‹ Le roman d'un baleinierChapitre 16 sur 42 · LA PECHE DE LA BALEINE · texte numérisé non relu

LA PECHE DE LA BALEINE

Une page de M"* Cristiani. — La baleine franche. — Sa geslalion. — Le baleineau. — Amour maternel. ■— Poids, nourriture, migrations, naturel craintif de la baleine. — Coup d'œil historique sur la poche. — Harpon et ligne. — Pirogue, lance, louchet. — Les baleines qu'on rencontre. — Ce que produit une baleine. — Le premier souffle. — Elle dort! — L'attaque. — La fuite. — La poursuite. — Victoire ! — Le remorquage.

Il serait peut-être plus logique de dire : la chasse de la baleine, car la poursuite du gigantesque cétacé est une vraie chasse.

Gomme Téléphant, son analogue sur terre, la baleine est un animal qni ne demande qu'à vivre en paix.

Les crustacés, les harengs, les maquereaux, et autres fretins, sont seuls autorises à s'en plaindre.

Elle n'est dangereuse pour l'homme qu'involon-

tairemenl et à cause de ses mouvements brus ques.

Nous nous rappelons, à ce propos, ce passage de la correspondance de M^^® Lise Gristiani, une violoncelliste française dont le Tour du Monde a publié Taventureux voyage en Sibérie. Au commencement de juillet 1849, M"** Gristiani se rendait, par mer, à Petropaulowski I « La traversée, dit-elle, ne fut marquée que par un seul incident... Dans cette mer d'Okhotsk, où nous avons longuement louvoyé à cause des vents contraires, nous n'avions d'autres distractions que d'assister aux joyeux ébats des baleines. Un de ces énormes cétacés ne s'avisa-t-il pas de se glisser sous notre bâtiment, au grand dommage de nos personnes, qui en ont reçu un effroyable choc, sans compter une émotion assez vive, bien voisine de la peur. C'était la nuit; tout haletants, nous courons sur le pont. — « Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? — Regardez. » Et nous voyons le monstre tranquillement installé sous notre coquille. Ghacun subjugué par un commun sentiment de prudence, se met à parler bas, de peur d'effaroucher l'impressionnable animal qui nous portait.

« Enfin, après avoir repris son souffle, la baleine s'enfonça dans l'abîme, laissant après elle un tourbillon. »

M'^° Gristiani ajoute qu'elle avait joué du vie-

loncelle, sur le pont du bâtiment, quelques heures auparavant, et que, de l'avis d'un naturaliste qui se trouvait parmi leâ passagers, c'étaient ces sons harmonieux inaccoutumés qui avaient attiré le colosse de TOcéan.

Cela n'a rien d'invraisemblable, la plupart des animaux étant sensibles à la musique.

Lesjîangers de la pêche de la baleine consistent surtout dans les fausses manœuvres des barques de chasse.

La promptitude avec laquelle on vire, la facilité de la course de la ligne, la sûreté du coup de harpon, sont les principales conditions de la réussite.

La baleine boréale ou franche, le type le plus élevé des balénidés, est un mammifère de l'ordre des cétacés, massif, informe, dans la bouche duquel un canot monté entrerait.

Sa tête représente le tiers de sa longueur totale.

Au lieu d'avoir des dents, comme le cachalot, elle a des fanons implantés dans le palais, au nombre de huit cents environ.

Chez une baleine adulte, ces fanons, lames cornées triangulaires ou quadrangulaires, ont trois à quatre mètres de long sur vingt-cinq à trente centimètres de large à la naissance ; ils vont se rétrécissant et sont pointus à leur extrémité.

Qu'on se figure un immense peigne et on aura une idée de leur ensemble.

Quand la baleine ouvre la bouche, les fanons tamisent la colonne d'eau qui s'y est précipitée et retiennent, pour les broyer, les mollusques, les poissons qu'une malechance a poussés par là.

Sa langue est immobile et adhère à la mâchoire par toute la partie inférieure ; ce n'est, en réalité, qu'un tissu cellulaire plein d'huile; la moindre pression y fait un trou.

Son œsophage est très-étroit, ce qui laisse supposer que Jonas dut être singulièrement froissé lorsqu'avant de se rendre à Ninive, il fut avalé, puis rejeté comme chacun sait^

La baleine a, au sommet de la tête, deux évents ou fentes respiratoires en forme de S, de cinquante centimètres de long.

