‹ Le roman d'un baleinierChapitre 15 sur 42 · Los trois océans · texte numérisé non relu

Los trois océans

avait un cœur excellent, au service d'un cerveau brûlé, comme celui des trois quarts de ceux qui paraissent aux chandelles; il ne tarissait pas sur ses bonnes fortunes, sur ses succès; à part ces sornettes qu'il débitait pompeusement, c'était un digne garçon.

Le comédien, hors de son théâtre, loin des petites jalousies, des petites luttes, des misères des planches qui tracassent sa vie, est généralement d'un commerce agréable, quand il n'est pas trop ignorant, et sa nature sensible se prête aux meilleurs sentiments.

Thomas ou Saint-Félix était le type de ce comédien ; or, comme les braves gens se rapprochent toujours, Ficel et lui s'étaient trouvés unis sans avoir rien fait pour cela.

Il est vrai que Thomas causait sans cesse de Cecile au sculpteur, et qu'avec lui jamais ce sujet si cher n'était épuisé.

Le plus grand bonheur de Ficel, c'était de parler delà fille du potier; de son côté, Thomas éprouvait une joie réelle à écouter les secrets d'une passion si honnête et si fraîche de jeunesse.

Lussan avait vu avec plaisir cette affection du comédien, dont il aimait à entendre les histoires baroques, et parfois, pendant la faction de sa bordée, quand tout était calme sur l'Océan, que la brise était belle, que le navire faisait bonne route,

il appelait les deux inséparables, s'entretenait avec eux, et les aidait à b&tir des châteaux en Espagne.

Lussan demandait d'accomplir son voyage sans accidents ; Thomas désirait revenir pour se faire recevoir sociétaire au théâtre royal de TOdéon, qu'on venait de réédifler ; Ficel aspirait après la fortune pour épouser Cécile, et attendait anxieusement le résultat de la vente de ses marchandises ; car revenir sain et sauf ce n'était rien : il s'agissait de revenir riche.

— Espère un peu, caraos! lui disait Lussan, quand il témoignait des craintes sur le résultat de ses opérations commerciales; je suis certain delà réussite; pour ma part, je ne donnerais pas mes caisses pour cent mille livres !

Les certitudes de Lussan paraissaient, il faut l'avouer, très-fondées. Depuis vingt ans, les Sandwich étaient fréquentées par des navires de toutes les nations ; les marins y jetaient l'or à poignées, et les capitaines munis d'articles d'un débit facile , y réalisaient fréquemment des bénéfices inouïs.

Lussan n'ignorait rien de cela.

Le l^^ janvier 1822, la Bartavelle passa le tropique du Capricorne par le 90° 22' de longitude ouest; le 12 du môme mois, elle doubla l'équateur, et le 7 février, elle arriva en vue des Sandwich.

Les Sandwich sont un délicieux archipel de l'Océan Pacifique, découvert par Gook en 1778, et dans lequel ce célèbre navigateur fut tué. On prétend que les Espagnols le connaissaient de longue date, mais qu'ils n'en parlèrent point, de crainte que les pirates qui couraient sur leurs galions n'y trouvassent un refuge, un centre de ravitaillement.

Situées sous le tropique du Cancer, à peu près à égale distance des côtes du Mexique et de celles du Japon et de la Chine, fertiles, bien découpées, montagneuses, faciles à défendre, les Sandwich avaient, en effet, pour des écumeurs de mer, des attraits puissants.

Elles sont au nombre de douze, savoir : en allant du S.-E. au N.-O., Hawaï, la plus grande, — sa superficie dépasse celle de la Corse de plusieurs kilomètres carés, — chef-lieu Hilo ; Mauï, chef-lieu Lahaina; Molokini, Kahulawe, Lanai, Molokai, Oahu, chef-lieu Honolulu ou Honoloulou, capitale du royaume ; Kauaï, chef-lieu Hanalei ; Lehua, Niihau, Kaula, Nihoa. Leur sol volcanique est couvert de forêts de bois de sandale, et produit abondamment des bananes, des ignames, des patates, la canne à sucre, l'arbre à pain, le cocotier et tous les végétaux de la Polynésie.

