DES SANDWICH AU HAVRE
Un vide. — Dernière relâche. — Adieu à l'archipel Hawaïen. — Un fragment du journal de bord. — Les côtes do France. — Dans la Manche. — Une erreur déplorable. — Tempôte.— Une panique. — Rencontre d'une barque de pêche. — Un pilote. — A l'entrée du port de Boulogne. — Un nouveau danger. — En mer june fois encore. — Le Havre.
La mort de Thomas laissa un grand vide dans l'équipage. Il sembla au sculpteur que ce malheur n'était que le prélude de ceux qui l'attendaient à Son retour et, autant, précédemment, il avait déliré recevoir des nouvelles de Cécile, autant il appréhendait désormais d'ôtreéclairé à ce sujet.
Au reste, depuis la perte du comédien, tout
le monde était triste sur le trois-mâts ; on eût dit
que l'espoir et la gaieté avaient suivi le joyeux
l)aladin.
Cependant la Bartavelle continuait sa route sans
accident, sans faiblir sous son pesant fardeau. Le
27 octobre, elle était par le 33° 20' de latitude nord et le 162° de longitude ouest, et le 2 novembre à midi, elle entrait dans le port d'Honolouloix -, remorquée par une cinquantaine de Kanaks.
Depuis son départ, et en dernier lieu pendar^m^t les tempêtes de la mer d'Okhotsk, elle avait sul-3i des avaries qu'il fallait réparer ; en conséquenc^E3, Lussan décida qu'on resterait un mois à Oahu.
Cette fois, comme la pêche était finie, les deiM. ^ bordées descendirent à terre en même temps.
Le roi était depuis un mois à son palais d'Hawa'^C; mais de nombreux bâtiments encombraient la rad «^; les marins emplissaient les cabarets, et les dm stractions comptaient deux éléments de plus :
Une troupe d'acrobates américains avait état^li un cirque sur la plage, et une compagnie dram. antique anglaise, venant de San-Francisco, donnxir^it concurremment, dans un théâtre en planches sexmblable à nos baraques foraines, des représentatio ^s où elle jouait le répertoire de Shakespeare, ^e Wicherley, de Goldsmith, de Shéridan, etc.
— Voilà ce que rêvait ce pauvre Thomas, per^sa Ficel.
Entraînés par le tourbillon, les matelots de J'** Bartavelle reprirent, le lendemain de leur arri^^<^*6 à Honoloulou, leur vie de bombance; seuls, Lx^^san et le sculpteur cherchèrent des distractio/ïs moins énervantes, •
Ficel continuait à soupirer; son capitaine avait beau lui répéter : « Caraos ! tout marche pour le mieux; tu es riche; dans quelques jours nous repartons pour le Havre ; le père Demanchot t'ouvre ses bras; tu épouses sa fille ; que te faut-il déplus? » Son cœur et son cerveau n'en torchaient pus moins de la toile à faire fumer la barbe du diable.
Il y a des appréhensions tenaces qui sont comme des secondes vues.
Le jour fixé pour le retour définitif arriva.
Le trois-mâts réparé, pouvait défier la tempête ; l'équipage se rendit à bord, et le 3 décembre, dit adieu aux Sandwich, hissant le grand foc et répétant :
Lo baloinior se ravitaille,
Ilalc î Lahou !
Et fait ripaille Dans la ville d'Ilonoloulou î
Une marée favorable, une bonne brise de terre poussèrent le navire au Icurge.
Nous extrairons de nouveau des notes de son journal de bord.
« Le 15 décembre, passé l'équateur par le 161" de longitude.
« Le 23, aperçu l'archipel de la Société. Le lendemain, passé le tropique du Capricorne.
a Le 20 janvier 1824, doublé le cap Horn.
tt Le 28 février, repassé Téquateur par le 21" de longitude ouest.
ce Le 10 mars, doublé le tropique du Cancer.
« Le 11, échangé nos couleurs avec un bâtiment américain.
« Le 18, passé entre les îles Açores.
<t Le 2 avril, au matin, une goélette en vue au vent, à nous.
(c C'était la Champenoise^ de Saint-Malo, qui venait de faire la pêche aux phoques. Elle avait neuf cents barils d'huile après vingt mois de voyage. Nous la convoyâmes pendant plusieurs jours, puis nous la laissâmes derrière nous.
« Le 9, vents de S.-S-.O.
« Le 10, calme plat.
« Le 19, une forte brise du sud-sud-ouest nous repousse en avant. »
Alors on devait se trouver en face des côtes de France.