Ses yeux, de la grosseur de ceux d'un bœuf, s'ouvrent au-dessus de l'angle buccal.

Elle n'a pas d'oreilles apparentes, mais seulement un petit conduit auditif impénétrable à l'eau, et qu'elle ferme à volonté.

Sa peau, qui recouvre une couche épaisse de graisse, est mince et noire sur le dos; sous le ventre elle est blanche ordinairement.

Le corps est cylindrique.

Les nageoires pectorales ont deux à trois mètres de longueur sur 1 mètre 50 ou 60 de largeur ; la nageoire caudale a deux mètres de long et six ou huit mètres de large.

C'est une rame formidable.

La femelle a deux mamelles sur la poitrine; son lait rappelle, parla saveur, celui de la vache ; elle met bas un petit à la fois, un baleineau gros comme un hippopotame.

Les uns assurent qu'elle porte dix mois; les autres opinent pour deux ans ; la vérité, c'est que les naturalistes n'ont aucune donnée positive sur cette gestation et qu'ils ne parlent là que par hypothèse, par conjecture.

La baleine témoigne à ses petits une tendresse extrôme, veille sur eux, se couche sur le côté pour leur présenter la mamelle afin qu'ils puissent respirer tout en tétant, les instruit, les défend et, à l'occasion, se fait tuer sur leur corps.

« Un baleineau avait été harponné, dit une relation d'un baleinier ; la mère apparut aussitôt. Quoique l'embarcation fut proche, elle prit son petit entre ses nageoires et l'entraîna rapidement; comme elle ne parvint pas à le dégager, elle revint furieuse à fleur d'eau, s'agitant en tous sens et donnant tous les signes de la plus profonde angoisse. Les canots la poursuivirent. De l'un on lança un harpon qui la blessa, mais ne la fixa point; un second harpon ne pénétra pas davantage; le troisième seul demeura dans son corps. Malgré ses blessures, elle ne chercha pas h fuir et resta près de son petit agonisant, si bien que

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les autres embarcations purent l'approcher d'assez près pour la harponner trois fois encore. Une demi-heure après, elle était morte. »

La croissance des baleineaux est lente; il est donc permis de croire que les grosses baleines ne sont pas de la première jeunesse.

On prétend qu'on a vu des baleines de 60 mètres de long. C'est possible ; mais c'était au temps où la pêche n'avait pas dépeuplé lies mers boréales.

A présent, il est rare qu'on rencontre des baleines qui aient plus de 25 mètres de longueur et dont le poids dépasse 120,000 kilogrammes, chiffres déjà extraordinaires d'ailleurs.

Une baleine de 60 mètres et pesant 300,000 kilogrammes, représenterait le poids de cinquante gros éléphants ou de quatre cents bœuFs gras !

La baleine habite toutes les mers, mais plus volontiers, celles du Nord, où elle trouve en abondance les mollusques dont elle est friande, et des refuges, au milieu des banquises.

Elle voyage fréquemment en nombreuse compagnie, sans doute pour chercher sa nourriture, car c'est là, en général, le mobile des migrations de tous les elres; alors il advient qu'elle transporte avec elle un monde de végétaux et d'animaux marins; lorsqu'elle est vieille, les poux la couvrent par millions, les cirripèdes

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s'établissent à côté des poux, des plantes parasites se mettent de la partie, et Ton pourrait la comparer à une planète habitée.

Malgré sa force, elle est d'un naturel craintif; parfois les oiseaux qui s'abattent sur son dos pour y manger la vermine, lui causent des peurs folles; surprise, elle plonge avec une telle rapidité, un tel aveuglement, que souvent elle se brise la mâchoire contre les roches du fond de la mer.

En nageant tranquillement elle parcourt trois lieues à l'heure; quand elle est chassée, elle peut en parcourir sept ; mais cette vitesse ne dure pas longtemps.

L'air lui est nécessaire; si elle s'enfonce dans la mer, il faiit qu'elle remonte à la surface pour respirer.

On a des raisons de croire qu'elle ne resterait pas, sans danger, une heure sous l'eau.

