‹ Le roman d'un baleinierChapitre 20 sur 42 · LA RELACHE DU BALEINIER · texte numérisé non relu

LA RELACHE DU BALEINIER

Il se leva, but un peu d'eau à une source voisine, cueillit des fruits aux arbres et parcourut la montagne à l'aventure.

Lorsqu'il rentra en ville, ses camarades étaient rassemblés au . restaurant français-chinois , et n'attendaient que lui pour se rendre chez le roi, qui, ayant appris l'arrivée de la Bariavelle, s'était empressé d'inviter Lussan à dîner avec ceux de ses matelots descendus à terre.

8a Majesté hawaïenne. — Son avènement. — Un dînQç sans cérémonie. — Les chants patriotiques de France. — Thomas pense à s'établir aux Sandwich. — Sous la table. — Le palais d'été. — Les femmes de Liholiho. — Thomas a du succès. — Le roi au restaurant avec les baleiniers. — Les matelots biturés.

11 était trois heures quand les baleiniers, leur Aipitaine en tête, se présentèrent au palais du monarque hawaïen.

Liholiho les attendait, assis dans son jardin. C'était un homme d'une trentaine d'années, de taille moyenne. Son front haut, ses grands yeux noirs donnaient à sa physionomie un air de supériorité qui lui seyait à merveille ; sa bouche ^^t large, et souriante; son nez ordinaire; ^^■visage teinté brun-clair.

^Ti portait un vêtement de nankin, taillé à la parisienne ; un foulard de l'Inde lui servait de cra-

vate, un chapeau de paille à larges bords couvrait sa tête, et ron voyait briller à la ceinture de son pantalon deux chaînes, Tune en corail, l'autre en or, au bout desquelles étaient attachées deux montres de Genève.

On le sait, Liholiho aimait la civilisation européenne, et grâce à son énergique initiative, les Sandwich étaient le premier Etat de la Polynésie.

Le propriétaire du restaurant français-chinois avait donné à l'équipage des détails sur son avènement.

Le vieux roi Kaahumanu, un fanatique pharisaïque, accordait une confiance aveugle à une magicienne qui le menait par le nez et l'entretenait dans la haine des idées nouvelles. Mais celles-ci sont plus puissantes que les magiciennes, et, à la mort du roi^ la masse de la population hawaïenne leur était acquise.

Le jour où Sa Majesté alla rejoindre ses aïeux, les pleureurs commencèrent à hurler : Au-i-i, Kamoi, Maki; Au-i-i^ Au-i-i I (Ah! ah! le roi est mort, ah! ah!) et cela dura ainsi huit jours, pendant lesquels Kaahumanu fut exposé sur un lit de parade, que des files de femmes, portant touffes de plumes noires ou kahilis, éventera tour de rôle.

La nuit, des bandes de mégères, les cheveux

épars, le front ceint de couronnes de fleurs, sautaient en cercle , tandis que des Kanaks , demi-nus, frappaient en cadence sur des tambours formés de calebasses, ou dansaient la danse lascive des hulahulas, ou chantaient les vertus du défunt.

Le huitième jour, le corps en putréfaction fut déposé dans une caisse de plomb, placée ellemême dans un cercueil en bois de koa, et le funè-» bre cortège s'achemina vers la sépulture royale, à une lieue et demie de la ville, sur une hauteur d'où on domine le port d'Honolulu.

Les partisans du vieux régime s'étaient concertés pour faire élire un prince de leur choix et avaient publié un manifeste dont cet extrait dira l'esprit: « Holà! tribus et peuplades, holà! bon vieux peuple qui a édifié le trône des Kamehameha, et l'a conservé depuis le jour où la première vague a frappé le Kéomo. Debout!... » Mais les partisans du nouveau régime, la reine et son fils en tête, n'étaient pas restés inactifs ; ils avaient organisé leurs forces, et quand après les funérailles, l'heure de proclamer le successeur de Kaahumanu eut sonné, ils purent se rendre maîtres de la situation.

fele circonstance favorable les servit.

Ion une ancienne tradition, le jour où on enterre le roi, les écluses du ciel doivent s'ouvrir;

ce sont les dieux qui versent des larmes, et, à travers l'orage, on entend le cliquetis des épées, que brandissent les héros qui ont précédé le défunt dans la tombe.

Les pharisiens comptaient sur cette tempête, et ils Tannoncèrent comme une manifestation céleste ; malheureusement, il fit ce jour-là un temps d'une beauté paradisiaque : pas le plus petit nuage au zénith, pas la moindre goutte d'eau ; cela les perdit dans l'esprit du populaire.

A quoi tiennent les conjurations et les trônes !

Dès que Liholiho aperçut Lussan, il se leva, vint lui serrer les mains, et le conduisit dans la salle du rez-de-chaussée, en faisant signe aux matelots de le suivre.

Il s'exprimait bien en français et parlait l'anglais avec autant de facilité que le Kanak.

— A la bonne heure, dit Thomas, voilà un roi sans étiquette et qui n'a pas besoin de camerista m«;or; j'aime cet homme-là, moi.

Une table de vingt couverts était dressée; les officiers de bouche n'attendaient que le signsd de servir; sitôt que chacun eut pris sa place, les plat^ commencèrent à circuler.

Liholiho n'avait conservé auprès de lui que troL ^ de ses conseillers intimes; quelques gardes veil laient au dehors, assis sur l'herbe, le fusil enti les jambes, et tout le personnel du palais, c'e^^i

à-dire une vingtaine de Kanaks, était aux ordres des invités.

