de la pierre avec son couteau et trouve une bourse de cuir gonflée de ducats: « Qui que tù sois, ami lecteur, conclut Gil Blas, tu vas ressembler à l'un de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales
qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, Tutile mêlé avec Tagréable » .
Tout ceci est fort clair : la prétention de Lesage est d'être dans le roman, dans un genre qui semblait aban- \donné aux bas bleus et aux forbans de lettres, un ..peintre de mœurs et un moraliste.
f La forme qu'il a donnée à ses deux principaux roman s servait à merveille son dessein. Il a emprunté à un Espagnol, à Luis Vêlez de Guevara, le titre et l'idée du Diable boiteux imprimé pour la première fois en 1707. Certain soir d'octobre, un écolier d*Alcala, don Cléophas Leandro ZambuUo, tombé dans un guet-apens et réduit à fuir sur les toits la poursuite de quatre spadassins, aperçoit une mansarde ouver^ et s'y réfugie tout essoufflé, k peine y est-il qu'il entend près de lui un pro fond soupir, puis un autre ; il regarde et ne voit per- SQnne : qui donc est là? C'est un démon, le démon des plaisirs et des modes nouvelles, Asmodée surnommé le Diable boiteux ; un magicien Ta emprisonné dans une fiole. Que Zambullo brise la fiole et le délivre : Asmodée lui prouvera sa reconnaissance en l'instruisant de tout ce qui se passe dans le monde. Marché conclu; Asmodée est libre, il emporte dans les airs Zambullo accroché à son manteau et va se poser sur la tour de San Salvador. « Or çà, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène ici?... Je vais par mon pouvoir diabolique enlever les toits des maisons, et malgré les ténèbres de la nuit le dedans va s'ouvrira vos yeux. — A ces mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit comme en plein midi l'intérieur des maisons, de même,
dit Luis Vêlez de Guevara, qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte » . Toute existence humaine livre à Zambullo son secret. Asmodée enlève pour lui le toit du riche et celui du pauvre, du grand seigneur et du bourgeois ; il lui fait visiter le palais et la prison, le grenier du poète et Thôpital des fous. Il lui explique ce qu'il lui montre, lui dévoile les plus intimes pensées de chacun, et ce n'est qu'après avoir exploré de la sorte toute la ville qu'il rentre dans la fiole enchantée.
Le cadre est vaste ; celui de GilBlas Test bien davantage. Seul à dix-sept ans sur la grande route qui mène à l'Université de Salamanque et plus propre à subir qu'à faire sa destinée, tour k tour valet d'un bandit, d'un petit maître, d'une comédienne, d'un médecin , favori d'un prélat, secrétaire de deux ministres, pauvre le matin et attablé avec des gueux, riche le soir et paradant parmi les gens de cour, Gil Blas nous promène à travers toutes les conditions sociales, et il ne s'agit plus seulement d'un coup d'oeil jeté en hâte avec Asmodée, mais de longues stations dans chacun des milieux où nous sommes introduits.
Pénétrons plus avant, et d'abord nous allons rencontrer une foule d'allusions et de portraits où, malgré les protestations de Lesage et ses Avis au lecteur, ses lecteurs se reconnaissaient et avaient toute raison de se reconnaître. Ils s'y reconnaissaient si bien que le succès du Diable boiteux^ de même uature que celui des Caractères, l'égala presque. Boileau tirait les oreilles à son petit laquais qu'il avait surpris, le plumeau sous le bras, en train de feuilleter le volume, et de jeunes fous s'en disputaient les exemplaires Tépée à la main dans la boutique de Barbin. Les éditions se mul-
tiplièrent en l'espace de quelques mois, et dès la fin de l'année Dancourt faisait jouer deux comédies dont le sujet étaitpris dans le roman de Lesage.
