‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 6 sur 21 · L*ABBÉ PRÉVOST · texte numérisé non relu

L*ABBÉ PRÉVOST

Lesage et Marivaux sont des auteurs dramatiques qui n'ont fait du roman que par boutades, en manière de distraction et à leurs moments perdus. L'abbé Prévost est un romancier.

Les chiffres et les dates ont ici leur éloquence. Entre 1728 et 1763, il a publié dix-sept romans qui ne représentent pas moins de cinquante-neuf volumes, et dont voici la liste par ordre chronologique :

Mémoires et aventures (T un homme de qualité qui s^est retiré du monde; tomes I, II, III, IV, 1728 ; V, VI, VII, 1731 ; le tome VII, c'est Manon Lescaut.

Le philosophe anglais ou Histoire de M, Cleveland ; 1. 1, II, III, IV, 1731; V, 1732; VI, 1738 ; VU et VIII. 1739.

Le Doyen de Killerine ; t. I, 173a ; II, III, 1739 ; IV, V, VI, 1740.

Histoire d'une Grecque moderne ; 2 vol ,1740.

Histoire de Marguerite d'Anjou ; 2 vol., 1740.

Mémoires pour servir à l'histoire de Malte ou Histoire de la jeunesse du commandeur *** ; 2 vol., 1741.

Campagnes philosophiques ou Mémoires de M. de Mont^ cal ;A vol., 1741.

Histoire de Guillaume le Conquérant ; 2 vol., 1742.

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Paméla (traduit de Richardson) ; 4 vol., 1742.

Voyages du capitaine Robert Lade; 2 vol., 1744.

Mémoires d'un honnête homme ; i vol., 1745.

Lettres anglaises ou Histoire de miss Clarisse Harlowe (traduit de Richardson); 6 vol., 1751.

Histoire du chevalier Grandison (traduit de Richardson) ; t. I, II, III, 1755; IV, V, VI, 1756.

Le monde moral ou Mémoires pour servir à Vhistoire du cœur humain ; 1. 1, 1760 ; II (posthume), 1764.

Mémoires pour servir à Vhistoire de la vertu (traduit de Frances Sheridanj ; 4 vol., 1762.

Almoran et Hamet^ anecdote orientale (traduit de John Hawkesworlh) ; 1 vol., 1763.

Lettres de Mentor à un jeune seigneur ; 1 vol. (posthume), 1764.

Ces ouvrages ne sont pas les seuls qu'il ait laissés ; il y faudrait joindre le journal le Pour et Contre, YHistoire générale des voyages^ des traductions de Cicéron, du président de Thou, de Hume, etc., bref, cinquantetrois autres volumes (1). Mais si son activité d'esprit et son incroyable puissance de travail lui ont pçrmis de mener de front des travaux si divers, il n'en demeure pas moins que toutes celles de ses productions qui forment œuvre d'art sont des romans. Et ce n'est pas dans son œuvre de publiciste qu'il faut étudier ses idées philosophiques ou morales; ce n'est pas dans son Histoire générale des voyages qu'il faut chercher les impressions de son séjour à l'étranger : c'est dans ses romans. Il y a mis le meilleur de lui-même, tout son génie et tout son cœur.

(1) Vabbi Prévost, histoire de sa vie et de ses œuvres j par M. Henry Harrisse, 1896.

De là une autre différence avec Lesage et Marivaux. Il n'est pas indispensable, avant de les lire, de savoir comment ils ont vécu. Chez lui, au contraire, Thomme et Tauteur s'expliquent l'un par l'autre, et le secret de son originalité est dans l'histoire de sa vie.