Le repas ne laissa rien à désirer; il se composait de quartiers de porc , de poules d'eau bouillies avec du tarro, de poissons de mer engraissés dans l'eau douce, de bananes frites, d'oranges, de grenades, de noix de coco, de fromages de Gruyère, de Roquefort, de Parmesan, de Manchester, de confitures de Bar, car on a de tout à Oahu, et d'une armée de bouteilles de bordeaux, de rhum, de cognac.

La gaieté fut d'ordonnance ; chacun eut le droit de mettre les coudes sur la table ; le roi provoqua les joyeusetés de tous, et le soir, c'était un tohubohu général.

Echauffée par les libations. Sa Majesté demanda au capitaine de lui faire entendre quelqu'un des chants patriotiques de la France, chants dont il avait entendu parler. ^

— Sire, répondit Lussan, rien n'est plus facile. Et se tournant vers le comédien : Mon ami Thomas, dit-il, chantez-nous la Marseillaise.

— Volontiers, répliqua ce dernier en saluant ; je suis un peu enroué... Hum!

— Allez toujours, nous savons comment vous vous en tirerez.

Thomas toussa plusieurs fois, chercha une contenance, entonna l'hymne de Rouget de l'Isle^ et

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successivement, sur la prière du roi, électrisé, les chants du Départ et des Girondins,

Liholiho était si content, qu'il voulut serrer la main du comédien, et qu'il lui donna, pour lui témoigner sa satisfaction d'utie façon plus complète, la chaîne en corail qui brillait à sa ceinture.

— Le bon monarque! dit tout bas Thomas à son ami; j'ai envie, pendant que je suis en faveur, de lui proposer l'érection d'un théâtre dont je serais directeur.

— Et l'Odéon?

— Oh! rOdéon... c'est bien loin!

— Des Sandwich.

— Non, de Paris.

— Bah!...

Liholiho sortit de table, engagea ses convives à boire à sa santé tant qu'ils voudraient, à considérer son palais comme leur propre maison, et s'excusa de les quitter.

Les matelots usèrent si bien de la recommandation, que S. M, les retrouva le matin sous la table, pêle-mêle avec les assiettes et les bouteilles, lorsqu'elle vint les chercher pour les conduire au palais d'été où tout était disposé pour les recevoir.

Cette habitation se composait d'une demidouzaine de cases de paille plus grandes que celles

des indigènes, garnies de nattes et entourées d'un jardin où croissaient^ la banane y V igname ^ lajoatate^ la canne à siœre, etc. Des cocotiers ombreux, des tamariniers, des arbres à pain laissaient pendre leurs chevelures vertes sur les cases à travers lesquelles des courants d'air habilement ménagés entretenaient une douce fraîcheur.

Les deux femmes de Liholiho, jolies Polynésiennes, portaient des robes blanches décolletées, ornées de francheluches parmi lesquelles Ficel reconnut plusieurs pièces de ses soieries.

Leurs cheveux d'ébène brillaient à travers leur coifiFure en plumes de nectarinia, leur col était chargé de colliers de corail, et chacune avait aux bras trois ou quatre bracelets.

Elles ne portaient ni bas ni souliers.

Leur réception fut des plus gracieuses; elles voulurent même embrasser les matelots, et ceuxci, on le pense, se prêtèrent à cette fantaisie que le j'oi approuva.

Bientôt le bordeaux circula comme la veille; on pria Thomas de répéter ses hymnes patriotiques, et ce ne fut qu'à si^ heures que l'équipage prit congé des deux reines, pour retourner ati restaurant franco-chinois, où Liholiho consentit à partager le dîner, commun.

— Hé hien ! ... dit en sortant le comédien à soh * ami, je suis certain que si je représentais à Paris,

avec cette vérité, sur les planches de TOdéon, un roi comme celui-là, les critiques du lundi n'auraient pas assez de leurs douze colonnes pour me réduire en poussière.

Le restaurateur déploya son savoir, bouscula ses marmitons, mit les petits plats dans les grands, fit si bien que, vers onze heures, lorsque le roi et les marins se retrouvèrent dans la rue, leurs ventres étaient ronds, leurs faces rebondies, leurs yeux pétillants et leurs jambes mal affermies.

Liholiho eut la bonté de confier quelques-uns des matelots à des Kanaks peu ombrageuses ; luimême oublia, ce soir-là , le chemin son palais d'été ; mais comme les deux princesses y étaient habituées, elles ne s'en inquiétèrent point.

Ficel fut le seul qui ne voulut pas profiter des faveurs des jeunes Hawaïennes; il laissa son ami Thomas s'enfoncer dans le dédale du quartier du Gap-Horn, se rendit chez un vieillard, dont il avait fait connaissance dans la campagne d'Honolulu, et s'entretint une partie de la nuit avec lui, de l'histoire des Sandwich.

Cette vie de bombance dura jusqu'au jour où l'autre bordée descendit à terre à son tour.

Lussan dut alors chercher ses hommes à droite, à gaucho et les faire transporter, comme des ballots, dans les pirogues, car il les retrouva tous ivres-morts, sauf le sculpteur.

Tandis qu'on le portait au trois-mâts, Thomas braillait qu'il était l'ami du grand roi Liholiho, qu'il allait fonder un théâtre à Honoloulou, et qu'il voulait qu'on le respectât.

— Est-il possible de se biturer de cette façon , balbutiait, en le regardant* avec pitié, le maître tonnelier.

— Pas tant bituré que toi, père vent debout, vieux relicheur, répondait Thomas, les yeux à demi-fermés.

— Pas le moindre palan de retenue sur l'article de la boisson, poursuivait le marin.

