‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MARIVAUX. — CREBILLON FILS.

Avant même que Lesage eût donné au public les Aventures du flibustier Beauchêne et la fin de Gil Blas^ Tabbé Prévost publiait les Mémoires d'un homme de qualité Qi les premiers livres de Cleveland; Marivaux, la première partie de la Vie de Marianne, Tant d'œuvre» importantes se sont produites en un court espace de temps et se pressent autour de l'année 1731, date capitale dans l'histoire du roman français, que le seul moyen de les étudier est de les grouper selon les caractères qu'elles présentent ; et c'est pourquoi de Lesage je passe à Marivaux.

Si les amateurs de chronologie objectaient que Y Homme de qualité a commencé à paraître dès 1728, trois ans par conséquent avant Marianne^ nous leur répondrions que le permis d'imprimer de Marianne est aussi daté 1728 ; que Marivaux était de neuf ans Faîne de Prévost, quoiqu'ils soient morts tous deux la môme année ; que Marivaux enfin, de 1712 à 1714, à une époque o(i Prévost ne prévoyait guère qu'il dût un jour écrire des romans, en avait déjà publié deux qui ne valent pas grand'chose et écrit un troisième qui ne vaut à peu près rien. Mais ces discussions sont passablement

oiseuses et une seule chose importe. Il se peut que dans les livres IX, X et XI de la Vie de Marianne, dans le livre III du Paysan parvenu, Tinfluence de Prévost se fasse un peu sentir ; ce qui est incontestable, c'est que dans Tensemble de son œuvre Marivaux diffère prol'ondément de lui, tandis qu'il continue Lesage.

Il le continue, il ne l'imite pas. Il n'est pas un imitateur. On a dit avec raison qu'il était original jusqu'à l'excès, en homme chez qui l'ignorance égalait le contentement de soi : « Marivaux, plus instruit, eût été certainement moins moderne et, selon toute vraisemblance, moins entièrement original ; mais plus modeste, c'est-àdire moins convaincu qu'il y avait des chemins tout nouveaux à ouvrir, il en eût certainement moins ouvert (1). » S'il y a donc entre Lesage et lui ce rapport qu'ils font tousles deux du roman un tableau de mœurs, il y a de l'un à l'autre une différence essentielle: du travestissement qui nous gâte Gil Blas, du procédé qui consistait à peindre les Français du xviii® siècle métamorphosés en Espagnols de 1630, il ne reste pas trace dans la Vie de Marianne ni dans le Paysan parvenu. Dira-t-on qu'il n'y en a pas trace non plus dans l'Homme de qualité, et fera-t-on par suite honneur à l'abbé Prévost de ce progrès accompli sur Lesage ? Non, car ceci chez Prévost est à demi inconscient ; il n'y attache pas grande importance : il a pris le roman au point où l'avait conduit Sandras, et ce qu'il y ajoute c'est moins une peinture détaillée de la vie au xviiie siècle qu'autre chose, de plus précieux peut-être, que nous aurons à définir. Marivaux, au contraire, a pleine conscience de^j son modernisme et de l'intérêt qu'il peut y avoir à être i

(1) M. Brunetière, Etudes critiques^ 3* série.

un moderniste dans le roman. Au milieu du grand débat qui divise alors la société en deux camps et que n'a pu clore la Lettre à V Académie^ il prend résolument parti, au rebours de Lesage, contre les « anciens ». A peine est-il besoin de rappeler les écrits de sa jeunesse, ' ces parodies aussi significatives que regrettables : une Iliade travestie (ilil)^ un Télémaque travesti qu'il avait eu le bon goût d'enfouir au fond d'un tiroir et qu'il a \ fait la faute d'en extraire en 1736 pour le publier. Il est ' avec ceux qui déclarent la guerre au passé et pour qui * la tradition n'est que la routine ; son groupe, c^est La ! Mothe, Mairan, Fontenelle, ce sont les brillants et libres esprits qui peuplent le salon de M"® de Lambert et celui de M"»^ de Tencin : aimables causeurs qui, le dos à la cheminée, prêchent en souriant la foi nouvelle, premiers apôtres de l'idée de progrès, jacobins à l'eau de rose qui tentent une révolution sur le Parnasse, sans savoir qu'ils en préparent de loin une^ autre, dans la rue el sur la place publique. '

De là l'originalité de Marivaux romancier : il nous t offre une étude de la vie moderne, une image de l'humanité contemporaine dans son vrai cadre. Il n'y est pas venu du premier coup, il a tâtonné, et il ne servi- .\ rait de rien de constater que dans Pharsamond ou les folies romanesques (1712) et dans la Voiture embourbée (1714), il parodiait les romans de La Calprenède ou de Miïe de Scudéry, puisqu'à la môme époque il en composait un autre. Aventures de *** ou effets surprenants de la sympathie^ qui loin d'en être une dérision est conçu dans le même goût que les leurs. C'est à par- ^ tir de 1720, c'est dans ses comédies où il a si bien exprimé l'âme féminine de son temps, que sa personnalité s'est dégagée et formée. Dès lors, il avait pris pos-

session de son empire ;el lorsqu'il entreprend la Fï« de Marianne, ^uis le Paysan parvenu^ s'il ne sait peut-être pas au juste où il va, il sait très bien en tout cas qu'il part de Tobservation.

On serait même assez tenté de croire qu'en ces deux occasions son dessein était précisément de refaire Gil Blas et de façon à en ôter tout élément conventionnel ou suranné, en un mot, de moderniser Gil Blas. Au fond son thème est celui de Lesage. Comme Gil Blas, Marianne et le paysan Jacob s'élèvent par degrés de la condition la plus humble ou la plus basse à la fortune et aux honneurs. Comme lui, ils nous racontent leur existence, jugeant les hommes à mesure qu^ils se mêlent à eux et la société à mesure qu'ils en grimpent les étages. Il leur arrive môme de faire, eux aussi, de la satire, infiniment plus douce, il est vrai, et plus neuve. Mais au lieu qu'on ne savait avec Gil Blas si on était en France ou en Espagne, dans le réel ou dans le rêve, Marianne et Jacob sont gens qui vivent à Paris dans le premier tiers du xviii® siècle.

Il suit de là plus d'une conséquence heureuse, et la première est que le roman gagne en vraisemblance.