Le climat y est tempéré, le ciel d'une admirable pureté.

Nulle part les nuits ne sont plus belles.

Les tempêtes, si dévastatrices et si fréquentes dans les régions intertropicales, s'y déchaînent rarement ; la température y varie, suivant les saisons, entre 18° et 30° degrés centigrades.

Les indigènes ou kanaks, c'est-à-dire autochtones, sont de couleur noisette et d'un type agréable; on vante leurs qualités hospitalières, leur douceur, depuis la destruction, chez eux, du culte sanglant du Tabou.

Jadis ils allaient vêtus de pagnes, et leurs chers portaient des manteaux courts ornés de plumes de couleurs brillantes ; maintenant ils s'habillent à l'européenne.

Ils appartiennent, pour la plupart, au protestantisme, qui tend à remplacer, à effacer l'antique paganisme Hawaïen, lequel admettait les sacrifices humains.

Dans son livre sur les Sandwich, notre compatriote C. de Varigny, qui fut successivement consul de France, ministre des finances, ministre des affaires étrangères, secrétaire d'Etat de la guerre et de la marine à Honolulu, donne de curieux détails sur les sacrifices hawaïens, qui s'accomplissaient, comme autrefois en Gaule, sur des pierres sacrées.

Le lieu du sacrifice se nommait heiau.

Les heiaus étaient dos édifices situés ordinaire-

ment sur des hauteurs arides, ayant la forme d'un parallélogramme irrégulier, et dont quelques-uns mesuraient deux cent quatre-vingts pieds de longueur sur cent pieds de largeur. Leurs murs avaient de dix à douze pieds de large à la base, de huit à vingt pieds de hauteur, et de deux à six pieds d'épaisseur au sommet. Le tout était construit en pierres volcaniques empilées avec symétrie et sans ciment.

L'entrée des heiaus était étroite. « L'intérieur, dit M. de Varigny, consistait en terrasses étagées, dont la plus élevée était dallée en pierres plates. Au sud, dans une cour intérieure, était placée l'idole principale, entourée d'une multitude de divinités de second ordre. Au centre de cette cour, intei*dite au peuple, et dans laquelle le sacrificateur, le roi et les chefs avaient seuls accès, s'élevait une sorte de cage en bambous, ayant la forme d'un obélisque. C'était la retraite d'un sacrificateur, où , nouvelle pythonisse de Delphes , il rendait ses arrêts obscurs et se consultait avec le dieu.

« Toutes les affaires importantes lui étaient soumises. Sa réponse, reçue par le roi et les chefs, était ensuite communiquée au pei^ple. A côté de la cour intérieure s'en trouvait une plus grande, communiquant par un étroit couloir avec cette dernière et celle où le peuple était admis. Dans la seconde cour se tenaient les guerriers princi-

paux, OU ceux auxquels le roi octroyait l'entrée. Ce privilège ne laissait pas que d'avoir des dangers. La tradition raconte qu'Umi, roi du district Est de l'île d'Oahu, offrit, à la suite d'une victoire, des sacrifices à Kaili, dieu de la guerre, dans l'heiau de la pointe du Diamant. On lui sacrifia des cochons, des volailles, et enfin, quelques prisonniers de guerre; mais le prêtre, consulté, déclara que le dieu n'était pas satisfait et exigeait qu'Umi lui fît hommage de quelques-uns de ses guerriers. Introduits sans défiance dans l'enceinte, cinq de ceux-ci furent sacrifiés ; mais ce n'était pas encore assez; cinq autres, puis cinq autres encore, furent réclamés par l'insatiable idole.

« A la fin de la journée, il ne restait plus que le prêtre et Umi, debout auprès de ce charnier humain. Les ossements des victimes qui arrosaient de leur sang ces exécrables autels étaient enfouis dans le sable à une petite distance de l'heiau . . . L'examen des entrailles, les attitudes diverses des mourants, la chute des corps sur un côté ou sur l'autre, étaient autant d'indications pour les prêtres, qui les observaient attentivement et en tiraient des

augures favorables ou défavorables Par un

singulier mélangé de barbarie et d'humanité, il existait chez tes anciens Hawaïens des cités de refuge ou Pahonua. Le nombre en était limité. On en connaît deux sur Tîle d'Hawaï, une

sur Tîle d'Oahu , une à Mauï et une à Kauaï.

