‹ Le roman d'un baleinierChapitre 23 sur 42 · VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE · texte numérisé non relu

VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE

« Quel malheur est arrivé ici ! » dit-îl d'une voix altérée.

Et saisissant la chaîne de la sonnette, il la tira si fort, qu'elle lui resta dans la main.

Les voisins mirent le nez à leurs fenêtres ou sortirent de leurs boutiques ; quant à Thôtel, il resta plongé dans le môme silence.

A cet instant une bonne pimpante, chargée d'un panier de fruits, s'arrêta devant le jeune homme.

— Sainte Vierge, s'écria-t-elle après l'avoir regardé, je ne me trompe pas : c'est M. Beauflcel!

Le sculpteur tressaillit.

— C'est vous, Marion? fit-il en reconnaissant la femme de chambre de Cécile; apprenez-moi, je vous en prie, ce que fait votre maîtresse et pour quoi sa maison est fermée?

— Ma maîtresse, quelle maîtresse?

— Mademoiselle Demanchot, je pense.

— Oh ! il y a beau jour que je ne suis plus à son service.

— Comment cela?

— Vous ne savez donc rien ?

— Rien. J'arrive à l'instant.

— Je vous croyais ici depuis plusieurs jours; on avait signala votre navire mercredi dernier

— Nous avons dépassé le Havre involontairement et ne sommes rentrés qu'aujourd'hui. Instruisez-moi, je vous en conjure.

— Vous êtes donc toujours aussi amoureux? repartit la soubrette en riant. C'est joli la constance ; ah ! si cela servait ! . . .

— Que voulez-vous dire ?

— Je vais tout vous conter, continua Marion, posant son panier; mais assqy ez-vous , vous parraissez malade.

— Non, non, parlez.

Ficel et la domestique avaient traversé la rue ; ils se rangèrent dans l'encoignure d'une de ces vieilles maisons bourgeoises où les propriétaires avaient le bon esprit de faire mettre des bancs pour soulager les piétons fatigués, et causèrent.

Les femmes sont bavardes, on le prétend, avec raison sans doute ; mais que dire des soubret-

Marion brûlait de parler, elle commença ainsi :

— Le soir de votre départ , mademoiselle fut maussade , colère ; je remarquai le lendemain qu'elle avait pleuré et que vos deux lettres se trouvaient toutes grandes ouvertes sur sa toilette, preuve que vous n'étiez pas étranger à ce changement d'humeur. Durant quinze jours, elle alla se promener sur la jetée, consulta la météorologie, regarda la mer, rechercha dans

le journal les nouvelles maritimes. Quant à son père, il vous avait oublié. L'hiver arriva, et avec lui les bals , les spectacles , les concerts, les soirées. Mademoiselle reprit son existence ordinaire, et comme votre nom ne fut jamais prononcé dans l'hôtel , monsieur ne put soupçonner que sa fille pensât à vous. Cependant je la vis un jour pâlir en lisant dans les journaux la nouvelle, démentie peu après, de la perte d'un baleinier du Havre au passage du cap Horn. M. Demanchot se lança dans des spéculations à l'aide desquelles il tripla sa fortune ; dès qu'il se vit deux fois millionnaire, la marotte des titres lui repassa par la tête, et il rêva de marier sa fille au fils d'un vieux marquis de Carabas tout bouffi de ses aïeux, de ses quartiers, des châteaux de ses pères, un vrai galimathias, et jamais de ses écus, dont il eût été fort empêché de montrer la queue d'un. Mademoiselle refusa , pleura, se révolta; monsieur tint bon. L'on signa le contrat à ces conditions, imposées par le père du futur : cinq cent mille livres de dot, les trousseaux des deux époux et une rente viagère de six mille livres au vieux marquis. C'était gentil, comme vous le voyez : aussi le beau-père pressait-il la cérémonie quand M. Demanchot perdit d'un seul coup sept cent mille livres dans je ne sais quelle spéculation. Alors le marquis et sou fils lui signifièrent qu'il eût

à leur verser immédiatement la dot, le capital de la rente promise au vieux, et cinquante mille livres pour les trousseaux. M. Demanchot demanda à réfléchir, promit de regagner sa perte par une combinaison hardie, et recula le jour du mariage. Mais lorsque la mauvaise chance s'abat sur une maison, elle ne la quitte pas avant de l'avoir ruinée de fond en comble. A peine une semaine sVtait-elle écoulée que M. Demanchot perdait le reste de sa fortune , et que sa fabrique brûlait à Ingouville. Vous dire le bruit que cela fit dans la ville est impossible. Monsieur tomba malade ; pendant un mois on le crut à l'article de la mort, et mademoiselle... Ce n'est pas tout. Les marquis se prétendirent volés, et leurs obligations en main, intentèrent un procès qu'ils gagnèrent bel et bien. M. Demanchot, incapable de se bouger, s'étant laissé condamner par défaut, de telle façon qu^un jour on vint saisir. Mademoiselle eut peur des hommes noirs, elle se sauva avec son père, presque tombé en enfance, dans un logement garni.... et je cherchai une autre place. Voilà.

Ficel avait écouté le récit de la domestique avec un intérêt qu'on devine.