La vraisemblance, nous avons vu combien Lesage s'en inquiétait peu ; il ne se cachait point d'inventer les aventures de ses héros et ses héros eux-mêmes ; il ne prétendait qu'à nous amuser en nous instruisant, à la manière des fabulistes. Tout autre est la prétention de Marivaux. « Avant que de donner cette histoire au public, dit-il dans la courte préface de la Vie de Marianne, il faut lui apprendre comment je l'ai trouvée. 11 y a six mois que j'achetai une

maison de campagne à quelques lieues de Reanes, qui depuis trente ans a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J'ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et dans une armoire pratiquée dans renfoncement d'un mur on y a trouvé un manuscrit en plusieurs cahiers contenant Thistoire qu'on va lire, et le tout d'une écriture de femme ». Depuis Marivaux, tant de gens ont feint de nous livrer le journal intime ou le paquet de lettres retrouvé dans l'armoire ou le grenier, que sa petite ruse nous semble aujourd'hui bien éventée. Déjà, au siècle dernier, elle faisait sourire Crébillon fils et Voltaire. Elle atteste du moins son désir d'inspirer confiance au lecteur, et c'est ce dont il ne se montre pas moins soucieux dans son autre roman qu'il intitule le Paysan 'parvenu ou Mémoire» de M***. Nous lisons au début de l'ouvrage la déclaration suivante : « Parmi les faits que j'ai à raconter^ je crois qu'il y en aura de curieux : qu'on me passe mon style en leur faveur ; j'ose assurer qu'ils sont vrais. Ce n'est point ici une histoire forgée à plaisir, et je crois qu'on le verra bien. »

La distance est grande d'un fabricant de Mémoire» apocryphes tel que Sandras, qui contrefait la signature des gens, à un probe et délicat écrivain tel que Marivaux. Les héros qu'il fait parler n'ont pas ua nom connu qui serve de garantie à leurs paroles : les moyens dont il dispose pour donner aux confessions de Marianne ou de Jacob l'air de l'authenticité sont les nobles moyens par lesquels l'art imite la vie. Encore la remarque qui s'appliquait à Sandras s'applique* t-elle bien aussi à Marivaux : celui qui peint le présent est sollicité par la nature même de son travail^

AU X\lll« SIÈCLE 63

par le choix de sa matière, de ne pas trop s'écarter du vraisemblable. Chacun de ceux qui le liront peut être son juge et sait d'avance sinon tout ce que contient, du moins tout ce que ne peut pas contenir un roman dont la scène est à Paris à la date de 1725 ou de 1730. Il est clair, par exemple, que les corsaires, les inévitables corsaires, n'y sauraient avoir place, et pour quiconque a pratiqué les romanciers antérieurs à Marivaux, ah ! c'est un grand soulagement que d'échapper aux corsaires. 11 y a bien chez lui, parci par-là, des rencontres et des combinaisons de circonstances où le hasard nous semble avoir un peu trop bien fait les choses : cela est rare, cela est l'exception, et s'il n'aboutit peut-être pas à nous convaincre autant qu'on le souhaiterait de la réalité de ses personnages, la faute n'en est pas, et on va le voir, aux aventures qu'il leur prête.

J'ai résumé à propos des Mémoires de M. de Bouy les premières pages de la Vie de Marianne, L'héroïne est une orpheline que des gens charitables ont élevée et qu'ils confient en mourant à M. de Climal. Celui-ci est vieux et passe pour un saint homme, tout aux bonnes œuvres et à la dévotion ; il n'est en réalité qu'un faux dévot, très empressé à protéger les quinze ans de Marianne et à lui prêcher la vertu en attendant qu'elle veuille bien y manquer à son profit. Il la place chez une lingère en renom, M°*®Dutour, lui parle avec une tendresse qui affecte d'être toute paternelle et lui donne de jolies robes. Fière de se voir si bien parée, elle va le dimanche suivant à l'église ; comme elle en sort, un carrosse la frôle, elle tombe et se foule le pied. Du carrosse descend aussitôt un jeune gentilhomme, le comte de Valville, qui tout à l'heure, pendant la

messe, Tavait beaucoup regardée et qu'elle n'avait pas laissé de remarquer aussi. Il se désole, lui fait donner les soins que réclame sa très légère blessure, et lorsqu'elle se retire, si le pied de Marianne est guéri, le cœur de Valville est assez malade. Cependant, harcelée par M. de Climal et trop certaine que son dévouement pour elle n'a rien de désintéressé ni de vertueux, elle s'enfuit de chez M"*" Dutour et, ne sachant trop où se réfugier, entre dans la chapelle d'un couvent. L'idée lui vient de s'adresser à la supérieure et de lui demander un asile. Une dame de grande mine qui était là entend sa touchante requête et en est émue. M°*® de Miran, c'est son nom, se charge de payer la pension de Marianne au couvent. Mais M°*® de Miran n'est autre que la mère de Valville ; elle apprend qu'il aime sa protégée, et elle en vient peu à peu à la trouver elle-même si charmante qu'elle ne se refuserait pas à ridée de voir en elle une belle-fille. Les autres membres de la famille, entichés de noblesse, se montrent moins accommodants ; de vieilles parentes, qiii ne veulent pas que Valville devienne l'époux d'une inconnue, d'une fille sans nom et sans naissance, la font enlever du couvent et conduire devant le premier ministre, qui la met dans l'obligation d'épouser un de ses commis ou de prendre le voile. Cette fois encore, la douceur, Tesprit, les larmes de Marianne remportent la victoire ; le ministre, attendri, se hâte de la rendre à M™® de Miran, et rien ne s'opposerait plus à son mariage avec Valville, si une de ses amies, M"® Varthon, n'avait pris pour l'instant sa place dans le cœur du jeune comte. Ici s'arrête le récit de Marivaux. Le continuateur anonyme qui a rédigé la douzième et dernière partie de la Vie de

AU XVIIl» SIECLE 65

iVananne imprimée à partir de 1745 avec les autres, en mariant l'héroïne à Valville malgré tout obstacle ou tout malentendu passager, semble bien être entré dans la pensée de Tauteur.

Dans le Patjsan parvenu la fable n*est guère plus compliquée. Fils de pauvres villageois, Jacob vient à Paris et se gage comme valet chez le seigneur dont son père est fermier. Il est très beau ; c'est son unique richesse et son unique science, c'est son moyen de < parvenir » ; et tout d'abord il gagne la sympathie delà maîtresse de la maison en même temps que les bonnes grâces d'une des femmes de chambre. Par malheur* la ruine soudaine de ses maîtres le met sur le pavé. En ".ftjLnant sur le Pont-Neuf, il aperçoit une demoiselle un '*p%u mûre qui se trouvait mal ; il la secourt, lui ofifre le bras et la ramène jusque chez elle. Elle se nomme M"« Habert ; elle est une dévote d'environ cinquante ans qui vit avec une sœur plus âgée, sous la tutelle de leur commun directeur, Tabbé Doucin. Mue par la reconnaissance et peut-être aussi par un sentiment plus tendre qu'elle ne s'avoue pas, elle donne à Jacob la place de laquais qui était vacante au logis. A peine estil installé dans la paisible maison que la discorde y règne. Les deux sœurs se querellent, puis se brouillent à son sujet ; et la cadette sort irritée au bras de Jacob dont elle est décidément éprise au point d'en vouloir faire son mari. 11 prend le nom de M. de La Vallée, et le mariage va être célébré, quand l'aînée des deux sœurs et l'abbé Doucin essaient d'y mettre obstacle. Ils font intervenir un magistrat de leurs amis, un président, qui mande chez lui Jacob, l'interroge et après enquête ne voit pas de quel droit on empêcherait M'^® Habert la cadette de l'épouser. Elle l'épouse en effet, et voilà

66 LE ROx\f AN

Jacob pourvu de quatre mille livres de renie. Chez le président devant qui il a comparu, il a fait une nouvelle conquête, celle d'une grande dame, M*"® de Ferval ; elle le recommande à M™« de Fécour, parente d'un financier dont la protection peut le mener loin. Patronné à la fois par les deux dames qui n'ont pas tardé à s'intéresser très particulièrement à lui, le beau Jacob va à Versailles se présenter à M. de Fécour ; il se rencontre chez lui avec une jeune femme, M™" d'Orville, qui demandait grâce pour son mari malade et menacé de perdre son emploi; c'est cet emploi qui était destiné à Jacob. Il a honte de l'accepter et prie M. de Fécour de n'en pas dépouiller le mari de la jeune femme. Belle action qui lui vaut ilesUoifi. d'un autre financier, M. Bono, présent à l'entretien, et du coup il a toutes les chances du monde d'obtenir au premier jour quelque grasse sinécure. Le lendemain, à Paris, en allant faire visite à M™« d'OrvUle, il voit un homme qui, Tépée à la main, se défend à grand'peine contre quatre assaillants; il s'élance à son secours et l'aide à repousser leur attaque. Celui qu'il a sauvé est le comte d'Orsan, neveu d'un ministre. ^Le comte lui promet de faire sa fortune... et ici comme dans la Vie de Marianne le récit s'interrompt brusquement.

