CHACUN POUR TOUS
Le deuxième lundi du mois d^août, avant de nous distribuer nos prix, M. Lutzelmann profita de la circonstance qui rassemblait sous des guirlandes de chêne, dans ni^^ ancien dortoir, les autorités et les notables. H donna d'abord la parole au professeur de seconde, qui, dans un discours très correct, sinon très neuf, fit l'apologie des études classiques et prouva, après beaucoup d'autres, que, si elles laissent peu de choses utiles dans notre esprit, eHes nous rompent au travail ingrat et nous apprennent à apprendre. Lorsque ce lieu commun eut été poliment applaudi par les élèves et leurs familles, TAlsacien barbu se leva, dans son habit noir trop étroit et sa cravate blanche au nœud tout fait. U n'avait pas de papiers dans les mains, et les premières minutes de son improvisation nous semblèrent assez confuses. On put comprendre, avec beaucoup de bonne volonté, qu'il respectait l'ordre
établi, qu'il tenait les programmes officiels pour chose sacrée et que, mettant à part ses opinions personnelles sur l'efficacité de certains exercices, il ne ferait pas tort d'un vers latin aux cent cinquante élèves du collège. Mais un travail de statistique, embrassant les vingt dernières années, prouvait que, dans la ville, neuf jeunes gens sur dix arrêtaient leurs études après la classe de seconde; Tambition du baccalauréat, l'attrait des 'brillantes carrières avait beau les pousser vers le collège royal ; ils étaient retenus par la dépense et 'la dis* tance. L'enseignement classique ne portait doM ses fruits que pour une infime minorité; le grand nombre restait en route et s'éparpillait à quinze ou seize ans dans le commerce, l'industrie, la basoche, le notariat, la poste, les finances^ la partie forestière, les bureaux de l'ingénieur ou de l'agent voyer. S'il était démontré que cent trente-cinq élèves sur cent cinquante n'auraient jamais d'autres leçons que celles du collège comiïiunal, le collège avait-il le di'oit de leur donner une instruction de luxe pur? Ne leur devait-il pas une certaine préparation à la vie? N'était-ce pas trahir un peu la con- ; fiance des familles que de leur rendre de grands garçons barbouillés de grec et de latin, mais ignorants de toute chose ?
Ici, les applaudissements éclatèrent sur tons nos bancs. Les familles y mirent plus de réserve, car le latin et le grec étaient encore en grand crédit ches les estimables bourgeois, qui n'en savaient pas un seul mot.
M. Lutzelmann s'efforça de rassurer son auditoire.
LE ROMAN d'un BRAVE HOMBfE 109
Il affirma qu'un principal, voulût-il supprimer ou simplement réduire l'enseignement classique, n'en aurait ni le droit ni le moyen : les programmes du ministère lui liaient les mains; les professeurs de grammaire et d'humanités occupaient un domaine sur lequel aucun empiétement n'était permis; on ne pouvait consacrer aux études pratiques, aux leçons de choses, que le temps des récréations. Il l'avait essayé timidement, dans une mesure très restreinte, et l'expérience avait réussi, grâce au concours désintéressé de quelques bons citoyens. Il remercia publiquement M. André, M. Doussot, M. Mathey, M. Lequien et jusqu'au père Michaud. Tous ces noms furent couverts d'applaudissements; on fit une ovation comique au vieux tambour de ville, qui rougissait comme une fillette et ne savait où se cacher.
L'orateur, enhardi par les bonnes dispositions de son public, démasqua résolument ses batteries. Il exposa qu'en dehors des récréations quotidiennes, dont il avait trouvé l'emploi, on pouvait encore utiliser une demi-journée par semaine. La promenade du jeudi était sotte, ennuyeuse et justement impopulaire; il s'agissait non pas de l'abolir, mais de la diriger, et l'on pouvait la diriger de telle sorte que les externes voudraient tous se joindre aux pen7 sionnaires, comme ils suivaient déjà pour la plupart les travaux des récréations.