— T'as trop de lest, mon vieux, repartait le comédien.

— Hé I hé ! disait le maître tonnelier, tu balandes de tribord à bâbord.

— Tu cours des bordées, répliquait Thomas, essayant de rire.

— Tu louvoies.

— Tu tonnes.

-* Tu roules.

— Tu tangues, se disaient-ils sans pouvoir se bouger.

Quand les embarcations arrivèrent contre le navire, tous les deux ronflaient comme des toupies.

On les hissa à bord à l'aide de palans, tandis que la seconde moitié de l'équipage gagnait la ville

OÙ: elle vécut pendant huit jours absolument comme la première.

De Tavis du comédien, quand il se réveilla le lendemain, il était plus fatigué par cette semaine d'excès que s'il eût aidé à |(fendre et à dépecer dix baleines.

Après un mois d'une existence digne des plus abracadabrants chapitres du Pantagruel, le troismâts releva ses ancres et se dirigea vers les Mariannes où il devait toucher avant la seconde saison de poche.

La Bartavelle lève l'ancre. — L'Océan sous le tropique. — Le ciel. — Les infusoires. — La phosphorescence de la mer. — Une explication de marin. — Le diable et saint Elme.

Parfois, les baleiniers Vop chargés, en relâche à Oahu, laissent dans les doeks d'Honoloulou leurs tonneaux d'huile pour aller terminer leurs cargaisons ; mais le travail de transbordement occasionne l^t d'embarras que la plupart des capitaines a^MfiViffranchissent.

C'est ce que fît Lussan .

Au reste, la Bartavelle filait facilement onze nœuds à l'heure,, quand elle avait grand largue, malgré les trente cétacés qu'elle portait dans sa cale.

Lorsqu'on quitte l'archipel des Sandwich pour se rendre aux Mariannes, en suivant le tropique du Cancer à l'ouest, on y arrive directement.

Impossible de voir une mer plus belle que celle du Pacifique sous ces latitudes.

Quand le soleil se cache le soir vers la Chine, quand le ciel endormi ne brille plus qu'à la clarté des étoiles, quand l'horizon se perd dans les ombres de la nuit, quand tout est calme dans l'espace, la mer s'illumine; les diamants, les perles bleues jaillissent en gerbes étincelantes sous l'étrave du navire qui laisse derrière lui un sillage phosphorescent plein de mystérieuses merveilles.

Ce sont les microzoaires , les infusoires, ces vers luisants marins , les infusoires qui bâtissent avec leur carapace de silice des continents sous -marins et les soulèvent aux yeux des navigateurs étonnés, se riant des vagues furieuses, opposant à la colère du flot, une barrière de corail sans cesse envahissante et semblant dire à l'Océan, du sein de leurs madrépores, plus solides que les pyramides d'Egypte : « Malgré ta grandeur nous sommes plus puissants que toi ; nous méprisons tes efforts de titan ; nous envahirons ton empire ; un jour nous te verrons mugir à nos pieds ; tu es la force, nous sommes le travail ! »

De l'Océan indien au Pacifique, à des distances où. les plus longues sondes ne peuvent arriver, les flots sont peuplés de corpuscules vivants dont le microscope seul révèle l'infinie variété.

Là pullulent des mondes d'animalcules lumi-

neux que des phénomènes météorologiques attirent à la surface et transforment en plaine -d'écume étîncelante.

L'abondance de ces petits êtres vivants est si grande, dit Humboldt, que leur rapide décomposition produit un liquide nutritif destiné à l'alimentation des plus volumineux poissons, des gigantesques cétacés. Leur masse devient parfois si compacte qu'elle change l'aspect de la couleur de l'eau.

Dans l'Océan indien surtout, ces taches sont fréquentes, elles s'étendent souvent au-delà de la portée de l'œil.

A l'entrée du golfe de Bengale, a écrit dans son journal de bord le capitaine américain Kingman, Feau changea tout à coup de couleur autour de son navire.

La sonde cependant n'accusait aucun fond.

L'eau devenait de plus en plus blanchâtre. Le capitaine €to fit prendre un seau qu'il examina avec soin.

Il observa que le liquide qu'il avait sous les yeux n'était composé que d'une infinité d'animalcules qui en s'agitant produisaient des effets lumineux des plus étranges.

A l'aide d'une loupe on n'apercevait qu'une masse incolore et gélatineuse.

Au milieu de cette tache blanche, longue de

plus de trente milles, le navire filait neuf nœuds, sans que le remou du sillage produisit aucun bruit.

a Les flots de TOcéan, ajoute-t-il, se déroulaient, comme les sillons d'une vaste plaine couverte de neige. Bien qu'il n'y eût pas un nuage dans l'air, à plus de dix degrés au-dessus de l'horizon, le ciel était sombre, la voie lactée avait disparu au Zénith,les plus brillantes étoiles scintillaient à peine.

« Le spectacle était d'un imposant effet. Cette mer lumineuse, sous un ciel de plomb, rappelait les cercles de Dante et les visions de l'Apocalypse. »

Sous le tropique du Cancer, au nord des Mariannes, le tableau est plus doux, plus empreint d'une suave poésie. La phosphorescence n'empoche pas le Zénith de se parer des clartés des astres, et quand la lune se cache, le navigateur aies étoiles du ciel, phares divins, pour l'éclairer sur l'Océan ^

Les matelots expliquent à leur façon la phosphorescence de la mer.

Jadis, prétendent-ils, Satan construisit un troismâts avec du bois coupé dans les forêts de son domaine infernal.

