Voir la note 4, à la ûu du volume
« Le lendemain, nous sommes en route pour Honoloulou.
il Pris, dans cette seconde saison, vingt baleines de diverses grosseurs ; notre navire porte son plein chargement. »
De toutes les joies que ressentit l'équipage de la Bartavelle y celle qu'il éprouva, quand Lussan s'écria, dans la mer d'Okhotsk : « Enfants, c'est assez, retournons en France ! » fut assurément la plus vive.
Le départ du marin est plus souvent triste que gai, parce que, comme dit la chanson :
On n'sait quand il reviendra.
Mais, le retour se teinte presque toujours des espoirs les plus brillants, des plus chères impatiences.
Le soldat, qui revient après une campagne meurtrière, est heureux de se présenter à ses parents, à ses amis, de montrer ses glorieuses cicatrices, de raconter ses batailles, de dire : « J'é-
tais là, j'ai partagé ces dangers ; pourtant me voilà, j'en suis revenu ; » le marin est dans une situation analogue, toutes les fois qu'il se retrouve au port après un long voyage : il s'est vu entre la vie et la mort, entre l'abîme et le pont de son navire, et il peut, lui aussi, dire à ceux qui Taiment : « Me voilà, embrassez-moi bien, car j'ai failli
mourir cent fois, et Dieu seul me ramène dans vos bras. » ' *
C'est dans ces dispositions d'esprit que les matelots de la Bartavelle accueillirent Tordre de leur capitaine.
A ce moment, qui les eût aperçus, larguant les voiles, grimpant sur les vergues, et chantant à tue-tête, eût certainement pensé : « Voilà des gaillards qui voguent vers l'Eldorado. »
Cinquante baleines dans les flancs du trols-mâts. — Châteaux en Espagne. — Rêves de Thomas. — Le scorbut à bord. — Les adieux du comédien. — L ensevelissement. — La prière. — Le tombeau du marin.
Notre trois-mâts avait pris cinquante baleines en deux saisons de pêche; ses six cents tonneaux étaient au complet, et son équipage bâtissait, du matin au soir et du soir au matin, des châteaux en Pair sur le partage du montant de la vente, éternelle histoire du pot au lait, car des milliers de lieues séparaient la Bartavelle des bassins du Havre.
Tout compté, le sculpteur espérait se trouver possesseur de quatre-vingt-dix mille livres, sa dette payée au négociant qui lui avait vendu les soieries ; c'était plus qu'il n'en aurait gagné en cinquante ans à tailler des bonshommes de bois, comme le fui avait dit Lussan avant le Répart.
Avec cette somme, il pensait qu'il pourrait se présenter hardiment au potier et lui dire : « Monsieur, vous m'avez chassé quand j'étais pauvre; je me suis fait riche pour mériter votre fille; donnez-la moi pour femme et que tout soit oublié. »
Alors il voyait la stupéfaction de l'important Demanchot ; il voyait Cécile venir à lui les yeux baissés ; il l'entendait murmurer : « C'est bien ! » Il se voyait au jour de la noce, à la mairie, à l'église, au repas, au bal ; il entendait les chansorïîs, la musique ; il riait en apercevant Thomas battre des entrechats devant les grands parents endimanchés ; il sentait la main de son capitaine, serrer la sienne ; il voyait le paradis.
Lussan, blasé sur les émotions, ne laissait pas percer autant que les autres la joie qu'il éprouvait d'avoir terminé sa cargaison ; pourtant son contentement se montrait à la fréquence des ra*tions supplémentaires de rhum ou de cognac qu'il distribuait*
Quant au comédien, il partageait Tenchantemcnt de son ami.
Suivant l'évaluation du capitaine, la part des novices devait s'élever à cinq mille livres.
C'était le Pérou pour Thomas, qui avait perdu tant de mois d'appointement; qui avait si souvent couché h la belle étoile, le ventre vide, se dédom-
mageant le lendemain du gîte et du souper absent de la veille, avec un morceau de pain frotté d'ail et quelques applaudissements dans une grange de village.
Lui aussi allait pouvoir se présenter aux directeurs des théâtres de Paris ; lui aussi allait pouvoir prouver qu'il y avait en province, comme dans la capitale, des acteurs de talent.
Pour cela que lui fallait-il? Deux doigts de garde-robe et un peu d'argent.
Il nageait dans les délices, il se promettait, pour être plus riche au retour, de ne rien distraire de sa part pendant la seconde relâche forcée à Honoloulou .
Un peu plus il serait devenu avare.
Ses rêves de s'établir aux Mariannes ou de fonder un théâtre à Oahu étaient tombés dans le mépris depuis qu'il voyait la possibilité de paraître sur les planches de la capitale, de revoir la France, de raconter, dans un style orné d'arabesques, son voyage, ses dangers, ses plaisirs, d'étaler aux yeux éblouis de ses anciens compagnons de misères, les splendeurs de sa garde-robe»
En résumé, chacun, à sa façon, s'estimait heureux sur la Bartavelle^ et ce n'était la faute à personne 3^ le troib-matsne filait pas trente nœuds à l'heure, lorsque, en vue des Kuriles, un incident lugubre glaça d'effroi les plus intrépides.