Cette vie, grâce aux recherches récentes de M. Henry Barrisse, est aujourd'hui dégagée de la légende et il est aisé d'en saisir la signification. Né en 1697 à Hesdin d'une vieille famille bourgeoise qui a produit autant d'hommes d'Eglise que de magistrats, Prévost s'est vu, comme deux de ses frères, destiné dès l'enfance à entrer dans les ordres. Il faisait son noviciat chez les Jésuites, au collège Henri IV de la Flèche,lorsqu'à dixneuf ans il s'évade et sans demander aux siens un consentement qu'ils lui eussent refusé, s'enrôle dans les armées du roi. Il comptait, dit* il, « être avancé aux premières occasions » : dès le 4 janvier 1717, la conclusion de la Triple Alliance met fin à la guerre et à ses rêves de gloire. Peu à peu, le remords de sa faute et le regret de ce qu'il a quitté l'envahissent. Sa pensée se reporte vers le passé, vers ses années d'innocente et paisible jeunesse, vers La Flèche : « La Flèche... nom cher à ma mémoire. » Il est de ceux qui sont toujours prêts à se lancer en avant et qui, au premier tournant de la route, s'affligent d'être partis. En 1719, il revient frapper à la porte de ses anciens maîtres ; on n'est pas certain qu'ils lui aient ouvert En tout cas, il ne serait resté que bien peu de temps chez eux : avant la fin de la même année il errait à l'aventure, en enfant perdu. Il y a quelque apparence qu'il est rentré au service, l'a quitté de nouveau et s'en est allé en Hollande ; peu importe. Ce qui importe etce qui est certain, c'est qu'alors il a aimé et cruellement souffert. Qui était-elle,

I celle qu'il a tant aimée, celle par qui il a connu la dou- [ leur ? Est-ce la mort, est-ce une trahison, est-ce une lettre de cachet qui la lui a ravie ? L'a-t-il vue conduire auHavre de Grâce surune charrette escortée d'archers ? Personne ne peut nous répondre ; il faut lire Manon et rêver. Dans l'automne de 1720 il est seul, désespéré, et se réfugie chez les Bénédictins de Saint-Maur. « La malheureuse fin d'un engagement trop tendre, dit-il dans son exquis langage, me conduisit au tombeau ; c'est le nom que je donne à Tordre respectable où j'allais m'ensevelîr. » Le 9 novembre 1721, après une année passée à Uabbaye de Jumièges, il pijononce ses vœux : « devant Dieu et devant ses saints, » frère Antoine Prévost, désormais Dom Prévost, promet « stabilité et conversion de ses mœurs ».

Vœux sincères, mais vœux impossibles à tenir. Si personne n'a plus délicieusement exprimé le charme i des existences pieuses et méditatives que règle le son f de la cloche et que berce le murmure des oraisons, si 1 personne n'a plus vivement envié le bonheur d'être mort au monde et de vivre dans la retraite, dans le silence, en paix avec soi-même, personne non plus n'était moins fait que lui pour en jouir. Il n'a tant aspiré à cet état d'anéantissement que parce qu'il était condamné à d'éternelles agitations. Peut-être était-il prof pre à la vie active du missionnaire où ses ardeurs se fussent converties et dépensées en dévouement ; combien la réclusion du cloître, combien les patientes et arides études du bénédictin lui convenaient peu! A peu de jours de là il écrivait à un de ses frères cette belle et touchante lettre qu'on croirait datée de Sainl-Sulpice et signée Des Grieux :

« Je connais la faiblesse de mon cœur et je sens de quelle importance il est pour son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient dans la sécheresse et la langueur : il faut, si je veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa forcé l'impression de grâce qui m'y a amené. Il faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourrait l'affaiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je redeviendrais Capable, si je perdais un moment de vue la grande règle, ou même si je regardais avec la moindre complaisance certaines images qui né se présentent que trop souvent à mon esprit, et qui n'auraient encore que trop de iforce pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu de vigueur, quand on s'est .fait une habitude de sa faiblesse ; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre ! »

Il a combattu sept ans pour la victoire. De 1721 à 1728 il se soumet docilement aux volontés des supérieurs généraux, se laisse envoyer sans une plainteen huit ou neuf abbayes différentes, étudie la théologie à Notre- Damedu-Bec, enseigne les humanités au collège de Saint-Germer, prêche à Evreux. Bien que « ce cœur si vif » soit « encore brûlant sous la cendre», que la perte de sa liberté Talflige « jusqu'aux larmes » et que sa santé même s'allère, sa conduite est « irréprochable »et levêque d'Amiens, qui lui a conféré la prêtrise, le tient en haute estime Cependant la congrégation s'alarme du succès qu obtiennent ses leçons et ses sermons; elle le regarde « avec défiance » et n'ose plus lui confier « d'emplois ». En dernier lieu, elle le fait venir à Paris, aux Blancs-Manteaux d'abord, ensuiteà Saint-Germain-des- Prés,nonpas mêmepourrassocier à de savants travaux, mais pour l'employer et l'user à d'obscures besognes de traducteur et de copiste. Il est facile de se figurer ce

