‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 8 sur 21 · INFLUENCE DE RICHARDSON · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE RICHARDSON

Prévost a eu de son vivant beaucoup d'imitateurs et d'imitatrices ; le seul nom A retenir est celui de M"** de Tencin Sans établir un parallèle entre sa vie de louches intrigues el la viMagihe. mai'^si laborieuse et vaillante, du pauvre abbé, il est à remarquer que « la religieuse Tencin », ainsi que l'avait surnommée son siècle, s'était elle aussi échapp'^e du cloître et qu'avant d'écrire des romans elle en a vécu plus d'un. De ceux-là. il serait malaisé de parler avec indulgence; l'un aboutit, comme on sait, au suicide du conseiller La Fresnaye, un autre eut pour conclusion la naissance d'un enfant qu'elle abandonna et qui fut Dalembert. Parmi les romans qu'elle a écrits, le plus remarquable est intitulé Mémoires du comte de Comminges (1735) ; la dernière ^cône en est belle. Séparé de celle qu'il aimait et qu'il croit morte, Comminges s'est retiré à la Trappe ; trois années ont passé. Un soir, la cloche sonne, annonçant aux Trappistes qu'un des leurs va mourir ; el ils se rassemblent dans la chambre du mourant. Celui-ci se confesse à voix haute : c'est une femme qui se cachait sous le froc, c'est cette marquise de Bénavidès dont Comminges pleurait silencieusement la perte. Elle

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meurt, mais après Tavoir revu, après lui avoir avoué qu'elle, n'a point cessé de Taimer et qu'elle meurt de son amour. Telle à peu prèsla scène où Jocelyn recueille avec la confession et le dernier soupir de Laurence Taveu suprême de son amour ; et tel que Jocelyn dans sa petite cure de Valneige, au sommet des Alpes, Comminges, dans son ermitage des Pyrénées, écrit son histoire en attendant la mort. Ici, il est vrai, dans cette aventure de deux cœurs que le sentiment du devoir a seul séparés, l'accent est plus élevé que dans les autres romans de M^^de Tencin ; on croit y entendre un écho affaibli de la Princesse de Clèves^ et de là vient sans doute que ses œuvres ont été parfois éditées avec celles de M"** de La Fayette. Qu'on y regarde de plus près ; même dans les Mémoires de Corn- j minges on sentira quelque chose de fiévreux qui les rapproche de Prévost plus que de M"® de La Fayette. Et si Ton feuilletait ensuite le Siège de Calais, les Malheurs de Vamour, les Anecdotes de la cour et du règne d'Edouard 11^ à lire ces récits rapides etbrûlants, d'intrigue trop compliquée, mais où la passion apporte le mouvement et le pathétique, où s'affirment les fatalités de l'amour, où lamour est un paroxysme et une souffrance, on verrait quelle influence Prévost a exercée sur M"» de Tencin.

Mais le roman tel qu'il l'avait constitué, le romaa de passion ne pouvait longtemps suffire au public du xvni^ siècle. A ce public il fallait des œuvres d'une portée moins restreinte et dont les questions sociales, effleurées dans certaines pages de C/eu«/anrf, formeraient presque toute la substance. En attendant Jean- Jacques et la Nouvelle Héloïse^ la France s'engoua de Richardson.