« Ces cités de refuges, sortes de vastes cours entourées d'un mur sur trois côtés et d'une barrière de bois de ohia sur le quatrième, avaient une large porte toujours ouverte. Tous y avaient accès. Quiconque fuyait devant un ennemi, avait encouru la colère du chef, violé le tabou, commis un vol ou un assassinat, transgressé une des prescriptions ineptes de la religion du pays, était sauvé s'il franchissait le seuil hospitalier. Là s'arrêtaient les colères, les haines, les châtiments, injustes ou mérités. Le fuyard allait alors s'accroupir devant l'autel de la divinité tutélaire, lui offrait un sacrifice, quel qu'il fût, et sortait libre et pardonné. En temps de guerre entre les tribus, c'était là que se réfugiaient, avec leurs provisions, les femmes, les enfants, les vieillards.

<c Ils y étaient à l'abri; et l'armée ennemie, vînt-elle d'un district éloigné, respectait cet asile dont la violation eût attiré sur elle le courroux terrible du dieu. Les vaincus y trouvaient un refuge. A l'intérieur de cette vaste cour s'élevaient des huttes soigneusement entretenues par les prêtres chargés de ce soin* La cité de refuge de Honaunau, dont il ne reste aujourd'hui que des ruines à peine visibles, mesurait sept cent quinze pieds de long sur quatre cent quatre de large... »

Les indigènes des Sandwich sont bons cavaliers

et nageurs infatigables. La mer semble être leur élément; ils y passent des journées entières sans se lasser.

Sur ce point, les femmes ne le cèdent en rien aux hommes. Avec leurs cheveux noirs abondants, tressés artistement et dont les torsades sont entremêlées de guirlandes de fleurs d'oranger, de tiarée ou de jasmin, on les prendrait, quand elles se jouent dans les vagues, pour des sirènes.

Elles sont dures à la fatigue, travaillent la terre, sont bonnes ménagères, portent, d'ordinaire, une longue robe- montante qui tombe sur les pieds sans être serrée à la taille.

Comme les hommes, elles montent à cheval a califourchon ; alors, elles enveloppent leurs jambes d'une draperie aux vives couleurs.

L'île Hawaï possède une des curiosités du ^lobe, un volcan haut comme le Mont-Blanc : le Mauna- Loa (grande montagne) , couvert de neiges éternelles à sa partie supérieure, de forêts touffues sur ses pentes arrondies, et dont les éruptions sont terribles.

Pour en donner une idée, il sufQra de dire qu'en 1836 il vomit, dans l'espace de quatorze jours, un fleuve de lave et de scories de trente lieues de longueur sur une lieue de largeur.

La lave, pénétrant en fusion dans l'Océan, chauffa l'eau à plusieurs milles au large 1

Les cratères du Mauna-Loa présentent des phénomènes qu'on n'a signalés dans aucun autre volcan.

Dès que l'archipel des Sandwich fut connu, les navigateurs y affluèrent.

Ceux qui, des ports méridionaux de la Chine, allaient commercer sur les côtes du Mexique et de la Californie, y trouvèrent de précieuses relâches ; quant aux baleiniers, ils l'adoptèrent tout de suite comme point de ravitaillement, soit qu'ils se rendissent dans la mer d'Okhotsk ou le détroit de Behring, soit qu'ils revinssent, après une saison de pèche, y attendre le moment de terminer leur cargaison.

Antérieurement à la découverte des Sandwich, les baleiniers fréquentaient les côtes asiatiques parce que les relâches leur manquaient dans le Pacifique, au nord de l'Equateur ; depuis l'archipel hawaïen leur doit une partie de sa fortune.

La nation hawaïenne est à peu près née avec le XIX* siècle.

Son véritable fondateur est Kaméhaméha I", guerrier intrépide, politique habile, qui, en 1794, par la conquête de l'île d'Oahu, réunit l'archipel sous sa domination.