Le scorbut se déclara à bord.
Les marins n'ont pas seulement à supporter les tempêtes, les naufrages, et le reste, ils ont encore contre eux le scorbut, qui sème la mort partout où il passe.
Le scorbut attaque les individus exposés au froid, à rhumidité, mangeant peu d'aliments végétaux, se nourrissant de viande salée, de poisson salé, et spécialement ceuiçqui, vivant ainsi, habitent, nombreux, un espace trop étroit. On croirait que les murs s'imprègnent des miasmes délétères qui s'échappent du corps de chacun et en forment un poison violent, qu'ils rejettent sur les victimes marquées d'avance.
L'homme atteint du scorbut ne peut plus se bouger; son corps s'engourdit, se couvre de taches livides, sa figure rougit et se gonfle, ses gencives saignent, son haleine devient fétide, son sang se corrompt ; il semble que le mal prend à tâche de putréfier le corps vivant afin qu'on le lui abandonne sans le lui disputer.
Le fléau s'abattit sur le plus gai, le plus insoucieux de l'équipage... sur Thomas.
Le 4 octobre, à sept heures du matin, au moment où la bordée du capitaine allait prendre le quart, le chirurgien accourut sur le pont, où se trouvaient Lussan et le sculpteur,
— Capitaine... dit-il-d'une voix tremblante.
— Ques-à-quo?
— Le scorbut s'est déclaré à bord pendant la nuit ; le comédien, dont l'état anormal me préoccupait depuis deux jours, est gravement atteint.
— Mon ami!...*'s'écria Ficel, faisant un bond vers la chambre de Thomas.
— Caraos!... exclama Lussan fortement ému.
— Restez, restez, dit le chirurgien arrêtant le sculpteur ; il ne faut approcher le malade qu'avec précaution : le scorbut est contagieux.
— Je ne pourrai donc pas le voir?
— Si, dans un moment.
— Est-ce que .sa situation vous inspire des craintes?
— Le mal a fait des progrès si rapides que je n'en suis plus le maître.
— Mon Dieu!...
— Mille sabords I fît Lussan, le cœur serré.
— Il a vu de suite son état désespéré, reprit le chirurgien, et il m'a demandé de le faire transporter sur le pont, pour dire adieu à ses camarades. Je crois que cela n'a pas d'inconvénients,
si vous jugez le temps assez bon pour, le permettre ?
Aucun nuage ne cachait le ciel, la mer était calme, la brise belle.
— Allez, répondit Lussan.
Le chirurgien descendit dans la chambre des
novices avoc deux des plus robustes matelots, et quelqu(3s minutes après, Thomas était étendu sur son matelas, au gaillard d'arrière.
— Je lui ai donné tout ce que j'ai pu, répéta à mi-voix le petit docteur. Laissez Je parler, il ne causera pas longtemps ; surtout que personne ne se mette à la portée de son haleine.
L'équipage s'était rassemblé auprès du comédien, les uns d'un côté, les autres de l'autre.
Ficel occupait sa droite, Lussan sa gauche, le chirurgien se tenait derrière, à côté du maître tonnelier.
— Mon cher Picel, soupira Thomas d'une voix faible, il faut nous quitter.
— Mon ami !...
— Prends garde, le scorbut se gagne, et je ne veux pas que ton a(Toction pour moi te porte mallif»':r!... pourtant... je voudrais serrer ta main Uiir (!(M':iiorc fois. Tiens... enveloppe-toi dans ma couvuilure, de cette façon, il n'y aura pas de danger, n'est-ce pas, docteur?...
— Non.
— - C'est bon de tenir la main d*un ami , nu moment du pjissage de la Vie à la mort..* le p:ran»l passage de la Ligne, celui-là; cela aide h fairo le saut. C'est égal, je ne croyais pas m'en aller si tôt. Adieu les ])eaux projets!... Il m*eût Oiô >\ doux de revoir la France !... Je crois que j'aurais
mieux reposé sur sa terre aimée que dans ce grand désert d'eau où Ton me jettera quand j'aurai fermé les yeux.
— Mon ami!... interrompit le sculpteur en pleurant.
-r- Ecoute, reprit le comédien, je m'en vais vite, je le sens; îl n'y a pas un instant à perdre... je ne veux pas mourir sans avoir réglé mes affaires... Donne-moi tout ce qu'il faut pour écrire, . . comme on dit au théâtre, ajouta- t-il avec un sourire involontaire.
— Mais...
— Je t'en prie...
— Ne le contrariez pas, murmura le chirurgien.
Lussan envoya un matelot prendre dans sa cabine les objets demandés.
— Je n'ai ni père... ni mère... ni enfants... reprit Thomas, quand on lui eut donné le papier et la plume; je n'ai qu'un ami : toi... personne que toi ne me pleurera!...
— Thomas !...
— Oui... je sais... tu es un brave cœur!...