Chose curieuse, ce Richardsou qui venait détrôner Prévost, c'est Prévost qui Tavait découvert et révélé aux Français ; c'est lui qui le premier a traduit Paméla en 1742, Clarisse H arloa^e en 1751 et Grandison de il o^ à 1756. Sa traduction n*est pas très exacte ; il a en plus d'un endroit abrégé ou remanié le texte. Mais qui ne voit quel avantage il y eut pour le romancier anglais à être traduit par le plus illustre de nos romanciers, en son harmonieux langage auquel les oreilles et les cœurs étaient faits et trouvaient tant de charme ? Qu'on se figure Tolstoï traduit par quelqu'un de nos romanciers en vogue et en renom,... qu'on se le figure, si on peut, car nos gens de lettres sont à présent gens pratiques et peu soucieux de se donner eux-mêmes des rivaux. On a dit que par ses traductions Prévost avait joué un rôle considérable dans notre littérature : ainsi présenté, l'éloge me paraît d'une assez injuste et cruelle ironie. lia joué un rôle encore plus important par ses propres œuvres, et puis l'ironie ne convient guère en une circonstance où il a fait preuve de tant de désintéressement, de bonne foi et de modestie. Il dit dans la préface de sa traduction de Clarisse Harloice : « De tous les ouvrages d'imagination, sans que l'amourpropre m'en fasse excepter les miens, je n'en al lu aucun avec plus de plaisir que celui que j'offre au public ». La loyauté d'un tel hommage mesemble assez louchante. Y chercherons-nous malignement un calcul, une réclame d'éditeur désireux d'achalander sa boutique ? Gomment l'y chercher, si personne ne devait avoir à souffrir plus que Prévost du succès qu'il préparait à Richardson ?

Quoi qu'il en soit, le succès fut immense, dépassa toute proportion. Il semblait que Richardson eût Irans-

formé le roman au point de Favoir presque inventé : « Par un roman, écrit en 1761 Diderot, on a entendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles dont la lecture était dangereuse pour le goût et pour les mœurs. Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson qui élèvent Tesprit, qui touchent Tàme, qui respirent partout Tamour du bien, et qu'on appelle aussi des romans. »

Voyons donc ce que c'est que Richardson, ouvrons son chef-d'œuvre et essayons de nous expliquer cet enthousiasme qu'il nous serait assez difficile aujourd'hui de partager.

De sa vie voici tout ce qu'il importe de savoir. Il est le fils d'un menuisier. Enfant, au lieu de l'envoyer au collège, on le place dans une imprimerie, en apprentissage. Grâce à la familiarité décente qu'autorisent les mœurs anglaises, il passe une partie de ses heures de loisir parmi des jeunes filles de familles aussi pauvres que la sienne, et il leur sert de secrétaire ; le peu qu'il apprend dans sa jeunesse, il l'apprend de la vie elle-même. Devenu homme, il continue son métier d'imprimeur. Il est taciturne ; il reste des jours, Diderot dit : des .années, sans parler ; il écoute et observe. Peu de lectures. Il ne sait point le français. On a souvent dit qu'il s'était inspiré de la Vie de Marianne pour écrire Paméla : dans une thèse sur les Origines du cosmopolitisme littéraire qu'il y a profita consulter à son sujet, M. Texte fait remarquer qu'on ne connaît point de traduction anglaise de la Vie de Marianne antérieure à 1743, tandis que Paméla date de 1741. En ce qui concerne Prévost, la question est plus embarrassante. J'ai déjà signalé en parlant de Manon Lescaut certains rapports entre Richardson et

lui ; il y en a d'aulres et non seulement dans la place qu'ils font tous deux aux pressentiments et aux rêves, à la pensée et à limage de la mort, mais aussi dans le caractère tragique que la passion chez Tun comme chez Tautre imprime au roman . Cleveland di\!di été traduit en anglais dès 1734, Y Homme de qualité quatre ans plus tard ; Richardson a pu leslire^ je crois qu*il les a lus, et je n'ose cependant Taffirmer, tant il est peu dans ses habitudes de lire les œuvres d'autrui. Il n*a pas même lu Shakespeare, et pour ce qui est des au* teurs grecs ou latins, il les ignore. Il est un illettré, il ne porte pas la plus légère empreinte de culture classique. Quand donc, à cinquante-deux ans, devenu riche et libre enfin de suivre la vocation qui le tourmente, il se meta écrire, il y a de grandes chances pour que ses productions, bonnes ou mauvaises, soient originales. Elles sortent de l'observation personnelle et directe, elles jaillissent du fond même et du génie de la race anglaise, sans qu'aucune tradition d'école se soit interposée entre le peintre et son modèle et soit venue altérer sa vision des choses. Elles ne peuvent être, à proprement parler, de la littérature ; elles pourraient être autre chose, quelque chose de très neuf et de très intéressant...