Avant lui, chaque île avait son chef; il a unifié les peuplades des Sandwich ; aussi est-il resté populaire chez elles.

Les indigènes savent tous le chant de mort du fameux roi, chant composé par un barde hawaïen inconnu. M. de Varigny en donne cette traduction :

« Hélas I hélas! mort est mon chef! mort est mon seigneur et mon ami ; mon ami dans la famine,

— mon ami dans la sécheresse, — mon ami dans la pauvreté , — mon abri contre les vents et la pluie, — mon abri contre la chaleur et le soleil ;

— il me réchauffait dans le froid de la montagne, — il me soutenait dans la tempête, — il me réjouissait dans le calme, — il me protégeait dans la traversée des huit mers. — Hélas ! hélas ! mort est mon ami, — et plus jamais ne le verrai. »

On retrouve là cette puissance d'un seul homme sur les masses, dont il y a tant d'exemples dans l'histoire de l'humanité.

Kaméhaméha I" a évidemment préparé l'avenir des Sandwich, et si le foyer de la civilisation polynésienne se fixe dans ces îles agréables, une partie de l'honneur lui en reviendra.

Le chef-lieu d'Oahu et la capitale du royaume, Honolulu, n'a guère plus de quatorze mille habitants; le royaume entier n'en compte que 66,000.

Honolulu est une petite ville dominée par de hautes collines verdoyantes, dont le port est protégé par deux bancs de coraux et de sables, séparés par une passe étroite, et qui possède de beaux quais depuis 1860.

Elle rappelle les ports californiens. « Des maisons blanches aux persiennes vertes, dit M. de Varigny, qui en parle sous la date de 185S, entourées de jardins de date récente et déjeunes plantations d'arbres, coudoyaient des huttes indigènes construites en bambou, avec des toitures de feuilles de pandanus. Sous les vérandahs des maisons, des Américains étendus dans des fauteuils chinois fumaient nonchalamment leurs a cheroots » ; aux portes des huttes, accroupis en groupes pittoresques, les indigènes se passaient de Tun à l'autre la pipe classique.

« Dans les rues, des femmes kanaques, fièrement campées sur leurs chevaux, jambe de ci, jambe de là, mais pudiquement enveloppées d'une longue draperie flottante aux couleurs vives, passaient au galop, jetant à leurs amis et connaissances de frais et bruyants éclats de rire, et disparaissaient dans les nuages de poussière que soulevaient les pas de leurs montures. Ce coup d'oeil était gai et curieux. »

Honolulu est devenue la relâche préférée des steamers, des voiliers qui de San-Francisco se rendent au Japon, en Chine, aux Indes, en Australie, etviceversâ^ surtout des baleiniers.

Ce sont les équipages de ces derniers navires qui font la prospérité des magasins, des bals, des cabarets, des boarding-houses ou hôtels de la capitale

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hawaïenne. Ils s'y trouvent en grand nombre durant la saison des vacances de la pêche, car trois cents navires baleiniers, la plupart américains, abordent chaque année à Honolulu.

De tous les peuples indigènes de l'Océanie, le peuple hawaïen est celui qui recherche le plus la civilisation, grâce à la communication qui s'est établie entre les Etats-Unis et lui. Pour caractériser en deux mots la -vitesse de sa marche, nous dirons qu'en 1820 il était encore composé de sauvages, et qu'en 187811 a des ouvriers, des marchands, des bourgeois, des gentlemen, tout comme les Américains.

L'exempTle est unique dans la Micronésieet dans la Polynésie ^

1. Un journal américain, qui s'occupa du voyage que fit, aux Etals-Unis, en 1875, le roi Kalahawa, successeur de Kamèhaincha V, citait ce fait pour démontrer les progrès faits par le royaume Iiawaïen depuis le commencement du siècle :

« Le roi Kalahawa, se trouvant récemment à New-Bedlord,

y reçut les hommages de pécheurs qu'il avait autrefois connus lorsqu'ils naviguaient sur les côtes de ses Etats.