Il n'y a pas à s'y tromper : seuls les ouvrages qui sont tout pétris d'actualité, réussissent ainsi et en un instant. Ce souci de l'actualité, comment ne pas l'apercevoir dans une œuvre que l'auteur n'a fait réimprimer dix-neuf ans plus tard qu'après l'avoir remise « à la mode » et y avoir substitué les anecdotes du jour à celles de la veille ? Aujourd'hui même, il reste possible de nommer la plupart des gens qu'il visait ; et l'auteur d'une récente thèse de doctorat sur Lesage romancier s'y est employé. Asmodée nous présente un vieux garçon prompt à dépenser son argent et capable de tout pour s'en procurer : « Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. — Tu as donc d'autre argent, lui dit-il ; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour Irente pistoles? — Hé! mais, répondit-elle, j'ai encore outre cela deux cents ducats. — Deux cents ducats, répliqua-t-il avec émotion, malepeste ! Tu n'as qu'à me les donner à moi, je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. — Il fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme » . Nous savons le nom de ce vieux garçon-là : « Dufresny le poète, raconte Tabbé Voisenon, ne pouvant payer sa blanchisseuse, l'épousa : ce qui le mit en linge blanc ». Rien ne serait plus aisé que de citer d'autres exemples et de détacher du Diable boiteux des paragraphes qui concernent soit M"»® de Lambert, soit l'acteur Baron, soit le lieutenant général de police Voyer d'Argenson.
Pareille enquête appliquée à Gil Blas serait encore plus fructueuse. Voltaire s'y reconnut dans Fauteur dramatique Triaquero et en garda éternellement rancune à Lesage. Les plus fameux comédiens d'alors y ont tous leur médaillon. Le docteur Sangrado, dont toute la science consiste à saigner ses malades et à les noyer d'eau claire, ressemble à s*y méprendre au docteur Hecquet, auteur . du traité sur les Vertus de Veau commune et de V Explication physique et mécanique des effets de la saignée et de la boisson dans la cure des maladies, « Il ne m'a servi de rien, soupire Sangrado, de publier un livre contre les brigandages de la médecine. » Le Brigandage de la médecine est le titre d'une autre brochure d'Hecquet, lequel reparaît un peu plus loin sous le nom d'Oquetos, en même temps que son adversaire habituel, le docteur Andry, fait son entrée sous le nom d'Andros.
Je m'arrête, sans insister même sur l'évidente et proche parenté qui unit Gil Blas au cardinal Dubois et à Henriau, à cet Henriau que Saint-Simon qualifiait de a valet à tout faire d et dont un beau jour on fit un évêque. Je n'en finirais pas de rappeler tout ce qu'il y a d'indiscrètes et piquantes personnalités, de traits de mœurs ou d'immoralité authentiques dans Gil Blas ; et peut-être serait-ce assez mal louer Lesage que de s'y attarder trop longtemps.
Malgré l'abondance et l'exactitude de son information, il avait le droit de réclamer contre ceux qui ne voulaient voir dans le Diable boiteux et dans Gil Blas que des romans à clé, que des œuvres frappées à l'effigie d'une génération et condamnées à périr avec elle. Comme ceux de Molière et de La Bruyère, quoique à un moindre degré, ses portraits ont une vérité générale
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et durable ; le détail d'actualité prend sous sa plume la valeur d'un document sur la vie, et de là vient que son Gil BlaSf en marge duquel ses premiers lecteurs s'amusaient à inscrire des noms propres, continue à nous plaire alors que ces noms ne nous disent plus à peu près rien. Le modèle a disparu, et cependant le portrait demeure, car de tels portraits ressemblent toujours à quelqu'un.
Laissons là Oquetos, Andros et Sangrado : il est entendu qu'il n'y a plus d'ignorants ni de charlatans parmi les médecins et qu'il ne leur arrive plus jamais de tuer leurs malades. Oublions le duc de Lerrae, Olivarès et leurs secrétaires, les trafics qui se faisaient dans lanticliambre et au besoin dans le cabinet du ministre, les titres et les emplois vendus à beaux ducats comptants, les brevets de pension accordés à la requête d'une demoiselle à laquelle un sous-employé de ministère veut du bien : il va de soi que c'est de l'histoire ancienne, et que les mœurs ministérielles dépeintes dans Gil Blas n'ont rien de commun avec celles de notre temps. Contentons- nous d'écouter ce que Lesage nous dit des acteurs et des auteurs.
