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course, on les débarrasse de la graisse qu'ils ont acquise Fêté, en les privant d'aliments. Cela commence à la première neigé, et partout on entend les chiens remplir l'air de leurs hurlements.
« En hiver, on les nourrit de poissons gâtés, que Ton conserve dans des fosses, où on les laisse pourrir, car au Kamtschatka il n'y a rien qui sente mauvais.
« On cuit ensuite ces poissons sur des pierres rougies au feu, et hommes et chiens s'en nourrissent. Ceux-ci reçoivent leur part à la fin de la journée, qu'ils voyagent ou non ; si on la leur distribue le matin, elle les amollit et ils se fatiguent vite. Le matin, et en chemin pendant le jour, on leur donne des aliments secs, des poissons moisis et séchés à l'air. Les chiens se précipitent sur ces aliments avec une grande avidité; et les arêtes leur mettent souvent le museau en sang. Indépendemment de la nourriture qu'on leur donne, ils en cherchent eux-mêmes; ils volent tout, ils mangent leurs harnais, ils grimpent comme l'homme aux échelles. S'ils pénètrent dans les habitations, ils mettent tout au pillage, mais jamais, quelque affamés qu'ils soient, ils ne mangent de pain.
« L'exercice violent qu'ils prennent amène une congestion sanguine très-forte des organes externes et internes; la peau de la partie interne des
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orteils devient rouge-sang, et Ton reconnaît qu'un chien est bon lorsqu'il a Tanus rouge-écarlate.
« Les chiens du Kamtschatka sont peu sociables, ne s'attachent pas à l'homme, ne veillent pas sur ce qui lui appartient, n'attaquent pas le gibier, sont voleurs, peureux, lâches, défiants, n'ont ni affection ni fidélité pour leur maître auquel ils cherchent souvent à sauter à la gorge, et il faut employer la ruse pour les atteler. Arrive-t-on à un passage mauvais, à une montagne à pic, à une rivière qui oblige l'homme à descendre de son traîneau, il ne reverra plus celui-ci qu'à la station prochaine, à moins que le traîneau n'ait été arrêté entre les arbres, et que véhicule et harnais n'aient résisté aux efforts des chiens pour repren. dre leur liberté.
« La force de ces chiens est remarquable. On en attelle trois ou quatre à un traîneau, qui porte trois personnes avec un chargement d'un pouds ; cinq à six pouds font la charge ordinaire d'un traîneau tiré par quatre chiens. Avec un poids léger, un Kamtschadale, dans son traîneau , parcourt 30 à 40 werstes par jour quand les chemins sont mauvais et la neige forte, et 80 à 100 werstes quand les chemins sont bons. Aux bords du lac Pentschini, à Werchnoi-Ostrog, le long des rivières du Kamtschatka, on ne pçut espérer pouvoir se servir de chevaux en hiver, la neige est
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trop profonde; le chien court dessus ; mais le cheval y enfonce jusqu'au poitrail; les montagnes sont très-roides , les vallées étroites , les forêts à chemins non frayés, les ruisseaux et les torrents couverts d'une glace qui porte bien un chien, mais que brise le pied d'un cheval ; ce sont là autant de circonstances qui s'opposent à l'emploi de ce dernier animal. On ne pourrait s'en servir utilement que sur les rivières fortement gelées.
a Le chien est donc un animal indispensable, qu'on emploiera toujours comme bête de trait. On trouve des amateurs de chiens comme autre part des amateurs de chevaux ; l'attelage avec les harnais d'un traîneau du Kamtschatka revient à 60 ou 80 roubles (300 à 400 francs).
(( Un voyage en traîneau tiré par les chiens est toujours pénible, dangereux, et même aussi fatigant qu'un voyage à pied ; cette manière de voyager, malgré ses inconvénients, est cependant celle qu'on préfère, car avec des chiens on traverse des passages impraticables à un cheval et même à un piéton. De plus , les chiens connaissent parfaitement la route : par les plus fortes tourmentes, ils retrouvent le chemin de leur demeure ; si l'ouragan se déchaîne et qu'il faille s'arrêter, ce qui arrive souvent, ils se couchent à côté de leur maître, le réchauffent, sans que celui-ci ait à craindre d'être enterré sous la neige. La tourmente peut du-
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rer une semaine entière , ils restent tranquilles tout le temps; s'ils ont trop faim, ils dévorent leurs harnais. Ils pressentent, en outre, rapproche du mauvais temps. S'ils creusent la neige et se couchent, c'est signe qu'il faut chercher un refuge où l'on puisse se mettre à l'abri, au cas où on serait trop loin de sa demeure.