Laisse-moi donc t'offrir le seul souvenir qu'il soit
en mon pouvoir de Laisse-moi te léguer
ma part du produit de la pêche... Je t'en prie? reprit-il vivement sur un mouvement de refus du sculpteur. D'ailleurs... ce 8em\. ^^tÔlW^ ^xiS&vs^^
je suis seul au monde... Et j 'éprouverai une joie ineffable là-haut, si les pauvres diables de cabotins y vont, en voyant que j'ai contribué à ton bonheur.
Ficel voulut Tempêcher d'écrire ; mais le chirurgien s'interposa , et Thomas traça d'une main tremblante son testament en faveur de son ami.
— Maintenant, je suis plus tranquille, reprit-il avec un soupir de soulagement ; j'avais peur de ne pouvoir écrire ces quelques lignes... Sois heureux, sache profiter de la fortune... Tu le vois, la vie s'échappe au moment où on y pense le moins!... Quelle chose étrange que l'existence !... La mienne passe tout entière devant mes yeux à cette heure... comme un éclair !... Que mes longs jours de privations et de peines me paraissent courts!... Je pars... à l'instant où j'allais pouvoir vivre ! . . .
Les matelots laissaient couler de grosses larmes le long de leurs joues hâlées; Lussan jurait tout bas en se détournant pour essuyer ses yeux ; le sculpteur suffoquait.
On doublait les Kuriles.
— Il n'y a pas longtemps... poursuivit le moribond plus oppressé, que nous passions, pleins
d'espoir, devant cet archipel Comme tout
change!... Adieu... camarades! adieu, mes vieux compagnons de NO-^ageX... ^^ ^^^^q.-l cas que ça
ne me fasse rien de vous quitter... Quand on a vécu deux ans sur le môme navire, au milieu des dangers de la mer... on ne se sépare pas sans que le cœur souîTre.... Vous, capitaine.... qui vous êtes montré si dévoué pour notre ami, qui lui avez fait sa fortune... J'ai pour vous une estime que j'emporte avec moi... et dont jaurais voulu vous donner des preuves... Camarades, vous avec qui j'ai ri et tremblé... dont j'ai partagé les plaisirs, les fatigues... recevez mes adieux.., pensez à moi... pendant le temps qui vous reste à naviguer avant d'atteindre le Havre... et... si le souvenir du cabotin ne vous est pas importun, répétez, pendant les soirées des Tropiques..., quelques-unes des histoires qu'il vous racontait au cercle du gaillard d'arrière et qui vous amusaient tant.
Le mourant s^arrêta ; il était épuisé, sa figure se gonflait, le sang sortait de sa bouche par bulles noires.
— Je suis heureux, reprit-il d'un ton presque inintelligible, de mourir en regardant le ciel. Il s'ouvre devant mes yeux... et j'y vois des choses!... ah! si belles... si belles!... que maintenant... j'éprouve un secret plaisir... Que cet horizon infini... est admirable... quand on le regarde à la porte du tombeau... Donne-moi encore ta main, Ficel!... vite!... là!... adieuU..
Le comédien laissa retomber lourdement sa tête en arrière, exhala un dernier soupir et resta sans mouvement.
Il était mort.
— Mille millions de... balbutia le maître tonnelier, faut-il voir appareiller comme ça un brave garçon !
Quand le corps se glaça, le chirurgien le couvrit et le fit descendre dans Tentre-pont; on le déposa sur un autel improvisé avec deux planches posées sur des tonneaux ; on alluma deux lampes à sa tête, une à ses pieds, et chacun le veilla à tour de rôle.
Au bout de trente-six heures, temps réglementaire pour procéder à Tinhumation, le capitaine commanda les apprêts de la dernière cérémonie.
Deux hommes remontèrent sur le pont le corps de Thomas.
Il était en décomposition.
On l'ensevelit dans une toile à voile sur laquelle on dessina une croix ; on lui mit aux pieds un sac rempli de sable, du poids de cent livres, et le maître tonnelier, aidé du maître charpentier, ^e déposa sur le grand panneau.
Tout l'équipage était là, tôte découverte, Ficel, plus pfde que la veille.
Les matelots gardaient un silence solennel.
Aftorrés devant ce cadavro, quelques-uns pensnicnt :
«^Demain, ce sera peut-être mon tour.»
Lussan commanda de mettre en panne, le pavillon en berne, le grand hunier masqué.
Il tenait un livre de messe.
Le navire s'arrêta.
On ouvrit le sabord de tribord et Ton y introduisit une planche qui descendit à fleur d'eau.
Cela terminé, le capitaine récita, d'une voix émue, la prière des morts; puis deux matelots portèrent le corps contre le sabord et le firent glisser sur la planche.
Un léger bruit troubla le silence général; le flot s'entr'ouvrit, tourbillonna, et le sac funèbre disparut, au fond de la mer.
— Mon pauvre ami ! murmura Ficel en pleurant.
Une partie de l'équipage s'était portée contre le plat-bord de tribord, l'autre était restée immobile devant la place que le cadavre avait laissée vide sur le panneau.
Le trois-mâts demeura une heure en panne.
Lussan inscrivit la latitude sous laquelle on avait jeté le comédien, fit relever les voiles, et la Bartavelle reprit sa marche vers les Sandwich.