qu'il a dû soufTHr. Il était éclairé sur sa vocation véritable el venait de prendre conscience de son génie ; secrètement, fiévreusement, il avait écrit dans sa cellule la plus grande partie de son premier ouvrage : les tomes I et II de V Homme de qualité oui paru en septembre 1728 sans nom d'auteur. II se décide à demander au pape 1 autorisation de passer dans ce qu'on appelait alors le grand Ordre, c'est-à-dire dans une des abbayes de Bénédictins qui n'avaient point adopté la réforme de 1621 et n'étaient pas réunies en congrégation : la règle y était beaucoup moins étroite. Rome agrée sa requête et déjà le bref de translation est entre les mains de lévêque d'Amiens qui promet de le « fulminer » à une date très prochaine. Au jour convenu, Prévost sort de Saint-Germain-des-Prés (octobre 1728). Il se trouve qu^un hasard a retardé la c fulmination » du bref, qu'il n'avait pas encore le droit de s'en aller, que sa situation est celle d'un « fugitif », et tandis qu'il se fie à laparole donnée, la congrégation le dénonce au lieutenant de police. Le 9 novembre, une lettre de cachet est expédiée contre lui, et il n'échappe à la prison qu'en se réfugiant en Angleterre.

Nous ne saurions être trop reconnaissants à ce prélat qui, après avoir si bien promis de « fulminer», ne« fulminait » pas. et à ces religieux si prompts à réclamer l'arrestation d'un de leurs frères. Puisque d'honorables scrupules l'empêchaient de s^affranchir, c'est un grand bonheur que les circonstances l'aient en quelque sorte forcé à brisel* sa chaîne.

Il ne Ta plus reprise, et la seconde moitié de sa vie appartient tout entière à la littérature. A Londres, où il achève YHomme de qualité et travaille à Cleveland tout en remplissant Içs fonctions de précepteur dans la

famille du chevalier d'Eyre, à la Haye où il se fixe de 1730 à 1733, à Londres encore de 1733 à 1734, il vit dans une fièvre de travail et entasse volumes sur volumes. Il ne rentre dans sa patrie qu'après avoir obtenu du pape un autre bref auquel cette fois rien ne manque et qui consacre sa rupture avec la congrégation de Saint-Maur. Il est déjà célèbre ; Voltaire ne cache pas son désir d'être loué dans le Pour et Contre et charge Thiériot de présenter ses compliments a au tendre et passionné auteur de Manon Lescaut» ; M"' de Tencin lui ouvre son salon ; « tout le monde, dit un contemporain, se bat à qui Taura », et il semble que l'Eglise même reconnaisse les droits de son génie. Est-ce relâchement de la discipline ecclésiastique et concession aux mœurs du siècle ? Est-ce largeur d'esprit? Le fait est que, sans jamais voir en lui un révolté, l'Eglise n'a plus exigé qu'il sacrifiât son indépendance, et qu'au lieu de le persécuter davantage elle Fa traité comme il faudrait toujours traiter les poètes, avec indulgence et douceur. Aux termes du bref, il aurait dû faire un nouveau noviciat d'un an, puis se retirer dans une abbaye du « grand Ordre »,àla Grenetière, en Vendée, « pour y passer le reste de ses jours dans la régularité de son état ». Le noviciat d'un an se change en une retraite de deux mois qu'il fait dans un couvent voisin d'Evreux : aimable retraite pendant laquelle il voit « belle et bonne compagnie de Tun et Tautre sexe, ducs et duchesses, etc.», et, sans perdre de vue « Cleveland et la chère Fanny », s'informe des petites nouvelles politiques ou mondaines qui peuvent intéresser les lecteurs de son journal le Pour et Contre, En sortant de là, il est nommé aumônier du prince de Conti, charge ou plutôt sinécure qui ne rapportait pas unécu, maisqui, selon l'expression du

temps, dispensait de la résidence. Tout s'arrange ainsi. Jusqu'à sa mort, il « compte » à laGrenetière, quoiqu'il y soit inconnu ; il reste officiellement Dom Prévost, quoiqu'il ne porte que le titre d'abbé, moine, quoiqu'il ne porte que Thabit du prêtre séculier, et avec tout cela sa véritable, son unique profession est celle d'homme de lettres. Ce dix-huitième siècle est amusant.