Ce navire sentait le soufre à plein nez et semait

fi) Voir la note 3, à \a ûtv d\i volume.

la peste à cent lieues à la ronde partout où il passait.

Satan y gagnait une foule d'âmes qui trépassaient en état de péché, ce qui lui causait des joies folles.

Ghac^e fois qu'un paquet de damnés tombait dans ses chaudières, il riait à se désopiler la rate, à se tenir les côtes, il se frottait les griffes de contentement d'avoir trouvé un pareil stratagème.

Ce rire inextinguible finit par irriter saint Elme, un brave homme qui ne se mouchait pas du pied, mais bien sur sa manche, vu qu'il n'avait pas de mouchoir.

— Par la barbe d'Elysée, se dit-il un jour, il faut que je mette le cap sur ce chenapan qui dépeuplera notre royaume, si cela continue.

Sa résolution était d'autant plus méritoire, que Satan ne se contentait pas seulement d'empoisonner les populations : il écumait encore les mers et pillait sans miséricorde tous les bâtiments qu'il

rencontrait.

Une nuit donc, au moment où ce maudit bourlingueur de Belzébuth était occupé dans sa cabine à compter le nombre de gredins qu'il avait enfermés dans ses outres, depuis le matin, saint Elme se glissa le long du navire infernal, fit un trou à la carène, et le coula.

Le diable surpris n'eut que le temps de décamper à la nage.

Le saint se fit un cure-dent avec le beaupré, un mouchoir avec la grand'voile, et réduisit le reste en boullie.

Maintenant, quand la nuit est noire, que Tatmosphère est chaude, le trois-mats se reprend à brûler et ses flammes soufrées montent jusqu'à la surface de l'eau !

Au point de vue de la science, î^ette version manque peut-être de vérité ; mais les matelots n'y regardent pas de si près.

^si

tES MARIANNES

Découverte des Mariannes. — Un double baptême géographique. — L'archipel mariannais. — Les indiis;ône3. — La dévotion. — Le gouvernement. — Le sol. — Guam. — Agagna. — • Les Mariannais et les baleiniers. — Mœurs. — La Bartavelle à Agagna. — Relâche. — Thomas papillonne. — Un nègre fabricant de rhum. — On remet à la voile.

L'extrême Orient travaille, depuis quelque temps, à reprendre une partie de la place qu'il a ^.^ occupée dans la civilisation. .

L'Inde anglaise est un grand Etat parfaitement modernisé ; l'Inde néerlandaise est également très-avancée dans les progrès du siècle ; la Chine sort de sa torpeur; le Japon se transforme; le petit royaume Hawaïen a changé du tout au tout ; seules quelques possessions espagnoles, frappées de paralysie, conservent la physionomie qu'elles avaient il y a cent ans.

De ce nombre est l'archipel des Mariannes.

Les Mariannes sont situées à quatre cents lieues à Test des Philippines ; Magellan les découvrit en 1S21, et les nomma îles des larrons j parce que ses habitants lui avaient dérobé des morceaux de ferraille. C'était punir rigoureusement une faute sans doute légère. On leur donna un nom meilleur en 1668, en les baptisant : Mariannes, du nom de Marie-Anng d'Autriche, femme de Philippe IV d'Espagne, qui s'intéressait à elles.

L'archipel des Mariannes compte dix-sept îlots, dont le plus considérable est Guam, un paradis terrestre suivant le sentiment de la plupart des navigateurs qui l'ont visité. Le froid y est inconnu ; la chaleur y dépasse rarement 30 degrés centigrades ; le cocotier, l'oranger, le . citronnier, l'arbre à pain, le palmier cycas, l'ananas, le maïs, le taro, l'igname, le manioc, la canne à sucre, le cacaoyer, et tous les arbres, toutes les plantes de la Polynésie y viennent abondamment sans culture ; les animaux domestiques de l'Europe y ont prospéré d'une façon exceptionnelle.

Les Mariannais doivent avoir pour ancêtres des indigènes du Japon et de la Mongolie, car ils rappellent les types de ces deux pays; leurs formes sont grêles, leur teint est jaune bronzé ; jadis ils allaient nus ; maintenant ils portent une

chemise d'étoffe grossière, de pina, un pantalon de cotonnade bleue, et un lai^ chapeau, sombrero^ en feuilles de pandanus tressées.

Les femmes ont remplacé le pagne antique qui les couvrait de la ceinture aux genoux par une chemise décolletée et un jupon rayé. Toutes portent au cou des chapelets, des scapulaires.

Dispensé de l'obligation d'un travail assidu par la fertilité d'un sol volcanique, le Mariannais est généralement indolent, apathique. « Soumis aveuglément au joug de l'Eglise, dit le vice-amiral Jurien de la Gravière, s'il amasse quelques piastres, c'est pour faire célébrer des messes. La pompe extérieure de la litui^e romaine agit puissamment sur son imagination, mais il est douteux qu'il ait jamais cherché à comprendre le sens mystérieux des cérémonies qui le charment.

« A voir sa piété 'marcher si doucement d'accord avec celle des fragilités humaines contre laquelle la religion catholique a dirigé ses plus rigoureux anathèmes, on serait tenté de croire que ce chrétien édifiant n'a pas exactement compris les devoirs que lui enseignait le padre^ et qu'il s'est habitué dès l'enfance h rendre à la divinité un culte automatique. »

La religion môme qui, chez les autres peuples, excite à un si haut point les passions, le laisse

2o2 LES MARIANNES

calme, quoique nul n'apporte au culte un dévouement plus absolu !