— Où est-elle maintenant? demanda-t-îl brusquement quand la bonne eut fini.

— Ah , dame ! la chère demoiselle ne fait pas

brillante figure. Dans les petites villes, comme dans les grandes, la pauvreté est une mauvaise chose, voyez-vous ! Dès qu'on Ta sue ruinée, les portes se sont fermées devant elle, si bien qu'elle s'est réfugiée, dans une maison de la rue Beauverger, chez une femme qui loue des chambres meublées.

— Bien, Marion ; je suis heureux de vous avoir rencontrée; tenez, voici pour le temps que je vous ai fait perdre. Adieu, nous nous reverrons.

Et le sculpteur, glissant un écu dans la main de la soubrette, se dirigea du côté de la rue indiquée, tandis que Marion faisant miroiter la pièce d'argent, tout en regardant s'éloigner le jeune homme, disait en reprenant son panier de fruits :

— C'est égal, ce Beauficel est tout de même un brave garçon ; il a la main donnante comme un grand seigneur, et je ne serais pas surprise que mademoiselle se trouvât bien de son retour.

M"« Demanchot, s. v. p. ?— Sur le palier. — Un coup de théâtre. — Ficel et Cécile. — Confidences réciproques. — La fortune offerte et refusée. — Cécile vaincue. — Le potier endormi. — La mère Pistoie.

Un secret instinct poussa Ficel vers la maison qu'il avait habitée.

Arrivé devant la porte, il pénétra dans la vieille allée noire qu'il enfilait joyeusement jadis pour gagner sa mansarde, et dit à une bonne femme qu'il rencontra :

— Mademoiselle Demanchot ne demeure-t-elle pas ici?

— Pardonnez-moi, elle occupe avec son père un des logements de la mère Pistoie, au deuxième, la porte à gauche.

— Merci, flt-il. Et il gravit quatre à quatre l'escalier.

La mère Pistoie, la principale locataire de la maison, louait autrefois à Ficel.'

Trop impatient pour subir son bavardage, celuici n'eut garde de se présenter d'abord chez elle ; dès qu'il se trouva sur le palier, prenant son courage à deux mains, il frappa à gauche trois petits coups secs et attendit.

La sueur perlait sur son front

Qu'allait-il voir?

Comment allait-il être reçu?

A peine ces réflexions avaient - elles traversé son esprit, que la porte roula sur ses gonds et que Cécile parut.

Il est des émotions si rapides, si vives, que la plume ne saurait les rendre.

La jeune fille jeta un cri d'effroi, ses yeux se fermèrent; elle serait tombée si le sculpteur ne se fût élancé pour la soutenir.

A ce moment, la mère Pistoie sortit pour savoir qui frappait chez sa voisine.

Ficel, sentant le danger, ferma la porte au nez de la curieuse et déposa Cécile sur une chaise de paille.

Haletant, inquiet, le chapeau à la main, un genou en terre, il attendit avec une religieuse adoration.

On eût dit un pêcheur breton devant une statue de la Vierge.

Cécile revint à elle.

— C'est vous... murmura- t-elle.

— Oui, mademoiselle, c'est moi. Pardon, pardon, de vous avoir causé cette peur; mais j'étais si heureux de vous revoir, que je n'ai pas eu le courage d'attendre, et sitôt mon navire amarré dans le bassin du Roi, je suis accouru.

— Ma position est bien changée, n'est-ce pas?

— Mademoiselle... balbutia le sculpteur tandis que Cécile pleurait.

Il se fit un silence.

Ficel se leva avec embarras, le cœur serré.

Cécile était une belle personne dans toute l'acception du mot. Les mutineries de l'enfant avaient fait place chez elle à la sage réserve de la femme, à cette grâce franche qui commande le respect. En la voyant au milieu de ces vieux naeubles dépareillés, de cette chambre d'hôtel garni, Ficel se reporta involontairement aux salons dorés de la demeure de la rue de Paris, et il pensa : « Comme velle doit souffrir I »

De son côté, la jeune fille trouvait le sculpteur plus grand, plus fort, plus convenable; elle préférait sa figure bronzée par le haie; elle estimait que son costume de marin lui donnait un air plus avantageux que celui qu'il avait au départ.

Après quelques secondes, elle essaya de sourire et tendit la main au jeune homme.

Celui-ci pressa respectueusement cette main, et demeura timide, indécis.

Cette situation, qu'il avait crue d'abord à son avantage, le décontenançait.

Il lui semblait même qu'il eût été plus â son aise pour parler dans l'hôtel aristocratique de la rue de Paris.

— Vous ne supposiez pas me trouver ici ? reprit la jeune fille après un moment.

— Mademoiselle, si quelque chose peut adoucir pour moi le chagrin de vous voir dans la peine, c'est de pouvoir vous être utile.

— Vous ignorez donc...

— J'ai tout appris. Je ne me flattg pas de vous rendre ce que vous avez perdu ; toutefois j'espère* avec ma fortune, vous assurer une existence tranquille.

— Votre fortune ?. . .

— - Oui, mademoiselle. Rappelez- vous vos pa^ rôles : « Partez, travaillez, espérez * » Je suis parti avec l'espoir, j'ai travaillé, et, grâce à l'amitié, au concours de mon excellent capitaine, je suis devenu riche !