Quelqu'un vient d'entrer dans le salon d'Arsénié :
« Il appuyait sur toutes les syllabes et prononrait ses paroles d'un ton emphatique, avec des gestes et des yeux uccommodés au sujet. J'eus la curiosité de demander àLaure ce que c'était que ce cavalier. Je te pardonne, me dit-elle, ce mouvement curieux: il est impossible de voir et d'entendre pour la première fois le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria sans avoir l'envie qui te presse; je vais te le peindre au naturel. Premièrement, c'est un homme qui a été comédien... As-tu remarqué ses cheveux noirs? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils et sa moustache. Il est plus vieux que Saturne ; cependant, comme au temps do
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sa naissance ses parents ont négligé de faire inscrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profite de leur négligence et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes années pour le moins. D'ailleurs, c'est le personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même... Je l'entends quelquefois déclamer ici, et je lui trouve, entre autres défauts, une prononciation très affectée avec une voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation. »
Le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria s'appelait^ au temps de Lesage, Michel Baron ; mais n'est-ce pas lui qui dans la littérature du xix« siècle s'est appelé Delobelle, et dans la réalité d'aujourd'hui serait-on très en peine de lui trouver un nom?
« Notre petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse: Madame, un homme en linge sale, crotté jusqu'à l'échiné,, et qui, sauf votre respect, atout l'air d'un poète, demande à vous parler. — Qu'on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons, messieurs; c'est un auteur. — Effectivement,, c'en était un dont on avait accepté une tragédie, et qui apportait un rôle à ma maîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il lit en entrant cinq ou six profondes révérences à la compagnie qui ne se leva ni même ne le salua point... Il s'avança dans la chambre d'un air tremblant et embarrassé . Il laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa,, s'approcha de ma maîtresse, et lui présentant un papier plus respectueusement qu'un plaideur ne présente un placet à un juge: Madame, lui dit-il, agréez de grâce le rôle que je prends la liberté de vous offrir. — Elle le reçut d'une manière froide et méprisante, et ne daigna pas même répondre au compliment... Ces historiens mettaient les auteurs au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage. »
Depuis l'époque de Lesage, l'homme de lettres a re^ dressé son échine jadis humiliée et crottée. Mais, pour ignorer que nos gens de théâtre n'ont rien perdu de
leur morgue et de leurs grands airs, il faudrait n'avoir lu aucune des pages irritées ou railleuses dans lesquelles les plus illustres écrivains de notre siècle ont raconté leurs années de jeunesse, leurs débuts, leurs démarches auprès de Tactrice en vogue ou du sociétaire à part entière, les affronts essuyés à la lecture du manuscrit et au cours des répétitions...
Ou bien évoquerai-je monseigneur Tarchevêque de Grenade et sa brouille avec Gil Blas ? Gil Blas avait conquis ses bonnes grâces en feignant d'admirer ses pieuses homélies ; monseigneur lui trouvait « du goût et du sentiment » : Va, mon ami, lui disait-il, tu n'as pas, je t'assure, Toreille béotienne ; et pour lui marquer sa confiance, il lui avait recommandé, sitôt que sa plume « sentirait la vieillesse » et qu'il commencerait abaisser, de l'en avertir. Ce jour-là vient vite, et Gil Blas s'acquitte de sa mission : « N'en parlons plus, mon enfant, interrompt l'archevêque. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que jén'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui aie malheur de n'avoir pas votrf approbation... Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet... Adieu, monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec un peu plus de goût. »
Le Mercure de juinl724se faisait fort de reconnaître l'archevêque de Grenade dans le clergé de France. Pourquoi l'y chercher ? N'est-elle pas vieille comme le monde et ne durera-t-ellc pas autant que lui, la vanité d'auteur ? Et ne savons-nous pas qu'Oronte, qui demandait à Alceste de lui « parler sans feinte », se fâche dès que l'homme aux rubans verts fait mine de critiquer son sonnet ?
Je rappelle à dessein la scène du Misanthrope qui correspond à cette page de Gil Blas. Tout n'est pas oeuf, en effet, et il s'en faut, dans les thèmes que traite Lesage. Le savetier, dans le Diable boiteux, à qui son fils revenu des Indes avec une grosse fortune a fait cadeau de 300 pistoles et qui les lui rapporte le lendemain en s'écriant : « Je meurs d'ennui depuis que je ne travaille plus », n'est-ce point le savetier de La Fontaine ? Le bourgeois qui se ruine dans Gil Blas k régaler des marquises, n'est-ce point M. Jourdain ? De tant de plaisanteries sur les médecins qui mettent en deuil des cités entières, ou sur les poètes qui, après s'être réciproquement encensés, en viennent à s'injurier et à se prendre aux cheveux, il en est qui datent de Molière et de Boileau, à moins que ce ne soit de Sorel et de Régnier, ou même d'Horace et de Juvénal. Le lettré, l'homme qui a lu beaucoup et plus peut-être que vécu, se trahit fréquemment chez Lesage.