Clarisse Harloice est un roman par lettres. DeTaveu de Richardson, ce roman compte trente-deux personnages principaux. La traduction de Prévost qui est un abrégé forme six volumes in-8° ; l'édition anglaise et la traduction complète par Letourneur (1785-1787) en ont dix, autant que le Cyrus ou la Clélie,

Clarisse, sollicitée par son amie miss Howe, lui conte les événements qui viennent de jeter le trouble dans son foyer. L'élégant et brillant Lovelace y a été

iatroduil comme prétendant de sa sœur aînée, Arabella. 11 a été froid ; celle-ci en a été piquée et a fait mine de le dédaigner. Il est revenu pourtant, eton s'est aperçu qu'il s'éprenait de la cadette, de Clarisse ; il a demandé sa main. Mais James, frère de Clarisse et d'Arabella, s'oppose à ce mariage, sous prétexte qu'il méprise et déteste Lovelace, en réalité parce qu'il déteste Clarisse que leur grand-père a avantagée dans son testament. Soutenu par Arabella qui ne pardonne pas à Lovelace de lui avoir préféré sa cadette, James calomnie Lovelace, ou tout au moins raconte les folies scandaleuses de sa vie ; et milord Harlowe déclare qu'un pareil débauché ne sera jamais son gendre.

Sur ces entrefaites, James, ayant provoqué Lovelace en duel, est blessé. Milady Harlowe craint que Lovelace ne se livre à quelque violence nouvelle; il faut le calmer, l'adoucir, et quel moyen trouve -t-elle ? Elle engage Clarisse à correspondre secrètement avec lui et à se servir de l'amour qu'elle lui a inspiré pour le maintenir dans le respect de tous les siens.

Voilà dans quel singulier compromis se trouve engagée Clarisse. On lui défend d'aimer Lovelace et on lui ordonne de penser k lui, de se faire aimer de lui, de lui écrire. Le résultat est que Lovelace qui lui était indifférent prend peu à peu une place dans sa vie, une importance à ses yeux. Le mal qu'elle entend dire de lui la préoccupe d'autant plus qu'elle reçoit de lui des lettres passionnées, mais infiniment respectueuses, où il apparaît tout autre. Les Harlowe imaginent un expédient pour la tirer d'une situation si fausse et si périlleuse et la séparer à jamais de Lovelace. Ils décident de la marier à M. Solmes, un sot, pis que cela, une brute, très riche. 11 est un peu tard. Elle

vient de passer trois semaines chez miss Howe ; elle y a vu Lovelace et le dit loyalement à ses parents qui lui font un terrible accueil. Tout concourt k la pousser vers lui, les injustes reproches de sa famille aussi bien que les lettres de miss Howe, franche étourdie qui lui parle sans cesse de Lovelace et Texhorte à la révolte. Les flarlowe ont ménagé un tête à tête entre elle et M. Solmes :elle lui tourne le dos. Il court après elle en criant : « Miss !... Miss !... » elle se sauve. De là une scène de larmes avec sa mère qui la supplie de céder, une scène des plus violentes avec son père qui le lui ordonne. On la menace d'attaquer le testament de son grand-père et de la ruiner ; on la ramène en présence de M. Solmes à qui elle dit tout net: « Jamais je ne serai votre femme. » IlTécoute, furieux, « rongeant la pomme de sa canne qui est une tête gravée presque aussi hideuse que la sienne » (quelque chose, probablement, comme le parapluie à tête de singe da cousin Polard dans V Affaire de la rue de Lourcine). On enferme Clarisse dans sa chambre : les lettres de Lovelace y viennent jusqu'à elle ; et voici qu'il lui propose de fuir, tandis qu'aulogis on la persécute, qu'on lui défend même de sortir pour aller au temple et que sa servante Hannah est congédiée.

Malgré tout, Milady Harlowe, qui craint toujours un duel entre Lovelace et James, continue à tolérer la correspondance entre Lovelace et Clarisse ; et Lovelace de son côté continue son jeu qui consiste à menacer Clarisse de provoquer son frère ou ses oncles si elle épouse M. Solmes. Clarisse s'interroge, s'aperçoit que Lovelace ne lui est plus si indifférent : elle en est à la « curiosité » ; elle le juge « un être inexplicable » ; puis elle en vient « à 1 inquiétuA », ayant appris qu'il

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est allé à Téglise se placer près des Harlowe et qu'il a paru les braver...