Ficel raconta sommairement ses opérations commerciales, son voyage, sans oublier le testament de î'homas, et termina par ces mots : « En

entrant ce matin dans le port, mon ami m'a dit : « Si la vente des marchandises est bonne, tu seras possesseur de cent mille livres ! »

— Cent mille livres !

— Oui, mademoiselle; cet argent est à vous.

C'est pour vous mériter que je l'ai gagné ; il n'aura pas d'autre possesseur.

— Monsieur Beauflcel, je suis heureuse de ce que vous me dites; mais je ne veux pas, je ne dois pas accepter votre généreux sacrifice.

— Vous ne voulez pas, vous ne devez pas...

Pourquoi ?

— Parce que ce serait une action indigne.

— Mademoiselle , répliqua simplement Ficel , je n'appartiens pas, comme vous, à mn monde noble, riche ^ savant; ma vie s'est écoulée à l'aventure, avec les ouvriers, les portefaix, les marins ; mais il y a de braves gens parmi eux ; on y connaît le bien et le mal, le juste et l'injuste, et je crois que si ma proposition était indigne de vous, je me serais tué plutôt que de nous la faire.

L'attitude honnête du sculpteur embarrassa Cécile ; néanmoins, elle reprit résolument , quoiqu'avec douceur :

— Ne parlons plus de cela !

Ficel, tourna son chapeau ciré entre ses doigts, puis hasarda, d'un ton ^ui eût provo-

que le rire de la jeune fille en toute autre circonstance :

— Alors, qu'est-ce que je vais faire de tout cet argent ?

— Vous allez vous créer une position ; c'est bien que Dieu vous ait récompensé comme vous le méritez.

— Mademoiselle, insista le sculpteur, si je comprends la délicatesse de vos scrupules, je sais également que vous êtes seule pour soutenir un père vieux et malade; je sais que vos faibles ressources s'épuisent, et j'ai peur que la misère ne vienne frapper à votre porte. La misère, que f eriez-vous en face d'elle ?

— Je me tuerais ! s'écria Cécile en blêmissant.

— Vous vous tueriez ! Voilà ce que je disais ; et vous vous rappelez combien vous me fîtes honte en dirigeant mes forces, mon espoir, vers un but élevé ! Je n'ai eu jusqu'à ce jour qu'une ambition : vous; je ne peux imaginer qu'il existe au monde un être pour lequel j 'aurais la millième paiv tie de l'affection qte je vous ai vouée ; vous pouvez ne pas m'aimer ; mais je vous aime tant, moi, que refuser le prix de mes fatigues serait commettre une cruauté. Si vous saviez combien votre image est restée présente à ma pensée, pendant les longues heures de la navigation* Je vous en prie à

mains jointes, acceptez ma fortune. Vous resterez libre de me refuser pour mari ; jamais je ne vous importunerai de mon amour; la joie d'avoir contribué à vous rendre la tranquillité sera pour moi d'un prix assez grand pour imposer silence à mon cœur.

Ficel n'avait pas besoin de plaider longtemps sa cause sur ce ton pour la gagner. Cécile se sentit vaincue; elle dégagea son visage, moitié souriant, moitié pleurant, tendit ses mains au sculpteur, et dit d'une voix entrecoupée : « Vous êtes un brave garçon I »

Ficel se précipita sur les jolis doigts qu'on lui tendait, les couvrit d'ardents baisers, et s'écria, fou de bonheur :

— Je vais chercher la somme !

— Pas encore, fit Cécile; votre or serait mal placé dans mes mains inhabiles ; quand je vous le demanderai, poursuivit-elle eh rougissant, ce sera à un titre plus digne de votre confiance et de votre générosité.

Ficel croyait rêver !

Il riait et pleurait tout à la fois.

Il voulait sauter au cou de Cécile, et il n'osait ; il ne savait que pleurer 1

La fille du potier ne vit pas seulement ce désordre avec joie ; elle le vit avec fièreté, et elle eut raison.

— J'étais seule pour lutter contre le malheur, dit-elle; maintenant, nous serons deux.

: — Et nous triompherons, mademoiselle, affirma Ficel ; j'ai de bons bras, et je le jure, le diable ne mettra plus les pieds sur le seuil de votre demeure, tant que j'en serai le gardien.

A cet instant, on entendit tousser dans la chambre voisine.

— Chut ! fit Cécile entr'ouvrant avec précaution la porte de cette seconde pièce ; c'est mon père qui s'éveille ; il est inutile qu'il vous voie aujourd'hui.

La jeune fille s'avança de deux pas, puis 3'arrêta : le potier s'était rendormi.

Enfoui dans un grand fauteuil, Demanchot n'avait plus cette face colorée, ce triple menton, cette bedaine rebondissante sur laquelle s'étalaient si complaisamment jadis ses breloques et son gilet brodé : ses joues étaient pendantes, ses yeux rouges ; il avait vieilli de trente ans !

Le foulard qui lui enveloppait la tête s'étant dérangé, sa perruque tombait sur son oreille et Ficel eut de la peine à reconnaître le fermie?* général qui l'avait chassé trois ans auparavant.