Mais si vieux que fût le thème, Lesage était par luimême assez observateur pour le renouveler et le rajeunir, et par exemple les petits-maîtres qu'il nous présente, pour être les neveux d'Acaste et de Clilandre, n'en diffèrent pas moins de leurs oncles ; ses précieux ne sont plus ceux qui fréquentaient chez M°*® de Rambouillet ou chez M"® de Scudéry : ils viennent du salon de M""* de Lambert. Et puis, quelque obligation qu'il ait à ses glorieux devanciers, il a un mérite bien à lui: ce qu'il sait de la vie, il ne le formule pas en maximes abstraites, il le traduit en un dialogue, en une silhouette, {lavait des yeux de peintre, le don d'animer l'abstraction, et chez lui les vérités morales se revêtent d'une forme plastique. Elles revêtent l'apparence de gens qui vont et viennent, qui boivent ou qui mangent,
que nous voyons et entendons. En un mot, un roman de Lesage, c'est quelque chose comme les Caractères de La Bruyère en action.
Le malheur est qu'avec la substance des Caractères c'en est aussi l'esprit qui a passé dans son œuvre.
Lesage est satirique à toute heure et partout, qu^il écrive Turcaret ou Gil Blas ; il Test jusque dans le cimetière où Asmodée commente ironiquement chaque épitaphe. C'est, nous dit-on, qu'il était originaire de Bretagne; et de son cas on rapproche celui de son compatriote Renan qui n'a jamais exprimé ses pensées les plus hautes, les plus graves, qu'avec une pointe de malice, cum grano salis. Mais on allègue aussi l'origine bretonne de Chateaubriand lorsqu'il s'agit d'expliquer son mélancolique génie de poète, et la même cause se trouve ainsi produire des effets bien différents. Dans la conduite de Lesage, dans son indépendance d'allures dont les frasques sont célèbres, oui, il me semble bien reconnaître un Breton : dans son œuvre, je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas tout autant et plus l'air d'un Champenois ou d'un Tourahgeau:^Ik-e*t un peu vain de demander à un extrait de naissance l'explication de ce qui est le don de nature. Contentons-nous de noter certaines circonstances de sa vie qui ont favorisé en lui le développement de l'humeur native. Il était pauvre, il était un homme du tiers- état, et cela en un temps où l'argent se faisait aussi insolent que l'orgueil nobiliaire. 11 vivait assez à l'écart et d'autant plus volontiers qu'il était un peu sourd ; il ne frayait guère qu'avec des gens de lettres et des bourgeois tels que lui, qu'il rencontrait
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le soir au café, des mécontents eux aussi, eux aussi irrités contre les financiers et les grands seigneurs, euxaussi disposés à ne voir en eux que des fripons ou des débauchés. Qu'il y ait quelque naïveté en de tels mépris ainsi généralisés, on s'en doute ; n'importe, c'est-dansles cafés du xvm« siècle que le tiers état a ténu séance jusqu'à la convocation des Etats généraux ; et parmi les chuchotements, parmi les laz/i, à écouter ou à colporter le récit des scandales de la cour, des soupers du Régent, des abus du pouvoir ou des pirateries de la haute finance, celui qui signait si fièrement iLesage^ bourgeois de Paris ^ a bien pu échauffer et fouetter sa bile. De plus, il était le traducteur en titre des romanciers espagnols qui ont raconté les exploits des picaros ou voleurs de Madrid; et la pratique du roman picaresque, d'Estébanille Gonzalès ou de Guzman d'Alfarache^ n'est point pour donner une flatteuse idée de l'homme et de la société. Enfin, il a passé vingt-six ans de sa vie à défrayer le Théâtre forain de prologues, opéras comiques, pièces en jargon ou par écriteau, œuvres de circonstance, toutes destinées à railler quelqu'un ou à parodier quelque chose.