La France! C'était beaucoup pour les matelots ; mais pour le sculpteur c'était tout ; car il n'allait pas seulement revoir son pays, sa ^'ille natale, ces mille choses qui rendent la jeunesse au cœur : une vieille rue tortueuse, une église, une maison vermoulue, une boutique, une enseigne.... Il allait revoir Cécile!
Cécile !...
Quel monde dans ce petit nom !
Ficel regardait à l'avant s'il ne découvrirait pas la. terre tant désirée, quand Lussari lui frappa sur l'épaule.
— Hé bien?... lui demanda-t-il , souriant et désignant de la tête l'horizon.
— Nous approchons, n'est-ce pas, capitaine?
— Nous approchons tellement que demain nous entrerons au Havre avec la marée..
— Demain!...
— Je crois que cela te fait peur.
— Non.
— A la bonne heure ! car voici le moment ou jamais de chanter : vive la joie !
— Si elle m'attendait sur la jetée, j'en mourrais, dit Ficel très-pâle.
— Alors qu'elle reste dans son hôtel, caraos ! repartit Lussan d'un ton moitié sérieux, moitié comique ; nous avons besoin de vivre, notre sac étant plein d'un bonheur qui demande la clé des champs !
— Capitaine ?. . . interroippit le second, regardez donc le feu sur lequel nous courons ; il me semble que ce n'est pas la Hêve.
— Non , répliqua Lussan , après un instamt d*examen.
La Bartavelle filait grand largue ; il pouvait être '^Uit heures du soir ; tout à coup on aperçut la *^rre de part et d'autre.
— Parbleu ! fît le capitaine au lotv^ ^wix^ ^\
s'était engagé comme novice et remplissait les fonctions de sous-lieutenant depuis la mort de Gognère, nous avons fait une erreur d'un degré, en échangeant notre latitude avec la goëlette la Champenoise ; nous sommes en travers des feux d'Etaples, entre Dieppe et Boulogne ; le Havre est derrière nous.
— Gomment ! nous aurions doublé le port sans nous en apercevoir ?
— G'est comme je vous le dis.
Pour comble de déveine, le temps se gâtait 1 Lussan se rendit compte de la position en quelques secondes, donna l'ordre de loffer au plus près du vent, fît hisser au mât de misaine le pavillon de pilote, et à la corne de la brigantine les couleurs nationales.
— Mille sabords! jurait-il en veillant à la manœuvre, je pouvais entrer directement au Havre, et voilà que je m'amuse à étaler le courant, ni plus ni moins qu'un marsouin poussé par un révolin ! Gomment remettre le Icap au vent de ma bouée avec cette brise carabinée?
— Carabinée!... hasarda le maître tonnelier, il vente la peau du diable!
— Caraos! j'ai envie de me casser la boussole contre le plat-bord pour m'apprendre à boulinerà Tavenir, poursuivit Lussu«ii avec une colère mêlée de désespoir.
La nuit du 20 au 2i fut mauvaise ; tout le monde dut rester sur le pont pour diminuer de toile.
Le 22, à minuit, le grand hunier, brusquement défoncé, ne put être rétabli qu'après un travail inouï.
Le matin, à cinq heures, une bourrasque enleva le perroquet de fougue.
Une brume épaisse couvrait l'horizon, la pluie tombait par intervalles, le navire courait des bordées de deux heures ; chaque fois qu'il virait de bord le sable montait à la surface de l'eau et des lames de fond sautaient à l'avant^
La position devenait périlleuse.
Le 23, à six heures du soir, le vent tomba et fit place à une légère brise qui permit de rétablir la voilure.
A neuf heures, on aperçut de nouveau les feux d'Etapies»
Au lieu d'avoir gagné dans le vent, on se trouvait à la même place que le 20, et la marée montante drossait de pldl en plus le navire contre terre.
A dix heures, on vira de bord; la Bat^tavellù l*emuait le sable !
A dix et demiej le Vent fraîchissant^ il fallut diminuer de toile ; l'équipage resta trois heures après la vergue du petit hunier pour prendre des ris, sans pouvoir y réussir.
A une heure du matin, la grand'voile se déchira.
Comme on n'en possédait pas d'autre, on la serra.
A deux heures, une panique envahit l'équipage : un bateau à vapeur courant vent arrière allait couler le navire, dont les feux étaient éteints, si Ficel n'eût saisi rapidement, dans la cuisine, un tison enflammé qu'il promena le long du bord.
Le paquebot vit le signal à temps, loffa et passa range le beaupré.
Une minute plus tard, la Bartavelle était coupée en deux!
Cet incident avait un caractère fantastique pour nos matelots qui connaissaient bien la navigation par la vapeur, puisque les Américains depuis 1807, et les Anglais depuis 1812, mettaient en pratique la belle invention de Robert Fui ton, mais ils n'étaient pas accoutumés à rencontrer des steamers sur leur route.