Lorsque, au xvn® siècle, les Espagnols prirent définitivement possession des Mariannes, quatrevingt mille âmes peuplaient ces îles. Trente ans plus tard, grâce au système d'occupation qui a fait perdre à l'Espagne ses faciles conquêtes d'outre-mer, il ne restait plus que deux mille individus de cette population; le reste avait été massacré!

En 1786, la cour de Madrid songea à repeupler l'archipel des Mariannes devenu désert ; elle y fit transporter des familles des îles Philippines, y tempéra les excès funestes de l'autorité militaire, exonéra les Indiens de tous impôts, n'exigeant d'eux que quarante jours de corvée par an,*j)our Tentrctifen des routes, et y donna une Q|iip|K.ijic prépondérance au clergé . ■,:

Parlant du gouvernement des Mariannes a(kiis sa relation du voyage de la corvette la Bayofinabe dans les mers de la Chine, le vice-amiral Jurien de la Gravière, déjà cité, s'exprime ainsi : « Le gouvernement, investi d'immenses prérogatives, y rend la justice comme Sancho dans l'île de Barataria. Dans la plupart des circonstances, ce haut fonctionnaire prononce sans appel des sentences qui sont sur-le-champ exécutées; si la gravité de la faute paraît exiger une répression

plus sévère que le châtiment corporel inflige d'ordinaire aux délinquants, le concours des principales autorités de Tîle de Guam devient nécessaire.

« L'intendant chargé de présider à l'emploi des fonds expédiés tous les deux ans par le Trésor de Manille .(les Mariannes sont à la charge du Trésor de Manille), le commandant des cent cinquante Indiens qui composent la garnison , les cinq ou six officiers sous les ordres desquels marche cette indolente milice, les alcades qui administrent les districts d'Umata et de Merizo, sont alors convoqués et consultés par le gouverneur.

« Il est d'autres occasions où le premier fonctionnaire de la colonie est tenu de faire appel aux lumières de cette junte supérieure; mais lorsqu'il ne s'agit point de matières judiciaires, le gouverneur des îles * Mariannes n'est nullement enchaîné par les résolutions qu'il a provoquées, et c'est sa volonté seule qui décide. Si un pouvoir absolu et sans contrôle réside entre les mains du délégué de la couronne d'Espagne, les institutions municipales n'en jouent pas moins un grand rôle dans l'île de Guam.

« Une sorte d'élection à de;ix degrés y désigne au choix du gouverneur, par la voix des notables de l'île, des gobernadorcillos, des tenientes de jiis-

ticia et des alguaziles, magistrats indigènes qui reçoivent pour insignes de leurs fonctions la canne à pomme d'or ou d'argent (el baston)^ et le rotin vénéré des Indiens (el bejuco). C'est par l'intermédiaire de ces officiers municipaux que s'exécutent, avec une ponctualité remarquable , les règlements de police et les divers commandements de l'autorité supérieure.

« Tel est le gouvernement officiel des îles Mariannes, le seul dont le mécanisme peu compliqué frappe d'abord les regards ; mais, à côté de ce gouvernement visible, il existe une influence occulte et prépondérante, à laquelle chaque Indien a voué, dès l'enfance, une obéissance volontaire. Les Augustins déchaussés, qui succédèrent aux Jésuites en 1707, n'ont rien perdu de la puissance morale des premiers n^issionnaires. Pour les habitants des Mariannes, ces membres du clergé espagnol n'ont jamais cessé d'ôtre les rcproseutants de la divinité sur la terre, et les seuls protecteurs que puisse invoquer l'Indien contre les vexations de l'autorité séculière. >»

Ainsi s'explique la dévotion des Marianiiais : Le pouvoir militaire les décimait, les torturait, le clergé les protège ; ils se sont dévoués au clergé.

Hommes et femmes appartiennent à quelque confrérie et accomplissent ponctuellement leurs devoirs religieux.

LES MÂRIÂNNES 255

Anciennement, ils aimaient le travail et les arts; aujourd'hui, leur seule industrie est de construire des pirogues, de distiller de l'aguardientc, d'engraisser des poules et des porcs pour les baleiniers 4

Quant à la terre, elle est si prodigue de ses biens, que c'est tout au plus s'ils la grattent superficiellement une heure par jour pendant la isaison des semailles.

Les Mariannes sont montueuses, accidentées , sans que leurs sommets les plus élevés dépassent 5(T0 mètres, arrosées par des ruisseaux qui se changent en torrents quand viennent les pluies, et d'où l'eau disparaît durant la sécheresse. Les tremblements de terre y sont fréquents et des tempêtes ravagent périodiquement leurs côtes.

C'est là le revers de la médaille»

Les quatre îles principales de Tarcliipel sont : Guam, 76 milles de tour; Saypan, 32; Rota, 30 ; Tinian, 27.

Guam est la plus peuplée ; elle possède près de huit mille âmes et serait riche si elle avait un port ; malheureusement des écueils en défendent les abords, et les navires "qui s'y rendent doivent mouillei* assez loin en mer, dans la baie d'Aprn. Son chef-lieu est Agagna, quinae cents habi-^ tants.

Agamia est un gros village situé à cinq milles

256 LES MARIÂNNES

du Mouillage. On y arrive par un beau chemin le long duquel les palmiers, les cocotiers, les bananiers, les citronniers forment une route verte et parfumée.

Les maisons des insulaires, simples cases en planches et en bambous liés ensemble avec des attaches de pandanus, dont le toit, où perchent les poules, est recouvert de chaume ou de goômon, sont généralement élevées de quelques pieds au-dessus du sol et entourées de jardinets où croissent des légumes, des fleurs, du tal^ac, des arbres fruitiers.

