T ' LE ROMAN
de cfisQ durant laquelle Tamour le plus violent a fait^^'eux des criminels ou des martyrs. Ses romans ont . beau être surchargés d'incidents, compliqués àTexcès, j atiuopcer Monte- Christo ou peut-être même le l'our du monde en 80 jours : chacun d'eux est l'exposé d'une lutte que nous voyons s'engager et se dénouer, chacun d'eux est un drame passionnel qui se joue sous nos ' yeux. Et si parmi tous les drames dont la vie humaine est le théâtre, il n'en est pas qui égalent en intensité •ceux de la passion, n'est-ce pas ceux-là qu'il convenait • de transporter tout d'abord dans le roman pour y accomplir la réforme décisive, pour le distinguer des recueils de portraits et des répertoires d'anecdotes, en un mot, pour le douer d'une âme ?
Quel mouvement, quelle fièvre dans les récits de Prévost I Ses héros sont saisis dans un tourbillon, emportés dans une course à Tabîme. Nul raisonnement, nul avertissement ne les arrête ; en vain les obstacles s'accumulent et naissent sous leurs pas ; en vain ils se heurtent à la haine d'un rival, aux volontés d*un père, à des préjugés de caste, aux lois fondamentales de la société : ils vont, et la mort seule peut leur dire halte-là I L'action parcourt l'univers entier^ et ce ne sont partout qu'évanouissements, pleurs de joie, cris de douleur, prises de voile, meurtres ou Suicides, En l'espace de quelques minutes, deux \^r amants sont précipités de la félicité absolue au plus profond désespoir ;j tout les sépare, et soudain ils se trouvent unis : « L'ecclésiastique que j'avais fait avertir parut avec deux surplis sous le bras et le
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rituel à la main ; voyez, dis-je, si mon zèle vous laisse quelque chose à désirer ; et m'élant aussitôt revêtu du surplis, je pris la main de Sara que je mis dans celle de Patrice. » Ainsi parle le Doyen de Kiilerine. J'ouvre les Mémoires de M, de Uontcal : « Eh bien ! puisque notre mariage devient nécessaire pour éviter une querellé dont les suites seraient peut-être irréparables, je consensqu'il soit célébré ce soir... Nous fûmes mariés sur-le-champ. » Une heure après le mariage, si nous voyons l'épouse évanouie et l'époux à terre dans une mare de sang, n'en soyons pas surpris : c'est le train ordinaire des récits de Prévost.
Voici, à titre de spécimen, la fin d'un épisode intercalé dans X Homme de qualité^ et où il s'agit d'une rivalité d'amour entre frères :
(( J'aperçus les deux frères étendus, l'un mort, Tautre expirant. Leur père, tout éperdu, s'efforçait de leur donner quelques secours inutiles. Approchez, M. de Sauvebœuf, me dit d'Erletan d'une voix faible, approchez.— Ma sœur entra dans cet instant, en perçant le ciel de ses cris et en s*arrachant les cheveux. Mais lorsqu'il ouvrait les bras pour la recevoir, elle s'arrêta et lui-même parut avoir Jionte du mouvement qu'il avait fait. Je mourrai donc sans t'embrasser, lui dit-il ; cette consolation ne m'est pas même permise. crime détestable I malheureux frère !*— Elle, de son côté, le regardait avec des yeux égarés, et elle paraissait n'avoir plus le pouvoir de prononcer une parole. Elle tourna deux ou trois fois autour d lui, comme si elle eût voulu s'approcher, pendant qu'il s'efforçait de remuer la tête pour la suivre de ses regards. 11 semblait qu'une main invisible la retînt ou qu'elle fût au bord d'un affreux précipice dont la vue l'épouvantait. Enfin, ne pouvant plus résister à des mouvements si violents, elle tomba proche de lui sans connaissance. Il recueillit toutes ses forces pour saisir une de ses mains sur laquelle il tint sa bouche collée pendant deux ou trois minutes. Au nom de Dieu, me dit-il,
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prenez soin d'elle et empêchez-la de mourir. — On s'occupait pendant ce temps à bander sa plaie. Il avait été trop troublé pour y faire attention ;, mais lorsqu'on voulut l'em- ' porter dans un lieu plus commode : Non, non, s'écria-t il en arrachant tous ses linges, mon dessein n'est pas de vivre ! ...»
L'allure n'est pas toujours aussi frénétique ; elle est toujours un peu fébrile, toujours entraînante. Que n'est-il possible de transcrire en entier la longue scène qui termine le livre VI de Cleveland ! J'en voudrais au moins donner une idée. A ce moment de son histoire, Cleveland vit depuis quelques années en France loin de sa femme Fanny qu'il croit coupable, dont le souvenir est pour lui une honte, et dont il évite de prononcer le nom ; personne, parmi ceux qu'il fréquente, ne sait qu'il est marié. Il fréquente surtout chez M. de R., père adoptif d'une toute jeune fille, d'une enfant de seize ans, Cécile. Il n'a pas tardé à sentir qu'il aimait Cécile ; mais honnête homme et bien résolu à lui cacher son amour, il ne s'est pas cru obligé de renoncer à cette joie de la voir qui est à présent Tunique joie de sa vie. Déjà pourtant Cécile a deviné sa tendresse, et elle la partage en secret, persuadée qu'il est l'époux qu'on lui destine. Sur ces entrefaites, M. de R., qui est protestant, est informé que des persécutions menacent ceux de sa religion (ceci se passe peu de temps avant la révocation del'Edit de Nantes), qu'il est lui-même surveillé de près et qu'il est question de lui enlever Cécile pour l'instruire au couvent dans la religion catholique. Affolé, il s'adresse à Cleveland ; il la lui confie ; il le prie, au nom de ce que son ami a de plus cher, de la conduire à Rouen où elle vivra cachée jusqu'à ce qu'il puisse la rejoindre
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I et passer avec elle en Angleterre. La nuit venue, Cleveland et Cécile se mettent en route. Ils sont seuls, en tête à tête, dans la voiture qui les emporte vers Rouen et qu'éclaire faiblement la lueur tremblante d'une bougie ; seuls, et ils s'aiment...
« Cécile gardait le silence, raconte Cleveland, et paraissait rêveuse auprès de moi. Je lui en fis d'abord quelques reproches ; mais malgré tous les tendres sentiments qui s'élevaient dans mon cœur, je ne commençai à l'entretenir que de choses communes et indifférentes. Elle me répondait de temps en temps par quelques paroles. J'affectai de ne la pas regarder fixement; ce qui n'empêchait point que je n'observasse quelquefois la douceur de ses beaux yeux et que je ne sentisse une émotion extraordinaire lorsqu'il m'arri- ^ vait de rencontrer ses regards. Je baissais la vue aussitôt, et je faisais un effort pour me remettre ; mais j'étais trop près d'elle... Le son seul de sa voix m'attendrissait à un point inexprimable. Qu'était-ce que de la toucher comme je faisais, dans le mouvement continuel du carrosse ; de respirer le même air dans le petit espace où nous étions ? hélas ! de ne voir et de ne sentir qu'elle ? Tous les feux de l'amour coulaient dans mes veines au lieu de sang. L'agitation qu'ils me causaient me rendit capable encore quelque temps de soutenir la conversation ; mais se consumant, si j'ose parler ainsi, parleur propre ardeur, ils se changèrent peu à peu dans une langueur pesante et mélancolique qui fut suivie d'une pi^ofonde rêverie. Je commençai à considérer, tout autrement que je n'avais fait jusqu'alors, que celle que je trouvais tant de douceur à voir et à entretenir, je la conduisais à Rouen pour l'y laisser et peut-être pour ne la revoir jamais. Je ne l'aurai donc plus pour charmer mes peines et pour me faire passer les plus doux moments de ma vie ! Toutes mes douleurs vont renaître, car c'est elle qui les a fait finir. S'il ne m'est pas permis de l'aimer, dois-je consentir à la perdre ? ODieu, comment vivrai-je sans elle, et que vais-je devenir quand je ne l'aurai plus ! — En faisant ces réflexions dans lesquelles j'étais comme entièrement absorbé, il m'échappait des soupirs dont je ne m'apercevais
pas. Cécile les entendait. Son cœur n'était pas moins tendre que le mien Elle ne pouvait douter que ce ne fût elle qui causât le désordre où elle me voyait. Elle eut à combattre sa timidité, pour me témoigner par quelques mots la peine qu'elle avait de ma tristesse. Mais enfin son inclination l'emporta. Je ne sais, Monsieur, me dit-elle, ce qui vous a rendu tout d'un coup si mélancolique. Aurais-je le malheur d'en être cause ? — Cette question et le ton de sa voix me firent tourner la tête vers elle. Je rencontrai ses yeux, où je crus lire des marques si tendres d'inquiétude qu'elles achevèrent de me perdre. Je pris une de ses mains sans faire attention que je la prenais ; et la serrant entre les miennes : Ah ! j
Cécile, luidis-je, quel reproche me faites-vous ? Votre présence ne me causera jamais que du bonheur et de la joie. Mais que je crains qu'il n'en soit bien autrement de votre .
absence ! Je ne la supporterai pas longtemps sans mou- 4 rir...» j
Faut-il résumer la suite ? L'innocente Cécile demande : pourquoi donc voulez- vous me quitter ? « Quand on aime quelque chose, il me semble qu'il y a tant de plaisir à être auprès de ce qu'on aime ! Mais je ne suis j pas sûre que vous m'aimiez, ajouta-t-elle en me regardant timidement ; car vous ne me Tavez jamais dit. » Et c'est assez de « ce petit nombre de paroles » pour qu'il oublie toutes ses résolutions, pour qu'il soit vaincu et que l'aveu de sa tendresse monte à ses lèvres. Elle l'écoute, ravie, charmée, et déjà elle ne se résigne plus à l'idée d'une séparation, même courle ; elle ne se contente plus de la promesse qu'il lui fait de suivre ^ M. de R., quand celui-ci viendra la retrouver à Rouen. \ Pourquoi ne restorait-elle pas auprès de lui, dans la maison de campagne oCi il habite avec sa belle-sœur et sa nièce ? N'y serait-elle pas aussi bien cachée qu'à Rouen pour attendre que M» de R. soit en mesure de , quitter la France ? Us s'en iraient alors en Angleterre À
« tous en même temps ». Sans comprendre ou plutôt sans s'avouer le motif qui le fait agir, Cleveland crie au cocher de tourner bride. Vers minuit, ils arrivent chez lui. Au lieu d'éveiller ses gens, au lieu de l introduire dans sa demeure, il la fait entrer furtivement dans un pavillon isolé qui se trouve au milieu du parc. Il veut se persuader à lui-même que, dans l'intérêt de la fugitive, il ne saurait prendre trop de précautions et s'entourer de trop de mystère. La vérité est qu'il est ivre d'amour et de désirs, que la joie d être seul près d'elle dans ce silence, dans cette solitude , dans la paix de la nature endormie, abolit en lui la conscience et la volonté. Il est à ses pieds : il ne se rassasie pas de contempler ce doux visage auquel l'émotion de la marche et les aventures de la nuit donnent «un air si fin et si brillant » ; il imprime « mille baisers ardents sur sa main » et ne sent pas qu'ils soient repoussés. « Le cri de l'honneur et de la vertu n'était plus assez fort pour se faire entendre » ; et pourtant, sur un mot naïf que murmure Cécile, à sa question : c'est donc vrai que vous serez mon mari ? il se redresse, épouvanté du crime qu'il allait commettre...
Mais qu'il suffise d'avoir montré les premières phases du combat qui se livre en eux durant cette nuit d'extases et d'angoisses, combat où ils sont si près de succomber et d'où ils sortent si brisés l'un et l'autre. Il en coûte trop de mutiler une pareille scène. Elle a quarante pages, quarante pages enflammées et haletantes qui aujourd hui encore se lisent d'un trait.
Le peu que j'en ai cité a-t-il déjà permis de sentir quelle sincérité d'accent Prévost apporte dans la nar-
ration î II ne se pouvait pas qu'il ne fût sincère en ses douloureuses histoires d'amour, ce pauvre Dom Prévost, cet autre abbé Jocelyn ; d'une façon plus ou moins directe c'est toujours son cœur qu il raconte, et la forme autobiographique, s'il n'est pas le premier à l'employer, prend avec lui une valeur toute nouvelle. Elle ne nous semblait chez Sandras, Lesage ou Marivaux, qu'une ruse, qu'un artifice de romancier ; nous allons maintenant à l'excès contraire ; nous sommes maintes fois tentés de nous demander : ne seraient- ce pas de véritables confessions, ne serait-ce pas une page de sa vie intime que Prévost nous livre ? Et, en somme, nous n'avons pas tout à fait tort. Il y a beaucoup de luimême en ses héros. Est-ce Fanny, est-ce lui que nous entendons s'écrier dans Cleveland: « L'amour est pour moi le bien suprême !... Je n'ai jamais eu ni le goût ni même l'idée d'un autre bonheur ; et si je me forme une haute opinion de la félicité qu'on nous promet dans une meilleure vie, c'est qu'on y doit aimer toujours. » Et dix pages plus loin : « Vous ne comprendriez jamais cette étrange révolution, si je ne vous faisais la peinture de mon cœur. A ce que je vous ai dit de sa tendresse, joignez le mépris de tout ce que le commun des hommes estime. Mépris de la fortune et des richesses, mépris des vains amusements et des plaisirs frivoles ; enfin nul goût pour tout ce qui ne flalle les hommes que par leur orgueil, leur vanité et d'autres passions que je n'ai jamais connues. Mais la place qu'elles occupent dans le cœur des autres, est remplie dans le mien par un désir insatiable d'aimer et d'être aimée. » — Est-ce le portrait de Patrice, est-ce le sien qu'il trace en ces termes dans le Doyen de Killerine : « Sous un visage enjoué et tranquille, il portait un fond secret
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de mélancolie et d'inquiétude qui ne se faisait sentir qu'à lui et qui l'excitait sans cesse à désirer quelque chose qui lui manquait. Ce besoin dévorant, cette absence d un bien inconnu Tempéchaient d'être heureux ». Pour ne parler que de l'Homme de qualité, voyez quel rôle le couvent joue dans son histoire : son père, devenu veuf, se retire chez les Charlreux ; son ami Rosamhert, après mainte aventure de cœur, se fait trappiste ; sa nièce Nadine, à jamais séparée de celui qu'elle aimait, se fait religieuse ; lui-même, à la mort de sa chère Sulima, s'ensevelit dans une abbaye ; il en sort au bout de quelque temps ; de pires catastrophes l'y ramènent. Ah ! tous ces frères de Des Grieux, qui soupirent si ardemment après l'innocence et la paix de la vie monastique, et que leur cœur entraîne si vite hors de là, au-devant de souffrances nouvelles, on n'a pas de peine à reconnaître Prévost en chacun d'eux et l'on sent bien qu'il y a dans son œuvre autre chose que des fictions.