Il est vrai qu'il n'a jamais mieux mérité le nom de Bénédictin qu'au temps où il était homme de lettres. Quelle que pût être sa facilité, il n'a pas produit cent douze volumes de 1728 à 1763, soit en moyenne trois volumes par an et pendant trente-cinq ans, sans un assidu et rude labeur. Le Pour et Contre^ V Histoire gênéraie des voyages supposent des lectures considérables. Accusé dans quelques gazettes de mener une vie de plaisir et de désordre, il répondait ingénument qu'il passait quelquefois des semaines entières sans sortir de son cabinet et qu'il y employait tous les jours sept ou huit heures à Tétude. Il ne l'eût pas dit qu'on le devinerait. Il n'y a pas au siècle dernier de vie d'écrivain plus laborieuse ; il n'y en^ pas de plus digne. Il ne tenait qu'à lui de s'assurer des loisirs ; il n'avait qu'à suivre l'exemple de tous ses confrères, à faire sa cour au roi, aux favorites, aux grands seigneurs, aux financiers dont ils se disputaient les largesses, et à composer de flatteuses dédicaces. L'idée ne lui en est pas venue. On aune lettre de lui à un ministre, M. de Marville, dans laquelle il parle en solliciteur : il y sollicite pour autrui. Quant à lui, il entendait vivre de sa plume, du peu que lui rapportait la vente de ses ouvrages. Tenté un instant de se rendre à l'appel du grand Frédéric qui aurait bien voulu l'attirer auprès de lui, il y renonce en apprenant que « la librairie

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n'esl pas à Berlin sur le même pied qu'à Paris » et que « le revenu de son travail » ne pourrait là-bas « le faire subsister honnêtement ». Mais même à Paris ce revenu était précaire et aléatoire. Aucune loi ne protégeait la propriété intellectuelle et les contrefaçons épuisaient le succès du plus beau livre avant que l'auteur en pût tirer de sérieux profils. Bien qu'il vécût de la façon la plus modeste et que ses romans, réimprimés sans cesse etàTétranger aussi bien qu'en France, fussent dans toutes les mains, il lui arrivait de manquer du nécessaire. Il acceptait avec joie dans ces moments là les plus ennuyeuses tâches, et je ne rencontre pas sans un peu d'attendrissement dans la liste de ses œuvres, à côté de Cleveland, à côté de Manon^ cette Histoire métallique des Pays-Bas qn'ïl a, traduite du hollandais en 1733 pour payer le logeur ou le restaurateur. Il a connu les angoisses et les humiliations de la pauvreté. En janvier 1740, en pleine gloire, faute de cinquante louis qu'il doit de droite et de gauche, il est menacé d'un décret de prise de corps. Il s'adresse à un bénédictin, et celui-ci lui répond que les importunilés de ses créanciers entrent apparemment « dans les desseins de Dieu pour le remettre dans la voie du salut ». 11 s'adresse à Voltaire, et Voltaire se dérobe à son tour avec force grimaces. C'est probablement pour sortir d'un si mauvais pas qu'il a dû publier coup sur coup, dans le courant de cette seule année 1740, deux volumes du Pour et Contre^ ['Histoire d'une Grecque moderne^ V Histoire de Marguerite d'Anjou et les trois derniers tomes du Doyen de Killerine, De pareils tours de force lui permettaient de « subsister honnêtement» ; rien de plus. Il n'a joui d'un peu d'aisance que dans sa vieillesse, Benoît XIV l'ayant en 1754 pourvu d'un petit prieuréè