Une quarantaine de maisons d'Européens sont en maçonnerie. Celle du gouverneur, le palais du gouverneur , occupe un des côtés de la grand'place ; elle est en briques et en bois.

L'église rappelle le style espagnol; les jours de fête, la piété des fidèles sait Tembellir.

Les Mariannes étant, comme les Sandwich, un— point de ravitaillement pour les baleiniers; le^= Mariannais mettent leurs soins à préparer de^2 vivres pour ces derniers avec lesquels ils ont d^^ cordiales relations.

Quand le moment de l'arrivée des navires * approche, des pirogues apportent quotidienne- ^ ment à Guam des porcs engraissés dans l'île d^ J Rota, des ballots de viande desséchée au soleil des bœufs sauvages de l'île de Tinian, des v(

lailles, du tabac de Tîle Saypan, etc., pour les baleiniers.

Agagna n'a ni cabarets, ni posadas, mais nulle part les pêcheurs de baleines ne mangent mieux et ne boivent plus sec; presque chaque case leur est ouverte, et les facilités de dépenser leur argent ne leur manquent pas plus là qu'à Honolulu.

Avant l'introduction du christianisme aux Mariannes, les mœurs des Mariannais étaient pareilles à celles de beaucoup d'autres Polynésiens ; ils pratiquaient la polyandrie, c'est-à-dire le mariage d'une même femme à plusieurs hommes à la fois, et l'on prétend qu'il leur reste quelque chose de cette coutume ; du moins ils se montrent ordinairement peu jaloux de leurs femijies, et rien n'indique que celles-ci s'en plaignent. Ils croyaient aux sorciers et vénéraient divers animaux. On les cite comme débonnaires et hospitaliers ; il est probable que ces qualités ne sont pas nouvelles chez eux.

C'est une race sans vigueur, qui n'occupe pas dans l'échelle des êtres un rang élevé, loin de laquelle le courant de la civilisation passe, mais dont il ne faut pas troubler la quiétude, Vaurea mediocritas,

« Ne rêvons point pour les habitants des MarianM|, a dit encore le vice-^iEcàt^ ^\ix\^\N. ^^

288 LES MAHIANNE8

la Gravîère, de trop rapides progrès. Nos premiers essais de propagande ont failli détruire leur race.

« Laissons-les vivre d*abord; qu'ils passent, s'il le faut, sur la terre pour y croître, s'y multiplier, s'y éteindre comme ces plantes des tropiques dont la tige grandit inutile et ne s'élève que pour être balancée par le vent ou pour sourire aux ardents rayons du soleil. QuMls soient encore longtemps un rouage ifterte de ce grand univers! Peut-être un jour saura-t-on, sans violer les dessins de la Providence, les appeler à de plus no* blés destinées ; aujourd'hui, gardons-nous de leur apporter légèrement de nouvelles doufifrances, n'épouvantons pas leur foi naïve, respectons leur calrpe félicité, et, docteurs circonspects, ménageons à leurs yeux facilement éblouis des clartés souvent douloureuses. »

Nous partageons l'avis de Féminent marin ; iL— est des pays où la civilisation peut entrer commet un obus ; il eh est d'autres où elle ne doit se moir~ trer qu'avec prudence: cela lui est d'autant-plu^ facile qu'elle est toujours sûre de la victoire finale t—

Le 8 janvier 1823, la Bartavelle laissa tombe -*■ ses ancres devant Agagna, près de trois aut navires baleiniers arrivés la semaine précédente

Aussitôt les voiles serrées, la moitié de l'équ" page s'apprôta, se donna un coup de faubajÉ* et

LES MÂRIÂNNE8 2S9

fut convenu que chaque bordée passerait, à tour de rôle, jusqu'au départ, dix jours à terre.

Du plus loin que les indigènes d'Agagna virent, sur la route, les hommes de la Bartavelle^ ils accoururent à leur rencontre et les entraînèrent, tandis que Lussan se rendait chez le gouverneur,

La case dans laquelle furent conduits le sculpteur et le comédien, pareille aux autres, du reste, était partagée en deux compartiments : le premier, réservé au maître et à sa femme, le second, abandonné aux enfants, aux poules et aux porcs ; le tout tapissé d'images religieuses.

Le plancher du premier compartiment était couvert de nattes.

Quelques habitants, riches ou sybarites, possédaient des escabeaux et des hamacs tressés en filandres de coco ; tous mangeaient dans 'des ustensiles faits avec l'écorce de ce fruit.

Agagna n'a pas, comme Honolulu, une rade encombrée de bâtiments, et c'est ce qu'on appelle vulgairement un trou , si on la compare à la capitale des Sandwich ; néanmoins nos matelots y menèrent joyeuse vie.

Pendant le premier séjour à terre, le comédien

tira de son côté comme il avait fait à Oahu ; une

jeune Mariannaise. l'avait ensorcelé au point qu'il

parlait de s'établir à Guam.

PiceLJe détourna de ce dessein à grand'peine.

260 LES MÀRIANNES

®* fit en sorte de l'éloigner des syrènes micronésiennes à la seconde visite en ville.

Il y avait, à cette époque, à Agagna, un nègre connaissant un peu le français, exporté à Guam dix ans auparavant par le gouverneur de Manille, pour meurtre sur sa femme dont la conduite lui avait paru suspecte.

Ce nègre possédait un talent particulier pour distiller le rhum, et tenait aussi boutique de chapelets, de médailles, de rosaires, de scapulaires, d'imagerie sainte, toutes choses utiles pour gagner les bonnes grâces des Mariannaises.