Il eût pu se dispenser d'attester dans ses préfaces la véracité de ses récits et de déclarer par exemple, dans celle de Cleveland, que le propre fils de Cleveland lui avait remis le manuscrit dont il se faisait l'éditeur. Souci siiperflu de sa part. L'important n'est pas que le romanciernous certifie, pièces en main, que ses personnages ont vécu ; l'important est qu'ils vivent pour lui, qu'ils soient réels pour lui, et qu'il soit le premier à croire à ce qu'il raconte. Or, ce don-là, ce don si précieux et si rare, sans lequel on peut être tout ce qu'on voudra excepté auteur dramatique ou romancier. Prévost le possède au même degré que Balzac ou M^^^ Sand. Ses personnages, ïl les entend, il les voit. « Je me hasardai à tourner la vue sur elle pour découvrir quelque
chose de ses sentiments. Elle me parut d'une tristesse extrême, et quoiqu'elle eût les yeux fermés et quelle tînt la tête penchée sur le dos de sa chaise^ je crus remarquer que quelques larmes coulaient le long de ses joues. » — « Son discours, qu'elle avait continué jusqu'ici d'un ton assez calme, fut interrompu par une si grande abondance de larmes et de si fréquents sanglots que, dans la crainte de quelque accident, je me levai pour appeler du secours. Mais elle m^ arrêta de ses deux mains ; et les joignant devant moi avec une action toute passionnée : Écoutez-moi, Monsieur, au nom du ciel, écoutezmoi. » Dans les Mémoires de M, de Montcal^ M'"® de Gien malade, mourante, est hors d'état de parler, ses yeux « remercient » Monlcal qui lui prodigue ses soins ; devenu un peu plus tard le garde-malade de M"' Fidert qu'il a fait transporter, en proie à une fièvre violente, dans une auberge de village; Montcal, la voyant en sûreté et s'apprélant à se retirer, se sent « arrêté par Veffort de ses mains autant que par Tabondanee de ses larmes ». Ces mains qui supplient, ces mains fiévreuses et faibles qui se cramponnent doucement, ces yeux qui remercient, ces paupières closes d'où l'on voit couler des pleurs, comme tout cela est d'une autre vérité que les poses théâtrales et les jeux de scène décrits par Lesage ! On pourrait indiquer chez Prévost des attitudes qui ont toute la beauté de l'art grec. Quand l'Homme de qualité ramène chez ses parents le corps de sa sœur Julie que des assassins ont tuée à ses côtés : « Je me mis, dit-il, dans ma berline auprès du cercueil, sur lequel j'eus la tête et les mains continuellement appuyées » . Cleveland, sur le point de se tuer, voit ses deux petits enfants venir à lui, riant, babillant, et lui prendre les mains ; son épée lui échappé : « Je les pris tous deux
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dans mes bras, assis encore comme j'étais; et penchant la tête entre leurs visages^ je les serrai^ chacun de leur côté^ contre le mien. » C'est de cette prose et non des vers de Voltaire qu*il fallait dire : « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle. »
Prévost ne se borne pas à entendre et à voir les êtres que son rêve a créés ; il les aime. Il les aime, et il s'identifie avec eux, il souffre avec eux ; car le mal dont ils souffrent, il en a fait lui aussi la dure expérience. Au moment où THomme de qualité en arrive au récit de la mort de Sulima : « Mon lecteur s'aperçoit assez, écrit-il, de ce qu'il doit attendre dans la suite de cette histoire... Je n'ai plus que des soupirs et des pleurs à lui offrir. Je sens que toutes les plaies de mon cœur vont se rouvrir et qu'elles sont prêtes à saigner. » Il y aurait à citer beaucoup de passages analogues dans lesquels on le sent comme accablé des infortunes dont il se fait 1 historien 11 n'y a p«'int d'exagération à dire qu'il a été successivement amoureux de toutes ses héroïnes; il fallait bien qu'il le fût pour leur prêter le charme qui émane d'elles et auquel nous sommes pris à notre tour. S'il y a parmi elles quelques furies qui brandissent des poignards, rugissent et nous font un peu peur, la plupart sont plus près d'Andromaque et de Bérénice que de Roxane ou d Hermione. Leur voix a dans son timbre et son rythme je ne sais quoi de tendre et de lassé : « Supposons, dit l'une, qu il m'épouse et que son père y consente, sa passion s'affaiblira; il sentira quil aura trop fait pour moi ; il me traitera avec indifférence et peut-être avec mépris ; et moi qui sais à quel point je suis touchée, moi qui ne continuerai de le voir que pour l'aimer de plus en plus, je périrai de douleur et je
n'aurai plus que la mort pour finir mon désespoir ». — « Je n'ai pas, dit une autre, fait tant de réflexion sur des périls qui ne m'ont jamais fort alarmée. Je n'aime point assez la \ie pour craindre beaucoup la mort. Mais vous pouvez me la rendre aimable, et je viens vous demander si vous voulez me la rendre aussi douce qu elle peut l'être avec votre tendresse et votre estime. » Ce ne sont point de fortes têtes; elles sont toutes de premier mouvement, incapables de raisonner, de se justifier si on les accuse, d'accuser si on les trahit, promptes au pardon, mais combien promptes aux alarmes ! Elles vivent les yeux fixés sur les yeux qu'elles aiment, craignant toujours de n'y pas lire ce qu'elles y cherchent. « Si je lui faisais, dit Cleveland, un reproche tendie de sa mélancolie, si je m'efforçais de la dissiper par des protestations d'amour et par un redoublement de caresses, j'avais presque toujours le chagrin de lui voir répandre quelques larmes. Elle paraissait d'abord s'attendrir en me regardant, et ses yeux demeuraient ensuite attachés sur moi avec un air de curiosité et d'inquiétude, comme si elle eût cherché à découvrir dans les miens quelque chose qu'elle souhaitait et n'apercevait point. » Lorsqu'elles se sentent aimées, leur bonheur est tel qu'ell^s voudraient que le monde entier y pût avoir part. L'une d'elles, en quittant Thôtellerie où elle a retrouvée, reconquis son très volage, très charmant et très cher époux, cache sa bourse sous l'armoire ; au hasard de désigner qui en héritera : « Je veux qu'il y ait quelqu'un d'heureux par ma joie dans un lieu où j'en ressens une si vive. » Elles sont femmes, véritablement et simplement femmes, par leur bonté, leur grâce fine, et aussi par la faiblesse de leur corps. Prévost ne fait
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point d'elles d'aériennes et immatérielles figures qui flottent entre terre et ciel; elles ont un corps, un corps délicat que les maladies n'épargnent point et qui plie sous le poids des douleurs morales. Le moindre danger qui les menace dans leur amour, suffît à les abattre ; il faut que leur main soutienne ce front qui penche, il faut qu'il s'appuie sur la poitrine, sur les genoux d'un mari ou d'un amant. Être seules, loin de lui, ne fûtce que durant quelques heures, leur est un supplice qui dépasse leurs forces. « Elle se plaignait avec une grâce charmante, dit encore Cleveland, de la dureté que j'avais de m'éloigner d'elle pour m'enfermer dans mon cabinet. L'ennui qu'elle sentait loin de ma présence lui fit désirer d'être avec moi dans les temps même que j'étais résolu d'employer toujours aux occupations de Tesprit. Je serai dans votre chambre, me dit-elle, je ne vous causerai pas le moindre trouble ; j'y serai tranquille, occupée à lire un bon livre, ou k faire quelque ouvrage de mon sexe. — J'y consentis : mais je m'aperçus bientôt que sa présence n'était point compatible avec l'application que demande l'élude. Au moindre mouvement qu'elle faisait, mes yeux se tournaient comme naturellement vers elle. Elle demeurait sans parler, mais un regard, un sourire, me causait plus de dérangement et de distraction que n'aurait fait le bruit d'une compagnie nombreuse. Quelquefois, je n'étais pas le maître de demeurer assis sur ma chaise et d'arrêter le mouvement qui me portait à m'aller placer auprès de la sienne. Elle en paraissait pénétrée de joie, et elle me reprochait en riant cet excès de faiblesse qui désholiorait, disait-elle, la philosophie. Le reste du temps se passait ensuile en caresses et en badinages. » Unjour, néanmoins, Cleveland s'impatiente d'être ainsi
distrait de son travail; il fait la grosse voix, et Fanny se retire dans sa chambre ; au bout d'une heure ou deux, il s'étonne qu'elle ne reparaisse point, il ouvre la porte : « Je la trouvai assise, la tète appuyée sur sa main et les yeux tout en pleurs »...
Si on avait le courage de s'amuser un peu aux dépens de celui qui a écrit tant de pages délicieuses, on montrerait jusqu'où l'entraîne sa conviction que tout ce qu'il imagine est réel. Il s'en faut que tout ce qu'il imagine soit vraisemblable, et parmi les situations qu'il nous fait accepter il en est de bien singulières. Voici M. le Doyen de Killerine, vieux prêtre irlandais, qui chevauche la nuit par la campagne avec M^'® de L. en croupe : il est permis de se récrier. Non, cela n'est pas permis ; car Prévost en est encore plus étonné que nous : « Que de réflexions ne fis-je pas (c'est le Doyen qui parle) sur la bizarrerie d'une aventure aussi opposée à mon inclination qu*cL mon caractère! Un ecclésiastique de ma figure et de mon âge à cheval dans les ténèbres avec une fille de dix-sept ans derrière lui ; quelle étrange scène ! » C'est bien cela ; Prévost est le premier à s'étonner de ce qu il invente ; preuve qu'il ne rinvente pas, pourrait-on dire ; preuve que ce sont à ses yeux des faits qu'il ne dépend pas de lui de modifier, qui s'imposent à lui ; ce sont à ses yeux des réalités. Un soir, dans un corridor très sombre, un amoureux prend le Doyen pour M'^'' de L , lui baise les mains, lui saisit la tête et la couvre de baisers... Mais peutêtre aurais-je dû au préalable transcrire le portrait que le Doyen nous a tracé de lui-même au commencement de ses Mémoires : « J'avais le visage défiguré par deux verrues qui étaient plantées régulièrement au-dessus de mes yeux et qui s'avançaient sur mon front avec
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l'apparence de deux cornes ». Malgré ses verrues, malgré ses cornes, on l'a pris pour M"' de ]-•., on Ta embrassé : qu'y faire? Si Prévost le dit, c'est qu il en est sûr.
Il serait trop facile de railler. Les idées les plus saugrenues se rencontrent dans ses romans. Ce malheureux Doyen, dont la vie se passe à courir de sa sœur à ses frères et de ses frères à sa sœur et à les tirer de Tabîme où la passion les fait rouler, apprend qu'au mépris des devoirs les plus sacrés Patrice vient d'épouser M"« de L. et qu'ils sont déjà dans la chambre nuptiale. Il s'y élance pour arrêter « deux téméraires qui pouvaient être encore sur le bord du précipice » : il les trouve couchés. Il leur adresse un véhément discours, et lorsqu'il croit les avoir persuadés, il passe dans l'antichambre « pour leur donner la liberté de s'habiller. Ils n'avaient besoin, me dirent-ils, que d'un instant. Cependant, à peine m'eurent-ils perdu de vue que, retombant dans toutes leurs faiblesses, ils parurent oublier que j'étais à les 'attendre. Ma patience se soutint plus d'une heure ». Dans Cleoeland^ Cécile étant fort malade, le duc de Monmouth qui est amoureux d'elle se glisse dans la chambre en habit de médecin, et sous prétexte que son mal est « à l'estomac » s'offre « un spectacle qui n'était fait que pour le bonheur d'un amant vertueux ». Malade elle aussi, Fanny est veillée par le traîlre Gélin ; il baise une de ses jambes que dans l'agilalion de la fièvre elle a découverte ; elle crie, donne un coup de pied « à l'aventure », et il a la tête serrée contre une des colonnes du lit 011 il se déchire à un clou : « Sa justification (raconte la bonne Fanny) fut prise du hasard qui lui avait offert, me dit-il, cette occasion de me marquer
son respect sans Tavoir cherchée, et j'eus encore assez d' I ^ndul p^eiice pour le croire sincère. » Devinerait- on dans quel état Cleveland retrouve en Amérique niylord Axminster et sa fille Fanny dont il n'est pas encore Tépoux, mais qu'il aime et quil cherche depuis de longs mois à travers le monde entier ? Il les a vus pour la dernière fois à Bayonne ; il les rejoint dans les forêts de la Caroline où il découvre mylord, hélas!... tout nu. Mylord, sa famille, ses gens ont été dépouillés par les sauvages. Cleveland faborde et tout de suite s'informe de Fanny : où est-elle ? ne peut-il la voir ? « Dans l'état où elle est avec Mme Riding et ses femmes, objecte mylord Axminster, je vous conseille pour ménager leur modestie d'attendre que la nuit nous amène l'obscurité. » Il attend donc ; et tandis qu'il compte impatiemment les heures, les minutes, il aperçoit de temps à autre, dans le lointain, la tète de Fanny qui se dresse au-dessus des grandes herbes. 11 propose de lui envoyer une partie de ses vêtements et de ceux de son valet. Mylord accepte, et : « Il envoya à sa fille ma veste » .
Il est malaisé de lire ces choses-là sans sourire. C'est sans sourire, c'est le cœur battant que les écrivait Ppévost, et voilà pourquoi on aurait scrupule à s'en égayer. Loin de lui reprocher sa candeur, combien devonsnous lui en avoir de reconnaissance 1 Quelle joie de rencontrer en plein xviii« siècle un homme qui n'a pas peur du ridicule, qui ne sait pas ce que c*est que le ridicule quand la passion est en scène ! Quelle joie de rencontrer au temps de Lesage et de Voltaire un romancier sans ironie, je dirais presque sans esprit I Non que j'entende le donner pour un sot. Il fallait bien n'en pas être un pour composer comme il l'a
fait le persoQnage du subtil casuiste que le Doyen de Killerine consulte avant de marier sa sœur Rose, ou celui du bon Père qui entreprend de convertir Cleveland au catholicisme. Ce bon Père est exquis ; depuis Pascal, les Jésuites portent bonheur à nos écrivains. Mais il n'est rien dont Prévost se préoccupe moins que d'être spirituel. Les mots d'auteur quifourmillaienl dans Gil BlaSj les tournures précieuses qu'affectionnait Marivaux, il n'y en a pas trace chez lui. « On n'écrira plus comme Prévost, » disait Vinet. Cela est vrai ; sa bonne foi, sa grave et ingénue bonne foi est quelque chose d'inimitable. Avec tout ce qu'il pouvait avoir de finesse et même de malice dans l'esprit, il était un cœur crédule, délicieusement crédule, comme le sont tous ses héros, comme le sont toujours les cœurs très aimants ; et nous pardonnons volontiers à sa crédulité ce qu'elle a parfois de puéril en faveur du naturel qu'elle répand dans tous ses récits.