Il est évident que l'intérêt de ces deux romans n'est pas dans la péripétie. Mais on voit aussi combien elle est plus simple que dans le Diable boiteux ou dans Gil Blas^ combien surtout elle devait semblera des lecteurs du xvm» siècle plus conforme au train ordinaire de la vie. Et de même, si nous comparons chez les deux romanciers la peinture des mœurs, l'étude des milieux qu'ils nous font explorer, nous n'aurons pas de peine à sentir combien le roman, débarrassé de toute mascarade,

AU XVIÏI* SIÈCLE 67

serre de plus près la réalité et se prête mieux à révocation d*une époque.

Marivaux nous introduit fréquemment dans les salons, parmi la noblesse de robe ou d'épée. Certains biographes se sont plu à reconnaître M""® de Tencin en Mme Dorsin qui joue un bout de rôle dans la Vie de Marianne, et M"® de Lambert en M™» de Miran. Il se peut qu'elles aient quelques traits de ces deux femmes dont Marivaux était le visiteur et Tami. La ressemblance, toutefois, est assez vague, et il ne s'agit plus là d'allusions indiscrètes, destinées à amuser la malice ou la curiosité des contemporains. Il s*est toujours défendu, et il en avait le droit plus que Lesage, de faire des personnalités ; c'est ce quMl entend dire lorsqu'il assure en tète de la Vie de Marianne que l'histoire « n'intéresse personne ». Plus nettement que son devancier, il établitla démarcation entre le roman et la chronique. Si une M™» de Ferval, une M™^ de Fécour ressemblent à bien des femmes de 1730, elles ne ressemblent à aucune d'elles prise en particulier assez pour que le public ait pu mettre un nom au bas du portrait ou y ait seulement songé. Mais comme elles sont bien des Françaises et des Françaises de cette minute précise de 1 histoire, ces grandes dames, ces belles dames dont le panier emplit tout le fond de leur carrosse et qui aspirent si gentiment leur prise de tabac ! Oui. elles appartiennent au xviii* siècle et nous pouvons dire même aux premières années du xviii** siècle : car au lieu d'être des a philosophes », ainsi que le seront leurs petites-filles entre 1760 et 1789, Mn»« de Ferval et M"»« de Fécour sont des dévotes.

Il y aurait à savourer dans la Vie de Marianne de bien jolies pages où Marivaux caractérise la bonne compa-

68 LE IIOMAN

gnie de son temps el se montre expert à distinguer les vrais mondains de leurs médiocres copies. Mais mieux vaut s'arrêter devant les croquis qu'il nous a laissés des mœurs bourgeoises ou populaires. Rien n'était plus nouveau dans le roman : « Il eût été ridicule, écrivait au siècle de Louis XIV Bussv-Rabutin, de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les principales héroïnes de mon roman. » Marivaux n*est point d*avis que cela soit si ridicule. « Il y a des gens, dit-il au commencement de la seconde partie de la Vie de Marianne, dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez-leur Thistoire du genre humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des objets médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois ou du moins des personnes qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes ; qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas question. Ils vous diraient volontiers que la nature aurait pu se passer de les faire naître et que les bourgeois la déshonorent. »

Des bourgeois et des bourgeoises, il nous en montre de tout afcfKrLCe sont des bourgeoises que ces deux vieilles filles chez qui Jacob sème la brouille, les demoiselles Habert. Pour les peindre, pour rendre les deux dévotes vivantes à nos yeux, Marivaux sait voir et noter leur mise, leur langage, leur ameublement et jusqu'à leur nourriture. Que Timage du chanoine Sedillo et de sa servante Jacinte, dans Gil Blas^ paraîtrait vieille et convenue en comparaison de celle-ci! Le chanoine de Lesage est l'ecclésiastique cent fois, mille fois représenté et raillé dans la vieille littérature française, depuis

nos plus anciens fabliaux jusqu'au Lutrin^ toujours tourmenté par le démon de la gourmandise et toujours impuissant à vaincre la tentation, face rebondie et rubiconde qui fait trop penser aux buveurs de Téniers. Voici quelque chose de moins rebattu. M^'« Haberi la cadette porte « une cornette unie, un habit d'une couleur à Tavenant, une écbarpe de gros taffetas sans façon », le tout « soutenu d'une propreté tirée à quatre épingles », mais avec « je ne sais quel air de réforme répandu par là-dessus ». Dans sa maison, tout est net, simple et propre : « On eût dit que chaque chambre était un oratoire ; l'envie d'y faire oraison y prenait en y entrant ; tout y était modeste et luisant, tout y invitait l'âme à y goûter la douceur d'un saint recueillement... L'autre sœur était dans son cabinet, qui, les deux mains sur les bras d'un fauteuil, s'y reposait de la fatigue d'un déjeuner qu'elle venait de faire et en attendait la digestion en paix. Les débris du déjeuner étaient là sur une petite table; il avait été composé d'une demi-bouteille de vin de Bourgogne presque toute bue, de deux œufs frais et d'un petit pain au lait... Je ne sais pas, au reste, comment nos deux sœurs faisaient en mangeant, mais assurément c'était jouer des gobelets que de manger ainsi. Jamais elles n'avaient d'appétit, du moins on ne voyait pas celui qu'elles avaient; elles escamotaient les morceaux, ils disparaissaient sans qu'elles parussent y toucher. On voyait ces dames se servir négligemment de leurs fourchettes; à peine avaient-elles la force d'ouvrir la bouche; elles jetaient des regards indifférents sur ce bon vivre : Je n'ai point de goût aujourd'hui. — Ni moi non plus ; je trouve tout fade. — Et moi tout salé. — Et cependant le résultat de tout cela était que les plats se trouvaient si con-

.JÎiaJjî:.^, .?,..... '

sidérablement diminués quand on desservait que je ne savais les premiers jours comment ajuster tout cela. »

Quant à ce qui se cache dans ces âmes de dévotes, quant à ce qu'elles renferment de fiel et aussi de flamme mal éteinte, on le saura si Ton prend la peine de lire en entier le récit de Marivaux,

