‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 10 sur 15 · VIVE LA FRANCE · texte numérisé non relu

VIVE LA FRANCE

La lecture assidue de quelques livres bien choisis, en comblant les lacunes de son éducation, lui avait appris l'orthographe. Il écrivait assez correctement sa langue, et ce n'est pas, je crois, par ignorance qu'il avait gravé ferons pour feront, La chose est d'autant plus vraisemblable que dans son testament, ouvert après les funérailles, je lis :

« Mes enfants feront bien, quoiqu'ils ne soient pas tous à l'aise, d'abandonner à leur mère le revenu du petit capital que je laisse en mourant. »

Pourquoi un écrivain si correct sur le papier l'était-il si peu sur la pierre ? Le solécisme, dont on parle encore à l'école primaire de Launay est-il de pure inadvertance, ou faut-il y chercher une arrièrepensée de l'auteur? Quant à moi, j'ai pris mon parti, et, dût-on accuser mon cœur d'enfantillage et mon imagination de subtilité ridicule, je maintiendrai que grand-papa La France, lorsqu'il nous rappelait nos devoirs envers le pays, s'associait à nous et s'engageait pour ainsi dire à combattre le bon combat au miheu de ses fils et de ses petits-fils. La soli-

darité des Français, qu'il avait toujours proclamée, et l'esprit de famille qui frémissait de la tête aux pieds dans ses vieux os sont responsables de ce péché bien véniel. A tort ou à raison, je me suis figuré que le vieux cheickh, le grand cacique des Dumont, en écrivant son épitaphe, me donnait rendez-vous sur le champ de bataille pour la première invasion. Si je me suis trompé, cette erreur m'a coûté assez cher pour qu'on me la pardonne; d'ailleurs je ne la regrette pas.

Le testament olographe emplissait à peiiie une page de papier timbré ; cependant il fetait plus long que je ne l'aurais, voulu. Après avoir révélé la vente de son petit domaine à un marchand de biens, sous réserve de moitié de la maison et de tout le jardin d'à côté dont grand'maman gardait la jouissance à vie, mon grand-père m'interpellait directement eH m'imposait, à moi, mineur, les devoirs d'un chef de famille. Ce n'était pas la première fois qu'il me parlait ainsi, mais la solennité de l'acte et du moment centupla mon émotion ; je me sentis ployer sous un fardeau trop lourd pour mes épaules.

Et la tâche qui s'imposait à moi me parut d'au — tant plus rude que tous les habitants de Launa] trouvaient ma pauvre maman très changée. Lesua: lui demandaient : Avez-vous donc été malade?, autres lui disaient : Reposez-vous, ou soignez-vous Deux ou trois vieux amis me crièrent à brûle-pouCT*" point : Garçon, ne donne pas de souci à ta mère 1. — C'était elle qui m'en donnait, la chère femme, pour la première fois de sa vie. J'avais pris la doue habitude de l'admirer autant que je l'aimais. EH

était à mes yeux aussi jeune, aussi belle et aussi florissante qu'aux jours de son bonheur et de notre prospérité. Il ne fallut rien moins que ce cri du village, ce rude avertissement d'un petit peuple inhabile à mentir, pour éveiller mon attention et me montrer la pauvre créature telle que la solitude et la douleur l'avaient faite. Oui, vraiment, elle languissait. Son buste amaigri semblait ployer sous le poids d'un fardeau invisible ; sa voix était légèrement voilée, sa respiration était courte, ses forces s'épuisaient au plus léger effort. Moi qui baisais ses mains à tout propos, comment n'avais-je pas remarqué qu elles prenaient un ton de cire ? Si les lignes de* son visage étaient aussi pures que jamais, le teint avait changé, la couleur était celle d'une plante étiolée. A l'étonnement douloureux qui suivit cette découverte, il se mêlait en moi je ne sais quel sentiment de remords. Je^ savais bien que je n'étais pas un mauvais fils, j'étais sûr de mon cœur ; mais suffit-il d'aimer ? avais-je pris assez de soins de cette femme, dont j'étais le seul protecteur et l'unique gardien ? Ses grands yeux, qui semblaient regarder au delà du monde, ne protestaient-ils pas contre -le vidé de la maison, l'absence de la famille, les travaux et les distractions égoïstes du fils?