— Comme tout change, pensa-t-il; ce que c'est que (le nous !

Eternelle phrase qu'on répète devant les jeu-

nés devenus vieux, devant ceux qu'on a connus, aimés, quand ils sont couchés dans la bière, devant ce qui a été beau, élégant, orgueilleux, devant ce qui a été fêté, acclamé. Eternelle condamnation qui revient sur les lèvres devant les monuments de la prétendue puissance des hommes : cirques romains, temples grecs, égyptiens, manoirs féodaux tombant en ruines, en poussière : « comme tout change ! ce que c'est que de nous ! »

— Il s'est endormi; laissons-le, dit tout bas Cécile refermant la porte.

— Mademoiselle, reprit le sculpteur, puisque vous venez de me donner l'autorisation de veiller sur votre bonheur, permettez-moi de vous demander, avec tout le respect que je vous dois,

quelques détails indispensables sur l'état de vos affaires ?

— Tout ce qui s'est passé depuis trois mois chez nous est un rêve affreux pour moi, répondit la jeune fille; .je sais seulement que mon père est malade, que notre fortune est perdue, que notre maison est saisie.

— J'ai idée que vous avez été indignement volés, répliqua Ficel, et je vais m'en assurer de ce pas, si vous voulez bien m'accepter pour mandataire.

— Puis-je remettre mes intérêts à un cœur çlus

loyal? repartit Cécile en tendant sa main avec une grâce charmante.

Le sculpteur tint un moment ces doigts roses sans oser les presser de ses lèvres, y déposa enfin un baiser timide, et sortit, reconduit par la jeune fille qui lui souriait avec tant de charme, qu'il pensa mourir de joie sur le palier.

Il descendit l'escalier et heurta, dans l'allée, la mère Pistoîe qui, selon son habitude, attendait le visiteur au passage,

— Bonjour, mère Pistoie ! lui dit-il avec ce ton que possèdent seuls les gens heureux.

La principale locataire le regarda sans le reconnaître.

— C'est moi, Ficel, continua-t-il, car il n'avait pas le temps de s'amuser.

— Gomment, c'est vous, mon cher enfant, exclama la bonne femme, rajustant ses lunettes et laissant tomber une prise de tabac sur son menton de galoche; d'où venez-vous. Seigneur Dieu?

— Du paradis ! s'écria le sculpteur radieux.

— Du paradis?

— Je vous raconterai cela plus tard ; avez-vous toujours ma mansarde?

— Oui, toujours ; je n'ai pu trouver à la louer depuis votre départ. Le malheur

— C'est bien, je la prends.

— Vous la pr^xv^z'î

— Tenez, voici le denier à Dieu : allez vite y donner un coup de balai, tandis que je vais chercher ma literie.

Et Ficel , prenant son élan, se mit à courir comme un possédé dans la direction du quai Videcoq, laissant la mère Pistoie tout étourdie au milieu de l'allée de la vieille maison.

loyal? repartit Cécile en tendant sa main avec une grâce charmante.

Le sculpteur tint un moment ces doigts roses sans oser les presser de ses lèvres, y déposa enfin un baiser timide, et sortit, reconduit par la jeune fille qui lui souriait avec tant de charme, qu'il pensa mourir de joie sur le palier.

Il descendit Fescalier et heurta, dans Tallée, la mère Pistoîe qui, selon son habitude, attendait le visiteur au passage,

— Bonjour, mère Pistoie ! lui dit-il avec ce ton que possèdent seuls les gens heureux.

La principale locataire le regarda sans le reconnaître.

— C'est moi, Ficel, continua-t-il, car il n'avait pas le temps de s'amuser.

— Comment, c'est vous, mon cher enfant, exclama la bonne femme, rajustant ses lunettes et laissant tomber une prise de tabac sur son menton de galoche; d'où venez-vous, Seigneur Dieu?

— Du paradis ! s'écria le sculpteur radieux.

— Du paradis?

— Je vous raconterai cela plus tard ; avez-vous toujours ma mansarde?

— Oui, toujours ; je n'ai pu trouver à la louer depuis votre départ. Le malheur

— C'est bien, je la prends.

— Vous la prenez ?

— Tenez, voici le denier à Dieu : allez vite y donner un coup de balai, tandis que je vais chercher ma literie.

Et Ficel, prenant son élan, se mit à courir comme un possédé dans la direction du quai Videcoq, laissant la mère Pistoie tout étourdie au milieu de l'allée de la vieille maison .

320 TL'AT'itrf

— Ah ! je nV soit pfecs.

— Je vais ToosexpIiçiarl&dbisK-; omis reEDODtons à bord, j'ai bessm &* gEeiifr& 111& fflerîe.

— Pourquoi ûine?

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— Garaos! gromisi^ LnssBi ânzr^f. «cette aff>tlro me paraît fièraneail «nàrianli».

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l'avoué 321

Le tabellion était un homme intègre, auquel on aurait pu confier sans crainte les trésors de toutes les banques de l'Europe.

Lussan et Ficel régularisèrent le dépôt qu'ils lui firent de leurs fortunes et parlèrent du potier.