€ Voyons, messieurs, dit-il aux parents, que diriezvous si l'an prochain, sans ajouter un centime au budget du collège, je donnais à vos fils quarante leçons supplémentaires, faites par quarante professeui*s aussi savants dans leur partie et plus prati-
ques assurément que tous les docteurs de Sorbonne? Ne me regardez pas comme une victime de l'imagination; ne cherchez point par quel miracle je ferai venir de Paris ou du chef-lieu tant de maîtres capsr blés et dévoués I Ils sont ici, dans cette salle; je les ai sous les yeux, je pourrais les désigner tous. (?est vous, monsieur l'ingénieur, et vous, monsieur l'agent voyer, et vous, monsieur le conducteur des ponts et chaussées, qui promènerez ces enfants sur. les routes , sur le bord du canal, sur les digues, et leur ferez la classe en plein air. C'est vous, mcmsieur Tinspecteur, vous, monsieur le garde général, vous, monsieur le brigadier, qui les introduiras l'été prochain dans ce splendide laboratoire de la nature qui s'appelle la forêt. Je suis sûr, monsieur Simonnot, que vous serez heureux d'offrir à nos élèves, devenus Jes vôtres, l'exemple d'une florîBsante industrie, qui est la richesse et Toi^ueil du pays. Je ne vois pas un fabricant, pas un marchand en gros ou en détail, pas un artisan, pas un des fermiers du faubourg qui ne soit prêt à enseigner durant une demi-journée les éléments de la profisssion qui le fait vivre. Une petite ville comme la nôtre n'est qu'une famille un peu agrandie; chaque père s'y intéresse à tous les enfants, et chaque enfant y respecte tous les pères. Si une génération d'hommes faits veut bien s'associer à nous pour instruire cette jeunesse, la circulation des idées deviendra plus large et plus rapide, le choix d'un état ne sera plus affaire de hasard, nous verrons naître des vocations raisonnées; mais surtout, avant tout, l'esprit de solidarité nivellera les conditions^ échauf-
fera les cœurs, rapprochera jeunes et vieux, riches et pauvres; c'est l'idéal d'une société vraiment organisée! »
Le style n'était pas fameux, mais l'orateur avait la voix chaude, et sa bonne volonté se répandait autour de lui comme une heureuse et salutaire contagion. Toute l'assemblée écouta sans impatience le détail du programine, la distribution des travaux selon les saisons. Le boucher, le tanneur, le meunier, le boulanger, l'épicier, le cordonnier, le maçon, mon ami Basset, les travailleurs de tous étages sentirent bien qu'en leur demandant un petit service on leur faisait un grand honneur, puisqu'il n'est pas de fonction plus haute que l'enseignement. On leur annonça que chacune des leçons du jeudi serait l'objet d'un travail écrit, avec ou sans épures explicatives; que les rédactions devaient être corrigées et classées par le professeur d'un jour sous la surveillance du principal, et qu'au bout de l'année la génération enseignante pourrait donner des prix aux élèves les plus méritants. Pour conclure gaiement, M. Lutzelmann présenta à nos futurs maîtres trois gaillards longs, maigres, blonds, tondus jusqu'au cuir et criblés de taches de rousseur, en un mot ses trois fils. « Faites pour mes enfants, dit-il, ce que je fais pour les vôtres, et tout sera pour le mieux dans la meilleure ville du monde I » On applaudit à faire crouler le dortoir, et i)otre cours de technologie (pardon du mot) fut ainsi décrété par la population.
L'espérance d'apprendre un peu de tout et de devenir un homme complet comme mon père, avec quelque littérature en plus, me suivit à Launay et
me tint l'esprit en éveil jusqu'à la rentrée^ Je fis même deux ou trois fois le voyage de la ville pour causer avec le principal, dire bonjour à ses enfants et revoir un peu le collège. Rien de plus contraire à mes habitudes et à celles de tous les écoliers; mais c'est que le collège à mes yeux n'était plus une prison. J'avais pris en grande amitié cette masure hospitalière, où j'étais sûr de retrouver ma chambre proprette, mon lit blanc, mes deux planches chargées de livres et l'appareil très primitif de mes ablutions matinales. Mon cœur se serrait h l'idée qu'il faudrait déloger dans un an et reprendre le collier de misère dans un internat rigoureux, loin de ma mère, de mon principal, de mes chers maîtres et de mes amis.