Nç^soyons donc pas surpris si ses romans sont un inventaire de la bêtise et de la méchanceté humaines, et si, à quelque endroitqu'on les ouvre, on y sent la même saveur un peu âpre. Il y passe en revue toutes les professions, et c'est pour n'en épargner aucune, quoiqu'il éprouve un particulier plaisir à dauber sur les médecins, quf nelui ont pas rendu la santé, et sur les comédiens, dont il a eu personnellement à se plaindre. Que s'il a trop maltraité ces derniers, le destin plus ironique que lui-même l'en a suffisamment puni en faisant de son fils aîné un acteur du Théâtre français et de son
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troisième fils UD acteur de la Foire. Depuis les rois et les prélats jusqu'aux muletiers et aux tripotières, avec lui chacun a son tour. Cesse-t-il d'attaquer telle ou telle classe, il se plaît à montrer la nature même de Thomme en son fond éternel de faiblesse et d'égoïsme, à souligner ses infirmités, à étaler ses misères, à rappeler... comment dirai-je cela ? les humiliantes sujétions du corps et tout ce qui enlaidit ou rend grotesque notre pauvre effigie. Comme apparaît ici, jusque chez ce disciple des classiques tout pénétré de leurs leçons, Tinstinctive réaction contre les bienséances et la belle tenue du grand siècle ! Voici le cynisme, voici la polissonnerie : lexvm« siècle est né. Quand Gil Blas ne se moque pas de ses maîtres, il se moquede lui-même, ce qui est encore une façon de faire en sa personne la satire de l'humanité : tel est bien le sens de la phrase sur laquelle se terminent ses Mémoires, et où il se peint à son foyer, entre sa femme et les enfants dont il « se croit le père» ; tel était bien le sens des premiers chapitres dans lesquels il contait les déboires de sa jeunesse naïve et se peignait à lâge où Ton est à la merci d'autrui, c'est-à-dire, selon Lesage, voué au rôle de dupe.
Satirique, Lesage Test et d'exquise manière dans les moindres détails de son style, s'il est vrai que l'ironie est la forme la plus distinguée de la satire. Le ciel me garde de médire de ce style-là, de cette verve encore moliéresque, de cette impertinence déjà, voltairienne I Quel feu roulant d'épigrammes dans le Diable boiteux^ ou plutôt qu'est-ce que le Diable boiteux^ sinon un recueil d'épigrammes ? Asmodée espère que le magicien ne s'apercevra pas de sa fui te : « Je suis dans son laboratoire comme un livre de droit dans la bibliothèque
d'un financier ». Tel vieux conlador fort riche et devenu dévot « a déjà obtenu la permission de fonder un couvent ; mais il n'y veut mettre que des religieux qui soient tout ensemble chastes, sobres et d'une extrême humilité. Il est fort embarrassé sur le choix ». — « Derrière ce captif qui vous parait de si bonne mine, dit encore Asmodée, il y en a un autre qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe ; c'est un petit médecin aragonais ; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les Turcs ont su de quelle profession il élait, ils n'ont pas voulu le garder parmi eux ; ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté et qui ne Tout ramené qu'à regret en Espagne. »
Se souvient-on d'un mot de Rivarol dans son Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution, d'un mot sur M. Blin qui était médecin à Nantes avant d'être député aux Etats généraux : « Son patriotisme a tellement ébloui ses compatriotes qu'ils ont encore mieux aimé être ses commettants que ses malades ». C'est le même style, style plein de charmantes perfidies et qui est celui de tous les maîtres railleurs. Lesage n'en a pas employé d'autre dans Gil Blas, et il l'y a employé dès les toutes premières lignes : « C'était peut-être (car je n'avance pas#ela comme un fait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant... C'était un ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne chère »....
Qu'il se nomme Montesquieu, Voltaire ou Lesage, celui qui est satirique à ce point ne saurait être un romancier tout à fait supérieur.
Certes, une philosophie amère ou moqueuse, un juge* ment méprisant ou douloureux sur la vie et la société peut se dégager d'un très beau roman; Prévost, M^^Sand, Stendhal, Balzac, Flaubert, Maupassant, Tolstoï, et disons d'un mot, tous les romanciers de génie sont là pour nous en avertir. Mais avant de nous mener et afin de nous mener à ces conclusions quMls nous laissent le soin de formuler, ils nous ont présenté un drame qui semblait un drame vrai : ils ont déroulé sous nos yeux des destinées qui, différentes ou toutes proches des nôtres, nous paraissaient aussi réelles que les nôtres. Je me plains que Lesage ne nous apporte point Fœuvre illusionnante, Tœuvre de bonne foi que le roman doit être ou paraître.