Et les pages succèdent aux pages, sans que la situa-* tion avance, sinon à pas imperceptibles. Les lettres de Clarisse, de miss Howe, de Lovelace, se croisent, se répètent et se ressemblent. Tout le monde écrit. Clarisse prisonnière correspond avec sa sœur, son frère, ses oncles, reçoit, transcrit et commente leurs réponses qu'elle expédie à missHowe, et après le commentaire de Clarisse nous avons celui de miss Howe. Elle écrit même à M, Solmes, pour lui dire : « Vous me faites horreur; je ne serai jamais votre femme ». 11 lui répond : « Vous m'êtes encore plus chère par tant de franchise : vous serez ma femme ». Voici toutefois du nouveau : Lovelace, qui vit caché dans une auberge voisine et qui est tenu au courant de tout ce qui se passe chez les Harlowe grâce à un fripon de valet^ Joseph Léman, obtient de Clarisse une entrevue au jardin , et elle avoue à miss Howe qu'elle en est à présent à « l'estime ». Mais le danger est plus pressant que jamais : on veut la marier dans quinze jours ; les bijoux, les toilettes sont achetés. Elle s'obstine dan» son refus : prières, menaces, rigoureuse séquestration, rien n y fait. Sa tante Hervey se met à genoux devant elle ; Clarisse s'agenouille aussi, et toutes deux continuent ainsi la discussion, sans se convaincre. Enfin, il est décidé qu'elle sera envoyée chez son oncle Antonin, où elle devine qu'on la mariera de force ; la chapelle est toute prête. Elle déclare qu'elle n'ira pas chez son oncle. Colère de milord Harlowe qui veut monter à sa chambre. Des jours passent, et chaque jour milord veut monter, chaque jour on le retient ; et chaque jour Clarisse écrit trois, (pâtre, cinq lettres pour redire

éternellement les mêmes choses à James, à Bella, à son père, à sa mère, à sa tante^ à M. Solmes, à miss Howe. C'est une destinée de secrétaire perpétuel. Sa tante Hervey lui dit : « Ne répondez pas à ma lettre ; ce serait éterniser d'inutiles répétitions». La docile Clarisse ne répond pas à sa tante, mais elle copie la lettre, y joint sa réponse et envoie le tout à sa mère ; nous n'y gagnons rien, et aucune des « inutiles répétitions » ne nous est épargnée. Ira-t elle ou n'ira-t-elle pas chez son oncle Antonin ? Jeudi ? Non, elle obtient un délai. Lovelacelui demande un entretien : le recevra- t-elle ou ne le recevra-t-elle pas ? Il nous faut encore assister aux lentes délibérations de sa conscience. Les persécutions redoublent ; elle en est à son douzième évanouissement ; elle y est sujette : on en compte un peu plus de cent au cours de son histoire. On lui dit : vous serez mercredi M™» Solmes. Cette fois, elle commence à accepter l'idée de la fuite dans le carrosse de miss Montaigu, cousine de Lovelace. Elle lui écrit qu'elle fuira le lundi : en vain un songe épouvantable, où elle se voit morte et ensevelie par Lovelace, lui découvre ce qui l'attend.

Bref, à la fin du lomell elle fuit. Us se rencontrent à la porte du jardin : il est seul, sans sa cousine. Clarisse a peur et veut se retirer. Il a pris ses précautions; il a ordonné au valet qu'il paie, à Léman, de se placer derrière la porte et de pousser de grands cris. Clarisse croit que tous les Harlowe sont à sa poursuite : affolée, elle suit Lovelace qui la mène à sa chaise de poste.