Le navire soufré de ^ Satan détruit par saint Elme, passant devant eux, ne les aurait pas plus impressionnés que ce bateau lançant du feu, de la fumée et marchant à l'aide de deux grandes roues qui tournaient avec fracas.
C'était simplement un des premiers vapeurs qui firent le service entre Douvres et Boulogne.
Lussan ne savait o^ donner de la tête.
Après un voyage laborieux, après avoir fait plus de quinze mille lieues en trois ans, après avoir essuyé les tempêtes des deux pôles, venir périr dans la Manche, en face du Havre, au moment de rentrer au port, c'était horrible.
Comment rendre les angoisses d'un pareil moment, l'anxiété avec laquelle les minutes sont comptées, les battements de cœur avec lesquels on attend le calme, la délivrance qui n'arrivent pas?
Chaque coup de vent emporte avec lui l'espérance ou ramène l'espoir ; chaque coup de tangage entr'ouvre l'abîme, qui a dévoré tant de victimes, qui a englouti tant de trésors!
— -Allons, se dit Ficel au plus fort de la tourmente, ce n'était pas la peine d'appréhender mon retour. Après tout, mourir pour mourir, j'aime mieux être emporté par ces vagues que de retrouver Cécile mariée... J'aurais pourtant voulu la revoir !
Le 24 au matin, on signala sous le vent un bateau de pêcheur.
Lussan donna l'ordre de laisser arriver et fît mettre le pavillon en berne.
— Ohé! ohé! ohé! du pêcheur, où sommesnous ? cria-t-il à ce dernier , quand il se trouva à portée de la voix.
— Devant Boulogne, repartit le patron.
— Voulez-vous me prêter un de vos hommes pour me conduire au Havre?
Sur la réponse affirmative du patron, Lussan fit amenerune pirogue pour prendt*e le pilote demandé.
Mais le vent était si violent, la mer si grosse, que l'embarcation s'avaria contre le bâtiment.
Les hommes qui la montaient eurent heureusement le temps de s'accrocher aux haubans.
Toutefois, pendant un moment d'accalmie, les pêcheurs s'approchèrent de la Bartavelle^ et l'un d'eux parvint à sauter à bord.
Il fit aussitôt mettre en panne jusqu'à l'heure de la marée, car il était impossible, suivant lui, de gagner le Havre avec ce vent, ni môme de courir près des côtes où il y avait un banc de sable sur lequel un trois-mâts hollandais s'était perdu la nuit précédente.
A onze heures, on orienta vent arrière sur Boulogne, dont on aperçut la jetée à midi; à trois heures, la Bartavelle était de bout sur les vases de l'entrée de ce port.
Elle venait d'échapper à un grand danger; mais tout n'était pas fini.
Boulogne ne pouvait recevoir, à marée basse, les bâtiments d'un fort tirant d'eau; le trois-mâts se trouvait en travers de la passe, et la marée montante menaçait de le briser sur l'estacade si le vent ne diminuait.
L'important était de prévenir cette catastrophe. L^équipage y travailla avec ardeur, et quand le flot revint, la Bartavelle était en état de le recevoir.
Pendant ses quelques heures le vent avait changé ; il poussa le navire au large.
Lussan, n'ayant pas eu le temps de descendre à terre, avait écrit deux mots à ses armateurs pour leur annoncer son arrivée, et leur apprendre le fâcheux contre-temps dont il était victime.
Le 23 , le baleinier filait dans la Manche , conduit par un pilote.
Il louvoya jusqu'au 27, contrarié par les vents et la hauteur exceptionnelle de la mer ; le 28, un calme plat suivi d'une brume épaisse, le mit en panne.
— Caraos ! sacra Lussan désespéré, nous ne sortirons donc -jamais de là ! Ah ! canaglia de goëlette ; sans elle nous serions déjà en lieu sûr. Mon point était bon , qu'avais-je besoin de le changer !
L'équipage n'était guère moins consterné que son capitaine, et se demandait s'il parviendrait à rentrer la cargaison au port, lorsque, le 30, le vent du nord-est reprit un peu.
— Nous arrivons ! exclama enfin le pilote vers minuit, en désignant les feux de la Hêve, situés à six milles du Havre.
Les matelots se portèrent en masse contre le plat-bord pour vérifier le fait.
— Ohé ! ohé ! ohé ! ohé ! nous arrivons , braillèrent-ils avec une joie bruyante, s'embrassant les uns les autres, trépignant et chantant sur le pont.
— Ne vous réjouissez pas d'avance, fit Lussan, qui, lui aussi, tremblait d'espoir, nous n'y sommes pas encore, vous nous porteriez malheur.