« Les traîneaux des Kamtschadales sont on ne peut mieux en rapport avec la force des chiens et la nature montagneuse du pays. Il se compose d'une sorte de panier que supportent deux pièces de bois recourbées, fixées à des patins qui n'ont pas plus d'un centimètre d'épaisseur. L'ensemble ne pèse que 20 kilos. Toutes les pièces en sont très-flexibles, et cependant le traîneau résiste admirablement aux violences extérieures; il se plie en deux sans se briser. On gravit avec lui les montagnes les plus élevées, les pentes les plus raides ; mais il faut déployer toute sa force pour se maintenir dessus. On est assis sur le côté pour pouvoir sauter en bas en cas de danger ; souvent on s'y tiçnt à califourchon, comme sur un cheval.
« Les chiens courent droit devant eux; si on veut les diriger à gauche, on donne à droite un coup de bâton par terre ou sur le traîneau ; si on veut aller à droite, on frappe à gauche; pour s'arrêter, on enfonce le bâton dans la neige devant le traîneau; si on descend une montagne rapide, on
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modère la marche du véhicule en labourant la neige avec le bâton.
« Nous avons dit qu'un voyage en traîneau est aussi fatigant qu'un voyage à pied ; tout le temps, en effet, il faut retenir les chiens ; quand le chemin devient mauvais, il faut sauter en bas du traîneau et courir à côté, il en est de même quand on monte une côte. Ces voyages sont encore rendus dangereux par les nombreux cours d'eau qui ne gèlent que rarement, même dans les hivers les plus rigoureux ; on a toujours à craindre d'y tomber et de s'y noyer. L'on a aussi à traverser des forêts épaisses, il faut passer entre les troncs et les branches, et prendre garde de ne s'y casser ni bras ni jambe. Ajoutez à cela que les chiens ont la détestable habitude, dans ces passages, dans les forêts, au bord des rivières, en descendant une pente rapide, de courir à fond de train, cherchant ainsi à verser leur maître, à |briser le traîneau et à ressaisir leur liberté.
« La peau des chiens du Kamtschatka sert à faire des vêtements qui sont très-utiles et très-estimés dans le pays. Depuis un temps immémorial, la fourrure de chien est la parure des jours de fêtes et de cérémonies ; et lorsque des Kamtschadales disputent entre eux sur leur noblesse, on les entend s'adresser ces paroles : « Où étais-tu, quand mes ancêtres portaient déjà des tuniques de peau
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de chien? — Et toi, de quels habits étais-tu alors vêtu? » Encore aujourd'hui, on peut changer une tunique de peau de chien contre une tunique de peau de renard ou de castor ; elles ont la même valeur pour les Kamtschadales. La fourrure du chien est des plus chaudes et dure très-longtemps ; elle fait au moins quatre ans, tandis qu'une fourrure de renne ou de mouflon ne dure qu'un hiver ; elle n'exige pas grands soins d'entretien, les poils n'en tombent pas et sont toujours secs.
« Ceux d'entre ces chiens qui ont les poils les plus longs sont aussi les plus estimés. Les individus hauts sur jambes, h oreilles longues, à museau pointu, dont la fourrure est ample, les pattes larges, la tête grosse, qui mangent beaucoup et ont un caractère enjoué, sont ceux qu'on choisit pour tirer les traîneaux.