- Et j'étais sur le point de la laisi^er plus seule encore. En octobre prochain, pour obéir aux volontés de mon père, je devais commencer un exil de huit ans, au bas mot, entrecoupé de courtes vacances. Trois ans au collège royal, si j'étais reçu à l'école après une seule année de mathématiques spéciales, deux ans à l'École polytechnique, trois ans

à l'École des ponts et chaussées : tel était le minimum de nos peines, c'est-à-dire de notre séparation, dans rhypothèse du succès invariable et du triomphe continu. Les organisateurs de nos grandes écoles n'étaient point apparemment des cœurs tendres, ou ils ont prévu tous les cas, sauf le mien.

Or n'oubliez pas que j'étais un privilégié, car l'adoption de ma ville natale, mon travail personnel et quelques dons de la nature me permettaient d'accomplir ce long voyage sans bourse délier. « Il est né coiffé, ce jeune homme I disait le sous-préfet de Courcy. Si tout lui réussit comme par le passé, à l'âge de vingt-cinq ans il sera ingénieur de troisième classe, sans avoir rien coûté à la bonne madame Dumont. » J'étais sincèrement de cet avis, lorsqu'on me fit comprendre à demi-mot qu'une séparation de huit ans pourrait coûter à ma mère autre chose que son argent. A l'idée qu'elle pouvait mourir en mon absence et par ma faute, je reculai épouvanté, comme le voyageur qui, marchant en toute sécurité sur une route royale, trouve un pont brisé par l'orage et voit l'abîme ouvert à ses pieds.

Avant tout, je voulus avoir le cœur net et savoir s'il y avait péril en la demeure. Rien ne nous retenait plus à Launay : ma grand'mère, après tant d'émotions , avait besoin de solitude et de repos. Elle ne s'en cachait pas, et, si elle insistait pour me garder deux mois de suite comme autrefois, c'était évidemment affaire de forme. Les volontés du mort, ratifiées par tous les survivants, éludaient les froides horreurs d'une vente et les petites turpitudes d'un partage. Quand on nous eut distribué

quelques menus souvenirs dont notre affection Êûsait tout le prix, il ne nous resta plus qu'à prendre un filial et respectueux congé. Chacun sentait que la pauvre maman La France, avec ses 600 francs de rente, sa moitié de maison et son bout de jardin, entrait dans une vie plus retirée et plus étroite que jamais, sous la garde peut-être un peu intéressée, mais vigilante et sûre, de l'oncle et de la tante Joseph. J'embrassai tristement mes cousins et cousines, qui n'étaient guère moins découragés. 11 nous semblait à tous que nous allions rouler dans tous les sens, chacun pour soi, comme les grains d'un collier dont le fil s'est rompu. Quant à moi, ce Launay que j'avais tant aimé n'était plus qu'un village à moitié désert, un commencement de ruine, depuis que le vieux chef de la famille ne m'y tendait plus ses grands bras.

En rentrant à la ville, je trouvai chez ma mère une lettre de Basset. Notre ancien contre-maître ne m'appelait plus petit patron^ et il me disait voi^,

« Mon cher Pierre,

a II y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus et les démarches que j'ai faites pour vous rencontrer ont été plus malheureuses que de raison. Cependant il est impossible que nous soyons des étrangers l'un pour l'autre, puisque vous êtes le fils de l'homme à qui je dois tout. La mort de votre regretté grandpère, votre prochain départ et d'autres circonstances encore me font une nécessité de causer avec vous en présence de Mme Dumont. J'espère que vous ne

me refuserez ni l'un ni l'autre une faveur dont je ne me suis pas rendu indigne, et je vous prie de croire, mon cher Pierre, à mon inaltérable amitié.