Et puis, prenons garde ; ne nous pressons pas trop de le traiter d'innocent. Tel trait qui au premier regard nous fait l'effet d'une sottise, peut à la réflexion nous paraître tout autre. Il avait étudié de bien près la maladie morale dont il a étalé sous nos yeux d'innombrables cas. Le Pour et Contre est bourré de notes qu'il a prises au jour le jour soit sur des procès plaides en France et en Angleterre, soit sur des scènes de la vie dont il avait été témoin ; ce sont ces notes, presque toutes relatives aux crimes ou aux malheurs de l'amour, qui, en 1764, ont été réimprimées en un volume sous le titre de Contes^ aventures et faits singuliers. Il y a là bien des choses vues, et de curieuses choses. S'il invente beaucoup, il a beaucoup observé, et quand il analyse les troubles que le désir ou la jalousie portent
dans notre âme et dans notre chair, il ne nous étonne le plus souvent que parce qu'il en sait plus que nous sur ce chapitre. Il a peint en M. de Montcal un homme qui aime à la fois et de manière très différente une Française, la douce M"® de Gien, et une Irlandaise, la fougueuse M^^® Fidert, ou, pour parler avec 'plus d'exactitude, qui aime M"*® de Gien et se sait aimé de M"<^ Fidert. Montcal nous fait des aveux tels que celui-ci : « Rappelant même plus d'une fois l'idée de M"*® de Gien, je sentais constamment que mon cœur ne mettait' rien en balance avec celte maîtresse absolue de mes affections. Mais je me trouvais aussi pour l'Irlandaise quelque chose de plus vif que mes premiers sentiments de compassion ; et si l'amour était capable de précaution pour r avenir^ il me semblait que j'aurais mis volontiers un bien si précieux en réserve, pour les cas nù quelque nécessité indispensable m'aurait forcé de renoncer à mon unique pa§sion. » De tels calculs dans un cœur qui aime ? Il est vrai que Céladon n^en faisait point de semblables ; vrai aussi que Céladon n'est pas un être vivant. Observez dans le même roman ce maréchal de Schomberg à qui une femme ne paraît désirable que s'il sait qu'elle aime et qu'elle est aimée ; il ne manque jamais de s'enflammer pour celles dont il voit que son aide de camp Montcal est amoureux, et son cœur va, à la suite de celui de Montcal, de Mn^e de Gien à M"o Fidert. de M^^^ Fidert à M^^ de Gien. Il est comique, ou déplaisant, cet amoureux par imitation ; mais avant de se moquer du romancier qui l a dépeint, qu'on veuille bien lire ce que dit un peu plus loin Montcal. Montcal n'ignore pas qu'avant de l'aimer M^^^ Fidert a eu un amant. Un jour qu'il est auprès d'elle et qu'il lui promet de la protéger contre
les ennemis qui la persécutent : « Elle me demanda en rougissant, raconle-t-ii, si je ne faisais rien espérer de plus tendre à une malheureuse fille qui n'avait au monde que moi pour protecteur et pour ami. Cette question, soutenue par les regards et le ton d'une jeune personne à qui les caresses de V amour nelaient pas plus inconnues que ses sentiments^ porta dans mon cœur une vive émotion. » Il se pourrait que tout cela ne fût pas d'un naïf, mais d'un observateur. Un des héros de Prévost (Histoire d'une Grecque moderne) soupçonne à tort celle qu'il aime passionnément ; il sent que sa défiance est un outrage pour elle, et malgré tout il passe toute un3 nuit à rôder autour de la chambre où elle repose, collant de temps à autre Toreille à la cloison. Au lever du soleil, il la voit sortir avec sa suivante et descendre tranquillement au jardin ; il devrait être rassuré ; mais durant sa veille il a cru entendre chez elle un bruit de pas... Il pénètre dans la chambre qu'elle vient de quitter, et aperçoit une petite porte, donnant sur un escalier dérobé qu'il n'avait pas remarqué jusqu'alors. Un amant ne serait-il pas entré, ne se serait-il pas enfui par là ? « Il me vint à l'esprit que si j'avais des lumières certaines à espérer, c'était au lit même de Théophé, qui était encore en désordre. Je saisis avidement cette pensée. Je m'en rapprochai avec un redoublement de crainte, comme si j'eusse louché à des éclaircissements qui emportaient la dernière conviction. J'observai jusq^u'aux moindres circonstances, la figure du lit, l'état des draps et des couvertures. J'allai jusqu'à mesurer la place qui suffisait à Théophé, et à chercher si rien ne paraissait foulé hors des bornes que je donnais à sa taille. Je n'aurais pu m'y tromper ; et quoique je fisse réflexion que dans une grande chaleur elle pou-
vait s'être agitée pendant le sommeil, il me semblait que rien n'était capable de me faire méconnaître ses traces. Cette étude, qui dura longtemps, produisit un effet que j'étais fort éloigné de prévoir. N'ayant rien découvert qui n'eût servi par degrés à me rendre plus tranquille, la vue du lieu où ma chère Théophé venait de reposer, sa forme que j'y voyais imprimée, un reste de chaleur que j'y trouvais encore... m'attendrirent jusqu'à me faire baiser mille fois tous les endroits qu'elle avait touchés. » Et le cœur apaisé, mais le corps brisé par les émotions de cette nuit sans sommeil, il s'endort là, la joue contre Toreiller où sa chère Théophé avait appuyé sa joue...
Les très réelles naïvetés que .renferme l'œuvre de Prévost et qui, prises à part, sont risibles, passent presque inaperçues quand on le lit, ou, s'il arrive qu'on les aperçoive, on n'en rit pas. Et de même, dans cette œuvre dont l'amour fait l'unique sujet et où les situations sont parfois si hardies, pas une ligne ne risque d'émouvoir nos sens.
ï Je dois avertir ici mes lecteurs, dit-il dans T/^omme de qualité, qu'ils doivent bien se garder d'ouvrir mon livre, s'ils craignent de ressentir la tristesse. »
En effet, les^riMnaos de Prévost sont tristes, et si c'est pajuUt-eplTîs atteignent à un très haut degré de beauté morale, il n'est pas inutile de montrer de quelle manière et à quel point ils le sont.
A nous en tenir tout d'abord aux événements qui en forment la trame, j'en ai déjà dit presque assez
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pour expliquer le mot de Jean-Jacques sur le « sombre coloris » que Prévost donnait à ses ouvrages. Nous explorons avec lui un cercle de Tenfer dantesque, celui où le poète florentin a placé les ombres de Francesca et de Paolo, celui des victimes de l'amour. On est en droit de penser que le drame gagnerait à être toujours ce qu'il est par instant, drame intime où les « machines » ne jouent aucun rôle; on est en droit de se plaindre qu'il y ait chez Prévost trop de complots ténébreux, de duels, de naufrages et de tueries : dans son premier roman, au bout de quarante cinq pages il a déjà enterré trois personnes, et je renonce à compter les cadavres qu'il nous faut enjamber pour le suivre jusqu'au bout de son récit. Mais, outre que nous prenons à la multiplicité même des aventures plus de plaisir que nous n'osons l'avouer, et qu'un roman où laventure est réduiteà son minimum, citerai-je Adolphe ? a plus de chances d'être loué que d'être lu, l'essentiel est de remarquer qu'il n'en raconte aucune qui ne soit douloureuse ou tragique. Il ne peint de la vie que ce qu'elle a de plus cruel et ne nous permet de la voir que de ce côté-là. C'est qu'à la vérité non seulement dans la vie sociale la passion se heurte perpétuellement à mille obstacles, mais en soi et quand bien même les lois ou les inégalités de rang et de fortune ne sépareraient jamais les cœurs, étant disproportionnée, si je puis dire, avec les forces de l'âme humaine, étant quelque chose d'anormal et d'excessif, la passion est vouée à la douleur. Les héros de Prévost se troublent et frissonnent en découvrant qu'ils aiment : « Je lui ai eiitendu dire bien des fois... que se sentant si excessivement louché, il en avait frémi, comme par un pressentiment secret des peines que l'amour allait lui
causer.» S'ils survivent à l'épreuve, c'en est fait en tout cas de leur allégresse et de leurs juvéniles espoirs. Dans tous les romans de Prévost, on voit passer de temps à aulre des figures qui aussitôt disparaissent ; figures de résignation et de deuil, effacées et comme noyées d'ombre, vieillards, femmes vêtues de noir, qui vivent à l'écart, dans quelque silencieuse maison de campagne : ce sont ceux qui ont aimé. Qu'est-elle devenue, celte sentimentalité de madrigal, cette « honnête amitié » que célébrait le bonhomme d'Urfé ? Où sont-ils, les amoureux du Cyrus et de la Clélie qui, devisant et roucoulant, suivaient à petits pas les bords fleuris de Tendre-sur-Estime et de Tendre-sur-Reconnaissance ? Et où sont les gais compagnons du Francion^ du Roman comique^ de Gil Blas^ qui prenaient la taille aux filles et leur criaient : je t'aime ! en buvant rasade ? Voici Tamour qui produit Théroïsme et le crime, l'action sublime et la faute; voici l'amour qui tue.
Oui, j'en conviens, Prévost pousse trop souvent sa peinture au noir; le drame tourne au mélodrame ; les actes comme les sentiments ont une violence qui effraie ; on se demande si on a devant soi des possédés ou des malades. L'un, après avoir vu périr celle qu'il chérissait, passe une année dans une chambre tendue de noir, illuminée de bougies, avec le portrait, les vêtements de la morte suspendus près de lui, le cœur de la morte enfermé dans un vase de cristal sur la lable où il reste accoudé. Un autre, devenu veuf, s'enferme et vit dans le caveau funèbre. Un autre porte sur son cœur un mouchoir teint du sang de sa fiancée qui s'est poignardée. Les âmes romantiques n'imagineront pas mieux, et je renvoie aux passages des Mémoires de Berlioz où il a raconté la mort de sa première femme
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et son désespoir, à ceux aussi où il a raconté la morl de sa seconde femme et encore son désespoir, de nouveau inconsolable. Il v a du cauchemar dans les romans de Prévost ; des descriptions de hideuses blessures, des visions à faire dresser les cheveux sur la tête. Dans les Mémoires de M, de Montcal, M"* Fidert se trouve emprisonnée dans la chambre d'un château avec un cadavre : « Nos regards furent attirés aussitôt par un autre objet dont l'odeur et la vue étaient capables de faire sur nous une égale impression. C'était un cadavre déjà défiguré, que je reconnus néanmoins à l'habit et à la chevelure pour l'intendant du château. » Est-ce là Tinfluence du séjour de Prévost en Angleterre, TinQuence de Shakespeare dont il est le premier Français qui se soit épris ? Non, car d'autres scènes tout aussi effroyables se rencontrent dans ses premiers ouvrages, dans ceux qu'il a publiés avant de fuir en Angleterre : telle, l'histoire que Ilosambert raconte à THomme de qualité, l'histoire de cette jeune fille que ses frères, gentilshommes « de la première distinction », enferment dans ses appartements avec sa servante et à qui, à minuit, ils amènent un moine en lui disant : « Confesse -loi ; tu vas mourir. » Le bel équilibre intellectuel du xvii® siècle est rompu ; la raison ne suffît plus à contenter le cœur. Aux âmes saines et sereines ont succédé des âmes agitées et avides de sensations violentes. Ce goût de Thorrible qui s'accuse chez Prévost, il est aussi chez Crébillon père ; il perçait déjà dans les romans picaresques de Lesage et dans ses Aventures du flibustier Beauchêne ; il va reparaître, transposé en satanisme, dans Lovelace et dans Valmont. Mais tout compte fait, c'est encore chez Prévost qu'il est le plus acceptable :
car les êlres qu'il met en scène en les douant de la vie sont ceux que dans la réalité le Code même déclare irresponsables : ils ne peuvent pas plus, ceux-là, être mesurés dans leurs fureurs jalouses qu'ils ne le sont dans leurs dévouements, dans le sacrifice qu'ils sont toujours prêts à faire d'eux-mêmes.
Qu'importent, au reste, les horreurs qu'il mêle à ses narrations, si telle est la rançon des hardiesses géniales que nous admirons chez lui, si c'est à ce prix, si c'est en se familiarisant avec l'horrible qu'il a appris à se soustraire aux timidités du classicisme et à devenir le grand réaliste de Manon ? Ne lui reprochons pas d'être sorti du Parthénon oti les maîtres du siècle précédent adoraient un idéal d'harmonieuse et sobre beauté. Souvenons-nous du cri de Renan dans sa prière à Pallas-Athénè : « Le monde est plus grand que tu ne crois ! » Le monde est plus grand, le beau plus complexe, moins pur, plus vaste qu'on ne le croyait au temps de Boileau; et Prévost est un des premiers écrivains qui l'aient senti.
Le xvii* siècle avait écarté de ses romans, de son théâtre, de sa poésie, de toutes ses œuvres d'art, sinon 1 idée, du moins l'image de la mort. On meurt dans ses tragédies ; mais, sauf Phèdre, on meurt dans la coulisse, et à peine Phèdre même a-t-elle exhalé son dernier soupir que la toile se hâte de descendre pour nous épargner la vue de ce corps inanimé. Les grands classiques semblent se faire une loi de nous éviter le ' spectacle d'une agonie, d'une chambre mortuaire ; ou, s'ils se risquent à nous l'offrir, ils y ajoutent des ornements poétiques, comme si la mort avait besoin de notre pauvre art humain pour être belle. Devant elle, l'artiste ou le poète qui était en quelques-uns d'entre
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eux abdique, ferme les yeux, s'efface ; il ne reste que le chrétien. La beauté de la mort, non, je ne la trouve pas chez Bossuetlui-mêmeje ne la trouve pas dans une Oraison funèbre. Je la trouverais plutôt dans de modestes et rares écrits qui n'avaient nulle prétention littéraire ; la mort d'Henriette d'Angleterre m'apparaît moins touchante dans la magnifique prose de Bossuel que dans la fruste et naïve et terrible relation du chanoine de Saint-Cloud, Feuillet. Il y aurait quelques autres pages à rapprocher de celles-là, pages détachées d'une biographie dont l'auteur ne faisait pas profession d'être auteur, écrites sans autre souci que celui de l'exactitude. C'est une inoubliable chose que la Vie de Pascal par M"»« Périer Cette histoire de Pascal ingénument conlée par un simple esprit a toute l'innocence et toute la grandeur d'une Vie des saints ; le dernier alinéa ne s'en lit pas froidement :
« Environ minuit, il lui prit une convulsion si violente que, quand elle fut passée, nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint-sacrement après l'avoir demanda si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit sou jugement entier, comme dans sa parfaite santé ; en sorte que M. le curé entrant dans sa chambre avec le saint-sacrement lui cria : Voici celui que vous avez tant désiré. Ces paroles achevèrent de le réveiller ; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il lit un effort et il se leva seul à moitié) pour le recevoir avec plus de respect; et M. le curé l'ayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : Oui, Monsieur, je crois tout cela d(; tout mon cœur. Ensuite il reçut le saint viatique et l'extréme-onction avec des sentiments si tendres qu'il en versait des larmesi II répondit à
tout, remercia M. le curé; ot lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : Que Dieu ne m'abandonne jamais. Ce qui fut comme ses dernières paroles : car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit ; elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois. »
Celte beauté de la mort, qui pour s'être naïvement reflétée dans le récit de M™® Périer en fait quelque chose de si grand, Prévost Ta comprise en poète et en artiste. Que nous fait, après tout, qu'il y ait trop de coups de poignard ou d'épée dans ses romans, si la peinture qu'il nous offre de tant de scènes de deuil n*est jamais monotone, et si elle est toujours grave ou touchante ? Il ne recule pas devant les plus atroces détails ; lorsque l'inconnue qui figure dans l'histoire de Rosambert se tue en apprenant la trahison de celui à qui elle s'était donnée, ce sont les gouttes de son sang qui, en filtrant à travers le plafond, avertissent de sa mort les bonnes gens logés au-dessous d'elle : « Nous entrâmes, et nous vîmes le plus affreux spectacle du monde. Des flots de sang coulaient du lit sur le plancher. Je m'approchai. La pauvre demoiselle était couchée sur le dos, sans vie et sans mouvement ; elle s'était enfoncé dans le cœur le couteau dont elle avait coutume de se servir à table. » D'autres expirent comme des oiseaux ; accablées par la douleur, elles inclinent la tête,... un soupir,... et c'est fait : « Je suis morte, me répondit-elle d'une voix faible. Voilà une mort bien cruelle. Hélas! qu'ai-je fait au Ciel pour en être traitée avec tant de rigueur ? mon Dieu, ayez du moins
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pitié de mon âme. — Je la pris par la main qu'elle serra comme pour me remercier de mes services, et elle expira un moment après. » Avec môme douceur, même grâce, expire la femme de THomme de qualité, Sulima : « La violence de sa fièvre lui causa un transport au cerveau pendant lequel elle répéta cent fois mon nom... J'étais plus mort que vif auprès de son lit. Je tenais ses mains brûlantes, et je lui disais quelques paroles qu'elle n'entendait qu'à demi. La connaissance lui revint entièrement vers le soir. M. labbé de La Trimouille, qui eut la bonté de se transporter chez moi à la nouvelle de sa maladie, me conseilla de lui faire donner les sacrements de l'Eglise. Elle les reçut avec des sentiments vraiment chrétiens Ses douleurs ne firent plus qu'augmenter jusqu'à minuit. Comme j'étais sans cesse près d'elle et que le médecin qui y était aussi me recommandait un profond silence, je n'avais que mes yeux qui pussent servir d'interprètes à ma douleur. Elle tournait aussi sur moi ses regards tendres et languissants, et quelquefois elle me serrait la main eu m'appelant son cher Salem. Le médecin que je consultais à tous moments et qui était habile homme, me dit positivement qu'il ne croyait pas qu'elle pûl passer quatre heures du matin. Il ne raisonnait que trop juste. Mon incomparable épouse expira à l'heure marquée, après m'avoir dit d'une voix faible et mourante : Aimez moi toujours; je meurs en vous aimant. » — La cruauté des sinistres apprêts, la veillée funèbre, le chuchotement des prières entrecoupé du bruit des sanglots, tout cela est déjà aux premières pages des mêmes Mémoires. Le héros a vu eilsevelir sa sœur Julie : « Je fis mettre son corps dans un cercueil de fer-blanc, n'en pouvant avoir un de plomb»
et je fis couvrir ce cercueil d'un bois léger que je fis revêtir de velours noir » : c'est le cercueil qu'il emporte dans sa berline et sur lequel nous l'avons vu « la tête et les mains continuellement appuyées ». Plus tard, il assiste aux funérailles de son bon et fidèle valet, Scoti : « Je copsidérai sa fosse comme si elle eût été ouverte pour moi-même. Je Texaminai avec une triste et lugubre curiosité. » Oui, la curiosité d'Hamlet au cimetière d'Elseneur...