M™' d'Alain, veuve d'un procureur, est une bourgeoise, elle aussi, mais qui ne ressemble guère aux demoiselles Habert. C'est la plus bavarde des commères ; bonne femme, au demeurant, quoiqu'elle parle comme les autres crient, qu'elle dise tout ce qu'elle veut taire et en croyant le taire, et qu'elle ait l'art, si quelque compliment peut vous être désagréable, de vous faire celui-là et non point un autre. M"® Habert la cadette qui, proche de la cinquantaine, voudrait se marier avec Jacob et se marier secrètement, a la fâcheuse idée de demander conseil à M™® d'Alain :

« Nous voulons tenir notre mariage secret, k cause de ma Sœur qui ferait du bruit peut-être. — Hé ! pourquoi du bruit ? à cause de votre Age ? reprit notre hôtesse. Hé ! pardi, voilà bien de quoi! La semaine passée, n'y\eut il pas une femme de soixante et dix ans pour le moins, qu'on fiança dans notre paroisse avec un cadet de vingt ans ? L'âge n'y fait rien que pour ceux et celles qui l'ont ; c'est leur affaire — Je ne suis pas si âgée, dit M*^« Habert d'un air un peu déconcerté qui ne l'avait pas quittée.— Hé ! pardi non, dit l'hôtesse ; vous êtes en âge d'épouser, ou jamais ; après tout, on aime ce qu'on aime. Il se trouve que le futur est jeune : eh bien ! vous le prenez jeune. S'il n'a que vingt ans, ce n'est pas votre faute, non plus que la sienne. Tant mieux qu'il soit jeune, ma voisine ; il aura de la jeunesse pour vous deux. Dix ans de plus, dix ans de moins ; quand ce serait vingt, quand ce serait trente, il y a encore quarante par-dessus, et l'un n'offense pas plus Dieu que l'autre. Qu'est-ce que vous voulez qu'on dise ? Que vous seriez sa

AU XVUI» SIÈCLE 1!

mère? Eh bien ! le pis-aller de tout cela, c'est qu'il serait votre fils. »

Voilà ce qui s*appelle se rattraper.

Marivaux ne s*en tient pas à la bourgeoisie ; il descend jusqu^au bas peuple de la boutique et de la rue. La querdle entre la lingère M™« Dutour et le cocher de fiacre qu'elle refuse de payer est demeurée longtemps célèbre. Elle fit grand bruit parmi les gens de lettres et Dalembert en était encore tout scandalisé quand il prononça Téloge funèbre de son confrère de TAcadémie française. Aujourd'hui, après la Chanson des gueux et FA^sommoir, nous jugeons ces audaces presque timides, bien décente cette transcription de Targot faubourien dans Toeuvre d art ; mais nous n'hésitons pas à louer Marivaux de la nouveauté que lui a reprochée son temps. Si l'on songe que le même homme a fait tour à tour parler Sylvia sur le théâtre et M™" d'Alain ou M"® Dutour dans le roman, on est émerveillé de sa souplesse d'esprit et de la variété de ses ressources.

Aussi bien, le psychologue est chez lui supérieur^ encore au réaliste, et c'est par où Marivaux achève de surpasser Lesage. S'agit-il de nous représenter la fausse dévotion, il met en scène huit ou dix dévols et dévotes, etchacun d'eux a une personnalité distincte, si distincte que nous ne saurions les confondre les uns avec les autres. Qui risquerait, apr>s l'avoir lu, de prendre M"* Habert pour Mn^° de Ferval ou celle-ci pour M™^ de Sainte-Hermières ou M. de Glimal pour M. de Sercour, quoiqu'ils soient tousde faux dévots?Sous la commune grimace, leur moi s'accuse, très différent de celui du voisin. Marivaux excelle à nuancer et à diversifier les physionomies.

LE ROMAN avait, it est vraî,rhaleine un peu courte, et il y a, ce emble, plus de vérité individuelle dans les persons épisodiques de ses dejin romans que chez Jacob irianne. Il est malaisé d'admellre que Marianne, B campagnarde de quinze ans élevée jusqu'alors

un simple curé de village, se montre si clairnte, si adroitement coquette et si rouée dès ses lières rencontres avec M. de Climat ou Valville vaux, je le sais, a prévu l'objection et tenté d'y ndre : « Nous avons, fait-il dire à Marianne, deux is d'esprit, nous autres femmes. Nous avons )rd le nôtre, qui est celui que nous recevons de la re, celui qui nous sert à raisonner suivant le é qu'il a, qui devient ce qu'il peut, et qui ne fait qu'avec le temps. Et puis, nous en avons encore utre qui est à part du nuire et qui peut se Iroulans les femmes les plus sottes : c'est l'esprit que nilé de plaire nous donne et qu'on appelle, auent dit, la coquetterie. » — Cela est ingénieux, être même assez profond. Et néanmoins Marivaux lu dire, on s'étonne que Marianne ait eu de si e heure et avant d'avoir vécu une si fine et si tlëte expérience du cœur humain. Il a beau invo-

l'hérédité, insinuer que l'enfant trouvée pourrait

être de grande naissance, et ajouter qu'elle a lu romans : un s'étonne que dès ses débuts dans onde elle soit telle qu'à la fin du récit, telle l'âge 0(1 elle écrit ses Mémoires, aussi femme et sûre d'elle-même. De son côté, Jacob, qui la

gardait les vaches et poussait la charrue, est on arrivée à Paris le coquin spirituel et déluré doit rester jusqu'à sa dernière heure Au rebours "' Habert que nous voyons se modifier peu à

AU XVIir SIÈCLE 13

peu sous la pression de la vie du jour où elle vivait tranquille auprès de sa sœur au jour où elle est devenue réponse de son trop cher Jacob, Jacob et Marianne entrent dans la vie et dans le roman tout formés et ne varient plus. Créations moins vivantes par suite ou en tout cas moins réelles que telle figure de second plan ; mais créations dont personne ne peut contester l'intérêt et la valeur symbolique.

Marianne écrivant ses Mémoires, c'est TofTicier de fortune devenu empereur qui dicte son Mémorial, dévoile les secrets de sa'stratégie et évoque ses premières victoires, celles dont il est plus fier que de toutes les autres. Marianne a vaincu^ elle a régné ; maintenant qu'elle est vieille et qu*elle a abdiqué, elle se complaît au souvenir de ses triomphes, et analyse avec une évidente satisfaction les manèges ou les talents qui ont permis à la petite orpheline de con-> quérir son tilre de comtesse. Elle est la femme du' dix-huitième siècle, du siècle où la femme était reine ; elle est le désir etTart déplaire.