«. Parmi eux se trouvait le capitaine Gardner, âgé de quatre* vingt- dix ans, le seul survivant de l'équipage du premier baleinier qui aborda les îles Sandwich. C'était en 1800. Ce brave Iionmio rappela au roi qu'il avait eu l'honneur de recevoir ù sou bord, à cette occasion, la visite de la reine des îles Sandwich. S. M. la reine avait franchi, à la nage, la distance', qui la séparait du navire, sans être plus vêtue que les poissons qui ont pu la rencontrer dans l'eau. »

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Quand la Bartavelle arriva aux Sandwich, le royaume hawaïen sortait à peine d'une grave crise sociale.

Le 8 mai 1819 était mort le vieux roi Kaahumanu, un des farouches défenseurs du tabou ; son fils, Liholiho, lui avait succédé; entraîné par sa mère, par les ministres protestants des Etats- Unis, par les nouvelles idées que les navigateurs semaient depuis vingt ans sur son peuple, il renversa le vieux système et adopta le culte des Américains du Nord.

Ce bouleversement n*eut pas lieu sans bataille; mais Liholiho soutint vigoureusement ses réformes, et la monarchie hawaienne entra dans une voie de tolérance et de progrès.

Le jeune monarque polynésien était une sorte de roi d'Yvetot, qui ne dédaignait pas de vider un verre de wiskey avec un marin.

Il s'en fallait de beaucoup qu'il se montrât aussi familier avec ses sujets; pourtant, comme tous paraissaient heureux de leur sort, on devait en conclure que son royaume était un royaume modèle.

Ficel ne put dissimuler la joie qu'il ressentit en voyant les Sandwich, c'était là que devaient se réaliser les bénéfices promis par Lussan ; de son côté, l'équipage se faisait une fête de descendre quelques jours à terre après une traversée de cinq mois.

Le navire louvoya toute la matinée ; le soir, à quatre heures, il mouilla dans la rade de Lahaina, aux hourras de Téquipage.

Thomas, dansant sur le pont en face de son ami, ne cessait de répéter : « G*est ici, mon vieux, que nous faisons fortune, (depuis quelque temps il avait pris l'habitude de parler à la première personne du pluriel) ; c'est ici la Californie, l'Australie, le Pérou, Golconde et toutes les mines d'or, d'argent et de pierres fines de cinq parties du monde ! »

Personnellement, Lussan se montrait plus confiant que jamais sur les sommes à gagner; dès que le trois-mâts se trouva fixé sur ses ancres, îl dit gaiement au sculpteur :

— Hâle tes paquets, petit, nous allons commencer notre déballage.

Le moment était on ne peut plus favorable pour commercer, car depuis deux ans, par suite de naufrages, aucun bâtiment chinois n'avait apporté aux Sandwich le moindre échantillon de toile ou de soie.

Ficel prépara ses ballots ; et lorsque les voiles furent serrées, il gagna le rivage avec le capitaine, Thomas et toute sa bordée. L'autre moitié de l'é- Quipagc devait descendre à terre, à son tour, quatre jours après.

Lussan conduisit ses matelots chez le corres-

pondant de Tarmateur qui avança dix ou quinze louis à chacun, puis il les laissa courir des bordées et s'organisa pour vendreses marchandises.

Il avait en caisse des armes et de la quincaillerie pour une valeur de dix à douze mille livres.

De son côté ,Ficel possédait pour huit à neuf mille livres d'étoffes.

Lussan trouva sur le champ à céder le tiers de ses ballots pour trente mille livres.

Ficel ne put vendre que pour cinq mille livres de toile.

— Attends notre arrivée à Honoloulou, lui dit Lussan, voyant que déjà il se désespérait; rien n'est perdu, puisque tu es rentré à moitié dans tes débours et qu'il te reste les neuf dixièmes de tes marchandises. Je te réponds de la réussite, mille caronades; tes articles se vendront comme des petits pâtés.

Ces articles étaient des soies brochées de Lyon : écharpes aux vives couleurs, fichus bleus, roses, roufges, verts, fantaisies d'un haut prix pour le Hawaïen qui s'attache surtout au clinquant.

Il remit à la station prochaine l'étalage général de ses marchandises, et se livra au plaisir d'explorer l'île avec son ami Thomas, qui n'avait rien à vendre, lui, parla raison qu'il s'était embarqué gueux comme Job.