Ne nous arrêtons pas plus longtemps sur de si affligeantes images. C'en est assez pour préparer nos yeux à goûter dans Manon Lescaut le tableau de la mort et de Tensevelissement au désert. Nous voyons dès à présent avec quelle simple et forte vérité, quçl frisson, quel respect Prévost sait peindre la mort. Quel autre romancier de son siècle serait digne du même éloge ? Richardson peut-être et Bernardin de ,Saint-Pierre, tous deux venus après lui ; mais la mort de Julie est un des chapitres les plus exaspérants de la Nouvelle Héloise^ et Laclos ayant à raconter la mort de M"« de Tourvel s'est dérobé. Si bien qu'on croit assez généralement et qu'on répète que seuls les romanciers et les poètes du xix« siècle, de Chateaubriand et Hugo à Flaubert, Maupassant ou Tolstoï, ont senti et traduit avec des mots la beauté d'une agonie et la poésie de la tombe. Il était bon de rappeler que Prévost les a devancés. Il y fallait encore insister pour une autre raison.
Celui qui a ainsi regardé la mort face à face, celui-là, n'est-on pas assuré d'avance qu'il sent tout le sérieuK et tout le mystérieux de la vw ? Il y a un côté de la vie qui ne tombe pas sous les^sens, qui échappe même au raisonnementet àl'esprit, qui ne se révèle qu'à notre
cœur en ses minutes d'exaltation. Il y a un côté de la vie qui reste fermé aux hommes du xvm« siècle, parce qu'ils ne sont qu'esprit et raisonnement : il n'était point fermé à Prévost. Et c'est par là que, malgré les rapports qui peuvent exister entre les « philosophes » de 1760 et lui, il diffère d'eux profondément. *''''
Ces rapports, il n'est pas question de les nier, il serait maladroit deles nier ; il importe à sa gloire qu'on sache quel rôle il a joué dans l'histoire desidéesdeson siècle.,' Il est un de ceux par qui les théories sociales de Fénelom ont passé dans l'œuvre de Rousseau et s'y sont élargies^ L'influence du Télémaque avait été sur lui très forte ; THomme de qualité en a toujours dans sa poche un exemplaire ;prisonnierdesTurcs,àAndrinople,il le traduit en turc, et ses maîtres, leurs femmes, le muphti s'en disputent les traductions : « L'ouvrage de M. de Fénelon, ajoute gravement Prévost, y devint fort commun. » Devenu par la suite le compagnon de voyage et un peu le gouverneur d'un jeune gentilhomme, son héros montre en toute occasion qu'il se souvient de Mentor et qu'il vise à lui ressembler.
Dans ce premier ouvrage déjà, il se rencontre quelt ques digressions philosophiques qui sont devenues lé thème de telle ou telle lettre de la Nouvelle Hélo'is^ notamment un discours sur le duel et une disserlatioèi sur le mérite et le caractère de la nation anglaise comparée aux autres nations de l'Europe. Il y a plus danà Cleveland. Tous les éléments dont est faite la chimèrd de Jean-Jacques, y sont épars ; mais ils y sont. Car si la doctrine de Jean-Jacqiies est retour à Télat de nature et guerre déclarée sur tous les points à la civilisation, n'était-ce pas aussi, selon la formule chère à la seconde moitié du xvui® siècle, un « homme de la nature » que
ce Cleveland qui est né et qui a grandi loin des hommes, en dehors de la société, dans la caverne de Rumneyhole où sa mère avait dû fuir la haine de Cromwell? « Philosophe jusque dans ^ es caresses et dans son affection, » sa mère Ta élevé à peu près comme Rousseau va élever Emile, plus soucieuse de cultiver son cœur que sa niémoire ; elle Ta habitué à n'obéir qu'à la voix de son cœur, qu'a l'instincl de la nature. Le premier résultat est que le jour où il se trouve en contact avec la société, il est la dupe de tout le monde : dupe des marchands qui abusent de sa confiante bonne foi pour lui demander quinze pistoles de ce qui en vaut dix» dupe de malicieuses mondaines qui le louent à voix haute et se chuchotent à l'oreille les unes des autres : t Voilà un jeune Anglais bien sot. » Plus il constate la perfidie qui est au fond de toute vie de société, plus il se rattache à son principe, plus il s'applique à suivre en tout les impulsions de son cœur et les avis de sa conscience. Les hasards de son existence aventureuse le conduisent en Amérique, au milieu d'une tribu de peaux-rouges; il devient leur chef ou plutôt leur législateur. Il se garde bien de les civiliser ; il craindrait trop de les corrompre. Il leur laisse ignorer les raffinements du bien-être ; heureux Abaquis qui ne savent pas ce que c'est que la pudeur, qui ne savent pas davantage ce que c'est que le luxe ou seulement le confort ! « Je crus encore que ce serait les traiter en ennemi que d'introduire parmi eux le pernicieux usage de nos sauces et de nos ragoûts. » Ils n'habitent que des huttes ?« Que faut-il de plus à deshommes qui ne s'attendent point à faire un séjour éternel sur la terre ?» Ce n'est qu'à regret qu'il leur apprend à combattre leurs féroces voisins, les Rouinlons : « La guerre m'a toujours fait
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horreur. C'est la honte de la raison et de rhumanité, » etc. Va-t il les laisser adorer leurs idoles ? A Dieu ne plaise ! Il veut leur enseigner une religion meilleure. Ce ne sera pas le christianisme dont les mystères resteraient inintelligibles à de si barbares esprits ; c'est une sorte de déisme : « H me parut que le point essentiel de leurs obligations était de reconnaître un Dieu tout-puissant, leur créateur et leur maître absolu, de Tadorcr sans partage, et d'espérer ses récompenses. Telles furent les bornes que je crus devoir donner à leur foi. Pour le culte, je résolus de bannir les cérémonies mystérieuses parce qu'elles dégénèrent tôt ou tard en superstition, et que n'ayant pas à vivre toujours avec eux, je voulais éviter tout ce qui pouvait les faire retourner à ridolâtrie. Je ne jugeai pas même à propos de leur donner des temples Quel usage en eussent-ils fait ? Ils les eussent ornés. Leurs idées se fussent bientôt renfermées dans l'étendue de leurs murs, et ne se fussent point élevées plus haut que la voûte... Au lieu qu'en leur faisant envisager tout l'univers comme un temple magnifique que Dieu s'est érigé de ses propres mains, et Dieu lui-même assis au-dessus des nues comme sur un trône oii il est prêt sans cesse à écouter nos vœux et à recevoir nos adorations, il me sembla qu'une si noble et si respectable idée serait capable de fixer leur attention et de s'imprimer dans leurs cerveaux grossiers d une manière ineff'açable. » Le Vicaire savoyard ne parle pas autrement.
Cleveland chez les Abaquis, c'est le premier en date de ces réformateurs dont le xyin** siècle a vu à partir de 1760 apparaître toute une armée, et qui avec les seules lumières de leur raison ont prétendu refaire la société de fond en comble, depuis la cave jusqu'au gre-
LE ItOMAN
n'y a point de science, déclare-L-il, dont ud [e bon sens ne puisse trouver les principes en ; avec un peu de réflexion ; » et c'est ainsi . avoir jamais étudié ni pratiqué le métier des se trouve en état de l'enseigner aux Abaquis. ' son précepte : il explique la conslilulion de n bien que le Contrat social, et l'on ne saurai^ arquer la dislance qui sépare la méthode scieni la méthode rationnelle. Si celte dernière, qa' à partir d'un a priori pour en déduire logiquelesles conséquences, est celle quia enfanté ystèmes au xvui' siècle, 11 n'est pas sans intérêt ■ qu'elle a été pour la première fois définie et ar Prévost. A l'origine du rêve humanitaire de a deux romanciers, Prévost et Rousseau, qui X en continuent un autre, l''énelon.
! des Abaquis, réformée et administrée par i, n'est pas la seule cité idéale que Prévost plu à décrire. 11 y a dans le même roman eSalenle, la petite colonie de Sainte -Hélène. e dans sa préface qu'il n'en a pas inventé :e, qu'une relation publiée par le voyageur William Rallow atteste la réalité de celte répundée à la lin du xvir siècle, dans une partie e Sainte-Hélène que des rochers élevés ende tout côté, par des réfugiés protestants : la Rochelle. A supposer qu'il eiU sous les e relation authentique, son imagination ne pas moins donné carrière. Il s'est souvenu de
Crusoé dont la vogue était grande, de l'épi- Troglodytes dans les Lettres Persanes el, une lus, de sou cher Télémaqxte^ el i! a combiné enirs avec ses rêves. Tous les biens sont en
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commun dans la colonie Rochelloise ; point de pauvres, non plus que de roturiers ; l'égalité absolue y est la règle ; rien n'y est donné à la faveur ou au choix, et ceci va si loin que les jeunes gens même ne sont pas libres d'y choisir leur femme : les femmes sont tirées au sort. Tant il est vrai que tous les rêves de liberté et d'égalité formés au siècle dernier, de Féne- Ion à Prévost, de Rousseau à Saint-Just, aboutissent d'une manière ou de l'autre au despotisme d'Etat.
Mais que Prévost est loin, malgré tout, des théoriciens si sûrs d'eux-mêmes qui ont, quelques années plus tard, dominé et dirigé Tesprit public î Qu'il était loin de se croire comme eux en possession delà vérité et de prêcher impérieusement un nouvel Evangile ! Des utopies semblables aux leurs ont séduit un instant sa pensée ; elle ne s'y est pas reposée, elle a cherché autre chose. En vain montrerait-on dans Cleveland d'autres germes révolutionnaires ; en vain citerait-on d'autres passages qui sont des hymnes à la raison, oti les « philosophes » vont puiser, n'auront qu'à, puiser, et qui expliquent pourquoi Diderot préférait Cleveland à tous les autres romans du même auteur : isolés, ces passages n'ont plus leur signification véritablQ. L'histoire de Cleveland serait moins belle si elle n'était que celle d'un logicien satisfait et fier de sa logique ; elle est celle d'une àme que tourmente un incessant désir de certitude et qui, pour employer le mot de Pascal, cherche en gémissant. Il est entré dans la vie avec assurance, fort des principes que sa mère lui avait légués, qui font de lui, quand il arrive dans le Nouveau-Monde, le Sieyès des Abaquis et qui doivent élever son âme au-dessus de toutes nos misères. Tandis qu'il s'enorgueillit de sa
raison/la vie se charge de lui apprendre combien tout est obscur en nous et autour de nous. Il a épousé Fanny ; ils vivent maintenant côte à côte, et ils s'aiment de toute leur âme. Mai&,deux créatures humaines ont beau se serrer l'une contre Tautre, mêler leur vie, mêler leur souffle, toute âme est solitaire, impénétrable au regard d'autrui ; et Fanny doute de Cleveland et Cleveland doute de Fanny. Et du jour où il ne croit plus en elle, il ne peut plus croire à rien, se fier à rien ; mais étant de ceux qui ont besoin de croire pour vivre, il souffre à peu près autant qu'il est possible de souffrir. Il traîne misérablement son existence, cherchant où est la vérité, où est la paix. Il soupire : « J'ai perdu ma philosophie I » et Henriette d'Angleterre qui s'intéresse à lui, lui répond avec une douceur un peu malicieuse : « Vous la retrouverez. » Il ne la retrouve pas ; il essaie de s'er^ faire une autre ; il interroge toutes celles par lesquelles l'homme a tenlé de s'expliquer à lui-même l'énigme de son être ; aucune ne peut le satisfaire. Frappé dans son amour, accablé de douleur, il proclame bientôt Tin suffisance, Timpuissance de la philosophie : « Elle n'a jamais, sécrie t-il, diminué le sentiment intérieur de mes peines ! » Et c'est en fin de compte à la religion chrélienne qu'il vient demander la consolation : ainsi se termine le livre qui semblait n'être au début qu'une sorte de catéchisme laïque.