« J. Basset. »

Tout cela était si bien dit et si bien pensé qu'en lisant le billet je fus prescpie honteux de moi-môme. Les meilleurs souvenirs de mon enfonce se réveillèrent un moment ; je me rappelai les bons offices, les bons conseils et les bons procédés de cet honnéie ouvrier, son dévouement à mon père, l'estime (pie mes parents avaient toujours professée pour lui. Je me reprochai durement ma sotte bouderie et le caprice inexcusable qui, depuis si longtemps, tenait ce vieil ami à l'écart. Bref, je cédai à l'impulsion de mon cœur, et, saas prendre avis de personne, je répondis :

« Arrive quand tu voudras, mon cher Basset, et tu seras reçu à bras ouverts. y>

Catherine était déjà loin, avec cet autographe dans la poche de son tablier, lorsque je contai l'aventure à ma mère. Elle prit un air sérieux, et, sans blâmer ma précipitation, elle demanda pourquoi je n'étais pas allé tout simplement causer avec Basset chez lui. Rien n'indiquait la nécessité d'une intervention féminine dans un entretien dont le ton serait assurément amical. Sa place n'était pas entre nous, disaitelle. Je sentis qu'elle était sur le point de rappeler les causes de ma brusque rupture avec Basset, mais elle tourna court et se mit à parler de choses indifférentes. Moi qui la connaissais assez pour entendre ce qu'elle ne disait pas, je fis un mouvement pour

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courir après ma lettre et, si j'arrivais trop tard, pour décommander le rendez-vous. La pauvre femme m'arrêta :

€ Ce qui est fait est fait, dit-elle avec son pâle sourire. On ne gagne rien à retarder les explications nécessaires. J'ai lu je ne sais où qu'en certaines affaires le moins prévoyant est toujours le plus sage. Tu as peut-être été un profond politique sans le savoir. »

Elle parla longtemps ainsi, à demi-mots, avec une verve fébrile, répondant à mes questions par des phrases en l'air, et riant d'un rire forcé chaque fois que les larmes semblaient monter à mes yeux. L'irritation de ses nerfs gagnait les miens par sympathie. Je la voyais souffrir, et pouilant j'étais plus tenté de la quereller que de la plaindre. Durant cette heure abominablement longue, mon instinct de fils aimant et jaloux observa en elle comme une éclipse de maternité. Elle n'était que femme, et la plus inquiète, la plus capricieuse, la plus inexplicable des fenmies.

Cependant Catherine ne rentrait pas. Elle avait eu dix fois le temps d'aller et de venir, car le nouveau chantier de Basset était à quelques minutes de chez nous ; mais elle s'oubliait à causer avec des commères, ou elle était tombée dans quelque piège de celui qui voulait arriver avant elle et qui la devança en effet.

Il sonna; j'allai lui ouvrir, et il m'embrassa sur les deux joues pour entrer en matière :

« Mon cher Pierrot! je te trouve enfin I C'est un beau jour! Serviteur, madame DumontI C'est un beau jour. Un bien beau jour. »

Tout en répétant ce refrain d'opéra-comique, il prit place dans notre humble salon, déposa sur le guéridon son chapeau neuf à coiffe blanche, ramena sur ses genoux les deux pans d'une magnifique tedingote et tira ses manchettes sur une paire de gants gris perle très corrects.

Ma mère souriait discr^ment et semblait avoir retrouvé un beau calme : ses mains de cire tremblaient un peu, voilà tout. Elle échangea avec aisance les banalités qui préludent aux conversations le» plus sérieuses ou les plus frivoles, indistinctement; puis, sans émotion apparente, elle dit à FancieD contre-maître, devenu gros entrepreneur :

« Monsieur Basset, Pierre vous a répondu sur-lechamp, sans même me consulter, parce qu'il s^agifH sait d'affaire urgente.

— Urgente si l'on veut, madame Dumont; e'ert plus ou moins pressé, selon les personnes. Ma» comme l'enfant doit partir un de ces jours et to» ' laisser seule à Gourcy, j'ai pensé, j'ai cru convenar ble... d'autant que Pierre est mon seul héritier...»