« Dès que les nouveaux-nés ouvrent les yeux, on les jette, avec leur mère, dans une fosse profonde où ils ne voient ni homme ni bête ; quand ils ne tètent plus, on les met chacun séparément dans d'autres fosses jusqu'à ce qu'ils deviennent adultes ; après six mois, on les attelle avec des chiens déjà dressés, et l'on parcourt avec eux un peu de chemin. Ces jeunes chiens ont peur et des autres chiens et des hommes, et courent à toutes jambes; de retour à la maison, on les remet dans leur fosse, et cela jusqu'à ce qu'ils soient habitués à ti-
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rer et qu'ils puissent supporter une longue fati- ] gue. On les attache alors avec les autres aux alentours de la maison, et, en été, on leur donne leur liberté. Cette éducation peut bien expliquer leurs mœurs et leurs habitudes. I
« A peine attelés, les chiens du Kamtschatka lèvent la tôte au ciel et poussent des gémissements ] et des hurlements épouvantables ; on dirait qu'ils implorent le ciel sur la rigueur de leur sort. Une fois qu'ils sont en course, ils se taisent. Lorsqu'au milieu du trajet un d'eux veut se vider, il saute de côté; c'est pour les autres un moment de repos, et ils sont assez rusés pour satisfaire leurs besoins naturels Tun après l'autre, et cela à plusieurs reprises. Arrivés au terme de leur voyage, ils se couchent fatigués et comme morts. »
C'est assez parler des chiens ; revenons aux gens.
Au moment où le chef déposa sur le sable son chargement, la vigie du navire signala un souflle à rOuest. Les matelots qui étaient à terre regagnèrent leurs pirogues, mais inutilement, car au bout de deux heures ils revinrent bredouilles.
Cet incident ayant dérangé le travail de la journée, on remit au lendemain le transport dc:?
marchandises sur la Bartavelle.
La plupart se trouvaient entassées à quelque distance du rivage, à l'abri des coups de mer; les
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ii}\ saumons salés seulement avaient été déposés dans deux pirogues dont les quilles enfonçaient dans le sable.
' Lussan livra ses articles, comme cela était convenu, le chef, en reconnaissance, tua deux rennes, W en envoya un aux matelots du navire, et fît rôtir é! l'autre pour en régaler ses hôtes; de son côté, le ^-/ capitaine joignit ses vins, ses liqueurs aux provisions des Kamtschadales, si bien que le soir il y eut fête chez ceux-ci.
Les gardiens des marchandises. — La température au Kamischatka. — Préparatifs de veillée. — Une ceinture de fou. — Thomas fait le difficile. — Endormi dans une pirogue. — Un réveil désagréable. — Combat contre un ours. -— Un commencement de garde-robe théâtrale.
Il était utile de garder les marchandises contre les bêtes fauves; Lussan y songea et demanda trois hommes de bonne volonté.
Ficel et Thomas se présentèrent les premiers; le naaître tonnelier s'offrit pour leur tenir compagnie.
Il avait une bouteille de rhum, Thomas des pipes et du tabac ; c'était autant qu'il en fallait pour attendre le jour sans ennui, en causant.
Tous trois se dirigèrent vers la plage.
Dans les régions polaires, il n^est pas anormal, l'hiver, de voir la température descendre jusqu'à cinquante degrés au-dessous de zéro; la neige
tombe; un vent glacial marbre, paralyse, coupe le visage ; la vapeur se congèle au sortir de la bouche, la vue s'obscurcit, le sang se fige et souvent la mort s'ensuit. Par contre, l'été, le thermomètre monte jusqu'à vingt-cinq degrés au-dessus de zéro.
Pendant les nuits de la belle saison, les brumes se dispersent, le ciel apparaît étincelant, et quoique le thermomètre descende avec le crépuscule, on peut veiller en pleine campagne en allumant du feu.
Nos matelots étaient prévenus ; aussi leur première occupation ftit-elle de rassembler du bois mort, des bruyères sèches, devant les choses à garder, et de battre le briquet.
La lune se cachait derrière les montagnes; les étoiles éclairaient le zénith; le vent soufflait, couvrant les flaques d'eau d'une légère couche de glace, et les feuilles tremblantes des peupliers blancs parsemés dans la plaine, d'un manteau de givre.
— Voilà une chambre à coucher un peu humide, dit Thomas. Si nous battions la semelle pour nous réchauffer?
— Tu as froid? repartit Ficel.
— Je gèle.
— Ah! barcasse! fit le maître tonnelier avec un sourire de pitié.
— Barcasse! tant que vous voudrez; mais j'ai l'onglée, brrr!
-?— Quand on a peur des coups de vent, on prend des ris?
— J'aimerais mieux prendre quelque chose de plus substantiel.
— Nous allons faire du feu !