— Il n'y a plus de danger, dit le pilote ; demain, h la marée, nous entrerons au Havre, je vous en donne ma parole.
— Bien vrai? hasarda Ficel.
— Aussi vrai que je suis là !
— Ah ! mon ami ! . . . exclama le sculpteur en pressant les mains du capitaine.
— Hé bien, caraos! est-ce que tu vas tomber en pagaye?
— Non, répondit Ficel en se redressant, je serai fort, quoiqu'il advienne.
— Gela te sera d'autant plus facile, qu'il n'arrivera que du bonheur.-
Ainsi que l'avait annoncé le pilote, le troismâts était sur rade quand le jour parut, et le matin, il entra au Havre, moins léger qu'au départ; mais plus mâle, plus fier, montrant orgueilleusement ses flancs blessés, et portant comme un héros, ainsi que le jour où il avait pris la mer:
le pavillon français à la canne de sa brigantine, le pavillcm américain à son mât de misaine, le pavillon de l'armateur à son mât d'artimon, et le nom triomphant de la Bartavelle sur une oriflamme rouge à la pomme de son grand mât, comme une aigrette victorieuse.
Le beau navire avait quitté le Havre le 4 septembre 1821; il y rentrait le 1" mai 1824, portant un riche chargement d'huile et de fanons !
Son voyage avait duré près de trois ans !
Rentrée au port. — Bile n'y est pas. — Les armateurs et Lussan. — Ficel s'échappe du trols-mâts. — Devant l'hôtel du potier. — Marion. — Ce qui s'était passé au Havre pendant l'absence du sculpteur.
Le trois-mâts était signalé au sémaphore depuis la veille; aussi la jetée regorgeait-elle de curieux qui le saluèrent de bravos enthousiastes lorsque, à la faveur de la marée, il rentra dans le port.
C'est qu'en 1824, au Havre, le retour d'un baleinier avait une véritable importance, surtout quand ce baleinier jaugeait six cents tonneaux, comme la Bartavelle,
Ficel, collé à bâbord, derrière son ami, examinait avec anxiété la foule assemblée sur la jetée et sur les quais, tandis que les hâleurs, favorisés par le flot, amenaient le navire dans l'avant-port.
Seule, une personne manquait parmi tout ce monde.
— Elle n'y est pas ! dit le sculpteur d'une voix altérée.
La Bartavelle pénétra dans le bassin du Roi, où elle devait demeurer.
— Espère donc, caraos! fltLussan, que la joie grisait un peu ; tu veux toujours aller plus vite que le vent. Laisse au moins tomber les ancres, et si ta goélette ne se présente pas quand nous mettrons le pied sur le quai, hé bien! nous irons la chercher à son hôtel; ça n'est pas si loin. Au surplus, elle est peut-être dans la foule, cette fille.
— Non, elle n'y est pas.
— Bah!
— Mon cœur me l'aurait dit à défaut de mes yeux.
— Ces diables d'amoureux, grommela Lussan avec un sourire.
Le t rois-mâts touchait à l'endroit où il devait être amarré ; les curieux encombraient le quai Videcoq pour assister au débarquement de l'équipage; les armateurs attendaient que le pontvolant fût jeté pour serrer la main de leur commandant.
La Bartavelle s'assit solidement sur ses ancres; des cribles, des chaînes l'assujettirent aux ca-
nons de fonte scellés dans les dalles du quai, et les matelots descendirent à terre.
Des ouvriers les' remplacèrent pour garder la cargaison.
M. Justin Gony, l'armateur et ses associés, se firent rendre compte, en quelques mots, du voyage, jaugèrent rapidement le chargement, témoignèrent leur satisfaction à Lussan, et le laissèrent, en prenant rendez-vous pour le soir , à sept heures, pour le banquet traditionnel du retour.
Pendant ce temps, Ficel, se précipitant sur le quai, franchissait le court espace qui sépare le bassin du Roi de la rue de Paris, en passant par la rue des Drapiers, et arrivait comme une bombe devant Thôtel du potier.
Il s'appuya d'une main contre la grille et ferma les yeux pour se donner du courage.
Son cœur battait à lui rompre la poitrine !
Il releva la tête et porta ses regards devant lui.
La maison était hermétiquement fermée; elle semblait déserte.
« C'est étrange! » murmura-t-il en pâlissant. Puis, reprenant courage : « Bah! ils doivent être à la campagne ; nous sommes en mai. »
Mais, en examinant plus attentivement l'hôtel, îl vit, de chaque côté du perron, des affiches jaunes collées sur le mur, affiches sur lesquelles on lisait en gros caractères :