— Ma foi, dit le notaire, je vous avouerai que je n'ai rien compris à son histoire. Peut-être M. Demanchot s'est-il engagé imprudemment avec le marquis dont le fils devait anoblir sa maison ; le bonhomme avait la manie des titres ; je ne serais pas étonné que ces nobles ruinés l'aient entortillé de façon à le laisser Gros-Jean après le mariage. La procédure a été menée avec une vivacité et une sûreté qui dénotent une grande expérience ; cependant, si Demanchot voulait, je crois qu'on pourrait encore mettre ordre à ses affaires.

— Hé! monsieur, dît Ficel, le pauvre homme est à moitié fou et de plus fort malade.

— C'est une excuse ; mais sa fille aurait pu constituer un avoué.

— C'est donc possible?

— Assurément. Tenez, puisque vous vous intéressez à M. et à M"® Demanchot, je vais vous adresser à M'* Dubreuii, le meilleur homme de loi que je connaisse.

- Mapp'**"*» Tiîçcornet, continua-t-il en appe-

"src, qui griffonnait des actas»

320 l'avoué

— Ah ! je n'y suis plus.

— Je vais vous expliquer la chose ; mais remontons à bord, j'ai besoin de prendre ma literie.

— Pourquoi faire ?

— J'ai retrouvé ma chambre d'autrefois et je vais la meubler.

— Le diable m'élingue si je comprends un mot

Ficel conta son entrevue avec la domestique, puis avec M"" Demanchot, et termina en disant qu'il fallait à tout prix empêcher la vente de l'hôtel.

— Caraos ! grommela Lussan étourdi, cette affaire me paraît fièrement embrouillée.

— Bah! capitaine, vous avez tant d'esprit.

— Tu crois?

— Et vous êtes si bon !

— Flatteur!

— Je suis sûr que vous ne me prouverez pas le contraire.

— On tâchera, pitioun; justement je t'attendais pour te conduire chez mon notaire, un brave homme à qui je viens de porter mon argent et le tien. Il est nécessaire que tu signes un acte authentique; nous trouverons là les conseils dont nous avons besoin.

Les deux amis se dirigèrent vers la demeure du notaire, située T\ie âi^ Y kt^^waS..

l'avoué 321

Le tabellion était un homme intègre, auquel on aurait pu confier sans crainte les trésors de toutes les banques de l'Europe.

Lussan et Ficel régularisèrent le dépôt qu'ils lui firent de leurs fortunes et parlèrent du potier,

— Ma foi, dit le notaire, je vous avouerai que je n'ai rien compris à son histoire. Peut-ôtre M. Demanchot s'est-il engagé imprudemment avec le marquis dont le fils devait anoblir sa maison ; le bonhomme avait la manie des titres ; je ne serais pas étonné que ces nobles ruinés l'aient entortillé de façon à le laisser Gros-Jean après le mariage. La procédure a été menée avec une vivacité et une sûreté qui dénotent une grande expérience ; cependant, si Demanchot voulait, je crois qu'on pourrait encore mettre ordre à ses affaires.

— Hé! monsieur, dît Ficel, le pauvre homme est à moitié fou et de plus fort malade.

— C'est une excuse ; mais sa fille aurait pu constituer un avoué.

— C'est donc possible?

— Assurément. Tenez, puisque vous vous intéressez à M. et à M"'' Demanchot, je vais vous adresser à M'* Dubreuil, le meilleur homme de loi que je connaisse.

— Monsieur Biscornet, continua-t-il en appelant son premier clerc, qui griffonnait des actes

322 l'avoué

dans une pièce voisine, conduisez ces messieurs, de ma part, chez M* Dubreuil.

Les deux amis remercièrent, saluèrent et sortirent avec le clerc.

M" Dubreuil demeurait au coin de la rue des Viviers et de la place François P'.

C'était un fin Normand, ayant plaidé plus de causes en sa vie qu'il ne conservait de cheveux sur sa tôte.

Jamais un juge n'avait pu le faire taire; la furia de son improvisation était telle que ses confrères évitaient de se mesurer avec lui.

Toutefois, malgré son amour pour la chicane, il choisissait de préférence les causes qui lui semblaient justes, quoiqu'il eût pu réaliser de gros bénéfices en suivant une ligne de conduite opposée.

Cet exemple est assez rare pour que nous lui accordions une mention.

Au bout de quelques minutes de marche, les trois hommes arrivèrent devant la maison de l'avoué.

Ils montèrent un escalier à vis, en bois, et trouvèrent à point nommé M"" Dubreuil, petit homme sec, verbeux, d'une cinquantaine d'années tout de noir habillé, à la mode de 1810.

— Je vois ce que vous désirez, dit-il à Lussan et au sculpteur, dès que ceux-ci lui eurent exposé le but de leur visite. Ah! si j'avais eu à défendre ses inlérôls,M. D^iwatichot n'en serait pas

l'avoué 323

réduit à cette extrémité. Ceux qui Tont poursuivi sont des coquins. Il est temps de mettre ordre à ce pillage. Demain, la vente aurait lieu, le gâteau serait mangé, et vous le savez : quand un loup a volé un agneau, si vite qu'on le poursuive^ on ne Tempêche pas de l'entamer. L'important est de ne point laisser enlever la proie; c'est mon système. J'aime mieux avoir à protéger un bien qtie d'avoir à l'arracher à d'illégitimes possesseurs. Au surplus, messieurs, il est inutile de causer davantage ; il faut agir promptement si l'on veut réussir.