— Diable de aéphyr, continua Thomas éternuant, me voilà enrhumé du cerveau. C'est étonnant comme les nuits d'août sont chaudes dans ce pays.
— Tu te plains toujours.
— Moi, si l'on peut dire.
— Allons, aide-nous.
— Voilà, seigneur! Entends-tu? je te parle comme si j'étais ton confident.
— Ne l'es-tu pas, en effet?
— Je m'explique ; ton confident de tragédie.
Tu n'as jamais assisté à la représentation d'une pièce du répertoire classique?
— Si, j'ai vu deux fois, au Havre, Polyeiicte et Horace.
— De Corneille, du grand Corneille! Ah! si tu m'avais entendu déclamer Curiace :
Porte-lui ma réponse et nous laisse en repos.
Ou Sévère :
Esl-co ainsi rjuc l'on aime et m'avez-vous aimé ?
— Assez capoter! Où sont les pipes? demanda le maître tonnelier interrompant le comédien dès que le bois fut rangé en cercle autour des marchandises.
— Voilà! père file à voile, repartit ce dernier en tapant familièrement sur le ventre du matelot; à votre tour, passez-moi la bouteille, car j'éprouve le besoin de me réchauffer Tintérieur aussi bien que l'extérieur.
— Minute ! avant de chamberder les liquides, faut commencer par nous calfater avec une ceinture de feu, afin de nous parer en môme temps contre le froid et contre ces sacrés ours, des bougres qui brassent carré et auxquels je préfère tous les Kamtschadales d'Asie avec leur vermine.
— Gomment, nous serions exposés à recevoir la visite de messieurs les ours? demanda Ficel.
— Nous y sommes tout à fait exposés.
— Bah! fit Thomas avec un sourire d'incrédulité.
— Il n'y a pas de bah! repartit le -tonnelier! au surplus, deux sûretés valent mieux qu'une et la prudence est une vertu.
— Ma foi, je ne serais pas fâché d'apercevoir des ours en liberté, de vrais ours, moi qui n'en ai vu qu'au Jardin des Plantes et à la barrière du Combat.
— Vous pouvez vous offrir ce spectacle gratis, monsieur le cabotin, la forêt est à une heure de chemin ; mais moi, qui n'ai pas envie de partager mon hamac avec ces camarades de lit, je vais me rahucher, serrer les bonnettes et mettre à la cape sur la pouillouse, de peur du grain.
— Allez, allez, mon vieux, les ours ne vous mangeront pas.
— Le diable me remorque plutôt I
— Puah ! fit Thomas en recevant une bouffée de fumée dans la figure, quelle saurisserie! Je vais fumer ma pipe dans les pirogues.
— Elles sont pleines de saumons.
— Qu'importe !
• — Y penses-tu ? dit Ficel ; tu vas geler !
— Non, je suis assez vêtu ; d'ailleurs, je serai près de vous; si j'ai par trop froid, je reviendrai.
— Tu perds la tête ! insista Ficel en le retenant par le bras ; reste là, et veille avec nous.
Il pouvait être minuit quand les trois hommes se trouvèrent définitivement installés ; un cercle de feu les entourait ; ils buvaient, fumaient, causaient; autour d'eux la brise faisait bruire les feuilles des aulnes et des peupliers.
— Décidément, exclama à un moment le comédien en se levant, je vais achever la nuit sur les pirogues ; la fumée de ce bois vert me changerait en hareng saur !
— Oh ! là là ! quelle princesse 1 Faudrait-il pas lui pommader son gréement au goudron 1 lit le maître tonnelier.
— Tu restes, Ficel?
— Certainement ; je n'ai pas trop chaud.
— Frileux !
— Prends garde aux ouri.
— Ce sont plutôt les ours qui doivent prendre garde à moi, répliqua Thomas franchissant le cercle de feu.
Et il se dirigea vers les pirogues ensablées à deux cents pas de là, déclamant en brandissant sa pipe :
Paraissez, Navarois, Maures et Castillans.
— A la bonne heure, on respire ici, reprit-il en montant sur Tune des embarcations enfoncées dans le sable entre deux harpons.
Puis il se fît une place h la proue et s^assoupit, bercé par le murmure de TOcéan. '
Au bout d'une heure, il se réveilla en sursaut.