Mais nul n'est content de son sort, pas même les noirs, les ingrats ; le nôtre désirait la richesse et brûlait de se la procurer.

— Parbleu ! mon vieux Bamboula , lui dit un jour Thomas attablé chez lui, il faut convenir que votre rhum est excellent, et qu'avec votre talent vous gagneriez infailliblement une fortune à Oahu.

— Ah ! mossié Thomas, répliqua le nègre avec un soupir, moi voudrir bien quitter Guam, mais pas pouvoir.

— Pourquoi?

— Parce que moi être exilé ici.

— On se sauve.

— Moi ne demandir pas mieux, que de fuir pour toujours les Mariannes, et les Espagnols et Agagna, ville trop triste, pour aller dans le pays

des Sandwich, au milieu du bruit, de la vie active d'Honoloulou, avec le bon roi Liholiho et les marins français, anglais, américains, français surtout, ceux-là chérir l'égalité. Moi vendre là mon rhum, bien cher, bien cher et amasser beaucoup de dollars.

— Voilà qui n*est pas trop mal raisonné pour un fils d'esclave; hé bien! si vous voulez, nous vous enlèverons?

— Moi ! s'écria le nègre tremblant d'espoir,

— Vous !

— Avec mes alambics ?

— Et avec votre rhum qwi n'aura pas le temps de tourner en route.

— Ecoutez, mossié Thomas, reprit le nègre à voix basse, si vous pouvoir me conduire à Honoloulou, sans qu'il m'arrive malheur, en échange vous venir ici tous les jours, avec vos amis, boire du matin au soir sans qu'il vous en coûte un réal.

— Tope-là, moricaud, c'est marché conclu, exclama Thomas.

— Vrai ?

— Vrai! n'est-ce pas, Ficel?

— Certainement! dit ce dernier, cependant il est nécessaire d'en parler au capitaine.

— Croyez-vous qu'il acceptera? demenda le nègre avec crainte.

— Nous nous en chargeons, mon brave Tous-

saint Louverture, fit le comédien sur un ton protecteur.

En effet, Lussan, prévenu le soir par les deux amis , convint d'embarquer secrètement le nègre la nuit qui précéderait le départ^ et de l'employer à la manœuvre jusqu'au retour à Honoloulou pour prix de son passage.

Le capitaine n'était pas fâché d'avoir un aide de plus, et comme ce traité remplit de joie le marchand de rhum, l'équipage s'établit chez lui à demeure.

Quand l'heure de quitter Agagna sonna, les matelots allèrent faire leurs adieux aux indigènes chez lesquels ils avaient trouvé l'hospitalité, ensuite ils gagnèrent les pirogues pour se rendre à bord.

Le nègre était sur le trois-mâts depuis Taube, et la bordée de quart dégustait déjà sa provision de rhum.

Le 12 février, la Bartavelle appareilla en môme temps qu'un autre baleinier français, et poussée par un vent favorable, elle navigua vers le Japon, pour aller retrouver les cétacés.

Patience et longueur de temps....— Quelques extraits du journal de bord. — Le poisson des eaux froides. — L'habitacle de la baleine. — Une baleine piquée sur la côte du Groenland et rencontrée dans la mer de Behring. — La mer libre. — Dernières prises. — Retournons en France.

Ficel soupirait ardemment après le retour, car il ignorait ce qui se passait dans le petit hôtel de la rue de Paris.

Plusieurs baleiniers partis de France après la Bartavelle lui avaient donné, il est vrai, des renseignements généraux sur le Havre ; mais du potier Demanchot et de sa fllle, rien.

Pourtant, comme il ne pouvait revenir avant le trois-mâts, la raison lui commandait la patience.

11 se^résignait donc, tant bien que mal.

Le navire filait à pleines voiles ; il atteignit promptement les parages de pêche.

Ayant parlé assez longuement de la première saison, nous nous contenterons , pour celle-ci, d'extraire les notes principales du journal de bord de notre baleinier.

« Le 14 février, aperçu l'archipel japonais.

« Le lendemain matin, à huit heures, entré dans le détroit de Corée.

« Reçu dans celte passe un coup de vent qui nous a forcée de mettre en cape courante, vent denout, les vonts venant du nord et du nord-nordest.

« Le 23, en pleine mer du Japon.

« Le 1" mars, près des côtes de la Tartarie chinoise.

« Le 3, communiqué avec des Tartares, qui nous donnent du poisson excellent contre du cognac. »

Les côtes de la Chine, baignées par un contrecourant froid qui vient du Kamtschatka, se présentent avec le climat des rivages des États-Unis, baignés, également, par le contre-courant polaire qui descend de la mer de Baffm et qui se répand vers le sud en se frayant un passage entre le Gulfstream et la terre. Sur l'un et l'autre continent, c'est au contact immédiat de ces eaux glaciales qu'il faut attribuer la quantité et l'excellence du poisson qu'on trouve sur la côte.

Dans l'extrôme Orient, les pêcheries de Tartarie

et du Japon sont en aussi grand renom que peuvent l'être parmi nous celles des bancs de Terre-Neuve et de Saint-Pierre-Miquelon, dit Maury. On admet généralement, ajoute son traducteur, M. Félix Julien, que le poisson qui vit dans Teau froide est, pour la table, de] meilleure qualité que celui qui se trouve dans les eaux chaudes. L'Amérique du Nord, les côtes de la Chine et les côtes septentrionales de l'Europe sont les régions les plus abondantes en excellents poissons. Ni l'Inde, ni l'Amérique du Sud, ni l'Afrique, ne sont renommées pour la qualité de leur poisson.

« Le 13, doublé le détroit de Sangar qui sépare Niphon d'Yéso.