Du reste, sauf deux ou trois matelots fournis de bimbelotteries de peu de valeur, l'équipage se trouvait dans les mômes conditions.

L'île de Maui est la seconde des Sandwich ; Lahaina en est la capitale.

Cette ville, bâtie assez régulièrement, possède un comptoir français, deux comptoirs des Etats- Unis, une demi-douzaine de cafés américains, et quatre ou cinq maisons construites à l'européenne. Tout le reste est composé de huttes en bambous au toit en feuilles de pandanus , abritées contre le soleil par des cocotiers et des bananiers.

Au lieu d'agir comme leurs camarades qui s'étaient promptement attablés dans les cafés^ .Ficel et Thomas visitèrent les naturels. Partout on les reçut à bras ouverts: les hommes, les femmes, les vieillards, les jeunes filles, les invitaient à entrer dans leurs cases, leur offraient des noix de coco, des bananes, les priaient de s'asseoir sur leurs nattes.

Thomas était transporté.

— Je ne me figurais pas ainsi les sauvages, ropétait-il.

— Moi non plus, disait Ficel.

— Après ça, c'est peut-être nous qui sommes des sauvages.

— C'est possible.

— C'est certain, appuyait Thomas.

Et les deux amis d'aller fraterniser avec les Hawaïens.

Pendant les quatre jours qu'ils restèrent à terre, ils ne quittèrent pas les naturels. Ils mangeaient et buvaient avec eux, et nulle part on ne voulut prendre leur argent en échange.

C'est à peine si les femmes, les jeunes filles consentirent à accepter quelques petits miroirs, quelques aiguilles, quelques couteaux ; pourtant la nourriture ne se donne pas chez les taverniers.

Dans une de leurs promenades, ils rencontrèrent un baleinier du Havre qui vivait au Sandwich depuis quatre ans. Séduit par le spectacle de l'existence paisible des Hawaïens, il s'était enfui de son navire pour s'établir parmi les habitants de Maui, possédait plusieurs huttes, deux femmes, six enfants, et ne croyait pas le bonheur promis aux élus plus complet que le sien.

Ce bonheur parut môme si grand au marin de la Bartavelle^ que dix d'entre eux résolurent d'en tâter ; mais comme l'équipage n'était pas assez nombreux pour pouvoir se passer de leur concours, et qu'une ordonnance du roi commandait aux habitants de rendre les matelots à leurs capitaines toutes les fois que ceux-ci les réclameraient, Lussan alla chercher lui-môme ses déserteurs dans les cases où ils s'étaient déjà installés, et les ramena, l'oreille basse , auprès de

leurs camarades qui les gaussèrent fortement.

Nous citons ce fait pour indiquer combien les Hawaïens sont sociables, et combien leur vie est parfois attrayante.

Le 20, la Bartavelle releva ses ancres et fila sur Oahu où elle aborda le 21, au point du jour.

Honolulu, le chef-lieu d'Oahu, offre une différence sensible avec Lahaina, le chef-lieu de Mauï : dans la première de ces localités, le calme, dans la seconde le mouvement.

«... Chaque matin, avant que le soleil eût rendu les quais poudreux d'Honoloulou et ses rues sans ombrage, presque impraticables, dit, dans son Voyage en Chine, l'amiral Jurien de la Gravière, nous venions débarquer au fond du canal qui serpente doucement entre deux longues chaînes de madrépores II était impossible de contempler sans intérêt l'activité de ce marché polynésien dont les produits allaient incessamment s'échanger contre l'or du Nouveau-Monde.