Il lui semblait que quelqu'un marchait sur le rivage et fouillait dans la pirogue.
Il se leva sur un bras et chercha des yeux ce que c'était.
Tout à coup son regard devint fixe, un frisson le saisit des pieds à la tête, et il demeura cloué à sa place, sans avoir la force de faire un mouvement, de pousser un cri»
Il avait vu un ours qui, assis sur son derrière, mangeait les saumons de la pirogue.
Lorsque, de son côté, l'animal aperçut Thomas, il se recula, ouvrit la gueule, poussa un sourd grognement et attendit.
Le comédien n'avait aucune envie de se mesurer avec un tel adversaire; cependant, le premier mouvement de stupéfaction passé, il se leva, arracha un dos harpons plantés dans le sable et se mit en garde, tout en hélant à pleins poumons Ficel et le tonnelier.
L'ours alors s'avança contre lui.
— A l'aide!.», hurla Thomas, sautant dans l'eau et tournant autour de la pirogue.
Voyant que l'animal le serrait de près et allait lui poser sa griffe sur la tête, il brandit désespérément son harpon et le lui plongea dans la poitrine.
— Bien touchél cria le maître tonnelier, qui arrivait. î^
— Courage! fit de môme Ficel, accourant en portant un tison enflammé. .
Thomas avait fait un saut de côté en voyant tomber Tours, et s'était emparé du second harpon.
— A l'aide, corne du diable I reprit-il dès qu'il aperçut les deux matelots, voilà un brigand qui veut souper avec ma peau, concevea-vous cela?
— Tenez bon, mille sabords! dit le maître tonnelier, s'emparant d'un aviron à défaut d^autre arme.
L'ours s'était relevé écumant de rage ; ses yeux lançaient des éclairs, il faisait des efiforts terribles pour arracher le fer qui lui traversait le corps.
Les trois hommes l'entouraient!
Le maître tonnelier s'avança de façon à éviter ses étreintes, leva son aviron, et, d'un coup lui brisa une des pattes de devant.
L'ours poussa un rugissement formidable; il allait s'élancer sur celui qui venait de le frapper, quand Ficel lui plongea dans la gueule soii tison enflammé, tandis que Thomas lui traversait le cœur, par derrière, d'un coup de son second harpon.
— Il est mort! cria le comédien, en voyant tomber l'animal.
— Et bien mort, appuya le . sculpteur après l'avoir poussé du pied.
— Nom d'une pipe, je n'en suis pas fâché, car j'ai eu peur!
— Quand je vous disais, fît le maître tonnelier.
— Vous aviez raison !
— D'autant plus raison que nous en avons eu nous aussi, deux sur les bras.
— Deux ours?
— En chair et en os.
LESOURS 2! 3
— Ils poussent donc comme des champignons dans ce pays.
- Ils ont d'abord rodé autour de notre feu, en flairant de loin ; nous sommes parvenus à les effrayer, en leur jetant à la tête des tisons enflammés, et c'est alors que nous t'avons entendu appeler. Tiens, ajouta Ficel, les voilà qui fuient là-bas du côté de la forêt.
Thomas tourna ses regards vers le point indiqué , et à la clarté naissante du jour , aperçut deux ours.
— Fichue visite, dit-il, en regardant celui qui gisait à ses pieds.
— Tu ne tiens pas à la renouveler ? répliqua Ficel en riant.
— Non. Reste- t-il un peu de rhum?
— Oui.
— J'en boirais volontiers un verre pour me remettre .
Lussan n'apprit le combat nocturne qu'à l'aube, lorsqu'il vint avec ses hommes pour transporter ses marchandises sur le navire. Après avoir complimenté les trois amis, voulant fêter leur vie toire, il envoya l'ours au cuisinier de la Barta vellCy promettant à Thomas de lui réserver la peau.
— J'accepte ! s'écria ce dernier; c'est un commencement de garde-robe.
— Est-ce que vous jouez aussi des rôles d'ours? demanda Lussan en riant.
— Je joue tout, répondit fièrement le coniédien. L'équipage avait été trop bien traité par les
Kamtschadales, pour que le capitaine négligeât d'offrir à ceux-ci leur part de l'ours. Il les invita donc à se rendre, le soir, sur le trois-mâts, et ils s'y trouvèrent si bien qu'ils y passèrent la nuit.