La ruse de Lovelace, il y a longtemps que nous l'avions comprise; elle nous est expliquée après coup dans dix lettres différentes, de Clarisse à miss Howe, de

Lovelace à Léman, deLovelace à son ami Bedford, etc;; en tout deux cents pages pour nous informer de ce que nous savions déjà. Clarisse est partie, Tinquiétude et le désespoir dans le cœur, soupçonnant qu'elle avait été dupe d*un complot. Lovelace l'a conduite dans une auberge, puis dans une maison de campagne proche du château de sa famille ; il . lui prodigue les assurances de son respect La position n'en est pas moins singulièrement louche, et Clarisse le nomme « ce misérable » dans ses lettres à miss How^e. Lui, de son côté, la trouve bien sotte et prude. Ils s'aigrissent Tun contre Tautre; elle lui déclare qu'elle ne Tépousera qu'après avoir « étudié son caractère » ; il se jure de ne Tépouser qu'après avoir vérifié sa vertu et l'avoir soumise à une épreuve.

Je devrais dire comment il Tamène à se loger chez une coquine, la Sinclair, dont il a fait sa complice, et combien de fois Clarisse tente de lui échapper. Mais ce supplice d'une femme étant surtout celui du lecteur, je résume deux volumes en deux lignes. En fin de compte, outragée, déshonorée, elle parvient à sortir de chez la Sinclair, et après de nouvelles humiliations, après s'être vue arrêtée pour dettes, elle se réfugie, mourante, chez de braves gens. La double épreuve est terminée : Lovelace ne doute plus de sa prodigieuse vertu et la supplie d'être sa femme; elle connaît toute la scélératesse de Lovelace et fait serment qu'il ne sera jamais son mari.

Alors, trop tard, les sympathies viennent à elle de tout côté. Bedford, Tex-compagnon dorgies de Lovelace, veille sur elle comme sur une sœur ; ses hôtes la traitent comme leur fille. Elle en profite pour leur raconter, à eux aussi, toute son histoire. Il lui reste la force, dans

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sa faiblesse, de parler comme un livre, d'édifier tout le monde, de pardonner à Lovelace et d'écrire, outre son testament, trois ou quatre lettres de dix pages par jour. En mourant, elle en laisse douze à Bedford qui se charge de les distribuer, en sorte que la mort même ne peut mettre fin à sa correspondance. Faùt-il ajouter que feon cousin, le colonel Morden, vient alors provoquer Lovelace, le tue, puis ramasse la plume de Clarisse pour rédiger à son tour une épître en cinq chapitres où il Raconte les funérailles de « cette admirable personne »?

Telle est l'œuvre qui, au siècle dernier, enivrait les cœurs en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Italie, et plus que partout ailleurs en France. A mesure que paraissaient les volumes, l'auteur recevait des lettres où on le suppliait de conserver la vie à Clarisse et de punir ou de convertir Lovelace. Sa maison devint, après sa mort, un lieu de pèlerinage, comme la tombe de Rousseau. Mais Y Eloge de Richardson par Diderot nous renseigne mieux qu'aucun autre témoignage sur Teffet que produisaient ses œuvres, quoiqu'à vrai dire dans cet Eloge ce ne soit plus Richardson, mais Diderot lui-même que nous admirons. Il nous apporte Técho des discussions ardentes que Clarisse Harloive a fait naître dans les salons du xvm* siècle ; il dit les brouilles qu'elle a causées entre amis, entre parents, parce qu'ils n'étaient pas d'accord dans leur façon de juger Clarisse ou Lovelace ; il nous parle de ces femmes qui disaient aux voyageurs prêts à partir pour Londres : « Je vous prie de voir de ma part miss Howe, si elle vil encore »>. Il nous montre un de ses amis li-

* il

sant les dernières pages : « Je Texaminai ; d*abord, je vois couler des pleurs ; bientôt il s'interrompt, il sanglote ; tout à coup, il se lève, il marche sans savoir où il va ; il pousse des cris comme un homme désolé et il adresse les reproches les plus amers à la famille des Harlowe ». — »• Surtout, il se montre, lui, Tenthousiaste et vibrant Diderot, au lendemain de la première lecture : « Son ouvrage m'a laissé une mélancolie qui me pldît et qui dure. Quelquefois on s'en aperçoit et Ton me demande : qu'avez- vous ? Vous n'êtes pas dans votre état naturel. Que vous est-il arrivé ? — On m'interroge sur ma santé, sur ma fortune, sur mes parents, sur mes amis. . . mes amis ! Paméla^ Clarisse et Grandison sont trois grands drames I *

Qu'y trouvait-il donc? D'où vient ce délire ?