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Au surplus, ne le plaignons pas lrtrp« Cîes années si remplies sont les années heureuses de Ron cmiiUmco^ et sa pauvreté n'est point la seule ni même la vraie raison de son activité. « 11 faut bien, dit Lamartine dans la préface des Recueillements^ employer à quelque chose ce superflu de force qui se convertirait en mélancolie dévorante, en désespoir et en démence, si on ne l'exhalait pas en prose ou en vers. Béni soit celui qui a inventé récriture, cette conversation de Thomme avec sa pensée, ce moyen de le soulager du poids de son âme ! Il a prévenu bien des suicides. » La pensée de Lamartine ne saurait mieux s'appliquer qu'à Prévost. Il a trouvé dans les lettres le refuge qu'il avait en vain cherché dans la religion, et il n'y a pas d'exagération à dire qu'elles l'ont sauvé de lui-même. Peut-être at-il aimé encore ; il semble qu'une jeune protestante qu'il a secourue en 1733 et aidée à se caser dans une riche famille de Londres, lui ait été trèschère ; il paraît s'êlre attaché plus tard à une certaine M""' de Chester sur laquelle nous ne savons à peu près rien. Mais plus d'orages, plus de ces entraînements, de ces crises terribles qui avaient bouleversé sa première jeunesse. Quoiqu'il ait toujours même cœur et que l'âge ne puisse rien sur lui, à dater du jour où il écrit de tragiques et douloureux romans sa vie cesse d'en être un. Les ardeurs de son imagination et de sa sensibilité savent dès lors où se répandre. Souvenirs, rêves, inquiet et insatiable besoin de tendresse, tout cela s'épanche et chante librement dans son œuvre ; et de là le caractère si particulier de cette œuvre, de là aussi l'apaisement qui se fait en lui, et son allure si calme, si sereine, lorsqu'il interrompt une heure ou deux son travail pour causer ou correspondre avec un ami. Ses lettres

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à l'abbé Leblanc, à Thieriot,ài Boucher de TEstang sont exquises. N'y cherchons pas des plaintes sur Tinsuffisance de ses ressources : qu'est-ce pour lui qui a dû si longtemps lutter contre son propre cœur, que d'être aux prises avec des difficultés matérielles ? N'y cherchons pas davantage les petites jalousies, les petites rancunes, l'irritable vanité du littérateur : en traduisant le premier Richardson, en se donnant lui-même un rival, il a prouvé à quel point son culte des lettres était noble et désintéressé. Et par-dessus tout gardonsnous bien d'y chercher un Saint-Preux qui déclame, un René qui « porte son cœur en écharpe ». Il est la simplicité même ; il est tout plein de bonhomie. « Je commence par vous apprendre, écrivait-il vers 1746 à Boucher de TEstang, que j'ai quitté depuis trois semaines le séjour de Paris, la grande ville. A cinq cents pas des Tuileries s'élève une petite colline, aimée de la nature, favorisée des cieux, etc. C'est laque j'ai fixé ma demeure pour trois ans, par un bail en bonne fornie, avec la gentille veuve ma gouvernante, Loulou, une cuisinière et un laquais. Ma maison est jolie, quoique Tarchitecture et les meubles n'en soient pas riches. La vue est charmante, les jardins tels que je les aime. Enfin, j'y suis le plus content des hommes. Cinq ou six amis, dont je me flatte que vous augmenterez le nombre à votre retour, y viennent quelquefois rire avec moi des folles agitations du genre humain. Ma porte est fermée à tout le reste de l'univers. » Le portrait qui orne le tome I de V Histoire générale des voyages {il A6) répond très exactement à l'idée que nous prenons de lui en lisant sa correspondance. Avec sa soutane et son rabat, son embonpoint, sa mine épanouie, il a Tair du plus aimable des chanoines. Il assure qu'à