LES KAMTSCHADALES BALEINIERS
On signale une b&leine. — Les Kamischadales s'offrent pour la prendre. — Leur façon do chasser les cétacés. — Harpons à vossie. — Les Australiens et la baleine. — On se sépare des Kamischadales. — En rade d'IIonolulu.
Le temps ôtait beau, les cétacés ne se montraient pas ; les matelots semblaient pouvoir se livrer sans retenue aux plaisirs de la table, lorsqu'au point du jour on signala une baleine à Touest, celle peut-être qu'on avait manquée la veille.
Lés pirogues allaient être amenées malgré le peu d*entrain de Téquipage, quand le chef kamtschadale, s'avançant vers le capitaine, lui demanda, en remerciement du bon traitement qu'il avait reçu sur le trois-mâts, la permission de lancer le souffle signalé.
Lussan consentit immédiatement, et, certain
216 LES KAMTSCHADALES
que le chef ramènerait Tanimal, il fit tout apprêter pour le dépècement.
Voici comment les Kamtschadales s'y prirent :
Après être retournés à leur hutte pour se munir de leurs engins, ce qui s'opéra en quelques minutes, ils poussèrent un hourra fébrile et s'élancèrent à la poursuite du cétacé.
Leurs pirogues d'écorce d'arbres, recouvertes de peaux de morse, glissaient comme des flèches; elles contenaient chacune dix rameurs, qui maniaient leurs pagayes avec une habileté remarquable.
L'équipage de la Bartavelle était monté sur les plats-bords pour suivre la chasse, et Lussan ne pouvait s'empêcher de dire : « Garaos ! voilà des gaillards qui ne sont pas aussi terriens qu'ils en ont l'air. »
Au bout d'une demi-heure, les Kamtschadales atteignirent leur proie, la cernèrent audacieusement, et firent pleuvoir sur elle une grêle de harpons.
Ces harpons, fabriqués avec des dents de morse, sont adaptés à des manches en bois de deux pieds de long, étroits en bas, larges de quatre pouces en haut. Une ligne ou corde trèscourte, termine le manche. Au bout de la corde est une vessie de renne, de morse ou d'ours bien gonflée.
Les Kamtschadales ne suivent pas l'exemple des baleiniers européens ou américains ; ils ne retiennent pas la ligne, ils lâchent tout.
Cette tactique qui, pour nous, entraînerait soixante fois sur cfent la perte de la bête, n'a pas, pour eux, d'inconvénients de ce genre. Avec notre système, chaque embarcation ne'porte qu'un harppnneur ; chez eux, tous ceux qui montent la pirogue lancent en même temps un projectile, de sorte qu'ils portent dix coups pendant que nous en portons un.
Leurs harpons sont moins puissants que les nôtres, c'est vrai, mais ils sont plus nombreux; puis les vessies qui les terminent ramènent bon gré, malgré le monstre à la surface de l'eau, et le livrent aux chasseurs.
Une pareille méthode a, sur la nôtre, l'avantage de supprimer les dangers de la ligne.
Pour peu qu'une déchirure du bois de la pirogue l'arrête, que le pied d'un matelot se prenne dans ce qu'on appelle un nœud mort, ou qu'elle ne soit pas assez détordue d'avance, la ligne cause de véritables désastres.
Il arrive qu'on rencontre des baleines crevées, perdues pour les équipages qui les ont lancées, et qu'au bout des lignes des harpons qu'elles ont dans le corps, se trouve le cadavre d'un marin.
218 LES KAMTSGHADALES
Nous ne prétendons pas prouver que la façon de pocher des Kamtschadales soit parfaite, nous voulons seulement dire qu'elle n'est pas inférieure à la nôtre.
Dès que les trois pirogues eurent lancé leurs premiers traits, la baleine plongea; les Kamtschadales la suivirent au remou et Tassaillirent sitôt qu'elle montra sa tête pour respirer.
Elle disparut encore, mais pour reparaître à S ou 600 mètres plus loin et essuyer une troisième décharge qui la fît plonger une troisième fois inutilement, car une puissance invincible la ramena à la surface de l'eau, où les chasseurs l'achevèrent à leur aise.