M° Dubreuilprit sa canne, son chapeau, sa serviette et sortit, suivi des deux amis, pour se rendre chez M"° Demfuichot,

Dix minutes après, tous trois étaient en présence de Cécile.

Ficel présenta Lussan.

La jeune fille remercia le capitaine avec une telle délicatesse de ce qu'il avait fait pour son ami, que le marin se sentit tout confus*.

W Dubreuil causa :

— Mademoiselle, dit-il, quand il fut suffisamment renseigné, et en feuilletant une liasse de papiers que Cécile lui avait donnée, nous débrouillerons ce chaos. Je vais passer chez mon huissier pour faire signifier opposition à la Vente avant le coucher du soleil; par ce moyen, nous

324 l'avoué

gagnerons du temps, et c'est aujourd'hui l'essentiel. Où demeurent les marquis?

— Rue d'Estimonville.

— A deux pas de chez moi. Demain, quand le papier timbré aura produit son effet, j'inviterai ces messieurs à passer à mon étude, et j'aurai l'honneur de vous rendre compte de ma mission.

L'avoué sortit en môme temps que Ficel et Lussan, qui prirent congé de la jeune fille pour le restant de la journée.

— Hé bien? demanda le sculpteur, d'un air légèrement vainqueur, après quelques pas dans la rue.

— Ah! gaillard!... s'écria Lussan, tu n'as pas eu les écubiers (les yeux) bouchés, le jour où tu as signalé cette goélette.

— N'est-ce pas?

— Je t'espère ! une taille plus fine qu'une flèche d'artimon !... un gréement complet, quoi ! Garaos ! tu as mis le cap sur le bonheur, grand largue, ou je n'ai jamais su courir la bouline de ma vie!

Les deux amis allumèrent des cigares au bureau de tabac voisin ; puis, heureux l'un et l'autre, bras dessus, bras dessous, lançant tribord et bâbord des tourbillons de fumée, ils retournèrent sur lu Bartavelle.

LtQS marchands de vieux habits. — Vente à créait. — Le quartier Saint-François. — Le banquet. — Gomment il finit. — Au bout de la jetée. — Souvenir.— Ficel se retrouve dans son ancienne mansarde.

Au retour d'un long voyage, les baleiniers se distinguent des autres matelots par un dénûment complet.

Leurs effets, usés jusqu'à la corde, leur donnent Tair de mendiants ; mais ils portent orgueilleusement ces défroques goudronnées, et les promènent par la ville ainsi que des trophées.

Les marchands de vieux habits les exploitent généralement au débarquer.

Lorsqu'un navire baleinier revient, tous les fripiers s'informent du résultat de la pêche; si ce résultat est bon, si la cargaison promet de grosses parts, ils accourent, chargés d'habillements de-

puis la chemise jusqu'au chapeau, et vendent à crédit, quatre fois leur valeur, moyennant délégation, ces pelures retapées.

Les matelots se livrent en aveugles aux harpies, et le soir de leur arrivée on les voit se pavaner dans des enveloppes enlevées au décrochezmoi ça qui ne valent guère mieux que leurs guenilles.

Quand Lussan et Ficel arrivèrent, le pont était envahi par les brocanteurs ; on se serait cru dans un coin du Temple de Paris.

Grâce à son ami, Ficel n'était pas aussi dénué que ses camarades; cependant comme tout le monde se changeait pour le soir, il ne voulut pas être le seul à conserver ses vêtements de mer, et dès que Lussan eut terminé ses dernières affaires, il se rendit avec lui dans une maison de confection, succursale d'un grand établissement parisien, où l'on pouvait se y7'éc7' à la dernière mode en un instant.

Deux heures après, il se dirigeait, avec son capitaine, vers l'endroit où devait se donner le repas.

Il avait compris qu'il serait pénible à M'*° Demanchot d'initier, même un véritable ami, aux misères, aux mesquineries de sa vie présente, et il s'était promis de lui épargner toute susceptibilité douloureuse.

C'est pourquoi il s'était abstenu de toute objection quand Lussan lui avait dit : c Pitioun, il faut venir au banquet comme les autres, puisque le navire de ton bonheur louvoie dans de bonnes

Le rendez-vou» était rue du Croissant, presque au coin de la rue de la Crique, dans le quartier Saint-François.

A l'époque où se passe notre récit, le quartier Saint-François représentait à lui seul la physionomie de la ville ; il était au Havre ce que la Cité fut longtemps à Paris : voiliers, tonneliers, cordiers, pouliers, opticiens, tailleurs, chapeliers, marchands de comestibles, taverniers, semblaient • s'être donné rendez-vous dans ses rues étroites, humides, .sans cesse remplies d'un peuple remuant et goudronné.

En 1824, chaque nation y avait un asile.

Les Bouchons français, les Cook-kouses et les Boarding-houses anglais , les Deutsches-gasthauss allemands, les Posadas espagnoles, y étalaient leurs écriteaux enfumés, lançaient aux passants des bouffées nauséabondes d'air chaud, saturé de trois-six.