Elle se sait jolie ; elle est amusée, comme elle dit, de a duper » les hommes. Elle cause étourdiment, débite des sottises si la fantaisie lui en vient, certaine que ses yeux feront tout pardonner à ses lèvres, et trouve réjouissant de se voir admirée pour ces sottises même. Quand elle croit découvrir que M. de Climal Taime autrement qu'en père et en protecteur, elle a une minute de gène, puis : « Je crus que, s'il était vrai qu'il m'aimât, il n'y avait pas tant de façons à faire avec lui, et que c'était lui qui était dans l'embarras et non pas moi ». A l'église, elle voit des gens de Condition, elle observe leurs attitudes, leurs mises : « Je devinais la pensée de toutes ces personnes sans

aucun effort », et d'emblée elle sait faire mieux qu'eux. Elle se sent regardée : « De temps en temps, pour les tenir en haleine, je les régalais d'une petite découverte sur mes charmes; jeteur en apprenais quelque chose de nouveau, sans me mettre pourtant en grande dépense. Par exemple, il y avait dans cette église des tableaux qui étaient à une certaine hauteur; eh bien ! j'y portais ma vue sous prétexte de les regarder, parce que cette industrie-là me faisait le plus bel œil du monde . Ensuite, c'était ma coiffe à qui j'avais recours; elle allait à merveille, mais je voulais bien qu'elle allât mal en faveur d'une main nue qui se montrait en y retouchant, et qui amenait nécessairement avec elle un bras rond qu'on voyait pour le moins à demi dans l'attitude où je le tenais alors d. Elle n'ignore pas que tout le savoir des docteurs et la philosophie « sont peu de chose en comparaison de la science de bien placer Un ruban ». — « Si on savait, s'écrie-t elle, tous les calculs que fait une intelligence féminine, ce qu'elle déploie de ruse, de jugement, cela ferait peur. »

Il est vrai qu'il y a de quoi. En voiture, M. de Climal l'embrasse sur l'oreille ; elle fait mine de croire qu'elle Ta involontairement heurté dans un cahot du Carrosse : « Ne vous ai-je point fait de mal ?» et c'est M. de Climal qui reste gêné. « Je me jouais de toutes les façons de plaire ; je savais être plusieurs femmes en une. Quand je voulais avoir un air fripon, j'avais Un maintien et une parure qui faisaient mon affaire ; le lendemain, on me trouvait avec des grâces tendres ; ensuite j'étais une beauté modeste, sérieuse, nonchalante. » Et elle Ose s'écrier quelque part: «Mon Dieu! que les hommes ont de talent pour ne rien valoir ! » Bonne âme ! Qu'est-ce donô alors que les hommes diront d'elle î

wr^'

Ce qu'elle pense d'elle, et ce que Marivaux en pense aussi, c'est qu'elle est une très honnéle fille, la vertu même. Elle et lui ne se lassent pas d*admirer sa conduite à regard de M. de Climal à qui elle échappe, sa conduite à l'égard de Valville dont elle refuse plusieurs fois la main, TofFre qu'elle fait sans cesse à M"* de Miran et à Valville de se sacrifier et de prendre le voile plutôt que de porter le trouble dans leur famille en consentant à un mariage dont leur noblesse rougirait peut-être quelque jour.

Refus vertueux, vertueuse abnégation. Mais il y a un peu trop d'habileté dans sa vertu. Elle a le cœur bon, elle aime M°* de Miran, elle tient à conserver Testime des autres et sa propre estime. Mais elle a toujours l'œil, ce sont ses propres expressions, à l'effet qu'elle produit. En agissant bien, elle sait qu'elle y gagne; elle estd'autant plus désintéressée que son désintéressement la rend plus digne de charmer M™* de Miran et plus sûre d'épouser M. le comte. Elle a refusé avec modestie de recevoir en cachette les visites du jeune homme, « afin, dit-elle, que siM°* de Miran le savait, elle m'en estimât davantage ». Etaitce un calcul nettement formulé dans son esprit au moment même? Non, mais un instinct qui la guidait et qu'elle démêle plus tard en se rappelant et en racontant le passé ; cela revient au même et ne vaut pas mieux. — Elle est très franche, elle ne veut avoir aucun secret avec Valville, elle montre à M"»® de Miran les lettres qu'elle reçoit de lui : seulement, sa franchise lui est si avantageuse qu'on a quelque peine à la croire spontanée. A chaque fois, M™» de Miran se récrie : « Tu es une fille étonnante, et mon fils a bien raison de t'aimer ». C'est encourageant ; cela donne

envie d'être vertueuse. Même dans la douleur elle ne s'abandonne pas. Lorsqu'elle se croit trahie et qu'elle voit Valville s'occuper de W^^ Varthon : ce serait « lâcheté », songe- t-elle, que de périr dérouleur. Elle se compose une altitude, elle fait l'indifférente, et le procédé lui réussit, pique et ramène le cœur de Valville. Elle a toujours le bénéfice de sa vertu et ce souverain plaisir de pouvoir s'admirer dans sa vertu sans que sa fortune en ait souffert. Bien loin de là ; sa vertu fait sa fortune .

Telle est Marianne : une « ingénue », mais une ingénue du siècle le moins naïf qui fut jamais. C'est d'ailleurs quelque chose d'assez effrayant que les ingénues de la littérature ; la pensée de nos prosateurs et de nos poètes est en général que la plus candide est plus fine que le plus avisé des hommes, qu'elle ait nom Agnès ou Rosine. Y a-t-il d'autres ingénues que celles-là, y a-l-il des cœurs simples? Espérons-le. Il est certain en tout cas qu'il n'y en avait guère dans les salons du xviii* siècle; certain aussi que Marianne nous laisse un peu défiants. L'estimer? J'hésite. Je dirais volontiers que Manon a plus de candeur qu'elle, et que l'innocence de cœur est préférable encore à l'innocence de fait. Mais si nous l'estimons peu, combien elle amuse et charme l'esprit ! De l'esprit 1 elle en a tant ! Elle a tout l'esprit de son père Marivaux. Elle en a même lorsqu'elle n'en veut pas avoir. Le seul mot naïf qui lui échappe est lui-même un mot spirituel ; sa rivale, M^^e Varthon, lui confie qu'elle est allée au parloir du couvent reprocher à Valville sa trahison envers Marianne et qu'elle y est restée pour le gronder sévèrement, avec colère : « Eh ! répond Marianne, il y aurait eu plus de colère à vous en aller ! »

Gombîen^ d'autres traits exquis ! Elle s'est foulé le pied, ^ elle est chez Valville qui a fait appeler un chirurgien : « Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui Texamine et qui le tâte. Le bonhomme, pour mieux juger du mal, se baissait beaucoup parce qu'il était vieux, et Valville, en conformité de geste, prenait insensiblement la même attitude, et se baissait beaucoup aussi, parce qu'il était jeune; car il ne connaissait rien à mon mal, mais il se connaissait à mon pied, et m'en paraissait aussi content que je l'avais espéré. »

S'il y a bien des réserves à faire sur la valeur morale du personnage, il n'y a qu'à goûter la valeur littéraire d'un tel portrait de la femme au XYiii** siècle. Marivaux est resté toute sa vie sous l'impression d'un souvenir de sa jeunesse qu'il nous a conté. Il aimait une jeune fille « belle et sage, belle sans y prendre garde » ; un jour, à la campagne, en la quittant, ravi de ses grâces sans apprêt, il oublie un de ses gants, s'en aperçoit, revient sur ses pas et la surprend un miroir à la main : a Elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j'avais vu son visage, et il se trouvait que ces airs de physionomie que j'avais crus si naïfs n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière ; je jugeais de loin que sa naïveté en adoptait quelques-uns, qu'elle en réformait d'autres: c'étaient de petites façons qu'on aurait pu noter. » On le pouvait, à la condition d'avoir le talent de Marivaux ; il s'y est employé, en effet, et on a spirituellement dit que dans ce miroir c'est sa Muse qu'il avait aperçue (i). Son talent, son charme est d'avoir si bien compris et fait comprendre que l'humanité d'antan, humanité de salon

(1) Marivaux^ sa vie et ses œuvres^ par M. Larroumet.