' Qu'on en conclue, si Ton veut, que Prévost n'était pas un grand raisonneur, qu'il était plus capable d'émettre des idées originales que de les coordonner, que de s'en compo-er un système et «le s'y tenir, que , décidément et tout bien pesé il ne mérite pas le nom de « philosophe » ; je ne sais si ce sera lui adresser
AU XVni» SIÈCLE 141
une critique ou une louange ; fie sais en lout cas que l'on n'aura pas tort. Ou plutôt si, c'est une louange. Car s'il était une raison raisonnante, comme presque tous les hommes de son siècle, il lui manquerait ce qu'on est si heureux de découvrir chez lui : le sentiment de^ ^ la fatalité, le sentiment du surnaturel, le sentiment religieux ; en un mot, tout ce qui fait de ce réaliste un
poète.J/
^Le sentiment delà fatalité ou plutôt des fatalités de la
vie, il est à toutes les pages de ses œuvres ; car à ses yeux la fatalité est 1 essence même de la passion. Qu'elles sont nombreuses chez lui les « beautés fa* taies », telles que Mlle Fidert, si belles que nul ne les voit sans les aimer, si funestes que nul ne les aime sans en mourirj/c est une sorte d'ensorcellement ! Dans le Doyen de Killerine, la fatalité de la passion s'exprime d'une autre manière : là, chacun aime quelqu'un dont il n'est pas aimé, chacun est aimé de quelqu'un quil n'aime pas : Rose, aimée de Des Pesses, 'de Linch et du duc, qui ne sauraient lui plaire, aime un inconnu dont un insurmontable obstacle la sépare ; Patrice, aimé de MUe Fincer qui lui est odieuse, aime Mlle de L. dont la main lui est refusée. 'Vainement, ils essaient tous et de tout leur courage de faire violence à leur cœur, de le vaincre, de vaincre la vie ; la vie et leur cœur sont plus forts que leur volonté De là ces protestations qui leur échappent si souvent : c( Non, les hommes ne forment point de desseins qui ne soient sujets à changer, ni de résolutions qui ne puissent être ébranlées. Je ne suis point inconstant ; cependant, je vis tous les arrangements de conduite que j'avais pris s'évanouir presq.ue tout d'un coup. » Ailleurs : « Ce projet était simple et semblait in-
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faillible. Mais hélas ! c'est la plus grande de toutes les '^. infirmités humaines de ne pouvoir pénétrer dans Tavënir. Les hommes sont obligés de travailler tous les jours à se rendre plus parfaits ; eh ! peuvent-ils le devenir, s*ils ne connaissent point ce qui doit suivre le moment dont ils jouissent? Comment éviter des fautes ou des malheurs dont on ne prévoit pas les occasions?. . . On parle de Texpérience du passé comme d'un flambeau qui doit éclairer les démarches futures et qui aide k conjecturer les événements ; mais qu'un tel secours paraît faible quand on considère la variété infinie des motifs qui font agir les êtres libres, et l'obscurité des ressorts qui déterminent les causes nécessaires ! J'ai soixante ans d'usage et de connaissance du monde ; et le fruit que j'en recueille à l'égard de l'avenir, c'est d'avoir reconnu chaque jour de plus en plus que toutes les règles de la prudence sont ordinairement fausses et toujours absolument incertaines. »;
Ceci n'est pas le langage d'un Corneille ; c'est celui peut-être d'une âme faible, mais d'une âme qui pourtant n'est pas sans noblesse.; Il y a supériorité d'esprit à reconnaître que nous vivons au milieu de l'inconnu et du mystère, et que la réalité sensible n'est pas toute la réalité. Qu'on est vile las, excédé du commerce de ces soi-disant esprits forts, si nombreux au siècle de Prévost, pour qui il n'y a point d'inconnaissable et qui se piquent de tout expliquer ! « Dieu, Thommè, la nature, il a tout expliqué, » dit l'inscription qui a tour à tour servi pour le buste de Buffon et pour celui d'un Delisle de Sales. Prévost a moins d'orgueil. Pour lui, le mystère est partout dans la vie, nous enveloppe, naît à chacun de nos pas ; et il sait le charme des
choses mystérieuses.. Qu'on lise dans les Contes ^ aventures et faits singuliers^ les pages intitulées : Histoire intéressante de deux inconnus ; ce sont deux étrangers quMl a entrevus à Thôtel, lorsqu'il habitait Amsterdam, un homme et une femme ; à l'hôtel, on ne savait rien de leur condition, rien de leur passé ; l'homme semblait italien, la femme allemande ; du reste, silencieux tous les deux et tristes ; peu de temps après, la femme est morte, sans que personne sût de quoi elle mourait ; et c'est toute l'histoire, et sous la plume de Prévost elle est très « intéressante » en effet, cette histoire de deux passants, en raison même de ce qu'il y a d'ignoré et d'indéchiffrable en eux. Il a donné place et créance dans presque tou^ ses romans aux pressentiments, aux rêves. Non qu'ail eût des superstitions de bonne femme : il est prompt à dénoncer et à railler ce qui n'est que sciences occultes ou sorcellerie. Lorsque l'Homme de qualité fait la connaissance à Rome du magicien Miracoloso Florisonti, destiné à finir ses jours dans les cachots de l'Inquisition, il s'émerveille et s'amuse de ses tours sans être sa dupe, sans y voir autre chose que de l'adresse ; et de même, s'il décrit un phénomène étrange qui s'est produit dans des fouilles aux environs de Rome, une flamme bleuâtre qui a jailli du sol au premier coup de pioche, il en donne une explication rationnelle. Mais à mainte reprise le même homme voit en songe une partie des maux qui le menacent. La veille du jour où doit périr sa sœur Julie et qui marque, comme il le dit , son premier pas dans la ^< voie douloureuse », son sommeil est troublé : «Tout ce qu'il y eut jamais de songes affreux et funestes se présentèrent à mon imagination. Je vis une foule de spectres qui m'environnaient. La
terre sur laquelle je marchais était couverte de corps morts et à demi pourris. J'entendis des cris perçants et lugubres qui me pénétraient d'horreur et de saisissement. » Une autre nuit, étant en Espagne, il voit en rêve « un homme couché sur un drap noir, avec un sceptre à la main et une couronne sur la tête... Je le reconnus pour le grand Louis XIV. Il est mort, me dit l'un des spectres ; il sera oublié comme nous... Huit jours après, on reçut à Madrid la nouvelle de la mort du roi de France. »
Voici même une histoire de revenant. Le fîls dune pauvre veuve, placé chez un procureur, a reçu de lui en dépôt « des papiers de conséquence » et les a serrés dans un lieu secret de sa chambre ; lorsqu'à quelques jours de là il veut les reprendre et les restituer à son patron, il ne les retrouve plus; il est accusé de les avoir détruits, il est jeté en prison et menacé de la corde, malgré ses protestations d'innocence :
tt La mère affligée, sortant de sa maison pour aller solliciter le lieutenant général en faveur de son lils, fait rencontre d'un homme fort bien mis qui s'arrête à la considérer et qui lui demande la cause de ses larmes qu'il voyait .couler : elle lui raconte la triste aventure de son fils N'estce que cela, lui dit l'inconnu? Venez, je mettrai remède à tout. Il la fait entrer chez elle, lui demande de l'encre et du papier, écrit une lettre qu'il lui donne pour le lieutenant général, en l'assurant qu'il était. si fort de ses amis qu'il ne lui refuserait rien en son nom. La dame se rend aussitôt chez son juge; il était seul dans son cabinet. On la fait entrer. Elle présenta sa lettre. Le lieutenant général ne l'eut pas plus tôt luequ'il tomba évanoui. La dame appelle du secours: les domestiques montent, et voyant leur maître dans cet état, ils s'imaginèrent que cette étrangère venait de l'assassiner. Ils commençaient déjà à la maltraiter, lorsque le lieutenant général, revenant à lui-même et ouvrant les yeux, leur
; ordonna d'arrêter. Elle n'est pas coupable, leur dit-il; mais voici une des plus étranges choses qui puissent arriver. Cette lettre, que vous me voyez dans les mains, est de mon père qui est mort depuis dix ans. Je ne saurais me tromper à son nom nia son écriture. Il me marque que je suis à la veille de faire, sans le savoir, une injustice qu'il veut empêcher ; que le fils de cette dame est innocent, que la preuve en est aisée; que ce pauvre jeune homme a placé les papiers dans un endroit de sa chambre dont il ne se souvient plus. La lettre désigne l'endroit. Allons voir sur-le-champ s'il est vrai que les papiers y sont ; nous n'aurons pas lieu de douter, après cela, que le ciel ne se mêle de cette affaire. — On ne perdit pas un moment pour aller chez le procureur, et l'on trouva les papiçrs dans la chambre du jeune homme, à l'endroit que la lettre avait marqué. »
Faut-il se moquer ? On se moquera donc aussi, quand Tolstoï nous raconte le rêve d'Anna Karénine et de Wromsky, la vision du petit moujick qui leur est apparu à tous les deux dans leur sommeil, du petit moujick barbu qu'à sa minute dernière, au moment où elle se jette les mains en avant sous un train, Anna revoit debout sur le marchepied d'un wagon et penché vers elle? Ceux qui ont conscience de ce que la vie contient d'inexpliqué, sontceux qui sont dans le vrai. Us sont les grands artistes, parce qu'ils sont des âmes religieuses.
C'en est une, profondément, foncièrement religieuse, que celle de Prévost. Ballottés par le destin, à chaque déception nouvelle ses héros tombent à genoux et prient. Si la mort leur ravit ce qu'ils aimaient et ne veut point d'eux, ils se soumettent en pleurant; point d'emphatiques blasphèmes : ils respectent, ainsi que le dit l'un d'entre eux, « la souveraine volonté qui les frappe » ; leurs larmes coulent, sans qu'un cri de révolte monte à leurs lèvres. Ils n'ont plus qu'un désir qui est de rester seuls avec Dieu. Après avoir vu la grille du cloître serefer-
mer sur sa nièce Nadine, et sur le point d'y rentrer lui-même, THomme de qualité s'écrie : « Jamais le monde ne m'avait paru si petit et si méprisable qu'il me paraissait alors. Voyez, disais-je, une passion amoureuse suffît pour le faire haïr. Une jeune femme, une enfant de seizeans l'abandonne sans retour 1... Comment dois-je le regarder, moi qui ne l'ai connu que par ses amertumes et ses disgrâces, moi qui suis au bord du tombeau, et qui serai bientôt obligé de le quitter par la nécessité de la nature, quand je ne serais pas porlé à le haïr par l'expérience de ses misères et par les lumières de ma raison ! chère solitude! ajoutai-je avec une espèce de transport ; doux asiled'uncœuragité trop longtemps par les caprices du monde et par les passions, me serez-vous bientôt rendu? Ne me sera- 1 il pas permis défaire du moins un essai de repos avant que de passer à l'éternelle tranquillité du tombeau? »
Voilà l'harmonie propre au style de Prévost ; elle , n^ est pas étrangère à l'impression d'indéfinigsable et profonde mélancolie que laisse en nous la lecture de tous ses écrits. Est-ce de sa jeunesse pieuse et toute nourrie des livres saints, est-ce de son cœur blessé que lui est venu cet accent si pur, si triste, si semblable parfois à l'accent de René? Je ne sais ; mais en vérité celui qui, au temps de Crébillon fils, parlait dans le roman un pareil langage, celui pour qui l'amour était la douleur etunedouleur capable d'élever l'âme jusqu'à Dieu, celui-là, n'eût-il pas écrit Manon Lescaut^ mériterait encore de nous être bien cher.
Que j'ai regret à refermer celles de ses œuvres qui n'ont pas survécu, sans avoir dit tout ce qu'elles con-
tiennent de beautés 1 II y a une si originale et si vivante scène dans Y Histoire d'une Grecque moderne ! Celte Grecque est unejeune esclave de harem qu'un Français, en résidence à Constanlinople, rachète et affranchit. Résolu à la tirer d'une condition indigne de la noblesse d'âme qu'il a reconnue en elle, il la fait instruire ; luimême, dans de fréquents entretiens, il entreprend d'éveiller sa conscience et lui enseigne avec les préceptes de la morale ceux de l'Evangile. Mais elle est si touchante dans son zèle de néophyte, que Je professeur de vertu en est troublé. Il hésite un temps à s'avouer qu'il s'est épris d'elle ; puis, il se dit qu'après tout il serait bien sot de garder des ménagements avec cette petite Théophé qui n'était la veille qu'une esclave destinée aux plaisirs d'un pacha. Sans lui faire part de ses desseins qu'il ne doute pas qu'elle n'ait devinés, il la conduit un soir à sa maison de campagne et, après souper, passe avec elle dans la chambre à coucher :
. « A peine eut-elle remarqué que mon valet de chambre commençait à me déshabiller que, repoussant son esclave qui s'empressait à lui rendre le même service, elle demeura quelques moments rêveuse et comme incertaine, sans lever les yeux sur moi. Je n'attribuai d'abord ce changement de contenance qu*à l'obscurité de la nuit qui d'un bout de la chambre à l'autre pouvait me faire trouver quelque altération sur son visage. Mais continuantde lavoir immobile etBema (son esclave) oisive auprès d'elle, je hasardai avec inquiétude quelques expressions badines sur la crainte que j'avais de m'ennuyer beaucoup à l'attendre. Ce langage, qui lui devenait plus clair apparemment par les circonstances, acheva tout à fait de la déconcerter Elle quitta le miroir devant lequel elle était encore »*.* Voyant qu'elle
se tait et cache son visage dans ses mains, il court à elle, rinlerroge, essaie de saisir une de ses mains; elle le supplie de faire sortir les domestiques et de lui accorder un moment d'entretien. Ils restent seuls « Baissant les yeux et la voix, elle me dit d'un air consterné qu'elle ne pouvait me disputer tout ce que je prétendais exiger d'elle, mais qu'elle ne s'y serait jamais attendue. Elle se tut après ces quatre mots, comme si la douleur et la crainte lui eussent coupé tout d'un coup la parole, et je m'aperçus à sa respiration que son cœur était dans 1 émotion la plus vive. Ma surprise, qui monta aussitôt au comble, et peut-être un mouvement de honte qu'il me fut impossible de vaincre tout d'un coup, me jetèrent de mon côté dans le même état ; de sorte que c'eût été le plus étrange spectacle du monde que de nous voir Tun et l'autre aussi abattus que si nous eussions été frappés subitement de quelque maladie. Cependant, je m'excitai à sortir de cette pesanteur ; et faisant de nouveaux efforts pour me rendre maître de la main de Théophé, je vins à bout de la retenir enfin dans les miennes. Un moment, lui dis-je pendant ce tendre combat, souffrez que je la prenne un moment pour vous parler et pour vous entendre. Elle parut céder à la crainte de m'offenser, plutôt qu'au désir de me satisfaire. Hélas 1 qu'ai-je le droit de vous refuser? me répéta-t-elle avec la même langueur. Ai-je en mon pouvoir quelque chose qui ne soit pas à vous plus qu'à moi-même? Mais non, non, je ne m'y serais jamais attendue. » Et elle pleure si fort, si tristement, qu'il s'en va tout honteux dormir dans une autre chambre, ce à quoi de son côté il ne s'attendait guère.
Il y a mieux qu'une jolie scène dans V Histoire de la jeunesse du commandeur ***. Au temps où le comman-
deur n'était encore que chevalier dans Tordre de Malte, il a aimé Héléna et lui est devenu si cher que ne pouvant être sa femme, puisque les chevaliers de Malte font vœu de célibat, elle s'est estimée trop heureuse d'être sa maîtresse. Passons rapidement sur les péripéties dans lesquelles au début le drame s'embarrasse, et allons droit aux cent dernières pages du livre. Héléna est atteinte de la pelite vérole et si affreusement défigurée qu^en la revoyant le chevalier sent se glacer sa tendresse. Il gémit à part lui sur la vanité de nos sentiments qui dépendent d'un teint plus ou moins uni, il se raisonne de son mieux, évoque toutes les heures de leur vie en commun où elle lui a été bonne et dévouée: vains efforts; il a beau l'embrasser comme il embrasserait une morte, en fermant les yeux, ses yeux fermés la voient telle qu'elle est aujourd'hui et il frissonne de dégoût. Il essaie de l'aimer pour son esprit ; elle a peu d'esprit. Elle n'est point une femme savante : « toutes les perfections de son âme se réduisaient à sa douceur » ; c'en est assez pour qu'il craigne de l'afïïiger, non pour quil oublie sa « terrible » figure Héléna ne tarde pas à deviner ce qui se passe en lui; elle ne lui adresse aucun reproche ; elle voudrait au contraire paraître gaie, le divertir ; la force lui manque, et elle le regarde en silence, « d'un air consterné». Sur les conseils d*un empirique, file se soumet à un régime qui doit lui rendre sa beauté; il s en faut de peu qu'il ne lui en coûte la vie, et elle n'en reste pas moins laide. Elle demande alors au chevalier de permettre qu'elle continue d'habiter avec lui. à litre seulement de gouvernante ou de servante occupée à veiller sur son bien-être. Songe-t-elle que « de tant de caresses dont il la comblait jadis », il en était plus de la moitié qui
« ne s'adressaient pas à son visage » et qu'en elle c'est le visage seul que la maladie à flétri ? Peu à peu en effet, quoiqu'il ne l'aime plus, il se laisse reprendre au pouvoir de ce corps si longtemps adoré ; « la vieille impression des plaisirs » le ramène dans ses bras; et tout humiliée qu'elle est de n'être plus pour lui qu'une habitude de sa chair, elle s'y résignerait plutôt que de le perdre. Mais il comprend combien il se dégrade ainsi, combien il la dégrade elle-même. Il la quitte, en pleurant son amour d'autrefois, en pleurant ce passé qui ne se recommence pas, et Héléna entre au couvent.
En l'année 1731 paraissait à Amsterdam un volume in-J2 de 344 pages. Il portait sur sa couverture : Mé* moires et aventures d*un homme de qualité qui s^est retiré du monde, t. VII ; et en haut de la première page : Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, Le xviii* siècle a produit beaucoup d'œuvres plus importantes ; il n'a pas produit de plus parfaite œuvre d'art.
On a dit et répété que les premiers lecteurs n'en avaient pas senti tout le prix et n'avaient fait nulle différence entre les six premiers tomes des Mémoires et celui-là. De nombreux témoignages prouvent le contraire. Dès son apparition, le petit livre fît grand bruit : « On y court comme au feu », écrit en 1733 Mathieu Marais, bâtonnier de l'ordre des avocats, qui pour son compte, il est vrai, le qualifiait de « livre abominable » et de « Priapée », tout en conseillant au président Bouhier, son correspondant, de « le lire une fois ». De 1731 à la fin du xviiP siècle, on n'en compterait pas moins de trente éditions, dont deux valent la peine d'être men-
tionaées : celle de 1733, en un volume publié à part, et qui a longtemps passé aux yeux des bibliographes pour Tédîtion originale ; celle de 1753 en deux volumes in-16 ornés des gravures de Gravelot. Celle-ci présente le texte déOnitif, revu et corrigé par l'auteur. Il en passe de temps à autre dans les ventes des exemplaires qui se paient 1400 francs, soit 200 francs de plus que ceux de 1731. De 1800 à 1878, il a paru une trentaine d'autres éditions, et aujourd'hui il n'est pas une librairie d'art qui n'édite sa Manon sur papier de Chine ou papier Whatman . C'est à qui offrira la pfus belle toilette à la coquette fille de Prévost.
Rien de moins nécessaire sans doute que de résumer une œuvre telle que celle-ci ; il n'est personne qui ne l'ait lue. Mais comment se refuser le plaisir de ce résumé ?
Le prologue même est exquis.