À ce mot imprévu, la moutarde me monta au nei, et j'interrompis brusquement :

« A quel propos et de quel droit, monsieur, voua faites-vous de ma famille? Je n'ai besoin de rien ni de personne. »

Il répondit avec une douceur qui n'était pas sans autorité :

« Tu as tort, mon enfant, de me couper la parole. Écoute bien, d'abord; il sera toujours temps de te fâcher, quand tu sauras. La destinée, mon petit Pierre, m'a fait riche à tes dépens; Un terrain que

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^ xnère m'avait vendu pour un morceau de pain ^ été exproprié par le chemin de fer; j'en ai tiré ^^^O 000 francs, écus sonnants. J'ai doublé la somme ^^ Amendant des traverses à la Compagnie : quelques ^^ Vi-pes de bois, achetées par ton pauvre père et com- Pï*i$5es dans son fonds de commerce, ont été la base ^^ cette opération. Grâce à ton père, tu m'entends *^^^n, j'ai pu me rendre adjudicataire de tous les *'*^-"vaax de charpente, non seulement à la gare de ^^ Vircy, mais dans quatorze stations de la ligne, sans Préjudice du travail courant, qui va bien. Je n'ai ni ^f^Cîcié ni créancier; le crédit s'offrait à moi, je lui ^ '•^iré ma révérence : il coûtait trop cher! Mes mar- ^''^^s sont passés de telle sorte qu'avant cinq ans, ^^^^i qu'il advienne, j'aurai le million tout rond, et je *^^^i un des plus gros messieurs de l'arrondissement. -^ ^'encier, le marchand de cochons et le banquier "^^-*même, M. Foulard, gros comme le bras, me Citeront d'égal à égal quand il m'arrivera de les ^^xder dans la rue. Mais je ne me fiais pas illusion, J. ^^is que tout ce bien, né et à naître, ne m'appar- ^^^t que par un coup du sort, au détriment de mon '^^^••on et de sa famille. Si M. Dumont ne s'était pas ^^^IrilBé dans l'incendie de la fabrique, c'est lui qui ^t riche aujourd'hui. U le serait bien plus que ^"^^^S, madame Dumont, car il avait à ses côtés la - ^^^^/sntendue, la plus sage et la plus économe des '^^^^lmes, tandis que je suis un vieux célibataire sans ^^^Tiage et sans conseil. > ^la mère fit un mouvement : il l'arrêta tout net et ondit d'avance à ce qu'elle allait dire :

J'entends. Mariez-vous I Ce n'est pas, je vous

jure, roccasion qui m*a manqué. On m*a offert de bons partis, les meilleurs de la ville et des environs. Mais comment aurais-je eu le cœur de partager avec Colette ou Jacqueline une prospérité qui, en bonne justice, vous appartient plutôt qu'à moi? C'est avec vous, madame Dumont, et avec le fils de mon ancien patron, que je voudrais tout mettre en commun, conformément aux lois, si vous pensiez jamais que quinze ans de respect, de dévouement et de sincère amitié m'ont rendu digne d'une si honorable et si heureuse alliance.

— Ah çà, m'écriai-je en bondissant, c'est une demande en mariage!

— Et quand il serait vrs^i? reprit sévèrement ma mère. Ce serait à moi de répondre; tais-toi. »

Elle se tourna vers Basset, et d'un ton de sérénité parfaite, en pesant avec soin chacune de ses paroles, elle lui dit :