Si sommaire que soitl'analyse que j'ai faite de Clarrs»ey peut-être a-t-elie permis d'entrevoir combien Tœuvre de Richardson est en dehors de la tradition grécolatine : c'est là, si je ne me trompe, une des raisons qui lui valurent un si triomphal accueil en France, parmi le public anglomane du xviiie siècle.

Depuis la publication de V Homme de qualité el du Pour et Contre qui initiaient la France à la littérature et aux mœurs de l'Angleterre, l'anglomanie avait fait de rapides progrès. Voltaire avait écrit les Lettres philosophiques ti Montesquieu Y Esprit des Lois ; on commençait à s'éprendre de la philosophie anglaise par réaction contre l'Eglise, et de la constitution anglaise par réaction contre la monarchie absolue. Des religions qui avaient été celles de notre xvu^ siècle, qui avaient fait sa grandeur et sa force, deux déjà, la religion chrétienne et la religion monarchique, étaient battues en brèche. 11 en restait une, la religion du

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beau classique, dont beaucoup de bons esprits pensaient qu'elle avait aussi fait son temps. Les romans de Richardson furent l'occasion de la révolte.

En premier lieu, on trouvait là des mœurs très différentes des nôtres, une humanité nouvelle dont on prenait plaisir à faire la découverte. Car il faut bien se hâter de dire que Richardson, dans maints passages de ses œuvres, a exprimé avec la plus exacte vérité, avec une vérilé puissante et géniale, la vie anglaise et le cafactère anglais. On a comparé à ce point de vue Marianne et Paméla : sauf qu'elles partent Tune et Vautre de très bas, Tune, enfant trouvée et petite lingère, Tautre, humble servante, pour s'élever parle mariage jusqu'au plus haut rang, tout en elles diffère. Ici la femme est reine, là elle est l'inférieur, et Paméla baise la main de celui qui lui fait la grâce de l'épouser ; ici le salon, là le foyer. Le rêve de Paméla mariée, dit à peu près Taine, ce sera de vivre chez elle, sans fréquenter les assemblées, de tenir les comptes de la maison, d'aider la femme de charge à faire les confitures el les conserves, de surveiller les repas, de découper à table, et d'attendre patiemment son mari en lisant quelque livre sérieux. Dans Clarisse Harlowe^ Richardson a peint la famille aristocratique, avec ses volontés trop fortes, ses énergies natives vite tournées en dureté, en opiniâtreté. Le père est un grand seigneur, goutteux, hautain, entêté, qui a n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé». Il réduit sa femme au rôle d'esclave muette; il veutde même dompter sa fille. Il est le chef de famille, maître absolu comme le patricien de Rome. A côté de lui, sa fille aînée, Bella, avec « son visage potelé, surnourri », son air « de personne qui enfle », rougeaude etméchante; James, sorte de bouledogue sanguin. Dans

les deux héros du livre la race ne se révèle pas moins fortement, d'une part en la volontaire et prude Clarisse, de Tautre enLovelace par l'allure de cruauté froide de son don-juanisroe. Il n'est pas besoin d'insister sur le rôle que joue la théière dans ces trois romans ; on ne serait pas surpris d'y rencontrer le mot connu d'un Anglais à sa fille, en fuite comme Clarisse : « Nous sommes affligés et te supplions de revenir ; si tu ne reviens pas, renvoie-nous du moins la cl^de la boîte à thé X. Mais les Harlowe se sont épargné cette angoisse en reprenant à Clarisse dès le début les clefs qu'elle n'était plus digne d'avoir dans sa poche.