Quand elle nage ou qu'elle se livre à ses ébats, elle ramène à l'air son énorme tête toutes les deux ou trois minutes , fait de trois à six aspirations précipitées, et lance, par ses évents, des jets d'eau qui s'élèvent à une hauteur de 4 à 10 mètres.

Par les temps calmes on la surprend dormant sur la mer.

A l'approche d'une tempête, elle se montre inquiète et s'agite.

On ne commença guère à la pécher en grand qu'au X® siècle.

Les Norvégiens, les Danois la poursuivirent d'abord sur les côtes Scandinaves, ensuite sur celles du Groenland, enfin toutes les populations maritimes de l'Europe occidentale armèrent contre elle.

Au XV® siècle, les Hollandais envoyaient annuellement à la pèche de la baleine quatre-vingts navires; de J676 à 1722, ils en équipèrent cinq mille huit cent quatre-vingt-six, qui capturèrent près de trente-trois mille baleines, plus de sept cents par an, lesquelles donnèrent un produit de 400 millions, chiffre considérable pour l'époque.

C'est, paraît-il, aux Basques que revient l'honneur d'avoir armé, au moyen âge, le plus grand nombre de navires baleiniers.

Les côtiers français étaient d'une adresse incomparable à la pêche de la baleine ; avec les guerres contre l'Angleterre ils perdirent leur supériorité, au point qu'en 1783, Louis XVI appela des Nantukois à Dunkerque pour ressusciter la grande poche maritime ^. Peu après Dunkerque et Calais armèrent quelques navires que nos voi-

1. Nantukois, habitants do Nantuckct, île d'Amérique, à 48 kilomètres de la cùLe de Massachussets. Ils allaient chercher la baleine sur tous les i»oints de l'Atlanliquo. Leur adresse était cilt''0.

sins capturèrent, et, jusqu'en 1816, nul ne pensa plus, dans nos ports, à la baleine.

En 1770, les Prussiens avaient une douzaine de navires baleiniers dans les mers du Nord, et les Anglais deux cent trente, dont la relâche habituelle était rislande.

En 1860, les Américains en envoyaient quatre fois autant dans tous les parages.

Aujourd'hui les baleiniers sont clair-semés , parce que les grosses baleines ont disparu des mers libres et se sont réfugiées vers les pôles.

Les navires baleiniers varient de quatre à six cents tonneaux ; leur bordage est solide , construit pour supporter le choc des glaces, et l'on s'applique à en faire de bons voiliers ; car si la pèche offre peu de dangers, la navigation dans les mers arctiques ou antarctiques est, en revanche, si périlleuse, que la perte desdits navires dopasso 20 0/0.

Ainsi, en 1876, la flotte baleinière américaine du détroit de Behring perdit douze navires qui portaient pour quatre millions d'huile et de fanons.

Un baleinier a de vingt à trente hommes d'équipage; quand ce nombre n'est pas suffisant, le capitaine engage, au passage, sur certaines côtes, pour deux ou trois mois, des naturels rompus à la poursuite du gros cétacé.

Les engins de poche sont assez simples : un

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baleinier porte une dizaine de chaloupes dites pirogues, taillées pour la course, pourvues chacune de six avirons, et montées par six hommes lorsqu'elles sont mises à l'eau : un harpohneur, qui se tient à l'avant, quatre rameurs et un timonier, officier ou autre, qui rame aussi à roccasion.

Dans la pirogue sont des harpons, des lances, des louchets.

Le harpon est un javelot triangulaire barbelé, pointu, en fer forgé, de trois pieds de long, dont la tige se termine par une douille dans laquelle s'adapte un manche en bois de cinq pieds, et que traverse une forte boucle de chanvre qui retient une corde flexible, ligne^ de 300 mètres de longueur.

Cette ligne, en paquet au fond de la pirogue, passe, à l'avant, dans un coussinet de plomb muni d'une cheville de bois.

Quand elle court, un homme l'arrose afin qu'elle ne prenne point feu, tellement est rapide le frottement.

Un matelot, muni d'un agotiau, vide l'eau à mesure que son camarade la répand; on ne parvient toutefois à assécher l'embarcation que lorsqu'elle est hissée sur ses palans et en débouchant le trou pratiqué au fond.

On nomme ce trou nable; il est fermé par un bouchon garni de toile.

La lance a cinq pieds de fer et un manche de sept pieds ; elle est attachée, à Tavant, à une corde de dix à quinze pieds.