Dans les uns on chantait des rengaines normandes, des noëls bretons, des refrains du gaillard d'avant; dans les autres, le Good savc the King, arrosé de gin et souvent agrémenté de boxe;

ailleurs, l'hymne à Washington, humecté de grogs au tafia} plus loin, le Boje Tsara Khrani russe, la bambouèêL haïtienne!

Tous les peuples se coudoient au Havre.

L'établissement choisi par les armateurs était le restaurant le plus vaste et le mieux pourvu , on y mangeait assez bien, on y buvait parfaitement.

On devait servir à sept heures.

Une table de cinquante couverts avait été dressée au premier, dans la grande salle, et l'équipage y braillait déjà lorsque les deux ainis y pénétrèrent, en môme temps que les ordonnateurs.

Après le premier mouvement de gêne, la gaieté régna partout ; on alluma les chandelles, on déboucha les bouteilles, le gouvernail fut amarré^ toutes les voiles larguées, et plus le moindre palan de retenue sur l'article de la boisson.

Les armateurs donnèrent l'exemple de l'entrain et du sans façon.

Le retour de leur navire était pour eux un coup de fortune, car non seulement la vente de la cargaison leur promettait un bénéfice considérable, mais encore les primes d'armement et les primes supplémentaires, très-fortes à cette époque, leur étaient acquises.

Contents comme des joueurs magnifiquement favorisés du sort, ils firent circuler les flacons.

Bientôt les flammes seules du punch éclairé-

rentla table; la fumée des cigares, des pipes, mêla ses tourbillons aux vapeurs de Talcool, et les chansons gaillardes retentirent.

 minuit, quand les armateurs et leurs amis quittèrent le restaurant, une partie de Téquipage était passée sous la table, le maître tonnelier enfilait une ruelle mystérieuse, en louvoyant et en chantant à tue-tête :

Y a un vaisseau dans Toulon, Nous ne verrons plus Madelon.

et Lussan, qui s'était bituré ni plus ni moins qu'un vieux de la cale, allait vent dessus, vent dedans, du côté de son hôtel, soutenu par Ficel, qui, seul conservait sa raison.

Après avoir remis son capitaine aux soins de la servante, le sculpteur se dirigea vers la jetée, et alla s'asseoir à l'endroit où jadis Lussan l'avait surpris voulant se tuer.

La nuit était belle, le ciel étoile, la brise douce, la mer phosphorescente, la marée montait.

Quelques pêcheurs sortaient du port, d'autres y entraient; deux ou trois navires sur rade, montraient leurs fanaux, vert à tribord, rouge à bâbord, blanc au beaupré; les phares de la Hêve miroitaient à la crête de Sainte- Adresse, et de l'autre côté de la baie de Seine, on apercevait les feux de la côte du Calvados.

33tO LE BANQUET

Ficel songea à ce qui s'était passé dans sa vie depuis trois ans ; quand il sentit son front rafraîchi par Tair de la mer, il reprit le chemin de la rue Bauverger, et monta l'escalier de la vieille maison.

Tout reposait chez Cécile.

Il envoya un long baiser et continua son ascension jusque chez lui.

Ah! que sa mansarde lui parut gaie; avec quelle joie il se retrouva sous les poutres vermoulues où il avait senti naître et grandir sa passion I

Il alluma sa chandelle, essaya de retrouver sur les murs dégradés une phrase, une chanson, tracées autrefois ; c'est si bon les souvenirs de jeunesse ! et, tout heureux de reposer sous le même toit que Cécile, il s'endormit bercé par le joyeux carillon qui tintait dans sa tôte

Les marquis chez M» Dubreuil. — Une entrevue désagréable. — Débats. — Epousez-nous ! — Renonciation. —Cécile rentre dans l'hôtel de la rue de Paris.

L'opposition envoyée par M* Dubreuil produisit Feffet désiré.

Les deux marquis, sachant le potier malade, comptant sur l'inexpérience de sa fille, ne doutaient plus du succès, quand le papier timbré de l'avoué les tira brusquement de leur quiétude.

Leur surprise augmenta lorsque M. Biscornet, le premier clerc, se présenta chez eux et les pria de passer au cabinet de son maître pour l'affaire Demanchot.

Ils se rendirent à l'invitation de M*" Dubreuil, mais n'eurent pas lieu, à ce qu'il paraît, d'être enchantés de l'entrevue, car lorsqu'ils sortirent de la maison de l'homme de loi, tous deux, blêmes de colère, le chapeau enfoncé sur la tôte^ les

poings crispés, sacraient entre leurs dents : « Maraud! coquin! drôle! »

Une demi-heure après, W Dubreuil heurtait à la porte de Cécile.

La jeune fille l'attendait impatiemment, en compagnie de Ficel et de Lussan.

— Enfin!... s'écria-t-elle en le faisant entrer.

— Je termine à l'instant.

— Avez-vous de bonnes nouvelles à nous an* noncer?

— Oui, mademoiselle, répondit l'avoué avec un sourire de satisfaction, en s'asseyant devant la table sur laquelle il déposa sa serviette pleine de papiers.

— D'abord, dit-il en mettant ses lunettes, votre hôtel ne se vendra pas, rassurez-vous.