Omylekomeei aussi la brutalité anglaise transparaissent à chaque page ; et après tout, si nous aimons tant aujourd'hui à voyager en imagination, à sortir de chez nous, à connaître, à travers des drames ou des romans étrangers, la vie des autres nations, à pénétrer avec le conteur jusque dans l'isba et à y écouter chanter le samovar, quoi de plus aisé à comprendre que la curiosité passionnée avec laquelle les Français du xviii* siècle ont regardé le tableau de mœurs étrangères offert à leurs yeux ? Leur imagination franchissait nos frontières; une race presque inconnue, avec ses modes et ses manies, ses vices et ses vertus, apparaissait.

En outre, la façon de peindre était elle-même nouvelle, tout opposée à celles do nos maîtres ; et si on a raison de dire que Tart français du xvme siècle n'est d'ordinaire qu'une froide copie de celui du xviio, il n'est pas moins vrai qu'un besoin de nouveauté, un désir de secouer le joug, d'élargir l'ancienne formule tourmente ce siècle de copistes. De là les comédies larmoyantes de La Chaussée ou les drames bourgeois de Diderot. Quel émoi, quelle surprise et quelle ivresse,

lorsqu'ils découvrent Rîchardsoa ! Le voici, ce drame bourgeois auquel ils aspiraient, le drame qui ne s'enferme plus dans le « palais à volonté » de nos tragédies, qui ne met plus en scène des rois, des princesses, des gens de cour ou des grandes dames. Voici l'œuvre, ample et compréhensive, où toutes les classes sociales sont représentées, où la réalité se reflète sous ses plus divers aspects. Cela délasse un peu des sempiternelles Lettres de la marquise oa des monotones Confessions du comte! Paméla est l'histoire d'une fille de chambre :à part son maître, dont elle doit devenir la femme, tous les acteurs sont des gens du commun, cuisiniers, jardiniers, intendants -, braves gens, au surplus, qui à défaut d'esprit et d'élégance ont du bon sens et du cœur. Dans Clarisse^ si les Harlowe, sfLovelace appartiennent à l'aristocratie, à côté d'eux vont et viennent la bourgeoisie et même le peuple de la rue, Hicmann, Joseph Léman, la Sinclair et ses compagnes, etc.Cetteviedefamille,silonguement, si minutieusement peinte ici, qui en avait parlé jusqu'alors ? Tournez quelques pages et en regard vous trouvez la description des bouges de Londres. Dirons-nous avec Diderot: nulle trace de romanesque? Ce serait aller un peu loin. Du romanesque, il y en a dans Clarisse: de quel autre nom appeler les machinations de Lovelace, ces conversations surprises, entendues à travers la cloison, ces lettres interceptées ou substituées, etc.? Mais le romanesque est réduit à peu de chose, il disparaît sous le réalisme de la mise en scène, et ce réalisme transportait les lecteurs de 1760. Les mêmes gens qui avaient reproché à Marivaux la scène du fiacre et le langage populacier de M"** Dutour, lisaient sans dégoût, que dis-je ? avec transport la description hideuse de

Tagonié de la Sinclair au fond du mauvais lieu et les lettres en slyle de laquais de Joseph Léman à Lovelace. Le réalisme, plaqué par endroit dans l'œuvre subtile et précieuse de Marivaux, étonnait, détonnait ; il est partout dans l'œuvre de Richardson, il lui danne son cachet d'authenticité, et on ne songeait pas plus à Ty discuter que dans la vie elle-même. Aujourd*hui encore, le cri de Diderot : « Trois grands drames, ô mes amis ! » peut se comprendre. Le drame, en effet, si nous le dégagions de ce qui nous le gâte dans Clarisse^ ne nous semblerait pas sans beauté ; nous en distinguons même fort bien la beauté en certains endroits, notamment dans le dernier volume : le pardon des Harlowe qui arrive le lendemain de la mort de Clarisse, le récit de ses funérailles, lés Harlowe réunis dans la vieille maison familiale où elle ne rentrera que morte, leur attente anxieuse, leurs plaintes, les reproches qu'ils s'adressent, dans le lointain le son de la cloche apporté jusqu'à eux par le vent, puis soudain le bruit sourd du char funèbre roulant dans la cour du château, le frisson qui les secoue tous, l'entrée du valet qui accourt pour leur annoncer l'arrivée du convoi, qui ouvre la porte et, suffoqué par l'émotion, se retire sans avoir pu proférer une parole, tout cela est grand et beau, tout cela est d'un homme de génie qui a senti en poète le tragique de la réalité et le fait puissamment sentir.

