LA RELACHE DU BALEINIER
Espérances et craintes. — La chanson du baleinier. — Descente à Honoloulou. — Liholiho. — Au restaurant et au bal public. — Matelots et Hawaïennes. — La campagne d'Honoloulou. — Rêverie sur la montagne.
Ficel n'ajait pas lieu d*ôtre mécontent de la tournure que prenait son voyage ; cependant le temps commençait à lui durer, et c'est avec une impatience fiévreuse qu'il attendait la seconde saison de pêche, car il espérait bien qu'on n'aurait pas besoin d'en faire trois.
Thomas dorait sans cesse les espérances de son ami, l'assurait de l'amour de M"' Demanchot, de la joie de la jeune flUe à le revoir , parlait de la cérémonie du mariage qui, suivant lui, devait être digne des fortunes du beau-père et du gendre.
— Sais-tu, disait-il, que si la seconde saison res-
semble à la première, notre cargaison se vendra six cent mille livres, suivant les appréciations du maître tonnelier.
— Je le sais.
— Dans ce cas, tu reviendrais au Havre possesseur de cent mille livres?
— Oui.
— Cent mille livres ! Quelle garde-robe je m'achèterais avec cela !
— C'est un bonheur inouï, tu as raison; mais je tremble qu'il soit seul. Malgré cette richesse, je serais l'homme le plus malheureux si Cécile en avait épousé un autre.
— Tu es un oiseau de mauvais augure. Est-ce qu'il faut désespérer dix ans à l'avance? On a bien le temps de pleurer quand le désastre est arrivé. Le vrai sage doit attendre la peine et la joie avec un même calme.
— Je ne suis pas un sage; je suis un homme qui aime.
— Moi aussi, j'aime, ripostait Thomas, j'aime, et j'ai aimé cerit fois, mille fois ; et je ne m'en porte pas plus mal pour cela. Allons, envoie promener cette banale tristesse qui te fait ressembler à un dessus de pendule, et chante vive la joie! Je serai ton garçon d'honneur, je te l'affirme; j'étrennerai à ta noce ma tenue de soirée, car je suis sûr maintenant d'avoir ma garde-robe.
— Ah! si tous nos projets pouvaient se réaliser !
— Et je ferai danser la mariée. Tu verras comme je tricote un entrechat !
Et le comédien, pour donner à son ami un échantillon de ses talents, s'enlevait dans les airs, ni plus ni moins qu'un Vestris.
\u^ Bartavelle entra en rade.
La relâche, entre deux saisons de pêche, -est le rêve des baleiniers : c'est le plaisir après le travail, J 'oubli des dangers passés dans des plaisirs étourdissants. Aussi, dès que le navire eut descendu ses ancres, et tandis qu'on serrait les voiles et que la moitié de l'équipage s'habillait pour se rendre à la ville, les vieux cheniqueurs, rayonnant d'aise, se mirent-ils à chantonner le refrain traditionnel :
De Dunkerque à Behring on va tout d'une haleine. Glissant sur les flots, Pêcher la baleine Et les cachalots • Mais quand vient l'automne, On fait démarrer.
Qu'il vente ou qu'il tonne ; Et pare à virer!
Le baleinier se ravitaille.
Haie ! lahou !
Et fait ripaille Dans la ville d'Honoloulou !
Ah ! le charmant pays, la joyeuse relâche Là point de journaux Criant à la tâche, Mais de bons tonneaux Remplis d'eau-de-vie.
Et pour gouverner.
Un roi sans envie Qu'on peut chansonner.
Le baleinier se ravitaille
Les femmes, aux Sandwich, en amour font merveille. A qui la voudra, Pour une bouteille, L'époux cédera La nuit de sa noce ; L'épouse, en gueusant Se prête au négoce.
Pour elle plaisant.
Le baleinier se ravitaille,
Aussitôt qu'un navire apparaît sur la rade.
Le peuple Kanak Le hèle, gambade, L'espère, et, cric-crac, Pendant qu'il s'embosse, Aux cris de bâbord, Hourra, bite et bosse !
Lui répond, du port :
Le baleinier se ravitaille.
Haie! lahou!
Et fait ripaille Dans la ville d'Honoloulou !
Honolulu OU Hotvoloulou^ dont nous avons dit
deiKc mots précédemment, est bâtie sur une pente douce qui vient, en mourant, jusqu'à la mer et s'éiend assez avant sous l'eau. Elle était composée d'un millier de cases pour les Kanaks ou naturels, de cinquante ou soixante maisons basses construites à l'européenne, de deux écoles, dont l'une érigée pour les enfants pauvres, d'un temple protestant, d'une chapelle catholique et d'un modeste palais royal.
Le roi possédait, en outre, une résidence d'été extra-muros .
On évaluait à huit mille âmes la population d'Honoloulou (aujourd'hui elle est de quatorze mille), sans compter les marins qui l'hiver étaient deux ou trois mille, et déjà la métropole hawaïenne avait un faux air, plein de promesses, de ville américaine. On y parlait l'anglais et le français ^.
1. Une correspondance hawaïenne adressée au Moniteur, h la date du 16 juillet 1863, disait : « Partout où pénètre la civilisation, la langue française semble un des éléments indispensables destiné à en faciliter les progrès, et depuis que les rapports de l'Europe avec les îles Harwaii sont devenus plus fréquents, il n'est pas sans intérêt de signaler Textension qu*y prennent l'étude et l'usage de notre langue. Le français y est enseigné dans trois collèges : celui de Punaho, fondé par les missionnaires ; celui d'Ohahu qui appartient au gouvernement Hawaïen, et plus particulièrement dans celui d'Ahuiinanu, dirigé par la mission catholique. Les élèves appartiennent presque exclusivement aux familles indigènes et le consul
Liholiho, qui régnait alors, était un monarque modèle, bon enfant avec ses sujets,- fraternisant avec les marins, sans autre ambition que de faire le bonheur de son peuple et le sien propre.