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l'époque où il a quitté Saint-Germain-des-Prés sa figure portait « la trace de ses anciens chagrins » ; la trace n'y est plus. Ces joues pleines et rondes, ces lèvres souriantes, ces yeux à fleur de tète ne respirent plus que la vie et la bonté. Il ne s'agit pas de faire de lui un saint ; je soupçonne que la « gentille veuve » s'opposerait à sa canonisation. Il était faible. Mais il était parfaitement bon ; c^étail sa façon de rappeler aux autres qu'il avait beaucoup souffert. Les calom* nies abominables de quelques gens de lettres acharnés après lui ne lui ont pas arraché un cri de haine. Il s'est maintes fois endetté pour venir en aide à de plus pauvres que lui. En 1741, il a pitié d'un pauvre diable de gazetier qui était son ancien a camarade d'école » et qui avait femme et enfants, et comme celui-ci le supplie de revoir le manuscrit de la petite feuille qui est son gagne-pain, il se laisse aller à lui corriger ses solécismes. Presque aussitôt le gazetier est arrêté pour avoir chansonné M. le duc ou M°>® la duchesse : on le somme de nommer ses collaborateurs, il nomme Prévost, et voilà Prévost exilé dix -huit mois à Bruxelles, h Francfort, quoique d'ailleurs M. de Maurepas le sache innocent, exilé comme <( folliculaire », alors que dans son œuvre immense il n'y a pas une page scandaleuse.

« Il n'avait rien, dit Rousseau, dans l'humeur ni dans la société du sombre coloris qu'il donnait à ses ouvrages. » Ce coloris sombre, on a voulu à toute force qu'il reparût dans la dernière page de sa biographie : on a longtemps raconté je ne sais quelle affreuse histoire de malade en léthargie qu'un chirurgien de village croit mort et dissèque tout vivant. Le symbole était grossier ; la logique des faits est plus simple et plus belle. Toute

sa vie était dans son cœur; la mort Ta frappé là. Il a succombé le 25 novembre 1763 à la rupture d'un anévrisme.

Ceux qui chérissent sa mémoire sont heureux d'apprendre de son dernier biographe que des Bénédictins l'ont enseveli eux-mêmes, ainsi qu'un des leurs, sous les dalles de leur chapelle, et ont gravé sur la pierre : a Ici gît Dom Prévost que son génie a illustré ». Il était bien là, dans la petite église d'un couvent, pour se reposer enfin. Il est très bon que nous allions dormir notre dernier sommeil où nous avons vécu nos jeunes années, et ceci convenait surtout à Tâme nostalgique de Prévost, •

Depuis quelques années, la critique Jjii rend pleine justice (1) : elle sait que son rôle a été considérable et à plus d'un point de vue.

Avant Rousseau, avant Voltaire même dont les Lettres philosophiques sont de 1724, il a dans les Mémoires d'un homme de qualité révélé l'Angleterre à la France, et rien n'a plus contribué que son Pour et Contre^ si ce n'est ses traductions de Richardson, à propager chez nous Tinfluence anglaise. Il ne s'en est pas tenu là. Infiniment curieux des mœurs exotiques, épris de lointains et mystérieux ailleurs, il a publié V Histoire générale des voyages ; aidé d'abord par une publication anglaise qu'il traduisait, réduit ensuite à rassembler et à traduire lui-même les relations des principaux navigateurs

(i) Eq consacrant à Prévost un des plus beaux chapitres de ses Etudes critiques (3« série), M. Brunetière m^avait rendu ma tâche plus facile, et je tiens à Ten remercier ici.

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étrangers, il a continué Tentreprise : première ébauche d'une Géographie coloniale, authentique et vaste épopée des aventuriers de la mer. Par ses romans du reste autant que parcelle /^û/oiVe, il a ouvert aux imaginations des perspectives jusqu'alors inconnues. Ses héros nous font parcourir l'Europe, l'Orient, l'Afrique, TAmérique; et en étudiant ce point spécial, Texotisme dans le roman du xviii* siècle, nous aurons à nous souvenir de lui.

Il a de plus le mérite d'avoir donné en maint passage de son Cleveland la première formule de la philosophie dont Jean Jacques allait faire le credo du siècle. Ceci toutefois demande à être examiné d'assez près ; il s'en faut de beaucoup qu'il soit un « philosophe » au sens que le mot a revêtu vers 1760 ; j'y reviendrai.