« Mon ami, sans approuver entièrement le détour que vous avez pris pour arriver à cet entretien, je suis bien aise de vous avoir entendu et de pouvoir vous répondre devant mon fils. Aussi bien, vous abusiez un peu du droit de circuler dans la ville haute, et depuis quelques mois je vous rencontrais sur mon chemin plus souvent qu'il n'est d'usage et de raison. Je n'ai jamais pris en mauvaise part ces assiduités, dont le but ne pouvait être qu'honorable, étant donnés votre caractère et le mien. J'étais sûre qu'un jour vous vous déclareriez, et je vous remercie de l'avoir fait en présence de mon fils. Pierre, qu'un tel événement avait pris au dépourvu, a frémi à la seule idée de voir un autre homme prendre chez nous

la place de son père : il est jeune, il ne sait pas que ceSi choses-là arrivent tous les jours, aux applaudissements du monde. Moi, je ne suis ni surprise ni offensée, mais plutôt flattée de ce que vous m'avez dit. Seulement, je dois vous répondre, avec un© franchise égale à la vôtre, que j'ai donné à mon pauvre Dumont tout l'amour et toute la jeunesse de mon cœur. Il ne me reste plus qu'une somme de dévouement résigné et d'abnégation mélancolique; je la dépenserai tout entière au profit de ce grand enfant. Vous croyez voir une femme ici, mon cher Basset; il n'y a plus qu'une mère, et une mère terriblement vieille, car les années de douleur sont pour nous comme les campagnes de soldats : elles comptent double. »

H se récria avec une telle vivacité que je crus au premier instant qu'il allait faire des compliments à ma mère. Mais il était homme de ressources et de tact; et il le prouva aussitôt en saisissant la balle au bond. Cet homme d'épaisse encolure retourna l'argument de son adversaire avec une dextérité qui m'éblouit.

« Ah! dit-il, vous commencez à sentir le poids de la vie? Ah 1 vous vous trouvez faible et fatiguée? Vous n'êtes plus que l'ombre de vous-même? Je le sais bien, et ce n'est pas moi seul qui vous vois dépérir : la ville entière parle de vous comme d'une personne qui s'éteint. Et^ pourquoi vous en allez-vous, chère madame Dumont? Tout le monde le sait et le dit : parce que vous êtes désœuvrée, vous si active et si vaillante autrefois! Parce que vous vivez seule, après avoir conduit et dirigé tout un monde, dans une

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grossie maison. Moi qui vous ai connue au bon temps, je sais ce que vous abattiez d'ouvrage, sans avoir l'air d'y toucher; et je comprends qu'il vous ea coûte de vivre à l'étroit, les bras croisés, comme une statue dans sa niche ou une momie dans sa boîte. Encore aveat-vous eu jusqu'à présent quelques * heures d'occupation par semaine, grâce au brave enfant que voici. Vous alliez le voir; il venait; ses succès vous rendaient heureuse; ses petits écarte de conduite exerçaient votre autorité; tout ce qui se rapportait à lui, jusqu'au raccommodage de ses hardes, entretenait en vous... comment dirai-je?le sentiment et le goût de la vie. Mais le voici qui s'en va, ce fils unique; il vous quitte pour des années à la fin de septembre : que deviendrez-vous donc sans lui? 3>

Ma mère tressaillit, et Basset, comprenant qu'il avait touché la corde sensible, insista sur la détresse morale d'une veuve séparée de son fils. Il eut le bon goût d'éviter la moindre allusion à notre gêne; mais, tout en nous parlant comme si nous avions eu dix mille francs de rente, il prouva que ma mère, si elle me suivait, serait plus isolée à Villevieille, à Paris et dans n'importe quelle résidence, qu'elle ne l'était à Courcy. Au moins, dans la petite ville où elle était née, elle avait quelque espoir de rencontrer par-ci par-là un visage de connaissance; mais au chef-lieu du département? mais à Paris? pendant les interminables années d'étude et de casernement qui s'allongeaient devant moi? Quelque résolution qu'elle prit, soit qu'elle restât sans moi, soit qu'elle s'en vint ï ma suite, elle serait seule partout, elle mourrait

(l'isolement et de tristesse. Un mariage honorable, approuvé de tous, pouvait la rattacher au monde et à la vie : hors de là, point de salut.