Revenant un jour d'Evreux, Prévost (ou plus exactement, l'Homme de qualité) a traversé Passy ; le bourg était en émoi. Il aperçoit deux mauvais chariots couverts à la porte d'une auberge ; il s'informe, interroge un archer : « Ce n'est rien, monsieur, c'est une douzaine de femmes que je conduis jusqu'au Havre de Grâce où nous les ferons embarquer pour l'Amérique ». Tel était effectivement le moyen employé, sous la Régence et plus tard encore, pour peupler les déserts du Canada et du Mississipi ; la police y expédiait les femmes qui encombraient, les prisons de France. — Cependant, autour des deux chariots, la foule ameutée s'attendrit ; c'est que parmi les prisonnières, enchaînées six à six par le milieu du corps, il s'en trouve une qui ne ressemble guère aux autres. Sous ses pauvres habits de détenue et malgré sa tristesse, elle garde un air, une
grâce qui surprenneat. Elle semble honteuse ; elle se tourne, autant que sa chaîne peut le permettre, pour dérober son visage à la curiosité des badauds. Touché de son attitude moJeste, Prévost questionne de nouveau le gardien : « Je ne sais rien, si ce n'est qu'elle sort de prison. Voilà un jeune homme qui vous instruira mieux que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l'a suivie depuis Paris sans cesser presque de pleurer. »
Prévost s'approche de l'inconnu qui est assis, accablé, dans un coin de l'auberge et qui a, lui aussi, un air « si fin, si noble », que son désespoir force la pitié, a Tout ce que je puis vous dire de cette pauvre créature, répond l'inconnu, c'est que je l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de tous les hommes. J'ai voulu la délivrer ; je m'étais associé quatre hommes qui m'ont trahi et laissé seul. J'ai pris le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle ; je passerai en Amérique. J'ai obtenu, j'ai acheté des archers le droit de lui parler. Mais ma bourse s'est épuisée en peu de temps, et maintenant ils me repoussent chaque fois que je fais un pas vers elle. »
Prévost lui glisse quelques louis d'or dans la main ; puis, il en donne deux au chef des archers pour assurer au malheureux la liberté de parler continuellement à son amie jusqu'au Havre. Il dit quelques mots à la jeune femme. « Elle me répondit avec une modestie si douce et si charmante, que je ne pus ift'empêcher de faire, en sortant, mille réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes. »
Deux ans plus tard, étant à Calais, comme il parcourt les rues, il aperçoit ce même jeune homme dont il avait fait jadis la rencontre à Passy. <? Il était en fort mauvais
AU XVin« SIECLE 153
équipage, et beaucoup plus pâle que je ne Tavais vu la première fois. Il portait sur les bras un vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. »
Ils se reconnaissent L inconnu lui b^ise la main, lui apprend qu'il vient du Havre où il a récemment débarqué : il arrive d'Amérique, seul. Et le soir, à Thôtel du Lion-dOr où Prévost lui a donné Thospitalité. il lui conte son histoire, l'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut ..
« J'avais dix sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, où mes parents qui sont d'une des meilleures maisons de Picardie m'avaient envoyé. » Ses études avaient été si brillantes que monseigneur Tévéque lui proposait d'entrer dans l'état ecclésiastique. Mais ses parents 1 avaient déjà destiné, en sa qualité de cadet, à l'ordre de Malte, dont il portait dès ce temps-là la croix, avec le nom de chevalier Des Grieux. Le petit chevalier flânait dans les rues en compagnie de son bon ami Tiberge, quand arrive le coche d'Arras. Quelques femmes en descendent et s'en vont. Il en demeure une dans la cour de l'hôtellerie ; elle reste seule, tandis qu'un vieillard qui paraissait lui servir dé conducteur s'occupe à faire tirer son petit bagage des paniers.! Et voici qu'au premier regard Tenfant est pris : « Moi dont tout le mondé admirait la sagesse, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport ». Il s'enhardit, s'approche : « Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée». Elle lui dit que sa famille l'envoie à Amiens pour être religieuse, qu'elle n'a nulle vocation pour le couvent, mais qu'on l'y enfermé « sans doute pour arrêter son penchant au plaisir ». — « La douceur de ses regards^ un air charte
mant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt Tascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. » Il lui offre de la soustraire à la tyrannie de ses parents ; elle accepte. Mais le moyen ? Tandis qu'ils causent, survient le vieillard : « Je fus surpris, à Tarrivée de son conducteur, qu'elle m'appelât son cousin. » Il entre dans le sens de cette ruse, il joue son rôle dans cette première comédie de Manon dont la finesse devrait le mettre en défiance. Il aime trop déjà pour être défîantjll la suit lorsqu'elle entre à l'auberge ; il apprend qu'elle se nomme M^^' Lescaut ; elle lui confesse qu'elle le trouve aimable. Us se décident à fuir ensemble au petit jour, dans une chaise de poste. Ils ont à eux deux 150 écus, et se figurent, comme des enfants qu'ils sont, qu^une pareille somme ne finira jamais.
Au petit jour, en effet, trompant l'honnête Tiberge qui pressent son dessein et s'inquiète, Des Grieux frappe à la fenêtre de Manon. Elle s'installe dans la chaise. Ils fuient. « Nos postillons et nos hôtes nous regardaient avec admiration ; et je remarquai qu'ils étaient surpris de voir deux enfants de notre âge qui paraissaient s'aimer jusqu'à la fureur. »
A Paris, ils se logent rue Vivienne, à deux pas de la maison de M. de B., célèbre fermier général. Quelques jours heureux se passent. A de certains indices, pourtant. Des Grieux commence à s'alarmer et à craindre une trahison. Un jour, la fillette qu'ils ont prise à leur service lui avoue que M. de B. est venu rendre visite à Manon. Sa consternation est si grande qu'il sort tout en larmes ; il va s'attabler seul à un café, et reste longtemps la tète dans ses mains, essayant
de lire en lui-même. Tel, « Tenfant du siècle », TOctave d*Alfred de Musset, viendra lui aussi, à cenl ans de là, s'asseoir, à une heure semblable de sa vie, à la table d'un café désert et retourner dans son cœur le même doute, la même angoisse. — Mais Des Grieux se rassure vite ; douter de Manon, quelle folie et quel crime ! Il rentre. Elle l'accueille tendrement. Ils se mettent à table. A lalueurde la chandelle, il lui semble bien apercevoir de la tristesse sur son visage et dans ses yeux ; il lui semble que ses yeux s'attachent sur lui d'une autre façon qu'ils n^avaient accoutumé, comme pleins de compassion. Des larmes tombent des yeux de Manon ; il Tinterroge, inquiet ; elle ne répond que par des soupirs. Au même moment, on frappe ; elle se sauve. Il va ouvrir ; trois hommes le saisissent. Il reconnaît les valets de son père. On l'entraîne ; en bas est un carrosse ; son frère aîné l'y attend et le ramène au foyer.
jTle voilà chez lui, à la table de son père. Son père le raillesursa conquête d'Amiens. Lui, il écoute en silence, trop respectueux pour riposter. Mais le coup de foudre éclate qui va le renverser évanoui. Son père lui apprend que Manon Ta trahi, qu'elle a eu peur de leur pauvreté, qu'elle a permis à M. de B. d'avertir la famille de Des Grieux, et qu'ainsi c'est avec la complicité de Manon^ de cette Manon qui pleurait à leur dernier souper, qu'il a été livré aux gens envoyés à sa recherche. En vain, il se débat et défend sa chère Manon d'une si atroce accusation : les preuves sont telles qu'il se lève de table, fait quatre pas pour sortir et tombe sans connaissance. Dès qu'il est revenu à lui, il veut partir, aller trouver M. de B., lui percer le cœur. Non, Manon n'est pas coupable ; elle a été dupe de quelque odieux complot !... On l'enferme dans
sa chambre. Il veutmourjr... Son pèreleconsoledesoa mieux, puis Tiberge vient. Six mois s*écoulent. Peu à peu, il s'apaise. Il entrevoit une vie de recueillement possible encore pour lui, douce peut-être, au fond de quelque monastère ou d'une humble cure. Se reprendre à la vie commune, après Tapprentissage qu'il vient de faire de cette vie, il ne le pourrait pas. |Les cœurs passionnés ne sauraient s'arrêter à mi-rout'e^; ils vont du rêve d'amour où ils ont cru trouver le bonheur, à un autre rêve, celui de l'abnégaiion absolue et de l'absolue pureté^ Ils ne veulent plus rien de Texistence humaine, rien du monde; ils ne peuvent que se réfugier dans la pénitence, comme un Rancé se fait trappiste à la mort d'une M™e de Montbazon. Le calme, Toubli, oublier ! voilà le bonheur qu'ils demandent, et qu'ils n'obtiendront pas Tel est bien le nouveau songe de Des Grieux 11 se promet de mener une vie sainte et chrétienne, d'être prêtre, en quelque coin isolé, en quelque hameau de Valneige :
c( Je formai là-dessus, d'avance, un système de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du Jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité, que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux ? ajoutaisje. Toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais à la fin d'un si sage arrangement je sentais que mon cœur attendait encore quelque chose, et que pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude il y fallait être avec Manon ^ »
]^Ii entre à Saiot-Sulpice, ardent dans sa piété et dans son travail comme il l'est partout et toujours^'époque vient de soutenir ses thèses ; quelque bruit s'est fait autour de son nom ; du monde, des dames viennent à la séance publique. Il est de retour à six heures du soir au séminaire : le portier l'avertit que quelqu'un le demande. Il descend au parloir. C'est Manon. Il essaie de Taccabler de reproches, de la maudire et de Técarter : mais elle pleure,/mais il Taime, il n'a jamais cessé de l'aimer";/
Une coupable aimée est bien vite innocente !
Ils partent. Il reprend chez un fripier du voisinage son habit de cavalier. C'en est fait de lui ; il faudra maintenant qu'il aille, en se traînant sur les genoux, jusquau bout de son chemin de croix ;il est redevenu la proie de Manon, de Taimable et inconsciente Manon ; et au contact de l'inconsciente Manon la conscience de Des Grieux lui même va s'obscurcir et sombrer.
Rien d abord ne trouble son ivresse Us sont à Ghaillot, riches. Manon est gaie, a des parures, des toiettes ; et pour la voir sourire, que ne ferait-il pas ? L'occasion vient bientôt de prouver ce qu'il peut faire Ils ont été volés dans un incendie II s'adresse à Lescaut, frère de Manon, soldat aux gardes, parfait chenapan ; Lescaut lui enseigne l'art de tricher au jeu. Des Grieux court à rhôtel de Transylvanie avec cent pistoles que lui a prêtées l'excellent et crédule Tiberge ; il joue, il vole, il gagne une fortune. Mais la fortune lui échappe ; il est volé à son tour et pour la seconde fois ; et épouvantée à l'approche delà misère, Manon va fuir encore, tout en .jurant à son « cher chevalier » qu'il est « l'idole de
son cœur ». Pour la retenir, il accepte de se faire le complice de ses friponneries...
Vainement, de cruels remords le hantent ; vainement, il évoque la paix de sa vie d'enfant, sa vie au foyer, Amiens, la maison paternelle, et la sainte douceur de sa retraite à Saint-Sulpice. L'amour, plus fort que tous ses sentiments d'honneur, Tamour, fort comme la mort, Tentraîne. Avec Manon et son frère Lescaut, il exploite la sottise d'un vieux financier^ G. M., qui cherchait à plaire à Manon. Ils se sauvent, emportant les bijoux et Tor que G. M. avait oflFerts à Manon. Ils se sauvent; mais furieux d'être dupé, G. M. lance la police à leurs trousses. Ils sont pris ; Manon est conduite à la prison des femmes, et Des Grieux à Saint-Lazare.
A peine y est-il qu'il n*a qu'une pensée: s'en échapper, et délivrer, rejoindre Manon. Il joue le personnage d'un hypocrite, touche la pitié, gagne la sympathie du bon religieux qui est directeur de Saint-Lazare. Il obtient de recevoir la visite de Tiberge; de lui aussi il fait sa dupe et le charge d'une lettre qui doit avertir Lescaut. Lescaut accourt, sous le nom du frère de Des Grieux, et lui remet un pistolet. La nuit venue, Des Grieux se lève, appuie le pistolet sur la poitrine du pauvre religieux qui a cru àlasincérilé de son repentir, et l'oblige à lui ouvrir les portes. Un valet survient : Des Grieux lui lâche son coup de pistolet et le renverse à ses pieds. La porte est ouverte; il est dehors ; il retrouve Lescaut; il est sauvé. Il faut à présent qu'il sauve Manon. Il y parvient; il se glisse jusqu'à elle; ses genoux tremblent en traversant les cours. Il la revoit. Elle est là, toujours la douce et charmante Manon; ses gardiens même ont été touchés de sa«dou-
ceurangélique » et des larmes « qu'elle versait conlinuellement ». Un valet delà prison s'offre à favoriser son évasion ; elle se déguise, elle sort, elle arrive, « tremblante comme la feuille », dans les bras de Des Grieux qui remporte jusqu'à la voiture ; et il crie au cocher qui demande où il faut les mener : « Touche au bout du monde, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de Manon ! o
Au bout du monde! Il faudra qu'il y aille, en eflfet, pour n'être point séparé de Manon; encore y trouverat-il un obstacle sur lequel il ne compte guère et que ne saurait vaincre la volonté humaine. Il commet de nouveau la faute de se prêter aux ruses de Manon qui veut se venger de G. M. en friponnant son fils. Et de nouveau ils se font prendre au piège qu'ils ont tendu. Des Grieux est mené au Chàtelet, et il faut tout le crédit de son père pour l'en tirer. Libre, il apprend une affreuse nouvelle : Manon, arrêtée en même temps que lui, va être envoyée sur les bords du Mississipi par ordre du lieutenant de police. Elle part le lendemain. Abandonné par les soldats qu'il avait soudoyés pour attaquer le convoi et sauver Manon, il se décide à la suivre par delà les mers, en ces pays lointains où rien ne les séparera plus; et le seul étonnement que sa résolution puisse nous inspirer, c'est que l'idée du départ ne lui soit pas venue plus tôt.
Ici commence la dernière partie du récit, et il est bien vrai qu'elle est admirable.
Tant d'épreuves et de leçons ont changé le cœur de Manon. Elle n'est plus la fille folle, coquette, avide de plaisirs,incapable de comprendre l'indignité de ses roueries, incapable de comprendre le mal qu'elle fait à Des Grieux. Elle voit maintenant toute « la bonté de son
cœur », de ce cœur qui s'est si complètement donné, dévoué à elle seule. Elle reste une toute petite tète, peu susceptible de réfléchir et de juger. Mais sa conscience, si longtemps engourdie, s'éveille; elle a honte, elle se repent; elle se prosterne aux pieds de celui qui sobstine à Taimer malgré ses fautes, qui les lui pardonne, et qui sacrifie tout, ses affections, sa fortune, pour associer sa vie à celle d'une pauvre fille proscrite :
« Je me rends justice, continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux attachement que vous avez pour moi . Je vous ai causé des chagrins que vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et volage ; et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je n'étais qu'une ingrate Mais vous ne sauriez croire combien je suis changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet. J'ai cessé de les sentir, aussitôt que vous avez commencé à les partager. Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de me reprocher mes inconstances, et de m'attendrir, en admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui n'en était pas digne, et qui ne paierait pas bien de tout son sang, ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle vous a causées. »
Il semble bien que le destin ait pitié d'eux et qu'une plus douce vie les attende. Ils sont arrivés dans le Nouveau- Monde après deux mois de navigation. Ils n'y aperçoivent rien que « des campagnes stériles et inhabitées, où Ton voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent ; nulle trace d'hommes ni d'animaux ». Mais aux coups de canoti tirés du vaisseau, quelques citoyens de la
Nouvelle-Orléans s'approchent avec de vives marques de joie. Les nouveaux colons sont menés à la petite ville, qui se cache derrière une colline; ils sont reçus comme des frères, ils apportent à tous ces exilés une image vivante de la patrie. Manon et Des Grieux sont conduits au logement ((u'on leur a préparé. « Nous trouvâmes une misérable cabane, faite de planches et de boue, qui c )nsistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier au-dessus... Manon parut effrayée à la vue d une si triste demeure. G était pour moi qu'elle s affligeait, beaucoup plus que pour elle-même. » Mais qu'importe la misère? Manon est une « chimiste » merveilleuse qui transformera tout en or.