« Le 20, harponné une baleine égarée.

« Le 21 , aperçu le commencement des glaces par le 43** de latitude nord et le 143° de longitude est.

« 1®' avril, à onze heures du matin, vu les Kuriles.

« Le soir, à sept heures, doublé ces îles.

« Le 5, des banquises d'une grande hauteur se trouvent en vue du navire; le froid est si intense, que l'eau gèle à mesure qu'elle embarque à bord ; la Bartavelle est blanche de la glace qui s'attache à son gréement ; on ne parvient à. manœuvrer qu'après avoir cassé cette glace à l'aide de barres de bois ou de fer.

« Le 12, remorqué le navire entre les banquises, à l'aide de quatre pirogues.

« Le 13 mai, nous sommes par le 56*" de [latitude nord.

« Le 14, nous entrons dans le golfe de Tahouis, où nous trouvons le baleinier français, le Jason, de Nantes, fondant sa première prise. Nous nous arrêtons à cause du calme.

<c Le IS, nous levons l'ancre, et nous louvoyons toute la nuit dans le golfe.

« Le 17, pris une baleine.

« Le 24, étant arrêtés par le calme et les glaces, nous jetons l'ancre, que nous relevons le lendemain.

« Le 29, nous mouillons dans la baie de Philisto.

<( Pris sept baleines dans cette baie, du 30 juin au 7 août.

(c Le 8, appareillé pour se rendre sur les côtes de la terre d'Okhotsk. On s'arrête, le môme soir, à un mille du rivage.

« Le 11, envoyé la deuxième et la quatrièm pirogues chasser dans la baie du sud-ouest. Le matelots étant descendus à terre pour passer 1 nuit risquent d'être dévorés par les ours, et r»- ^ doivent leur salut qu'à la promptitude avec 1.*^ quelle ils se sauvent dans leurs embarcations.

« Le 15, pris une baleine.

DE PÊG HE 267

« Le 20, môme chasse.

« Le 3 septembre, laissé tomber Tancre dans la baie du sud-ouest, où nous harponnons un cétacé le 4, un second le 9, un troisième le 13.

« Le 7, rencontré deux baleiniers^ américains. »

Grâce à Maury, on possède maintenant des cartes sur lesquelles se trouvent les éléments les plus favorables à la pêche de la baleine.

« Cette industrie, dit-il, rend aux Etats-Unis plus de milliers de dollars que n'en rapportent les mines de la Californie. » A l'aide des travaux de ce savant, on peut connaître avec certitude, et pour chaque époque de l'année, les migrations, les lieux fréquentés par les deux espèces distinctes des grands cétacés.

La baleine franche, la plus grosse et la plus riche en huile, vit ordinairement sous les latitudes élevées, dans les mers voisines des pôles, surtout du pôle nord.

Au contraire, le cachalot a une prédilection pour les régions tempérées et pour l'hémisphère austral.

Du côté de l'Afrique, il ne dépasse guère le cap de Bonne-Espérance; du côté de l'Amérique du Sud, le cap Horn; rarement il viole les frontières du domaine glacial de la baleine.

Dans toutes les mers du Nord, les baleines portent des marques de leur comm.w.w^ ^t\^w^\ ^^

puisqu'il est reconnu qu'elles ne peuvent demeurer longtemps sous les glaces où la respiration leur manquerait, puisqu'elles ne pénètrent pas dans les eaux des tropiques, on a lieu de supposer que quand elles disparaissent des endroits appelés : parages à baleine^ elles trouvent des passages ouverts pour gagner la mer libre du pôle, leur commun refuge. *

Cette hypothèse a dû de nos jours, au hasard, la plus étrange et cependant la plus incontestable confirmation.

Une baleine poursuivie, atteinte, blessée sur la côte du Groenland oriental, a été chassée de nouveau et tuée dans la partie occidentale du bassin arctique, de l'autre côté de la barrière de glaces qui sépare les deux Océans. La preuve matérielle de l'époque et du lieu du combat, était intacte et profondément enfoncée dans ses flancs ; c'était le harpon qui, selon l'usage des baleiniers, portait la date et le nom du navire, dont le lieu de poche se trouvait dans le nord de l'Atlantique, à Touvcrture du détroit de Davis ^.

Preuve irrécusable de l'existence de courants chauds venant de l'Equateur et se rendant dans les mers boréales que nous cachent les glaces, mers où ils forment le bassin tempéré cherché par

J. Grands courants do la mer.

Franklin et vu par le docteur Kane et par le docteur Hayes ^ .

Voilà donc le lieu de rendez-vous des grands cétacés lorsqu'ils abandonnent le littoral de nos continents, voilà où ils se réunissent pour vivre en paix!

A différentes époques de l'année, ils quittent cette région paisible, guidés par des courants sousmarins, et viennent s'ofiPrir aux pêcheurs ; mais bientôt traqués, poursuivis,, ils regagnent par les mômes chemins leur demeure polaire où rhomme n'a pas encore pu les troubler.

C'est pourquoi, plus on avance vers le Nord, plus on a de chances de les rencontrer.

Quelques autres lignes du journal de bord :

« Le 18, nous allons faire de l'eau et du

bois.

« Le 19, pris une baleine après dix heures de

poursuite et quatre lignes coupées.

« Le 22, nous retournons dans la baie du sudouest pour croiser jusqu'au jour fixé pour notre départ.

« Nous faisons là nos dernières prises.

« Le 28, essuyé un coup de vent est-nord-est, à l'ancre ; la mer est si grosse que nous devons ap pareiller 4e suite.

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