Tandis que notre ancien contre-maître exposait ses raisons, il se faisait en moi un grand écroulement . de projets et d'espérances. Toutes mes ambitions s'en allaient à vau l'eau, comme les pièces d'un navire échoué sur le roc. Ces belles choses que mon père avait rêvées pour moi, le collège royal, l'École polytechnique, les ponts et chaussées, les fonctions, les honneurs, les dignités que mes maîtres me montraient de loin et que j'escomptais en esprit depuis plusieurs années avec la confiance intrépide des enfants, s'évanouirent en quelques minutes à la lumière du devoir. C'est ainsi que Ton voit ies lambeaux épars de- la brume se fondre aux premiers regards du soleil. Dans un moment qui fut et qui sera le plus solennel de ma vie, je devins homme. J'immolai toutes les grandeurs que mon père m'avait promises aux obligations que le pauvre papa La France m'avait rappelées.

c Après tout, disais-je en moi-même, il n'est pas strictement nécessaire que le petit-fils d'un paysan et le fils d'un maître charpentier devienne ingénieur des Ponts. Si la chaîne était allongée d'un anneau, si les brillantes destinées auxquelles j'aspirais hier ne devaient échoir qu'à mon fils, l'éternelle loi du progrès ne serait pas abrogée pour si peu. Ce qui importe aux miens et à moi-même, c'est qu'une vieille famille d'honnêtes gens ne reste pas sans chef; c'est surtout que ma mère, après une vie de bonté, de dévouement et de sacrifice, ne reste pas b l'aban-

don. Elle n'a plus que moi; sa santé n'est pas brillante; nos parents, nos amis, les indifférents euxmêmes assurent qu'elle mourra bientôt si je m*en vais; elle ne dit pas le contraire; ma place est donc auprès d'elle, et, coûte que coûte, il faut rester. >

Ma résolution prise, un grand calme succéda k tous les mouvements impétueux qui m'agitaient, et j'écoutai froidement ce que Basset avait encore à nous dire, il parla longtemps et très bien; si bien que ma pauvre mère fut dix fois sur le point de fondre en larmes au tableau des douleurs qu'il lui prophétisait. Lorsqu'il eut péroré tout son soûl, je lui dis d'un ton cordial :

« Bravo I mon vieil ami, tu parles d'or; mais ne. te mets plus en frais d'éloquence. Tout ton raison* nement se repose sur une erreur de fait. Maman ne sera jamais seule, pas plus qu'elle n'aura l'ennui de se dépayser avec moi : je reste. Mes études sont terminées, à mon sens^ car je suis capable de gagner modestement ma vie, et j'entre en possession d'un emploi le 1" septembre prochain. Ne cherche pas! c'est M. Simonnot qui m'a engagé; il a ma parole et j'ai la sienne: La fabrique n'est pas une carrière brillante, mais, baste ! un garçon de ma trempe y trouvera le pain quotidien et quelque chose de plus. Je t'étonne, et maman elle-même ouvre de grand» yeux, car elle n'était pas dans le secret; c'est la première nouvelle qu'elle en a. Vous voilà informés l'un et l'autre; j'ai fait d'une pierre deux coups. »

Ma mère se leva fort émue, et, sans plus s'occupe^ de Basset que s'il avait été en Chine, elle vint to^ prendre les mains :

<r Pierre, s'écna-t-elle, je ne te demande pas si tu dis la vérité, tu n*as jamais menti. Mais as-tu réfléchi avant de t'engager de la sorte? Sais-tu ce que tu sacrifies? Sais-tu ce que tu prends? Tu n'as pourtant pas oublié les volontés de ton père?

— Non, mais papa La France m'en a signifié d'autres, bien plus conformes à l'état de nos affaires. Il m'a institué chef deÊimille; en cette qualité, c'est bien le moins que je dispose de moi-même^

— Mais, malheureux enfant, tu n'es pas même bachelier I

— Et je ne le serai jamais, selon toute apparence, quoique je me promette bien d'aller tous les soirs au collège et d'y parfaire mon éducation. Tu n'auras pas à rougir de moi, je te le jure. Mais à quoi me serviraient tous les diplômes universitaires, lorsque j'ai fait mon deuil des emplois du gouvernement?