On dirait même qu il met une sorte de coquetterie à nous rendre l'illusion impossible. Il nous informe en 1726 qu'il a augmenté le Diable boiteux « d*un volume que les sottises humaines lui ont aisément fourni ». Il est le premier k signaler en 1735, dans une note de Gil Blas^ un anachronisme qu'il y a laissé échapper^ Jamais Tauteur ne s^est moins appliqué à se cacher. Pour lui la satire morale compte seule et fait le prix du travail ; le reste, Tagréable histoire dans laquelle elle s'enveloppe, ne sert qu'à faire passer la pilule. Pour lui le roman n'est pas le but, mais seulement le moyen.
Aussi, sans parler du Diable boiteux qui nous jette en pleine féerie, voyez comme est faite V Histoire de Gil Blas. Elle est faite de récits d'aventures selon l'ancienne formule, avec rencontres de corsaires, déguisements, coïncidences imprévues, de récits d'aventures qui alternent avec des scènes de comédie. Que de scénarios elle renferme qui, développés et poussés, formeraient
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une pièce de Marivaux ou de Lesage lui-même ! Au livre V, Thisloire de don Raphaël essayant de passer auprès du seigneur de Moyadas pour le gendre que celuici attend sans le connaître encore de vue, n'est-ce pas la donnée de Crispin rival de son maître ? Au livre III, quand Gil Blas, revêtu des habits de son maître et jouant l'homme de qualité, découvre que la noble veuve dont il a fait la conquête est de son côté une soubrette parée des falbalas de sa maîtresse, n'est-ce pas une première esquisse du Jeu de Vamour et du hasard ? Lesage a peine à employer d'autres procédés que ceux de l'auteur comique. Il en était un, de tempérament et de métier ; dans la seule période de sa vie qui s'étend de 1715 à 1724, en neuf ans, il a produit avec l'aide d'obscurs collaborateurs quarante-huit pièces pour le Théâtre forain ; et on ne vit pas impunément dans l'atmosphère factice du théâtre. Comme ceux de la comédie, les héros de Gil Blas sont moins des individus, des êtres ondoyants et changeants, des créatures vivantes que des ridicules ou des vices personnifiés. L'ouvrage abonde, et M. Brunetière en a fait la remarque, en mots d'auteur, en morceaux de bravoure, en a-parté et en conversations qui pourraient être transportés tels quels à la scène ; le comédien n'aurait qu'à reproduire les attitudes et les gestes qui sont indiqués dans le texte. Mais une histoire où l'on parle, où l'on marche, où Ton gesticule comme sur les planches, n'est point cette fidèle image de la vie que nous attendons du roman. Qu'il est fragile, le lien qui rattache les uns aux autres tant de portraits et d'épisodes ! Publiée en trois fois, six livresen 1715, troisen 1724, trois en 1735, on aura beau répéter que r/^is^oire de Gil Blas se développe « selon le cours naturel d'une vie humaine » : je
demande OÙ en estrunité. La composition n'y est guère plus forte que dans les petits écrits de Lesage, Mélanges amusants. Valise trouvée, où Finlrigue ii'esl qu'un prétexte k faire défiler devant nous maintes scènes ou maintes silhouettes comiques. VHistoire de Gil Blas semblait achevée à la fin du livre VI, quand Gil Blas devient Tintendant de don Alphonse ; elle avait de nouveau semblé prendre fin avec le livre IX où nous le voyions retiré dans ses terres ; la dernière partie, qui nous le montre au service d'Olivarès, est le recommencement des huitième et neuvième livres où il était employé près du duc de Lerme, et le récit n'a pas plus de raisons de s'arrêter alors, après son second mariage, qu'il n'en avait eu de continuer après le premier. Le public de 1735 s'en est bien aperçu et a fait un assez froid accueil aux trois derniers livres qui ne lui apportaient rien de très nouveau.
V Ce n'est pas la vie, ce n'est pas la secrète et impérieuse logique des faits et des passions qui impose à V Histoire de Gil Blas son plan et ses limites. Nous sentons que Fauteur est là, dans la coulisse ; nous l'entendons rire ; nous avons conscience que le désir de rassembler dans son livre toutes ou presque toutes les variétés de la sottise et de la friponnerie l'a seul guidé dans sa marche, amenant tel chapitre après tel autre. Dès lors est-il bien utile d^argumenter sur le caractère de Gil Blas et de demander : « Est-il bon ? Est-il méchant ?» A quoi bon les indignations de Paul de Saint- Victor et les attendrissements de Sainte-Beuve, si le lecteur ne croit pas à la réalité du personnage ? Et qu'importe que l'impression du vrai soit dans telle scène prise à part, si elle n'est pas dans l'ensemble de l'œuvre ?