Le louchet est une sorte de . pelle ou plutôt de bêche tranchante qui sert à couper au cétacé des parties delà queue, des nageoires, dans le but d'entraver sa fuite j on remploie rarement, car il est imprudent d'accoster la baleine quand elle est piquée.

Une pirogue porte plusieurs harpons.

Ce sont là, communément^ les seules armes à l'aide desquelles on se rend maître de la baleine.

On avait imaginé, pour diminuer les périls de l'approche du cétacé, des projectiles creux explosibles , parfois empoisonnés , qui éclataient dans le corps de Tanimal et qu'on lançait de diverses façons; mais ce système était si fécond en inconvénients et causait la perte de tant de baleines qui allaient mourir au fond de la mer étouffées par une hémorrhagie interne, qu'on l'abandonna.

Actuellement, on en est revenu h l'ancienne manière.

Il est vrai que ce sont moins les moyens de destruction que les baleines qu'il conviendrait de chercher désormais, ces dernières devenant de plus en plus introuvables, en raison du massacre qu'on en fait depuis huit siècles.

Au moyen âge on rencontrait des baleines de 40 à 50 mètres de longueur; de nos jouwon crie au miracle quand on en voit une de 30 mètres.

Encore un animal qui disparaît comme Téléphant d'Afrique.

Il arrive cependant que des baleines se montrent en nombre dans les parages européens, témoin ce fait relaté dans des lettres écrites, en juillet 1877, de Lerwick, chef-lieu du comté des iles Shetland (Ecosse).

« Une pêche des plus émouvantes a eu lieu ces jours-ci à Sandwick-Bay, sur la côte ouest de Shetland.

« Un troupeau de baleines ayant été aperçu passant à toute vitesse au travers de l'étroit goulet de la baie, des embarcations . furent lancées aussitôt à leur poursuite ; les pécheurs réussirent à les cerner et filles faire échouer sur le rivage. Hommes, femmes, enfants, armés de harpons et d'autres engins, ont pris part à la pêche qui a été des plus fructueuses.

« Quatre-vingt-un de ces cétacés ont été massacrés. Après leur avoir coupé la queue, on leur a ôté les fanons et retiré une grande quantité d*huile. »

Néanmoins, on ne saurait enregistrer une pareille aubaine qu'à titre de curiosité.

Une baleine de 20 motres de long et pesant

78,000 kilogrammes, donne 33,600 kilogrammes de graisBe, dont on tire 27,000 kilogrammes d'huile, et elle procure 1,680 kilogrammes de fanons. Une tonne (1120 kilogrammes) d'huile vaut de 75 à 100 fr.; une tonne de fanons se vend de 4,000 à 5,000 fr.

Le prix des fanons varie en raison de Tabondance ou de la rareté de ceux-ci sur les marchés.

La pêche de la baleine n'existe plus qu'à l'état de souvenir en Europe, et c'est tant pis pour les puissances maritimes, car elle était une admirable école de marins.

Mais l'homme aime à tuer la poule aux œufs d'or, et nous doutons qu'on parvienne à le détourner de cette passion.

Cela dit , rejoignons la Bartavelle qui avait doublé les Kuriles.

Tout le monde se portait bien à bord , tout le monde chantait; la poche promettait d'ôtre excellente.

Le 2 avril, le trois-mâts était dans la mer d'Okhotsk, et à une heure de l'après-midi, le matelot placé en vigie sur la vergue du petit perroquet, signalait, à deux milles sous le vent, la première baleine.

— Ah! caraos! s'écria Lussan onclianté.

— La danse va commencer, dit de môme le comédien; par Koscius et Talma, je veux y battre mon entrechat un des premiers.

— Et moi donc ! exclama Ficel.

L'équipage s'était porté à l'avant pour examiner

le souffle annoncé.

Le capitaine commanda les quatre pirogues et la chasse s'ouvrit.

Le , sculpteur et le comédien se trouvaient dans la première embarcation dirigée par Lussan.

Les rameurs nageaient avec ardeur ; la pirogue filait comme une flèche.

Au bout d'une demi-heure on arriva derrière le monstre.

— Pristi! murmura Thomas, j'ai vu des carcasses de cétacés au Jardin dés Plantes, mais ça ne m'avait pas donné l'idée de ce que j'aperçois.