OU plutôt de serre-chaude, était une incomparable œuvre d'art. Oui, elle manquait d'abandon et d'ingé* nuité ; Thonnêteté ressemblait chez elle à de la rouerie; €ile iiMt fWifMimnil lair 4'étre sur le liiéÀlr« et de

jouer un rôle. Mais qu'elle le jouait bien et, à défaut de moralité, quel souci chez elle et quel sensdeTesthétique ! Tout ce petit monde s'extasie, dans la Vie de Marianne, à chaque jeu de scène heureux, à chaque réplique donnée avec à-propos ; on applaudit, on pâme imperceptiblement : t Tu nous enchantes I » répètent M""' de Miran et M°** Dorsin aux oreilles de Marianne. Marivaux est sans rival, lorsqu'il s'agit de démêler ce que l'homme et la femme de son temps mettaient d'art dans l'ordonnance de leur personne et dans Texpression de leurs sentiments.

Cette nature humaine, savamment modifiée ou pervertie par les mœurs du siècle, iUa excellé à en analyser les finesses acquises. Il y fallait une vue perçante, une main légère ; il n'y était pas besoin de génie. La vie ainsi entendue devient une science et l'observateur en peut sans trop de peine découvrir les lois. Un homme, une femme de la vie élégante au xvm* siècle) c'est ceci et cela, c'est un certain nombre de calculs à connaître, de recettes à numéroter ; c'est un mécanisme parfait, mais qui se démonte. Il est autrement difficile d'expliquer les êtres qui restent tout près de la nature, en qui finstinct parle et que mène la passion. Ceuxlà sont les grandes énigmes; et les grands maîtres sont ceux qui, d'Euripide à Racine et de Prévost à Tolstoï, ont su voir clair en ce fond obscur, en cet infini.

La Vie de Marianne est un document inestimable sur les mœurs du xviii* siècle et un rhef d'œuvre d'analyse psychologique ; ni la Vie de Marianne ni le Paysan parvenu ne sont des romans de premier ordre. Ils ne forment point un tout harmonieux et complet. Marivaux a mis dix ans (1731- 1741) à publier les onze parties de la Vie de Marianne qui sont de lui, et outre qu'il a posé la plume avant de conclure ou de préparer même la conclusion, les trois dernières parties ne se rapportent plus à Marianne» mais sont Thistoire, entièrement distincte de la sienne, de la religieuse Tervire. Il en est de même à peu près du Paysan parvenu ; il n'en a écrit que les cinq premières parties publiées de 1735 à 1736, le reste est apocryphe, et d^ns les cinq parties qui sont de lui il y a de longs hors-d'œuvre : telle, la conversation engagée dans la diligence qui conduit Jacob à Versailles, conversation où Marivaux glisse une critique assez vive des œuvres de Crébillon fils La scène, je le sais bien, a son prix. On a été souvent frappé du grand nambre d'idées semées de droite et de gauche par Marivaux qui ont fait fortune après lui, du nombre aussi des sujets quil a indiqués et que d^autres que lui ont développés plus tard. Les personnes qui ont lu la Sonate à Kreutzer seront assez surprises de reconnaître dans celte scène de la diligence, dans le récit d'un des voyageurs, de celui qui va solliciter rappmd*un ministre afin de se séparer de sa femme, et daa& la façon dont est amenée la confidence de ses infortunes conjugales, non pas certes laccent et la terrifiaaie^&ignification, mais la mise en scène et comme

une légère esquisse du roman de Tolstoï. N'importe : tout cela n'en vient pas moins couper Faction, comme Tavait coupée déjà au cours de la troisième partie l'histoire du jaloux qui a tué sa maîtresse et se désespère de ravoir tuée. De dénouement, le Paysan parvenu n'en a pas plus que la Vie de Marianne.

Chose plus grave peut-êlre, les réflexions et les dissertations de Marivaux remplissent aux trois quarts ses deux ouvrages. Il explique ses personnages par une série de remarques, de digressions, de parenthèses, au lieu de les montrer agissant et de les expliquer par leurs actes. Le résultat est que chaque page prise à part est un régal et qu'il est difficile d'aller jusqu'au bout du volume. « Il faut lire les romans de Marivaux, avoue le plus fervent de ses admirateurs, M. Larroumet, à petites doses et non d'un trait, par dix ou vingt pages. » Est-ce ainsi que se lisent les œuvres des grands romanciers ? Des leurs il n'est pas plus possible de se détacher avant d'en avoir achevé la lecture, qu'il ne le serait de quitter le théâtre au second acte d'Hamlet^ du Misanthrope^ ou de Phèdre.

Sauf dans quelques scènes très courtes, rôles de M™e d'Alain, de M^n^ Dutour, de Tabbé Doucin, le style de Marivaux n'est point celui qui convient au roman. Il a cruellement abusé dans la Vie de Marianne du droit qu'il pouvait avoir d'être bavard en faisant parler une femme et affecté en faisant parler une mondaine de 1730. Dans le Paysan parvenu, où il reste le même, l'effet est pire. Car ce style constamment coquet, alambiqué, ce style qui est marivaudage, est le plus parfait des styles artificiels et précieux; mais comment nous laisserait-il croire un seul instant que nouj^

frr-f^

entendons parler le « paysan » Jacob ? « Quant au reste, continuai-je ne voulant pas la brusquer, s'il ne tenait qu'à être votre mari, je le serais tout à Theure, et je n'aurais peur que de mourir de trop d'aise : est-ce que vous en doutez? N'y a-t-il pas un miroir ici ? Regardez-vous, et puis vous m'en direz votre avis. Tenez ! ne faut-il pas bien du temps pour s'aviser si on dira oui avec mademoiselle? Vous n'y songez pas vous-même avec votre avisement; ce n'est pas là la difficulté. » Et ailleurs : « Laissez-moi rêver h cela, lui dis-je, il me faut un peu de loisir pour m'ajuster avec mon cœur; il me chicane, et je vais tâcher aujourd'hui de l'accoutumer à la fatigue ». Ainsi parle Jacob à peine débarqué de son village, et il ne cesse de faire des pointes que pour disserter ingénieusement sur nos passions ou nos vices.