Ils passent là les seules semaines vraiment heureuses de leur vie. Ils se sont fait estimer de tous. Des Grieux a obtenu du gouverneur un petit emploi qui lui donne presque Taisance. Ils s'aiment plus que jamais, à mesure qu'ils peuvent s'estimer. Mais telle est l'ironie de la vie que c'est à présent, à présent que leur vie^r est digne et vaillante, que le châtiment va les atteindre. Le neveu du gouverneur, Synnelet, s'est épris de Manon. Il force Des Grieux à mettre l'épée à la main, il est grièvement blessé, et Des Grieux n'a plus qu'à fuir, certain qu'il sera puni de mort s'il se laisse arrêter. Tant de secousses ont ébranlé et affaibli Manon. Elle se lève néanmoins, décidée à le suivre. Ils s'éloignent. Où aller? Il fiiut gagner les établissements anglais à travers des plaines arides, au risque d'être assaillis par les bêtes fauves et les sauvages. Ils marchent tout le jour. Puis Manon, épuisée, tombe à terre ; il étend ses habits sur elle, réchauffe ses mains de baisers. Elle parle â peine, d'une voix faible; la
nuit se fait ; voici le sileoce» les ténèbres. A la pointe du jour, il se penche vers elle et la voit expirer :
« Je demeurai, plus de vingt-quatre heures, la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma clière Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer, et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'afTaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs fortes que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte de sable Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser ; mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. , Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à ^fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable ; et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du ciel et j'attendis la mort avec impatience. »
Et voilà rhistoire de Manon Lescaut. Quant à Des Grieux, recueilli par des colons qui le cherchaient pour lui annoncer que Synnelet n'était pas mort, que le gouverneur lui pardonnait, après de longs mois passés entre la vie et la mort il a vu venir à lui le fidèle
Tiberge qui la rameoé en France. Il y revient attendre le moment où la mort lui rendra ce qu'elle lui a ôté, en le réunissant à Manon.
On a souvent reproché à, Prévost d'avoir publié plus de cent volumes et de n'en avoir laissé qu'un qui ait survécu; le reproche est étrange. Bien rares les écrivains qui ont atteint, ne fût-ce qu'une fois, à l'absolue perfection. Croiton que les œuvres d'art immortelles se fassent à la douzaine, et parmi les maîtres de notre littérature quel est donc celui qui n'a produit que de celles-là? Est-ce l'auteur de la Thébaide et d'Alexandre^ celui de Titeei Bérénice ^d Agésilas ei d'A^^i/a,ou celui de Mélicerte et des Amants magnifiques ? La postérité fera, nous avons déjà fait un choix parmi les écrits de Balzac et de M""® Sand, de Lamartine et de Hugo. Le vrai est que Manon Lescaut,\o\n d'être, comme on se l'imagine trop communément, quelque chose d'inattendu et d'isolé dans l'œuvre de Prévost, suppose son œuvre entière dont elle est la fleur. Elle est la fleur de son génie en même temps que la synthèse de sa vie morale. Faute d'avoir lu ses autres ouvrages et d'en connaître le prix, on fait d'elle une sorte d'inexplicable prodige. Dire qu'il s'est montré là supérieur à lui-même ne serait pas seulement une formule creuse, mais une formule fausse : Manon Lescaut ne vaut ce qu'elle vaut que parce qu'il est là entièrement et purement lui.
Car si tous ses défauts se retrouvaient chez ses devanciers, s'ils étaient comme un legs qui lui venait d'eux, de ces défauts il ne reste rien dans Manon, Il n'y reste ni récits épisodiques, ni romanesques complications d'intrigue. En revanche, toutes les qualités propres à Prévost, toutes les qualités dont son cœur avait doté son talent et que nous avons démêlées chez
lui, les revoici dans .Manon Lescaut, plus apparentes, puisqu'elles y sont pures de tout alliage.
L'histoire de Des Grieux est strictement limitée aux années de sa vie durant lesquelles tout en lui était fièvre et paroxysme, strictement limitée au drame de sa vie. Toutes les circonstances ont ce «rapport nécessaire à 1 action », dont Prévost lui-même a parlé avec tant de justesse dans une de ses préfaces, La narration ne saurait être plus logique, ni plus rapide. Le nombre ou l'étrangeté des péripéties n'est pas ce qui captive : une rencontre dans une cour d'auberge, une cassette dérobée par des domestiques, une évasion de Saint-Lazare ou de Tflôpital, Tenvoi de quelques filles aux colonies, tout cela, aux environs de 1730, n'avait rien de bien extraordinaire ; pour nous c'est
1 juste de quoi mêler à la confession d'une âme un peu de ce charme aventureux sans lequel, quoi qu*on puisse prétendre, un roman ne se lit pas d'une haleine.
Et comme elle est triste, l'histoire de Des Grieux ! Comme elle nous force à sentir tout ce qu'il y a de fatal dans nos destinées 1 Sil avait quitté Arras un jour plus tôt, il n'eût jamais connu Manon ; il eût, selon sa propre expression, porté chez son père toute son innocence. S'il n avait pas résolu, à la Nouvelle-Orléans, d'épouser Manon et appris par là au gouverneur qu'elle n'était pas encore sa femme, Synnelet ne l'eût pas obligé, en la lui disputant, à mettrei'épée à la main ; il n'eût pas eu à fuir avec elle dans le désert où elle trouve la mort : un scrupule d'honneur et de vertu est la cause de sa pire infortune. Et l'ironique destin veut encore que sa grâce lui arrive quelques heures après qu'elle lui est devenue inutile, quelques heures après la mort de Manon. A ces traits dont il semble que
Richardson se soit souvenu en racontant la mort de Clarisse et le pardon tardi f des Harlowe, nous reconnaissons Prévost. Nous le reconnaissons à sa haute et grave façon d'interpréter la vie comme à sa façon de peindre la mort. Personne, ce me semble, n'a dit pourquoi son récit de la mort de Manon nous émeut jusqu'au fond de Tàme et s'imprime à jamais dans notre souvenir. C'est qu'il a le premier formulé un rêve que nous faisons tous aux heures funèbres où la mort frappe à nos côtés ; c'est que toute l'horreur dont la mort est entourée dans la réalité vulgaire, est absente de Tagonie et des funérailles de Manon. Point de chambre close qu'éclaire lugubrement la lueur jaune des bougies et où l'atmosphère s'alourdisse d'heure en heure ; point de suaire, point de cercueil sur lequel grince le tourne-vis ; point de badauds qui s'ameutent, de pitié banale qui larmoie; point de con« voi où derrière une douleur vraie marchent l'indifférence et peut-être l'ironie ; point de mise en terre au fond d'un caveau ou dans le sol gras des sépultures anciennes. Manon meurt aux bras de son ami, dans la savane, au sein de la nature vierge; il l'ensevelit lui-même, sans qu'aucune main mercenaire vienne profaner ce corps frêle, maintenant rigide et glacé. Et ceci répond à un si douloureux besoin de nos cœurs que cette page eût suffi à éterniser le nom de Prévost.
Dirai-je combien son accent est sincère dans Manon Lescaut? Dirai-je qu'il faut un effort pour se rappeler que c'est un roman? Cet effort même est impossible. Les moindres détails semblent vrais et nous nous refusons à croire qu'il les ait inventés. Qu'on relise, par exemple» à ce point de vue, la scène entre Des
Grieux et la petite servante : « Nous n'étions servis que
par une petite fille qui était à peu près de notre âge. Etant venue m'ouvrir, je lui demandai pourquoi elle avait tardé si longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait point entendu frapper. Je n'avais frappé qu'une fois ; je lui dis : Mais si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous venue m'ouvrir ? Cette question la déconcerta si fort que, n'ayant point assez de présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant que ce n'était point sa faute, et que Madame lui avait défendu d'ouvrir la porte jusqu'à ce que M. de B. fût sorti par l'autre escalier. » En y regardant d'aussi près que possible, on ne trouverait que deux lignes dans tout le livre où l'auteur semble se trahir un peu. Quand Des Grieux, enfermé chez son père, essaie d'oublier sa peine en lisant Horace et Virgile, on s'étonne de lui entendre dire : « Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième livre de V Enéide », et ajouter : « Je le destine à voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait ». Prévost a bien l'air ici de prendre la place de Des Grieux. Mais que cela est peu de chose ! L'impression de réalité est si forte qu'on a cherché une clé à Manon Lescaut ; on a voulu substituer des noms aux initiales et savoir qui était M. de B., qui était le vieux G. M. Les uns ont regardé si les dictionnaires de noblesse renfermaient le nom de Des Grieux; les autres ont fouillé la vie de Prévost en s'évertuant à y retrouver la trace de Manon. Oiseuse et naïve enquête 1 Quand il n'aurait représenté que des êtres réels et qui vivaient tout près de lui, cela n'expliquerait point du tout qu'ils vivent dans son livre.
Sans doute^ la vie est là grâce aux qualités que j'ai
essayé de définir, qui sont celles de Prévost, celles de son cœur passionné, et qui, le jour où il a écrit Manon^ se sont donné libre carrière. Mais je sens bien ce que l'explication a de chétif et d'insuffisant : pourquoi ce jour-là. plutôt que la veille ou le lendemain ? Comment se peut-il que ce jour-là ses qualités ne se soient mêlées d'aucun de ses défauts ? Gomment, en ce petit livre écrit d'un seul jet et d'une vibration ininterrompue, a-l-il atteint à cette sobriété de moyens, à celte harmonie dans le détail et dans l'ensemble, à ce je ne sais quoi de définitif et d'éternel qui est l'essence même de l'œuvre d'art ? N'en demandons pas trop ; ne demandons pas pourquoi, dans l'hiver de 1730 ou le printemps de 1731, sur la page blanche où courait sa plume un rayon de lumière et de poésie est tombé. Ce pourquoi, Musset lui-même le cherchait en vain :
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle si vivante et si vraiment humaine
Qu'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?...
Oui, vivante et dès la première scène, dès que noua l'apercevons sous la bâche du chariot, gracieuse en dépit de sa détresse, modeste en dépit de son odieux entourage. Cette tête délicate qui voudrait se dérober aux regards, nous l'avons assez vue pour ne plus l'oublier ; et telle qu'elle vient de nous apparaître, telle nous la retrouvons dans le récit tout entier, — à part les quarante dernières pages, a De naissance commune », sœur d'un soldat aux gardes, elle est la grisette du xvm* siècle, sensible au titre que porte Des Grieux, flattée d'être aimée de M. le chevalier, coquette surtout, enragée déplaisir, de luxe et d'élégance* L'exemple alors
vient de si haut, en ce siècle de volupté qui a été le siècle de la femme ! Instruite ? Elle ne 1 est guère, semble-t-il, quoiqu'il lui arrive de citer deux vers de Racine qu'elle a pu entendre à la comédie. Tout son savoir est son instinct de femme ; sœur en cela de Marianne et de cette Manette à qui Rivarol disait :
Ah ! conservez-moi bien tous les jolis zéros
Dont votre tête se compose.
Si jamais quelqu'un vous instruit,
Tout mon bonheur sera détruit
Sans que vous y gagniez grand'cliose.
Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit,
Et de l'esprit comme une rose.
L'empreinte du xviiic siècle, certes, elle est visible en Manon, comme aussi dans la facture même du livre. Par tout ce qu'il évoque d'un monde aujourd'hui disparu, il aurait déjà de quoi plaire. Cette évocation est due à tel ou tel détail de mise en scène, le coche qui amène Manon, la chaise à porteurs qui l'emmène, les petites loges grillées dans lesquelles les belles dames viennent entendre la soutenance des thèses de théologie. Elle est due surtout à des riens de vocabulaire qui nous reportent de plus de cent cinquante ans en arrière et ressuscitent l'humanité morte. Jamais style ne fut plus discret; maissa discrétion même est son parfum d'antan. Ce sera le portrait de Manon, Iracé en si peu de mots : « Ses charmes dépassaient tout ce qu on peut décrire; c'était un air si fin, si doux, si engageant I l'air de l'Amour même » ; ce seront les vieillottes et douces expressions de tendresse : « La maîtresse de mon cœur, — la souveraine de mon cœur, — l'idole de mon cœur, — ma chère àme, — ma chère reine » ;
AU XVlIie SIÈCLE 169
ce sera le tour respectueux que prenait jadis le langage de Tamour, et que garde le langage de Des Grieux auprès de Manon, même dans leur pauvre hutte d'Amérique. Pour la mener à la prison, il lui présentait la main ainsi qu'en une figure de menuet ; et celte tenue jolie qui est bien d'un autre âge ajoute un charme de plus à l'histoire de Manon, tandis que certaiifs mots : « le Nouveau-Monde, le Havre de Grâce », emportent nos rêveries vers le temps déjà loin où il y avait encore de l'inconnu sur les mers, encore une poésie des voyages.
Manon est une vivante, une vivante du xviii* siècle. Mais elle est aussi un symbole : celui de la trahison. Elle est la Gélimène de Molière et la Dalila de Vigny ; elle est « ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr » que le poète a chanté dans la Colère de Samson :
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...
Est-elle une femme, Manon ? Est-elle un enfant? L'enfanl n'a pas plus de grâce câline, de larmes plus promptes, ni de plus facile gaîté ; il n'ignore pas plus qu'elle le bien et le mal. Son impudeur est ingénue, sa déloyauté candide. Il semble que son âme soit encore enveloppée dans les langes de la première enfance, et que l'être moral ne soit pas formé en elle. Sa tendresse est sincère, et cependant nul ne ment mieux qu'elle. Elle riait tout à l'heure : voici qu'elle est à genoux, les yeux en pleurs. Des Grieux veut-il lui reprocher ses perfidies ? Il reste court devant sa surprise : elle ne se croyait pas coupable.
no LE ROMAN
Si le livre de Prévost s'arrêtait là, il serait un livre cruellement vrai, et un des livres les plus désolants qui soient. La vérité commune voudrait que Tamour de Des Grieux et de Manon aboutit à l'abaissement irrémédiable de Tun et de Taulre. Mais le poète et le romancier de génie aiment à sortir de la logique vulgaire, à mettre le rayon d'idéal au front de leurs héroïnes. C'est ce que Prévost a fait en composant ce dernier chapitre qui nous surprend d'une si délicieuse manière, où la vision se transfigure, oîi Manon purifiée s*endort virginalement au tombeau, non plus en pécheresse, mais en sœur aînée d'Atala. Ne cherchons plus dans la ménagère douce et recueillie qui embellit de sa présence la pauvre maisonnette de planches et de boue la folle et coquette fille qui voulait s'amuser à tout prix, qui inventait mille espiègleries et s'égayait aux dépens de ses adorateurs. Manon est restée la« charmante Manon » ; sa sorcellerie est toujours dans sa douceur ;maiselle ne ritplus,sonlangagen'eslplusle même, ses allures ont changé ; elle a la simplicité et le dévouement d'une épouse chrétienne. Le temps n'est plus où elle ne pouvait se passer de toutes les commodités de la vie, du bien-être, du superflu. Elle ne sent pas sa fatigue s'il s'agit de panser les blessures de son compagnon d'exil. Et elle meurt en lui serrant la main pour d'éternelles, de mystiques fiançailles.
Hélas I voilà, j'en ai grand'peur, le mensonge, le divin mensonge des poètes. Un tel changement esl-il possible ? L'art a pu réhabiliter Manon et Marion. Ce sont là des miracles dont je crains qu'il ne soit seul capable ; et bien à plaindre ceux qui dans la vie comptent sur des miracles...