J'insiste un peu, parce que là est le vrai mérite de Richardson. On a dit qu'il avait le premier exprimé dansle roman la vie commune : la vie commune était déjà dans Manon Lescaut. Ce qui est vrai, c'est que son tableau est infiniment plus vaste que ceux de Prévost. Il y fait entrer avec les drames de la passion les dra-

mes du fover ; il ouvre au romancier une carrière immense en lui révélant que dans la réalité et jusque dans les bas-fonds de la vie sociale tout peut être objet d'étudeet source d'émotion. Par là son influence a été salutaire et féconde.

Par là seulement. Si la matière était d'une incontestable richesse, leprocédé de l'ouvrier qui la mettait en œuvre était du plus dangereux exemple. Richardson n'a ni goût, ni style ; son comique est aussi bas quMl se puisse imaginer. N'attendons de lui ni composition ni choix dans les détails, rien, en un mot, de ce qui constitue l'œuvre d'art. Je le loue de nous apporter au lieu de récits d'aventures une analyse des cœurs, d'ouvrir pour nous les cœurs et de nous y montrer le vrai ressort de toutes nos actions, de porter, comme disait Diderot, le flambeau au fond de la caverne. Je ne lui reproche pas de nous peindre « ce qui se voit tous les jours » ; Diderot me répondrait avec raison : « Vous vous trompez ; c'est ce qui se passe tous les jours sous vos yeux et ce que vous ne voyez jamais ». Je lui reproche de vouloir tout dire et de redire vingt fois les mêmes choses, de ne connaître d'autre méthode que la répétition et l'accumulation, de ne nous laisser rien à deviner et de délayer en une vingtaine de pages ce qu'un maître écrivain condenserait en une phrase. En vain Prévost, guidé par son instinct, essayait de hâter la marche du récit et poussait en avant ce bavard ; en vain il taillait dans Tœuvre à' grands coups de ciseaux, s'évertuant à en dégager le drame, l'action, la simple et forte unité 1 Richardson ne veut pas, ne sait pas simplifier le réel ; il est un rapporteur consciencieux, le plus fidèle des stén'ographes : il n'est pas un artiste.

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C'est ce que rend encore plus sensible la forme épistolaire qu'il a employée dans ses romans. Le même événement nous est conté tour à tour et cmmenté par cinq ou six personnes différentes. Pour que nous lisions en eux ? Eh I nous lisons plus vite que cela. II y a là des lettres de trente pages, et l'invraisemblance en devient criante : « Jamais deux amants, dit un des personnages de Clarisse Harlowe^ n'eurent tant de goût pour récriture ». Certes, et ceci est le comble de l'artificiel. Combien plus vraisemblables les récits de Prévost où nous croyons entendre la confession du héros lui-même I « La forme du roman par lettres, a-t-on dit, est à la forme du récit personnel ce qu'une partition d'orchestre à vingt instruments, qui conservent leur individualité, s'unissent pour produire un effet d'ensemble, est à la même partition réduite pour piano. » Hélas ! chez Richardson, chaque instrument joue le même air à son tour \ ce n'est pas une symphonie à l'orchestre, c'est un concours de piano au Conservatoire.

En somme, si le romantisme a été, comme l'a très bien dit M. Brunetière, « une rébellion contre l'esprit d'une race latinisée à fond », il est juste d'ajouter que cette rébellion a commencé le jour où le public français s'est épris de Samuel Richardson. Il ne paraît pas qu'on s'en soit alors rendu nettement compte, puisqu'on se refusait à la même époque à goûter Shakespeare et qu'on assimilait Richardson à Homère. Mais, encore qu'inconsciente et confuse, c'était bien une rébellion contre le classicisme. On acclamait le Nord vainqueur du Midi, un Beau plus libre et plus près de la nature que celui de VArt poétique. Seronsnous en peine pour protester, et n'en avons-nous

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