Qu'on prenne donc garde en rendant justice à Marivaux de ne point le surfaire ; il n'avait ni toute la puissance ni toute l'élévation d'esprit désirables. J'ai insisté sur la Vie rfe il/ananne; j'avais mes raisons. C'est que de ses deux romans celui-là est incontestablement le meilleur; c'est aussi qu'il n'est pas fort commode de parler de l'autre, si ce n'est à mi-voix et à mots couverts. Déjà peut-être dans la Vie de Marianne nous sentions que l'atmosphère n'était pas trop saine à respirer : que serait-ce si nous suivions Jacob ? Ah ! quand on aimc/ Marivaux, et qui pourrait ne point Taimer ? on ne se résigne pas à ne voir dans son livre que ce qu'il y a mis. On y cherche, on s'évertue à y découvrir quelque arrière-pensée qu'il n'a pas eue. Ce Jacob, ce drôle, ce Bel Ami de 1730 qui doit sa rapide fortune à sa figure et à ses conquêtes faites en un clin d'œil, on a peine à croire qu'il ne l'ait point

jugé haïssable et n'ait pas voulu nous le donner pour tel. On se demande sMl n'y a pas là une ironie voilée, si Tintention de ses deux romans ne serait pas de nous montrer qu'à son époque, tandis que la rouerie était nécessaire à la femme pour réussir dans la vie, Thomme n'avait besoin que d être un beau garçon. Non, point d'intention ironique. 11 a prêté de son esprit à Jacob afin de le rendre plus sympathique au lecteur; il lui a prêté des sentiments généreux et désintéressés dans sa visite à M. de Fercour comme dans sa rencontre avec le comte d'Orsan, et à mesure qu'on tourne les pages, on acquiert la certitude qu'il le tient en haute estime. Son but, puisqu'il faut Tavouer, est de nous faire voir que de bonne fortune en bonne fortune Tâme de Jacob s'affîne et s'élève. Pour sentir qu'elle ne peut que s'y dégrader, qu'elle s'y pervertit, il n'était pas nécessaire, semble- t-il, d'être un grand moraliste.

Marivaux n'en est pas un, et ni la pureté de ses mœurs ni la suprême délicatesse de son esprit ne l'ont empêché de manquer çà et là dans ses œuvres de délicatesse morale. Peut-être la faute en est-elle moins à lui qu'à son siècle. Au lendemain de la Régence, au commencement du règne de Louis XV, le roman de mœurs courait grand risque, en se rapprochant de la réalité de quelques degrés de plus qu'avec Lesage, de tourner au roman licencieux. Il n'en est, certes, pas là dans la Vie de Marianne ni même dans le Paysan par^ venu; on sent seulement qu'il s'y achemine.

Il a franchi le pas avec Crébillon fils.

Né en 1707 à Paris, élevé à peu près aussi mal que

AU XVITI» SIÈCLE 83

possible par son père que la profession d'auleur tragique n'empêchaîl pas d'être un bohème des plus débraillés et qui faisait de lui son compagnon de plaisir, ami de Piron, de Panard et de Collé avec qui il a fondé la première société du Caveau, « ce grand lévrier de Crébillon fils », ainsi que rappelait Voltaire, peut bien passer pour un des plus légers et des plus aimables vauriens de son temps. Il fut emprisonné après Tanzdi et Néadarnê Qi e\\\é après le Sopha pour avoir alarmé la pudeur de Louis XV. Comme la pudeur de Louis XV était de celles qui se rassurent vite, comme d'autre part Crébillon fils n'était point « philosophe » et ne se mêlait pas de critiquer les institutions ou les abus, sa disgrâce fut courte ; mais qui devinerait qu'en revenant d'exil l'auteur du Sopha fut nommé Censeur royal, c'est-à-dire ofificiellement chargé de rappeler les gens de lettres à la décence? La liste de ses œuvres comprend le Sylphe 1729, les Lettres de la marquise dé M, au comte de R, 1732, Tanzai et Néadarné 1734, les Egarements du cœur et de Vesprxt ou Mémoires de M . de Meilcaur 1736, le Sopha 1741, les Amours de Zéokinisul 1746, la ISuit et le moment 1755, le Hasard du coin du feu 1763, Ah ! quel conte ! 1764, les Lettres Athéniennes

Une célébrité de scandale demeure attachée à soa nom, et en effet dans des écrits tels que Tanzaî et le Sopha^ où sa fantaisie s'ébat en un décor de Mille et une nuits^ il n'est rien de plus qu'un polisson, trop gai d'ailleurs pour être bien malsain. Les Egarements du cœur et de l'esprit^ la Nuit et le moment^ le Hasard du coin du feu valent davantage. Un talent s'y révèle, talent d'ingénieux analyste et de coquet styliste, qui a bien la mine de s'être formé à l'école de Marivaux.

Qu'on en juge ; la page que voici est extraite des Egarements :

« Une femme, quand elle est jeune, est plus sensible au plaisir d'inspirer des passions qu'à celui d'en prendre ; ce -qu'elle appelle tendresse n'est le plus souvent qu'un goût vif qui la détermine plus promptement que l'amour même, l'amuse pendant quelque temps et s'éteint sans qu'elle le sente ou le regrette. Le mérite de s'attacher un amant pour toujours ne vaut pas à ses yeux celui d'en enchaîner plusieurs ; plutôt suspendue que fixée, toujours livrée au caprice, elle songe moins à l'objet qui la possède qu'à celui qu'elle voudrait qui la possédât ; elle attend toujours le plaisir et n'en jouit jamais ; elle se donne un amant moins parce qu'elle le trouve aimable que pour prouver qu'elle Test ; souvent elle ne connaît pas mieux celui qu'elle quitte que celui qui lui succède ; peut-être, si elle avait pu le garder plus longtemps, Taurait-elle aimé ; mais est-ce sa faute si elle est infidèle ? Une jolie femme dépend bien moins d'ellemême que des circonstances, et par malheur il s'en trouve tant, de si peu prévues, de si pressantes , qu'il n'y a point à s'étonner si après plusieurs aventures elle n'a connu ni l'amour ni son cœur. — Est-elle parvenue à cet âge où ses charmes commencent à décroître, où les hommes indifférents pour elle lui annoncent par leur froideur que bientôt ils ne la verront qu'avec dégoût, elle songe à prévenir la solitude qui l'attend. Sûre autrefois qu'en changeant d'amants elle ne changeait que de plaisir, trop heureuse alors de conserver le seul qu'elle possède, ce que lui à coûté sa conquête la lui r^nd précieuse. Constante par la perte qu'elle ferait de ne l'être pas, son cœur peu à peu s'accoutume au sentiment. Forcée par la bienséance d'éviter tout ce qui aidait à la dissiper et à la corrompre, elle a besoin pour ne pas tomber dans la langueur de se livrer tout entière à l'amour qui, n'étant dans sa vie passée qu'une occupation momentanée et confondue avec mille autres, devient alors son unique ressource ; elle s'y attache avec fureur, et ce qu'on croit la dernière fantaisie d'une femme est bien souvent sa première passion. »

On voit ]e rapport avec Marivaux ; on voit en même temps la différence. Grébillon fils lui emprunte sps procédés d'analyse et de style, et comme lui il peint les mondains du xvm* siècle ; mais dans la petite humanité de cour ou de salon, si raffinée et si factice, que ressuscite pour nous la Vie de Marianne, il n'a étudié que les vicieux et les vicieuses : il est le Marivaux des petites maisons Louis XY.