« Des navires venant de San-Francisco, et prêts à partir pour Hong-Kong ou pour Calcutta, arrivaient à chaque instant sur la rade : d'autres s'élançaient sous toutes voiles dans la passe étroite qui s'ouvre entre les coraux, et jetaient aux Kanaks rassemblés sur les récifs, une amarre qui servait à les traîner jusqu'au milieu du port. Si nous nous détournions vers les rues adjacentes,

nous y trouvions encore le mouvement d'une grande ville et l'empreinte bizarre d'une civilisation naissante ; de nombreux cavaliers se croisaient sur la chaussée avec d^intrépides amazones, dont les écharpes écarlates et les tresses de cheveux flottaient au vent. Ces hardies écuyères, galopant à califourchon, étaient, nous assuraient nos guides, des princesses ou des dames de haut lignage ; les cavaliers qui leur souriaient familièrement ou qui se hâtaient de les saluer jusqu'à terre, étaient les descendants des "vieux guerriers de Kamehameha, des chefs dont les pères avaient vu les navires de Cook et de Lapérouse. La face osseuse et la peau rouge de ces fonctionnaires hawaïens juraient étrangement avec leur costume exotique ; on eût dit Lucifer vêtu en gentleman et prêt à s'insinuer sournoisement dans un prêche. »

Ce passage confirme la propension des naturels des Sandwich à copier les mœurs et les modes des Européens; c'est sur cette propension, toujours croissante, que Lussan comptait pour écouler, à un prix élevé, les soieries de son ami.

Tout arriva, comme il l'avait prévu.

Quand le roi et sa cour apprirent le déballage des soieries en question, ils se portèrent en foule autour de notre héros.

Au bout de vingt-quatre heures, Ficel avait tout

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écoulé, et il était possesseur de soixante-quinze mille livres, ce qui joint aux cinq mille encaissées à Lahaina formait un chiffre rond de quatre-vingt mille livres, plus de soixante et dix mille livres de bénéfice : un vrai coup de Bourse I

Il n'en revenait pas; il était ivre, fou, transporté ; il lui semblait que le monde lui appartenait!

En effet, n'allait-il pas pouvoir épouser Cécile, et Tamour n'est-ce pas le monde pour qui aime?

Lussan fiit moins heureux que son ami; ses articles n'étaient pas en hausse ; il ne put réaliser que quarante mille livres avec ce qui lui restait ; mais comme ce chiffre accusait encore un bénéfice de soixante mille livres net sur l'ensemble de ses opérations, il comprit qu'il n'avait pas sujet de se plaindre.

La Bartavelle ne s'était arrêtée devant Honoloulou que pour cette vente ; sitôt que les deux amis eurent vidé leurs caisses et rempli leurs poches, elle continua sa route vers le Kamtchatka. — • Hé bien ! pitioun, que t'avais-je dit? demanda le capitaine au sculpteur.

— Ah ! je suis bien heureux ! exclama ce dernier avec un rayonnement.

— Tu me crois donc maintenant?

— Je vous bénis ! Ah ! caraos ! comme vous dites, gare aux baleines! je vais aider à en piquer

une si grande quantité que nous serons forcés de retourner de suite au Havre.

— Ça ne me paraît pas aussi facile que tu le croîs ; mais nous tâcherons. Maintenant tu n'as plus qu'à attendre. C'est cruel, je le sais; cependant puisqu'il le faut et que tout va pour le mieux, inutile de se mettre l'âme en pentenne; voilà mon raisonnement.

— Il est bon, repartit Ficel en pressant chaudement les mains du capitaine auquel il remit son trésor en garde.

La Bartavelle filait superbement.

Le 14 mars, elle était, par le ISO'' de longitude et le 26° de latitude nord ; le 27 du môme mois, à cinq heures du matin, elle arriva en vue des Kuriles.

Ces îles sont une chaîne de langues de terre située entre la pointe de la presqu'île du Kamtschatka et Yeso. La partie sud est revendiquée par le Japon, la partie nord par la Russie, qui revendiquera bientôt le monde entier.

Les Kuriles sont sujettes aux tremblements de terre; quelques-unes seulement sont peuplées.

Les loutres, les renards, les phoques, les poissons, voilà à peu près les seules ressources de ses habitant^, que les baleiniers engagent parfois pour une saison, car ils sont aguerris et adroits.

Lussan, dont l'équipage avait besoin d'un ren-

fort, s'arrôta devant cet archipel pour embarquer une demi-douzaine d'aides dont il s'était déjà servi dans un voyage précédent, eisans s'attarder davantage, il poursuivit sa route vers le Nord.

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