— Quel bonheur! exclama Cécile avec une joie d'enfant.

— Pour le reste, je ne sais si vous approuverez ma conduite, mais j'ai cru agir pour le mieux; écoutez. Ce matin, sur mon invitation, les marquis se rendirent à mon étude où je leur appris que vous et monsieur votre père m'aviez constitué votre mandataire, après quoi j'ajoutai :

« Messieurs, le procès que vous faites est, moralement, déplorable, vous ne l'ignorez pas; M. Demanchot a repris la force, la santé, la raison ; il est délermmè, ^x^x'SiQjx^ noms persistez à la

dépouiller de ce qui lui reste, h vous poursuivre si vous n'épousez pas sa fille, avec laquelle un contrat vous lie. »

Ficel fit un mouvement ;

Cécile pâlit;

L'avoué continua :

« — Vous êtes un impertinent maraud, me répliqua le vieux marquis avec des airs de don Quichotte. D'abord, un contrat n'est qu'un projet susceptible d'être modifié ou abandonné, tant que la célébration du mariage n'est pas accomplie ; d'autre part, je n'avais accepté l'idée d'une mésalliance qu'à la condition... — Que M. Demanchot vous abandonnerait sa fortune, je le sais, répliquai-je ; tant pis pour vous si mon client est ruiné; vous avez signé un contrat de mariage, vous faites des poursuites pour l'exécution d'obligations consenties en vue de ce contrat ; il est naturel que nous vous rendions la pareille : conduisez-nous devant M. le Maire et nous vous compterons les sommes que vous réclamez. Si vous refusez, nous saurons vous y contraindre. — Nous y contraindre! s'écria-t-il en bondissant, nous contraindre à épouser une marchande de poteries ? — Vous vouliez bien épouser ses millions. — L'argent efface beaucoup de choses. — Gomme le sang Ces sentiments avaient cours jadis. Les quartiers de noblesse se comptent aujourd'hui

d'une façon différente par les qualités personnelles, sans vous offenser, monsieur le marquis. Epousez-nous de bonne grâce, c'est ce que vous avez de mieux à faire. -*- Jamais! — Bah! »

Alors je tâchai de lui faire comprendre que, s'il pouvait nous poursuivre pour des billets ^ signés à cause du mariage, nous pouvions, nous, le forcer à consommer ce mariage ; et que nous attendions avec impatience qu'il voulût bien s'exécuter, ce titre de marquise étant une juste compensation à nos désastres et à nos peines. Légalement, je prêchai là une sorte d'hérésie ; mais mon intention n'était point de faire un cours de droit à ces messieurs ; je voulais seulement leur inspirer des inquiétudes, car je connais, par expérience, les nobles ramenés en France par la Restauration, et sais que, pour eux, le temps n'a pas marché depuis la réunion des Etats-Généraux. D'ailleurs, où en serions-nous, si la dialectique ne nous fournissait ses inépuisables ressources pour gagner une cause et aussi pour la perdre ; les ^rois quarts du temps, nous devons faire arme de tout. En voyant ma contenance ferme, il sentit qu'il avait affaire à plus fort que lui. Effrayé par la perspective de vous épouser, je vous demande pardon, mademoiselle, il parla de concilia- Mon ; j'eus l'air de refuser, je continuai à réclamer le mariage; a\oT^, vctVV.^^ \l tira de sa poche

son contrat que voici, les différentes reconnaissances signées et livrées trop tôt par monsieur votre père, et les jeta sur mon bureau en me menaçant de la bastonnade, si je ne consentais à un arrangement. J'étais arrivé à mes fins. Je ramassai les pièces éparses devant moi, je fis signer, au père et au fils, une renonciation à toute revendication, à toute panrauite, et.....

— Et...?... fit Cécile tremblante ?

— Et Voici les obligations qu'on avait arrachées subrepticement à monsieur votre père. Elles sont graves , imprudentes, brûlez-les et rentrez dans votre hôtel que vous n'auriez pas dû quitter. Le reste n'est qu'une affaire de détail dont je me charge. Ne vous inquiétez plus de rien ; le péril est passé.

Cécile était troublée au plus haut point; elle ne savait comment exprimer sa reconnaissance à M« Dubreuil auquel elle tendit avec élan ses jolies mains.

Le mouvement parut sans doute suffisamment éloquent à l'avoué, qui s'inclina sur ces mains avec une pointe d'émotion.

Quant à Ficel, il eût voulu embrasser Thomme de loi, et probablement il l'aurait fait, sans Lussan qui le retint par le pan de son habit en lui disant à mi-voix :

— « Garaos! voilà un vieux de la cale qui

sait galipoter une affaire, ou je ne suis qu'un terrien! »

W Dubreuil insista pour que Cécile rentrât séance tenante dans son hôtel, sa dignité lui en faisant un devoir, aussi bien que l'état de son père qui exigeait des soins minutieux.

Toutefois on remit à la ïiuit le déménagement.

Ficel et Lussan s'employèrent pour tout préparer; l'ancienne femme de chambre de la jeune fille fut retrouvée et rengagée incontinent , et, le soir, Cécile quitta le logement garni de la rue Beauverger.

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