A ses débuts, il n'avait pas une idée très nette des gens qu'il voulait peindre, et ses Lettres de la marquise en sont la preuve. Quand nous apprenons aux dernières pages que la marquise va mourir, mourir du regret d'être séparée de son amant et du remords d'avoir trompé son mari, notre surprise est grande ; jusque-là, dans ce qu'elle écrivait au comte entre deux rendez-vous, dans son caquetage de petite rouée, rien ne permettait de supposer qu'elle eût un cœur susceptible d'exaltation et de tendresse, et nous ne pouvons guère admettre que la frivole intrigue se dénoue en drame de passion. Il n'a pas commis deux fois la même faute, et l'originalité de ses amoureux ou de ses amoureuses consiste précisément en ceci qu'ils n'aiment point. Grands seigneurs à jabot de dentelle et perruque poudrée, belles dames en galant négligé, ils sont des blasés qui s'ennuient. Dans leur vie sans horizon, sans contact avec la nature, sans relations avec la grande foule humaine, vide de tous les devoirs qui font l'intérêt et la beauté de la vie, leur cœur s'est desséché. Ils ne sont même plus très sensuels. Quelques désirs et qui viennent moins des sens que du cerveau, un peu de curiosité, beaucoup de vanité, voilà tout ce qu'il y a au fond de leurs brèves liaisons. L'amour est entre eux « l'échange de deux fantaisies »,

le duel de deux amours-propres et une expérience faite sur autrui. Et le jeu n'est point moral, le jeu serait même odieux et révoltant, n'était qu'ils y sont artistes ainsi qu'en toute chose, et qu'ils ont assez de finesse, de grâce, d'élégance pour parer jusqu'à leur vice.

La touche est d'ordinaire un peu lourde dans les Egarements, qui sont une œuvre de jeunesse. C'est néanmoins un assez joli portrait que celui de M"*** de Lursay qui s'est faite prude aux approches de la quarantaine pour sauver les débris de sa réputation, et qui ne sait plus comment obtenir, sans jeter le masque, que le timide Meilcour la respecte un peu moins. Une autre figure, celle de Versac, quoiqu'elle ne soit qu'ébauchée, a du relief et en 1736 elle était neuve dans le roman. Le comte de Versac est l'homme à la mode tel qu'il commençait à se dessiner dans les salons de Paris ou de Versailles, d'une fatuité encore bruyante qui rappelle le siècle de Louis XIV et les marquis, d'une corruption déjà plus profonde et plus calculée. H a pris en amitié Meilcour qui fait ses premiers pas dans le monde, et afin de le déniaiser il lui expose dans un long entretien les principes de sa conduite. Curieux entretien qui annonce ceux de Valmont avec le jeune chevalier Danceny, de Korasoff avec Julien Sorel, de Desgenais avec Octave, et même celui de Vautrin avec Rastignac. Versac n'est pas seulement un débauché qui se pique de former des élèves; il est une volonté consciente d'elle-même. Au rebours de Gil Blas ou de Jacob, molles et faibles créatures, parvenus de hasard qui réussissaient sans le faire exprès, il a son but auquel il marche et dont aucun scrupule ne saurait le détourner. Il est le struggleforlifer de 1730, il césarise, mais à une époque et dans une société très particulières où

la femme fait Topinion, où la fortune et la renommée de rhomme dépendent d'el e, où elle n'est par conséquent pour lui qu un moyen de succès et, pour mieux dire, un ennemi qu'il s'agit de vaincre. « Pensez-vous, dit il à Meilcour, que je me sois condamné sans réflexion au tourment de me déguiser sans cesse? Entré de bonne heure dans le monde, j'en saisis aisément le faux. J'y vis les qualités solides proscrites ou du moins ridiculisées, et les femmes, seuls juges de notre mérite, ne nous en trouver qu'autant que nous nous en formions sur leurs idées. Sûr que je ne pourrais sans me perdre vouloir résister au torrent, je le suivis. Je sacrifiai tout au frivole ; je devins étourdi pour paraître brillant; enfin, je me créai les vices dont j'avais besoin pour plaire. »

Dans la Nuit et le moment ^ dans le Hasard du coin du feu^ qui sont postérieurs d'un quart de siècle environ, la donnée plus que scabreuse est traitée avec une légèreté de main tout autre et. vraiment sans égale. Nous surprenons dans le téte-à-têle et nous entendons dialoguer deux amants d'une heure, ici Clitandre et Cydalise, là le duc de Clerval et Célie, qui la veille ne songeaient point l'un à l'autre et n'y songeront plus le lendemain. Sur la vérité des caractères il y aurait bien, je pense, des réserves à formuler, quoiqu'un des deux rôles d'homme, celui de Clerval, froid, élégant, spirituel, tout ensemble ironique et respectueux, soit ce qui se peut souhaiter de plus talon rouge. Les rôles de femme sont moins bien venus ; ils donnent à penser que Tauteur avait pratiqué le monde des théâtres ou de la galanterie plus que celui des salons, et la noblesse de Célie aussi bien que de Cydalise est assez suspecte. Par la façon pourtant dont il est peint, le tableau est

88 LE BOMAN

expressif et vrai, et s'il y a en littérature un style Louis XV, le modèle en est ici. Que d'esprit dans les moindres détails du dialogue, d^esprit dont les deux interlocuteurs s*amusent et jouissent, sans lequel le plaisir même des sens n'existerait pas pour eux, et qui est Tornement, presque Texcuse de leur immoralité ! Mettre de l'esprit dans la volupté, c'a été Tart du xvme siècle, et Crébillon fils y excelle. Son libertinage impertinent et souriant, fait d'audace piquante, d'in* décence bien apprise, dit tout sans un méchant mot et, sans montrer rien, laisse tout deviner. La rude gauloiserie des siècles précédents était-elle beaucoup plus honnête? Le cynisme de nos romanciers actuels est-il plus honorable? Je. ne sais. Je sais seulement que le Hasard du coin du feu est en son genre un petit chefd'œuvre, que la délicate imitation qu*en a faite Musset dans le Caprice ne saurait nous faire oublier les grâces effrontées et si françaises de roriginal,et qu'il serait aussi maladroit de renier Crébillon fils que de retrancher de Part français Boucher, Lancret ou Fragonard.

Mais son nom compte plus dans l'histoire générale des lettres et des mœurs au siècle dernier que dans Thistoire du roman, et tandis qu'il faisait éclore toute une école de conteurs, il a eu peu d'influence sur les romanciers. Tanza:i et Néadarné^ les Amours de Zéokù nisul, le Sopha sont des contes; la Nuit et le moment^ le Hasard du coin du feu sont des comédies d'alcôve ou de boudoir. En fait de romans, avec ses Lettres de la marquise dont j'ai signalé les incohérences, il n'a produit que les Egarements qui sont composés d'après la même formule que les romans de Marivaux et comme eux inachevés. Il annonçait dans la préface que l'ouvrage serait « l'histoire de la vie privée, des travers et

AU XVIU* SIÈCLE 89

des retours d'un homme de condition », et que nous verrions à la fin le héros, rendu à lui-même, devoir toutes ses vertus « à une femme estimable ». Par malheur, il s'est arrêté avant la fin, il en est resté à la troisième partie, et c'est pourquoi Duclos s'est cru autorisé en 1741 à reprendre le plan qu'indiquait la préface dans ses Confessions du comte de ***, si platement graveleuses ; c'est aussi pourquoi nous ne saurons jamais ce que pouvait être aux yeux de Crébillon fils « une femme estimable », et en vérité cela est dommage.

Page 1