Elle avait alors sur le corps soixante et dix harpons, au bout de chacun desquels se balançait une vessie ; de sorte que si elle eût eu la force de plonger une quatrième fois , ces soixante et dix petits ballons l'auraient ramenée immédiatement h flot.
A midi, tout était terminé, et les embarcations de la Bartavelle remorquaient la prise.
Quand les Kamtschadales chassent pour leur compte, ils poursuivent le cétacé de façon à ce qu'il vienne échouer h la côte, et à chaque marée ils le dépècent jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sur les os. Ils mangent sa chair et fondent son ^ard pour en tirev de l'huile qu'ils boivent avide-
ËÂLEtNIEHS 219
ment, recueillent les fanons, avec les filaments desquels ils confectionnent des lignes, et utilisent les os de la carcasse dans la construction de leurs huttes.
Au sud comme au nord du globe, la baleine est très-appréciée des sauvages côtiers qui en usent partout à peu près de la môme façon avec elle.
« Les Australiens, dit sir John Lubbock, résumant les explorations de Mac GiJIivray, de Grey, d'Eyre, se nourrissent de racines diverses, de fruits, de champignons, de crustacés, de grenouilles, d'insectes, d'œufs d'oiseaux, d'oiseaux, de poissons de tortues, de kangourous, de chiens, et quelquefois de veaux marins et de baleines. Cependant, autant que je puis le savoir, ils ne sont pas capables de tuer eux-mêmes les baleines ; mais lorsqu'un de ces cétacés vient s'échouer sur le rivage, c*est une véritable aubaine que le ciel leur envoie* Us allument aussitôt des feux pour répandre la nouvelle du joyeux événement ; se frottent de graisse par tout le corps et font subir la même toi^ lette à leurs épouses favorites; après quoi, ils s'ouvrent un passage à travers le gras jusqu'à la viande maigre qu'ils mangent tantôt crue, tantôt grillée sur des bâtons pointus. A mesure que d'autres indigènes arrivent, « leurs mâchoires travaillent bel et bien dans la baleine, et vous
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les voyez grimper de çà de là, sur la puante carcasse, à la recherche des fins morceaux. » Pendant des jours entiers, « ils restent près de la carcasse frottés de graisse fétide des pieds à la tête, gorgés de viande pourrie jusqu'à satiété, portés à la colère par leurs excès et engagés ainsi dans des ^
rixes continuelles, affectés d'une maladie eu-* tanée que leur donne cette nourriture de haut goût, offrant enfin un spectacle dégoûtant. » « Il n'y a rien au monde, ajoute le capitaine Grey, de plus repoussant à voir, qu'une jeune indigène, aux formes gracieuses , sortant de la carcasse d'une baleine en putréfaction. »
Les Kamtschadales n'en sont pas encore là, et c'est tant mieux pour eux.
Par ordre de Lussan, on fondit, tout en dépeçant, afin que les naturels pussent boire à plein pot l'huile qu'ils aiment tant, et, le lendemain, comme la baleine était dans les tonneaux, à côté des précédentes, on leva l'ancre pour aller au large terminer la saison.
Les Kamtschadales pleurèrent en quittant le navire et on ne les revit plus.
Leur douleur était si sincère, que Thomas ne put s'empêcher de murmurer en les voyant s'éloigner : « C'est égal, il y a du bon chez ce peuple de Triboulets. » Malheureusement, la quantité de vermine qu'ils laissèrent sur le trois-mâts leur
Quisit dans l'esprit des matelots. Pendant huit jours, ceux-^ci ne furent occupés qu'à se pouiller, et cela ne parut pas les amuser.
Lussan harponna vingt baleines dans la baie de Penjina, du 10 août au 27 septembre, ce qui portait à 30 le chiffre de ses prises ; nul baleinier des mers d'Okhotsk ne fut favorisé à ce point cette année ; aussi, dès qu'il vit arriver le mauvais temps, appareilla- t-il pour se rendre en relâche dans la Polynésie où il devait passer l'hiver.
Le 15 octobre, la Bartavelle toucha les Kuriles où elle déposa les hommes qu'elle y avait pris, et le 12 novembre, à sept heures et demie du matin, elle mouilla dans la rade d'Honoloulou.