— Tu as raison I s'écria Basset, et ce n'est pas moi qui jamais t'ai poussé sur le pâturage où ruminent les fonctionnaires. Les métiers les plus libres sont les meilleurs : du reste, on ne fait fortune qfue dans ceux-là. J'aurais voulu te voir succéder à ton père; on en a décidé autrement, et, savant comme te voilà, tu croirais descendre en montant sur les toits. Mais puisque tu veux être commis, en attendant mieux, pourquoi donc ne le serais-tu pas de préférence chez un entrepreneur qui t'estime et qui t'aime? Tu n'es pas faïencier pour un liard, tandis que la charpente, ça te connaît. J'ai justement besoin d'enrôler un jeune homme lettré et de bonnes manières, capable de défendre mes intérêts à coups de plume et à coups de bec contre les ingénieurs du chexcÀtv

iSO LE ROMAN D^UN BHAVE HOMME

de fer. Il paraît que je ne sais pas m'expAquer, que j'ai la tête trop près du bonnet, que je commence toujours par casser les vitres et que ce n'est pas la bonne méthode. Avec un secrétaire et un ambassadeur comme toi, j'économiserais à la fois ma bile et mon argent.

— Tu me flattes, Basset, mais tu ne me débaucheras pas : j'ai la faïence en tête.

— Qu'est-ce qu'il pourra bien te payer, ton vieux ladre de Simonnot?

— Mon patron n'est pas un prodigue, d'accord; mais c'est un homme jpste, et quoique nous n'ayons pas encore traité la question d'argent, j'espère bien gagner 50 francs par mois d'entrée de jeu.

— Je t'en offre le triple.

— Ce serait trop cher.

— Comment l'entends-tu?

— De toutes les manières. »

Ma mère ne lui laissa pas le temps de méditer cette réponse péremptoire, et de sa voix grave et posée elle conclut pour elle et pour moi :

ce Maintenant, mon cher Basset, nous avons dit tous les trois ce que nous avions à dire. Si j'accepte le sacrifice de cet enfant, c'est que je suis bien décidée à ne changer ni d'état ni de nom. Vous voyœ devant vous deux personnes profondément touchées de votre amitié et sensibles à vos généreuses intentions, mais capables de se suffire et résolues à vivre exclusivement l'une pour l'autre. Imitez-nous; arrangez votre vie à part. Vous avez la fortune; il ne nous reste plus, en vous disant adieu, qu'à vous souhaiter le bonheur. »

Le pauvre garçon étouffa un sanglot, et ses yeux se gonflèrent de larmes :

[f « Suffit ! dit-il. On sait ce que parler veut dire. Il ne vous manquait plus que de me mettre à la porte; et j'y suis. Ma démarche méiitait mieux, madame Dumont, et vous n'aurez ni à vous plaindre ni à vous étonner si je me venge de vos refus. »

Je m'étais déjà élancé entre ma mère et lui. Il m 'écarta de sa puissante main et poursuivit :

« A toi aussi, gamin, je te déclare que je me vengerai, comme un honnête homme et un digne ouvrier peut se venger d'une femme et d'un enfant. Je veillerai sur vous, je vous protégerai malgré vous, et malgré vous je remplacerai, dans la mesuré du possible, mon très regretté maître. Je ne suis pas seulement le successeur de Pierre Dumont, je suis son débiteur et le vôtre. Il n'y a ni loi, ni puissance, ni autorité qui m'emjfêche de pratiquer à votre profit les maximes que le patron m'a enseignées. Je n'ai point, je n'aurai jamais d'autre &mille que la sienne. Prenez-en votre parti l'un et l'autre! Serviteur, madame Dumont! Bonjour, petit! »

Cela dit^ il ramassa son chapeau neuf et sortit en battant les portes. Je tombai aux genoux de ma mère et je lui dis :

a Chère maman, que je te remercie d'aimer mon père mort comme tu l'aimais vivant I

— Il n'y a pas de mérite à cela, répondit-elle. Mais quand donc nous laissera-t-on tranquille dans notre obscurité? Je voudrais bien avoir les cheveux blancs. »

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