Telle était, ce me semble, lapensée de Lesage, lorsqu'il
a publié ea 1732, un an après l'apparilion de Manon Lescaut^ les Aventures du flibustier Beauchêne,
IL est visible que certains passages de son roman ont été écrits sous Timpression d'une récente lecture de Manon Lescaut. Un de ses héros, Monneville, dont l'histoire s'intercale dans celle de Beauchéne, injustement condamné à la déportation, fait partie d'un convoi de prisonniers qui chemine à travers la France: « On m'accorda une place dans une charrette où deux redoutables archers armés de carabines occupaient chaque bout et nous tenaient en respect ». Ces archers, Prévost nous les avait montrés avant Lesage; cette charrette nous est connue. Ceux et celles qu'elle porte, crient et pleurent ; quelques-uns dévorent leur chagrin dans un silence profond; peu à peu, ils font de nécessité vertu, ils rient, ils chantent, ils se content les uns aux autres l'affaire qui leur a valu une condamnation. Une seule personne, une femme, se refuse à conter sa disgrâce : « Elle nous conjura d'une manière si polie et en même temps si triste de vouloir bien l'en dispenser que nous la laissâmes en repos... C'était une fille de vingtquatre ou vingt-cinq ans qui se faisait distinguer par un dehors noble et sage. Elle paraissait plongée dans une mélancolie que rien ne pouvait dissiper. » Lesage a beau nous dire ensuite qu'à son arrivée au Canada elle est devenue « sakgame » ou souveraine d'une tribu de Hurons, nous voyons bien qu'en traçant son portrait il avait devant les yeux celui de Manon. L'imitation n'est pas moins évidente, ni plus heureuse, dans une autre histoire que contient le même ouvrage, celle de M. et de M"*' de la Haye. Mais passons à une troisième historiette qui met en scène un jeune créole du Petit- Goave. Il s'est joint à la troupe de flibustiers que com-
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mande Beauchéne et qui se rend à Sainl-Domingue. Il est accompaj^ué d'une jeune femme Celle ci n^^ larde pas à le trahir: elle s enfuit avec un des flibustiers, le nommé Tout en-Muscles, en emportant la valise où le jeune créole avait toute sa petite fortune et en laissante son adresse un ironique billet d'aiieu Le jeune homme est désespéré, non du vol, mais de labandon ; il veut se tuer; il appelle, il invoque l'absente ; il l'accable de reproches: u Après cela, dit Beauchéne, cédant au faible qu*il avait pour celte créature, il fondait en pleurs, et sanglotait avec tant de violence qu'il nous attendrissait, tout flibustiers que nous étions... Pour satisfaire notre curiosité, il nous conta, non sans pousser de temps en temps des soupirs, que c'était une fille de Paris ; qu'il avait aimé la perfide dès le premier instant qu'il l'avait vue à Paris où elle était soudoyée par un maltôtier; qu'il s'était attaché à elle, et qu'après avoir dépensé des sommes immenses pour la souffler à l'homme d'affaires, il en était venu à bout. Il ne m'en a pas moins coûté, ajoutât il, pour la déterminer à me suivre en ce pays-ci; et pour achever mon histoire, je n'allais avec cette volage à la ville espagnole que pour l'y épouser en dépit de mes parents qui me destinent une autre personne. » Mais la volage ne lui est pas rendue ; elle suit le flibustier jusque sur son vaisseau, et le jeune créole ne doit plus la revoir. N'est-il pas vrai qu'il y a ici comme une réplique de Lesage à Prévost ? Avec son bon sens narquois et prosaïque, Lesage oppose au dénouement de Manon Lescaut cette autre fin de roman ; il ne croit pas à la transfiguration de Manon, et sa Manon à, lui ne se relève pas. Voilà la prose. Est-ce la lourde et brutale prose qui décidément a raison?
Qui sait? Avant de donner lort à Prévost, demandonsnous si ce qui nous semble suspect ou chimérique dans la conclusion de son récit, nous ne Tavons pas approuvé et admiré ailleurs. Ce n'est ni dans Marion de Lorme^ ni dans la Dame aux Camélias^ ni dans aucune des œuvresqui soutiennent la thèse usée, agaçante el creuse de la réhabilitation par Tamour. Mais il est une autre thèse dont nous faisons honneur aux romanciers russes, comme s'ils l'avaient inventée :*celle du rachat par la douleur. On se souvient de Crime et Châtiment ; on se souvient de la scène où Raskolnikof, l'assassin de vingt ans, s'agenouille devant Sonia, devant la prostituée qui nourrit ses parents de son opprobre : « Ce n'est pas devant toi que je m'incline, lui dit-il : je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité » Du jour où il a compris la beauté de la douleur, il est sauvé: il avoue son crime à Sonia, ou plutôt elle le devine, elle le lit dans ses yeux, et elle s'écrie : « 11 faut souffrir, souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne ». Ils y vont tous les deux. Qu'y vont-ils chercher, sinon ce que Manon trouve dans le quasi-pénitencier de la Nouvelle-Orléans, l'expiation qui efface tout?
Ne nous hâtons donc pas trop, lorsqu'elle se transfigure aux dernières pages du livre, de murmurer ; chimère ! 11 n'est pas certain que la chimère n'ait rien de vrai et de bon.
Ce n'est pas la seule fois que Prévost se soit posé semblable question et qu'il y ait fait semblable réponse: l'esclave de harem, Théophé, se relève et se dégage pareillement de sa primitive bassesse. Est-ce dans ses œuvres un reflet de sa propre vie ? Il se pourrait bien. Il était de ceux chez qui l'amour n'est que la forme exquise de la pitié, de ceux qui peuvent aimer au-d«ssous
d*eux, mais qui ne sauraient aimer sans i^espoir d'anoblir et de sauver ce qu^ils aiment. En tout cas, et quand bien même, appliquée à la petite Manon, Tidée de la rédemption par la douleur serait une noble, mais décevante rêverie, puisque nous Tadmirons chez Dos toiewski et aussi Je pense, chez Vauteur des Misérables, comment oublions-nous qu'elle date de Prévost ?
E\ puis, Manon n'est pas tout dans son livre. Elle n'y tient, et dans la pensée de l'écrivain elle n'y doit tenir que la seconde place. Nous avons abrégé, simplifié depuis longtemps le titre, au risque de fausser l'impression. Le titre était : Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut.,. Il y a un âge où en lisant ce livre on ne voit, on n'aime que Manon. Un autre âge vient vile où Ton s'aperçoit que le personnage essentiel, ce n'est pas elle, mais Des Grieux. C'est par lui que ce roman résume tous les romans de Prévost. En lui s'affirme cette science si profonde de la passion dont témoignent ses moindres écrits, VHistoire de la jeunesse du commandeur *** comme les Mémoires de M. de Montcal; en lui s'affirme aussi et s'éclaire cette philosophie de la passion qui n'a pas été, ce me semble, très bien comprise, dont on a du moins compris qu'elle marquait une étape nouvelle dans l'histoire du roman et même dans l'histoire des mœurs.
Prévost n'écrivait point uniquement, je l'ai dit, pour subvenir aux besoins de sa vie matérielle. Il écrivait, selon un mot de lui, « pour sa propre satisfaction », pour, y voir plus clair en lui-même. Il connaissait, il goûtait le plaisir amer qu'il y a à rédiger le journal de sa vie intime, à aviver du bout effilé de la plume le mal dont on souffre en silence, afin d'en trouver, sinon le remède, du moins l'origine. « Le papier, dit-il dans
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la préface de Cleveland\ n'est point un confident insensible... Il s'anime en recevant les expressions d'un cœur triste et passionné, il les conserve fidèlement au défaut de la mémoire ; il est toujours prêt à les représenter; et non seulement cette image sert à nourrir une chère et délicieuse tristesse, elle sert encore à la justifier. »/te témoignage de Prévost suffirait à prouver qu il a s'Hrtout écrit pour épancher et s'expliquer à luimême le trouble de son cœur. Il n'est pas un seul de ses ouvrages, en effet, où il n'ait posé quelque grave problème ; ou pour mieux dire tous les problèmes qu'il y a posés se ramènent à un seul qu'il a tour à tour présenté sous ses divers aspects.
Ce problème est celui du désaccord qui existe entre les instincts de notre nature et les exigences de la loi humaine ou divine. Prévost est troublé, il n'est pas le seul à l'être, de porter en lui tant d'ardeurs et de besoins que la religion et la morale lui ordonnent de refouler. Il n'est pas surprenant que le prêtre transfuge, trois fois entraîné par son cœur hors du noviciat ou du couvent, ait tenté de se justifier à ses yeux, qu'il se soit demandé s'il n'y avait pas une force supérieure à la volonté et si ses entraînements n'avaient pas leur excuse.
A cette question on sait quelle réponse avait faite autrefois le Jansénisme de Pascal. Sa réponse, c'était le cilice ; c'étaient toutes les affections de son cœur, la flamme même de son génie étouffées au pied de la croix. Il déclarait la nature humaine mauvaise, pervertie ; il la domptait en lui et aboutissait à l'absolu renoncement. A cette question le xvm* siècle de Rousseau et de Diderot allait faire une réponse tout opposée qui serait : la nature est bonne, ses impulsions sont sain*
les, ses lois sont sacrées. Les janséaistes avaient tout sacrifié à Dieu ; les philosophes allaient tout sacrifier à l'homme Les uns n'avaient voulu admettre que la morale chrétienne qui nous fait violence; les autres s'apprêtaient à fonder la morale naturelle qui nous met la bride sur le cou. Il est probable qu'ils avaient tort les uns et les autres par leur intransigeance même, quoique, à tout prendre, une erreur qui aboutit au sublime marlyre volontaire de Pascal soit apparemment plus belle que celle qui a autorisé les bassesses de Jean- Jacques et le cynisme de Dideroin
Prévost est plus près de Rousseau que de Pascal, je l'avoue. Encore ne faudrait-il pas qu'on lui fît dire plus qu'il n'a dit; il ne faudrait pas qu'on ne mît nulle différence entre ses successeurs ou imitateurs et lui. Il est très vrai qu'il a écrit quelque part dans Cleveland : « L'amour est un des droits les plus sacrés de la nature, puisqu'il est là comme l'âme même de tout ce qui subsiste ». Et sans doute, ceci mène à Rousseau, ceci mène à Chamfort, à M™' Sand, à tous ceux qui^Fau nom de la passion déclarée sainte et légitime en elle-même et quel que soit son objet, au nom du droit divin de la passion, ont attaqué la famille et le mariage, et jeté le défi à la morale aussi bien qu'à la religioni^Mais Prévost n'a jamais dit que les droits de la passion fussent sacrés en toute circonstance, à quoi qu'elle s'attache et quoi qu'elle produise. Une phrase qu'on isole adroitement prend une valeur qu elle n'avait pas dans le texte. Il n'y a rien de criminel dans l'amour de Cleveland pour la fille de mylord Axminsler; elle est plus riche que lui, voilà tout; voilà le scrupule qu'il écarte en s'assurant que l'amour est un droit de la nature humaine. Pourquoi faire de Prévost un révolté? Il n'en
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est pas un II ne prétend pas plus que Fauteur de Phèdre donner raison à ses héros si la p ission les mène a 1 infamie. 11 ne fait pas d'eux des viol imes sublimes de la morale et de la so<-iété ; il ne réclame pas pour euxladmi ration et le respect : il ne réclame pour eux que la pili^J
iQu'on écoute parler Des Grieux, pnisqu il est la plus complète et la plus belle création de son génie, puisqu'il est, lui aussi, un symbole, le syiïiboj^ijnêine de la passion. Où voit-on qu'il s'enorgueillisse de ses fautes, comme feront Saint-Preux, Antony, Valentine, ou qu'il en accuse le ciel et les hommes ? Il sait que ce sont des fautes ; il en rougit, il en est accablé. Mais il aime, suivant lexpression que Prévost applique à je ne sais plus lequel de ses héros, il aime « conime les autres hommes adorent, sans bornes et sans mesure ». £l«^puis rheure où il a connu Manon,'~i[ n'a plus cpssé de souffrir, lï n'avait que dix-sept ans, il n'était encore qu'un peRl écolier, vierge de corps et d'âme; il était un âge de la vie de l'homme, Tâg^ où l'on est très confiant et très sincère, où l'on fait si promplfement el si loyalement le don absolu de soi-mémjy et M°anon, aussi jeune que lui, mais « bien plus expérimentée »; parce qu'elle est femme, n'a pas eu de peine à le tromper. Il a connu par elle le^uppUce de douter de la parole et du regard, de douter du baiser. Quand l'inconsciente Manon lui a donné rendez-vous à la comédie, et qu'il y trouve à sa place une jolie fille qu'elle a chargée de le consoler : Que veux-tu de moi? dit-il à cette étrangère : « la douceur de ton visage me menace encore de quelque trahison ». Mais toutes les trahisons de Manon ne peuvent faire qu'il ne lui appartienne. Il va, de catastrophe en catastrophe, tête basse et les yeux en pleurs. Une table de jeu se rencontre ? 11 s'y assied, il triche. Oui, voleur;
car Manon a besoin d'argent pour aller à l'Opéra. 11 est en prison ; un valet veut arrêter sa fuite ; il le lue. Oui, meurtrier ; car Manon attend sa délivrance. Il se traîne, le cœur saignant, et suit la « voie douloureuse » qui doit aboutir à une tombe. Et le sanglot qui monte à ses lèvres, sonnant au-dessus du rire léger du xviu« siècle, est venu jusqu'à nos cœurs où il éveille un écho. Tel que Prévost l'a peint à la fin du prologue, tel il est là, éternellement, devant nos yeux, « en mauvais équipage », son petit porte-manteau à la main, très pâle, parlant d'une voix un peu éteinte qui semble venir de par delà le tombeau; nous l'entendons soupirer: « Je suis sûr qu'en me condamnant vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre ». Nous ne le pouvons pas, cela est vrai.^e rachat par la souffrance qu il nous paraissait diflicite d'admettre en la très frivole et perverse Manon, ne nous étonne ni ne nous choque en Des Grieux. Prévost n*en demande pas davantage. SqnJ)ut.^eâLpas de diviniser laj)assion ; son but est de montrer quels maux^ quels tourments elle apporte avec elle. Qu'on relise ses préfaces, toutes d'un accent si élevé. La passion lui apparaît comme une force irrésistible qui écrase tout Tétre, contre laquelle la raison la plus cultivée et T^xpérience de la vie (c'est r//omme de qualité), la religion (c'est le Doyen de Killerine), la philosophie (c'est Cleveland) sont également impuissantes, comme un mal terrible, — exceptionnel du reste et Dieu merci, — qu il faut craindre et qu'il faut plaindre. Si nous voulons bien entendre Prévost, restituons au mo^ passion toute sa force étymologique ; rappelons-nous qu'il signifie en lui-même ce qu'il ne nous semble plus dire qu'appliqué à Jésus : que passion c'est torture et agonie. Dès lors, ne ferons-
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nous nulle distinction entre ceux qui prêchent la révolle et celui qui nous invite à la pitié, entre celui qui plaint un coupable et ceux qui le glorifient ?7 I^Que les œuvres de Prévost aient pu être dangereuses à de très jeunes cœurs et faire des dupes, je le crois et il a dit lui-même, avec son habituelle candeur, qu'il le craignait. Elles sont dangereuses, comme toutes celles qui sont la négation de la volonteJSous la douce musique du style on ne découvre pas tout de suite par où pèchent ces analyses, en général si pénétrantes et si fortes. /De tous les caractères de la passion qu'il a détermmés, il n'y en a qu'un de trop, mais il y en a un : c'est ce qu'on a depuis appelé le « coup de foiidre », c'est la soudaineté de celte prise de possession d'une âme par une autre âme. Tous ses héros s'éprennent, ainsi que Des Grieux, au premier regard ; au premier regard, ils sont à la merci de l'amour qui les rend irresponsables. Ceci est une invention de romancier ou de poète, et une invention qui n'est pas sans péril. Dans l'amour, la volonté s'abolit très vite; elle ne s'y abolit pas de la sorte, en un clin d'œil, et nous n'aimons d'abord que parce que nous voulons aimer. C'est pourquoi une cornélienne, telle que la princesse de Clèves, capable de vaincre son cœur, dût-elle en mourir, est supérieure à Des Grieux ; pourquoi, en d'autres termes, la morale de M"»« de La Fayette qui nous enseigne la beauté du devoir accompli est supérieure à celle de Prévost qui nous peint la misèreet la faiblesse humaines. Mais^i rien n'est meilleur que de nous faire aimer ceux qui savent vouloir et qui restent forts, n'est-il pas bon aussi de nous rendre miséricordieux à ceux qui tombent, et la plus belle morale, après celle du devoir, n'est-elle pas celle de la pitié ?- J