Il ne dédaignait pas d'aller seul par les rues, d'entrer dans les cases, de faire galerie dans les bals de marins, tout cela sans que personne s'en étonnât.
Malgré ce négligé , ce n'était pas un roi de carton; il avait prouvé, lors du renversement du tabou ^ qu'il savait, au besoin, maintenir ses réformes par la force des armes.
Dès que les hommes de la Bartavelle eurent touché barre, ils se rendirent chez le correspondant de l'armateur qui leur avança de l'argent au taux ordinaire, puis se réunirent dans un restaurant français-chinois, tenu par un ex-maître d'hôtel de baleinier.
de France a pu dernièrement constater leurs progrès en assistant aux examens de lin d'année. Ces enfants, qui naguère ne comprenaient que l'idiome kanak, répètent maintenant avec facilité des morceaux d'histoire et de littérature française.
Depuis le voyage en Europe (1866) do la reine Emma née miss Rooke, veuve du roi Kamehaméha IV, et belle-sœur de Kamehaméha V, mort en 1872, le journal ofliciel a eu souvent occasion de parler des progrès de la civilisation dans lo royaume Hawaïen, qui tint à honneur de se faire représenter à l'Exposition universelle de 1867. L'auteur rendit compte dans Je Moniteur de l'Exposition Hawaïenne.
Là, ils festinèrent; ensuite ils allèrent en masse au bal où des Hawaïennes, plus ou moins émancipées, les accueillirent à bras ouverts.
Thomas invita pour la première une jeune basanée au nez retroussé; le maître tonnelier lui fit vis-à-vis avec une grosse commère fort appétissante.
— En avant deux ! brailla Thomas se démenant comme un diable ; regarde ce jeté battu, Ficel. Ohé! la payse, toutes voiles dehors et vive la joie!
— Tu préfères ces animaux chouqués aux ours bruns! dit le maître tonnelier en désignant sa danseuse.
— Un peu, mon neveu.
— Cavalier seul! brailla le crin-crin.
— Attrape à sauter, reprit le maître tonnelier en tricotant des jambes,
— Hé! père Gartahut ! prenez garde, vous allez vous envoler, cria Thomas en riant.
— n n'y a pas de danger, répondit le marin, continuant ses entrechats, et montrant sa danseuse, je suis amarré bord à bord avec une gor»lette solide au bossoir.
A la sortie du bal, les matelots se dispersèrent dans différents quartiers, et le soleil les retrouva chez les Kanaks.
A Honoloulou, en ce temps, nombre de maris étaient très-complaisants ; pour un ou deux dol-
lars, ils abandonnaient leurs cases et leurs femmes aux étrangers, laissant à ces derniers les soins de gagner les bonnes grâces de la maîtresse du logis à Taide de colifichets, et lorsqu'ils avaient fait un bon marché, loin de se mettre martel en tête, ils s^en allaient boire, chez un ami (car il leur était défendu, sous peine d'anàende, de s'attabler au cabaret), du rhum ou du cognac.
Thomas se perdit avec sa danseuse du côté du cap Horn ^ ; Lussan s'était esquivé avant la fin du bal: Ficel se trouva seul au milieu delà ville à onze heures du soir.
Il était trop tard pour regagner le navire ; puis, quoique le sculpteur eût rougi de partager les plaisirs de ses camarades, il ne voulait pas s'exposer aux quolibets de la bordée de quart en affichant une pruderie exagérée.
Il resta donc à terre, et, comme la sécurité, règne dans l'archipel des Sandwich, il sortit de la ville et s'égara dans la campagne.
Des plantations entourées de haies bordaient les chemins, et partout on entendait le murmure de l'eau courant dans des rigoles.
Les Hawaïens ont conscience de cette vérité : — où il y a de l'eau il y a de l'herbe, — l'irrigation est chez eux aussi avancée que dans nos herbages
1. Dans les villes où ils relâchent, les marins appellent cnp Horn le quartier des UveTues et des filles faciles.
des Vosges ou nos pâturages de Normandie, et de leur sol granitique ils ont fait un jardin.
Ficel gravit une hauteur et s'assit sous un bouquet de cocotiers.
A ses pieds il avait Honoloulou, avec ses toits en feuilles de pandanus et son port où se balançaient deux cents navires ; à droite, l'île de Maui avec ses rochers escarpés, son sol déchiré; Hawaï, la plus grande des Sandwich, ancienne résidence des rois, qui domine ses sœurs de toute la hauteur de son volcan, le Mauna-Loa; à gauche, se perdaient, comme des points, les autres îles ; en face s'étendait la mer dans laquelle se miraient les étoiles.
Le sculpteur sentit une douce émotion l'envahir ; il resta sous le charme de la belle nature devant laquelle il était; puis ses idées changèrent de cours ; après avoir erré dans l'éther, elles redescendirent au Havre, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis si longtemps ; ses yeux cessèrent d'admirer, et son être se divisa en deux parties : l'une, sensitive, alla soupirer un mélodieux ouvrez-moi à la porte du boudoir de Cécile, l'autre demeura sur la montagne comme privée de sentiment.
Quand il revint à lui, une compagnie de passereaux, au plumage brillant, annonçait le jour, sur la lisière de la forêt.