— Oui... elle est grosse! dit Ficel stupéQé.

— Chut ! elle dort ! fit Lussan debout au gouvernail, un louche t à sa portée.

Le harponneur s'était dressé sans bruit à l'avant et tenait son arme levée.

Tout à coup, au milieu du silence, un harpon, vigoureusement lancé, pénétra jusqu'au manche dans le dos de l'animal, qui, plongea et dispa* rut.

La ligne courut avec une rapidité électrique; l'embarcation prit feu ; elle eut chaviré si la corde avait tardé un quart de seconde à passer dans le coussinet.

Le sculpteur et Thomas s'occupaient l'un à

éteindre Je commencement d'incendie, l'autre à rejeter l'eau à la mer avec son agotiau.

— Hél Caraos? cria Lussan à la seconde pirogue.

La baleine nageait au fond entraînant le harpon.

Si la ligne de la seconde pirogue n'était attachée à temps au bout de celle de la première embarcation, la prise était perdue.

Au moment où la seconde pirogue aborda celle du capitaine, l'extrémité de la ligne engagée fila sous l'eau.

— Mille sabords! jura Lussan, une si belle bête !

— Le fait est qu'elle ne semble pas avoir jeûné, hasarda le comédien.

— Non, reprit Ficel encore ému de la scène qui venait de se passer.

La deuxième pirogue, suivant le remou de Teau, reprit la chasse, et signala la baleine à trois]milles au loin, respirant avec fracas et bondissant avec une terreur panique.

— - Tenez bon ! cria Lussan à la deuxième pirogue qui avait une avance de 100 mètres.

La troisième et la quatrième embarcations suivaient, l'une à droite, l'autre à gauche, de façon à cerner l'animal à qui le harpon causait de vives souffrances, le fer, tiré par le poids de la

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ligne, s'enfonçant toujours plus avant dans les chairs.

Après deux heures de poursuite, la deuxième pirogue parvint à rejoindre la baleine ; le harponneur lui lança immédiatement son arme, qui frappa à 3 mètres de Tautre fer dont on ne voyait plus que le bout du manche.

Le monstre plongea comme la première fois ; mais on eut le temps d'allonger plusieurs lignes les unes au bout des autres, et lorsqu'il reparut, il ne nageait plus qu'avec peine.

Les pirogues luttèrent de vitesse pour l'entourer.

Lussan arriva le premier ; son harponneur lança un second fer sous la nageoire gauche, tandis que celui de la deuxième pirogue répétait cette manœuvre du côté droit.

Le capitaine enlevait pendant ce temps, avec son louchet, des morceaux de la queue.

Le monstre plongea de nouveau, mais on le vit remonter aussitôt ; il soufflait le sang par ses évents et des cris rauques, semblables à un bourdonnement lointain, sortaient de sa bouche.

— Elle est à nous! cria Lussan brandissant son arme sanglante.

L'animal sauta, épouvanté, et faillit briser l'embarcation ; puis il cessa de nager; sa bouche se ferma, ses évents ne soufflèrent plus, et il resta immol)ile... il était mort!

Lussan lui plongea une lance dans ToDil pour s'assurer que tout était fini, et, rayonnant, proclama la victoire, en même temps que les matelots, agitant en l'air leurs bonnets, hurlaient : hourrah !

— Nom d'un patara ! sacra Thomas, si les individus qui, à Paris, demeurent, jusqu'aux genoux, des journées entières, dans la Seine, pour attraper un goujon, voyaient cela, ils seraient humiliés. Voilà une vraie pêche!

— Et une rude pêche, appuya Ficel s'essuyant le front.

— Camarades, reprit Lussan, il s'agit maintenant de rapprocher cette petite bête du navire; la nuit vient, le vent fraîchit : dépêchons!

— Dépêchons! répétèrent les matelots.

Chaque embarcation ayant à sa poupe un bout

d'une des lignes attachées aux harpons restés dans le corps du cétacé , les avirons frappèrent la nappe de la mer.

Au moment où la cloche piquait minuit^ les pirogues, remorquant la baleine, abordèrent au trois-mâts.

La chasse avait donc duré près de onze heures, en comptant le retour.

Lussan fit amarrer le monstre, la tête attachée à la poupe avec des palans, la queue serrée de même à la proue ; et comme ses hommes étaient

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