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Cette ÎQvasioa de la satire dans le roman a eu un autre résultat qui n*est guère moins fâcheux.
Assurément, Lesage connaissait et goûtait TEspagne, et elle était assez à la mode chez nous aux premières années du xviii* siècle, pour qu'il pût se complaire à peindre les gueux pittoresques et les donneurs de sérénades et les belles amoureuses de Madrid. Mais, bien qu'il y ait çà et là d'agréables et brillants reflets de la vie espagnole dans le Diable boiteux et dans Gil Blas^ on sait de reste qu il n'y faut point chercher un essai de roman exotique. Si Lesage a tenté pareil essai, ce n'est que dans ses Aventures du flibustier Beauchêne (1732) qu'on a tort de ne plus lire et que nous aurons Toccasion d'étudier à part. Sous les capes et les mantilles du Diable boiteux et de Gil Blas nous n'apercevons que des figures françaises, et partout où le texte dit : Madrid, nos yeux lisent : Paris. En d^autres termes, la réalité est ici masquée et travestie.
En pouvait il être autrement dans des œuvres où la satire est si hardie pour Tépoque, si irrévérencieuse à regard de toute puissance, royauté, clergé, noblesse, etc., que même ainsi déguisée on s'étonne presque qu'elle ait passé sans faire scandale et sans provoquer l'expédition d'une lettre de cachet ? Tout est transposé dans Gil Blas selon la méthode habituelle au xvii* siècle, et en ceci comme en beaucoup d'autres choses Lesage reste, au milieu de la Querelle, un « ancien » respectueux de la, tradition. Mais en ceci le roman rétrograde par delà les Mémoires de d'Artagnan et les Mémoires de Grammont jusqu'à la Clélie
OU au Cyrus, jusqu'aux vieilles œuvres qui représentaient les Français de l'Hôtel de Rambouillet et de la Fronde sous une défroque asiatique ou romaine. Il y a recul el recul regrettable, puisque des romanciers, du reste si inférieurs à Lesage, venaient d'afiFranchir le genre de la convention à laquelle il le ramène et qui répand je ne sais quelle teinte fausse sur les scènes les plus vraies de G\l Blas.
Le roman a sans conteste acquis entre ses mains une valeur morale et une qualité littéraire qu'il n'avait pas avant lui ; n'allons pas jusqu'à prétendre qu'il ait atteint avec lui son point de perfection. Il est bien impossible de ne pas goûter ce qu'il y a chez Lesage d'ironie délicate et vengeresse, de maîtrise et d'art dans le maniement de l'ironie ; si, toutefois, on regrette que tant de matériaux pris dans la réalité, tant de traits de mœurs et d'observations forment un tout artificiel, si on lui en veut de ne pas croire à ce qu'il raconte et de nous empêcher d'y croire, si on s'irrite presque d'y trouver tant d'esprit, toujours de l'esprit et rien que de l'esprit, alors qu'on y cherche une âme, est-il démontré qu'on ait tort ? N'est-il pas vrai que nos plus chers romanciers ont manqué de ce qu'on appelle l'esprit, et^que pour celui qui est chez Balzac mieux vaudrait cent fois qu'il n'y fût point? Lesage est un pur Français, et nous ne pouvons ni ne voudrions le désavouer^; son bon sens aiguisé, son inépuisable malice font partie du patrimoine de notre race. Mais qu'il est donc courte ce bon sens « né français », qu'elle est sèche et froide, cette malice, et incapable de créer,
d'atteindre à la vraie invention, si le cœur ne vient pas tout élargii» et tout féconder ! Que c'est chose mesquine que le réalisme, s'il ne va pas plus loin que la réalité sensible, s'il n'a nulle ouverture sur l'infini, s'il se borne à noter des faits, et si le sens profond de la vie lui échappe 1 Tous les critiques nous disent : « Gil Blas, c'est vous, c'est moi, c'est l'image de Thumanité moyenne ». Eh 1 c'est l'humanité, moins ce qu'il y a de poésie et de beauté en toute vie humaine, si humble qu'elle soit, par les passions et la souffrance. La lecture de Gil Blas nous aide à comprendre le succès de Prévost à quelques années de là et l'enivrement provoqué par Jean-Jacques : les railleurs ont de tout temps servi à nous rendre plus chers ceux qui aiment et qui croient.