Mais ce qu'il faut dire avant tout, c'est qu'il est notre premier romancier de génie, le fondateur du roman moderne, et son époque ne s'y est pas trompée. Jusqu'à la publication de Clarisse Harlowe et de la Nouvelle Héloise^ aucun de ses rivaux n'a paru digne de lui être comparé. De nos jours, on a cru faire un grand éloge de Gil Bias en disant que c'est « le premier roman où l'on mange ». Il y a un plus bel éloge à faire des siens : ils sont les premiers qui aient fait pleurer. Diderot, ce même Diderot qui n'avait jamais voulu distinguer l'auteur de la Vie de Marianne de l'auteur du Sopha, écrit en 1758 : « Chaque ligne de Y Homme de qualité^ du Doyen de Killerine^ de Cleveland^ excite en moi un mouvement d'intérêt sur les malheurs de la vertu et me coûte des larmes ». Trente ans plus tôt, comme les deux premiers volumes de Homme de qualité venaient de paraître, Miio Ayssé écrivait à M™^ de Calendrini : « On en lit 190 pages en fondant en larmes ». La louange est

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la même et elle est bien significative. Elle atteste que le théâtre n'est plus seul en possession du privilège de nous montrer des créatures semblables à nous, dont le sort nous intéresse et nous touche ; elle atteste, en d'autres termes, que cette fois le roman est réellement constitué et fondé.

Ce n'est pas qu'il n'y ait aucun lien de parenté entre Prévost et ses prédécesseurs. En même temps que M"® de La Fayette et Fénelon, qui avec La Bruyère et Racine sont ses vrais maîtres, il avait lu d'Urfé, M"® de Scudéry, La Calprenède, M"»® de Villédieu, Courtilz de Sandras ; et il a des défauts qu'en partie il tient d'eux.

Il est encore indécis sur les dimensions et les procédés de composition qui conviennent au roman. lia commencé par en publier un qui a sept volumes, un second qui en a huit, un troisième qui en a six. Là, il a fréquemment recours à ces récils intercalaires dont jusqu'alors tous nos romanciers, sans qu'il en faille excepter un seul, avaient fait si grand usage. Il en a usé surtout dans son premier roman. Les récits s'y greffent les uns sur les autres à Taide d*un monotone et gauche artifice : le narrateur a rencontré un inconnu et s'est lié avec lui ; l'inconnu lui raconte sa vie ; dans sa vie l'inconnu a rencontré des inconnus qui lui ont raconté leur vie, etc. ; cela ressemble à une scie d'atelier. Les Mémoires de l'Homme de qualité renferment avec ses confessions celles de son ami Rosambert, du consul ***, du prince de Portugal, et celles ci à leur tour en renferment d'autres ; à Torigine, Manon Lescaut elle-même n'était qu'un chapitre ou plutôt un supplément ajouté à ces mêmes Mémoires dont elle formait le tome septième et dernier.

Trop volontiers aussi, à l'imitation de Sandras, Pré-

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vost môle des noms et des scènes de Thistoire à ses romans. Il croyait, dit-il dans la préface de Cleveland^ leur prêter ainsi un air d'indéniable authenticité. Son génie, par bonheur, lui en a fourni d'autres moyens, et ceux de ses écrits qui sont franchement des romans historiques. Histoire de Marguerite d* Anjou, Histoire de Guillaume le Conquérant, s'ils sont très supérieurs à ceux de M"*® d*Aulnoy ou de M"« de La Rocheguilhen, n'en sont pas moins la partie négligeable de son œuvre.

Enfin, nous retrouvons chez lui toute la complica* tion, tout le romanesque de la péripétie qui nous choquait chez les romanciers antérieurs : enlèvements, déguisements, apparitions de corsaires, captivités en Alger, etc. Peut-être môme faut-il dire que nul d'entre eux n'avait fait un pareil abus de l'aventure, tant sa prodigieuse imagination dépasse celle des La Cal* prenède et des Sandras.

Et cependant, ses romans ne ressemblent à aucun de ceux qui les ont précédés. A tous ceux-là, môme à ceux que Lesage et Marivaux avaient enrichis de tant d'observations sur les mœurs, il manquait ce que rien ne remplace : la vie. Elle est chez lui, et il en résulte que ces rapports, pour réels qu'ils soient, entre ses devanciers et lui, à peine les discernons-nous. Il y faudrait un effort de réflexion, d'attention; et il ne nous laisse pas le temps ni le pouvoir de réfléchir. On est pris, on va sans s'arrêter jusqu'à la fin du récit; Tintérôt, cet intérêt si fort dont parle Diderot, il est là, malgré la longueur de l'œuvre, malgré les gaucheries de l'intrigue, malgré les invraisemblances.

Où réside-t-il? Ce ne peut être dans les faits qui, les trois quarts du temps, sont plus que bizarres, et si je n'essaie pas de résumer ses trois grands romans ni

même les très courts Mémoires de M. de Monlcal^ c'est précisément qu'un résumé n'y laissant guère voir que les faits, l'auteur semblerait n*étre rien de plus qu'un ancèlre de Dumas père. Mais dans le livre comme dans la vie, les faits en eux-mêmes ne sont rien ; ils sont ce que nous leur permettons d'être, tragiques ou comiques, nobles ou bas, selon la qualité de Tâme qui s'y exprime. A travers les œuvres de Prévost respire et se débat, chante et pleure une des âmes les plus tendres et les plus brûlantes qui aient jamais existé, et d'un mot bien court nous aurons défini le principe de vie qui les anime : c'est la passion.

Elle avait déjà, je ne l'oublie pas, échauffé de sa flamme le chef-d'œuvre de Mn»^ de La Fayette. Mais elle y était encore contenue et maîtrisée. Elle s'étale chez Prévost avec une bien autre puissance. Il n'est pas seulement, selon le mot de M"« de Lespinasse, « l'homme du monde qui a le mieux connu ce que l'amour a de doux et de terrible » : la passion était en lui, et de son cœur elle a débordé dans celui des êtres qu'il créait II Ta fait régner dans le roman comme Racine l'avait fait Jégner dans la tragédie ; et par elle le roman est devenu une autre sorte de tragédie, différente de celles de la scène, moins concentrée, moins limitée dans le temps et dans l'espace, plus libre d'imiter celles de la réalité dans leur lent développement et leur complexité infinie, mais tragédie qu'un grand souffle traverse et soutient jusqu'au dénouement.

Ceci est vrai de tous les romans de Prévost, à part ceux qui datent de ses dernières années, à part les Mémoires d'un honnête homme et le Monde moral dont les scènes, parfois si vraies, ne forment pas un tout et qu'il a renoncé à finir. Les autres, sans avoir la par-

fiflâte simplicité d'action de Manon Lescaut^ o une action. Tous, ils ont le caractère dramatiqi' est désormais demeuré un élément essentiel de la * nition du genre, et qu'il serait aussi facile de montra dans Le Père Goriot que dans Le Rouge et le Noir, dans Madame Bovary que dans Anna Karénine. Les Mémoires qu'il met sous nos yeux ne sont plus, comme ceux de d'Artagnan ou de Gil Blas, des biographies qui vont de la naissance à la vieillesse et dont le véritable objet est de passer en revue les grands et petits faits d un règne ou de nous peindre les diverses classes de la société ; ils ne sont pas davantage des commencements de biographies qui s'interrompent, comme celles de Marianne, de Jacob ou de Meilcour, à Timproviste et sans conclure. Après quelques pages d'introduction dans lesquelles ils nous ont mis au courant de leurs origines et de leur passé, l'Homme de qualité, Cleveland, le Doyen de Killerine entrent, ainsi que le dit l'un d'eux, « dans la mer immense de leurs infortunes », et quand un suprême naufrage les jette tout meurtris dans le port, le dernier feuillet se trouve sous nos doigts. Les Mémoires de M, de Montcal commencent sans préambules à l'instant précis où le jeune officier rencontre M"»® de Gien et s'achèvent dès que rien ne trouble plus leur union, dès que M^^^ pidert est morte. Ceux du grand seigneur « employé aux affaires du roi àConstantinople » qui se confesse à nous dans Yms-^ toire d'une Grecque moderne, vont du jour où il a vu pour la première fois Théophé au jour où il désespère d'être aimé et se détache d'elle ; ceux du Commandeur vont du jour où il aperçoit Héléna dans le petit port d'Orbilello au jour où il lui dit un éternel adieu. Delà vie de ses héros Prévost ne nous montre que la période

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