Ce vieux collège I Je l'aimais un peu moins que ma maison natale, mais beaucoup plus que notre nouveau logis.
Les vacances de 1844 me parurent presque longues. Il faut dire que Launay était singulièrement attristé par la santé de mon grand-père. En quatre années de deuil, le pauvre homme était devenu tout à fait vieux : l'appétit, les forces, la vue, tout lui manquait à la fois. Maman La France le soignait en le querellant; elle accusait a la satanée poUtique » de ronger le cher homme jusqu'aux os. Je n'ai ja-? mais compris ce reproche, car mon grand-père était un causeur circonspect et un conservateur résolu. Il parlait avec une grande impartialité des cinq ou six régimes sous lesquels il avait vécu, et ne s'échauffait jamais que contre la Terreur, rouge ou blanche. Comme les neuf dixièmes des paysans frau-
Lfe: ROMAN d'un BRAVE HOMME 113
çais, il aimait l'ordre d'abord , la liberté ensuite ; il était attaché à son lopin de terre, et il respectait profondément la loi. Mais un sorcier n'aurait pas su vous dire s'il préférait ou la République ou la Monarchie, c II faut, nous disait-il quelquefois, s'attacher au gouvernement qu'on a, pourvu qu'il ne se rende pas insupportable. » La royauté constitutionnelle et libérale que Paris nous avait donnée en 1830 raccommodait assez; il estimait qu'avant la fin du siècle ce régime de travail et d'épargne ramènerait la France à son rang. Aussi déplora-t-il, le 12 juillet 1842, la fin tragique du duc d'Orléans, qui remettait en question et l'avenir de la dynastie et le maintien des libertés publiques. J'avais eu un jour de congé à l'occasion de ce malheur, et naturellement j'avais couru tout joyeux b, Launay. J'y fus reçu par un vieillard frappé qui se répandait en lamentations prophétiques. € Mes enfants, nous disait-il, cette journée coûtera cher au pays. Heureusement pour moi, je serai mort avant les révolutions et les guerres qui se préparent, mais vous les verrez, vous, et je vous plains! »
Son humeur s'assombrit à vue d'œil pendant les deux années suivantes, et, lorsque pendant les vacances de 1844 je lui lisais quelque article de journal sur l'indemnité Pritchard, ses pauvres yeux achevaient de s'éteindre dans les larmes. Les bulletins de nos victoires en Afrique, la bataille de risly, le bombardement de Tanger, affidbés coup jsur coup, deux jours de suite, à la porte de la mairie, l'irritaient au lieu de le consoler. Il s'écriait : « Pourquoi donc jeter notre poudre aux sauvages? Ne
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vaudrait-il pas mieux la réserver pour les Anglais? Ah ! l'étranger n'a pas dit son dernier mot. La France est un trop bon pays pour que ces gens-là renoncent à l'envahir. Jure-moi, mon petit Dumont, que, si jamais ils passent la frontière, tu feras comme moi^ tu prendras le fusil I » Je jurai tout ce qu'il voulut, sans grand effort ni grand mérite, car tous les en&nts dé mon âge avaient oublié nos défaites et ne supposaient pas que la patrie pût être remise en danger.
Dans ces deux mois, les derniers que je devais passer auprès de lui, il sembla prendre à tâche de récapituler tous les conseils qu'il m'avait donnés en ma vie. Il me recommandait d'honorer notre nom, comme s'il avait cru que j'étais seul à le porter après lui. Je remarquai qu'il me traitait moins en garçon de seize ans qu'en futur chef de fstmille, plaçant sous ma protection d'écolier mes oncles, mes cousins, ma mère et grand'maman elle-même :
« Ne les perds pas de vue, reste auprès d'euxautant que tu pourras ; ton pauvre père me remplacerait s'il était vivant; c'est à toi de remplacer ton père. »
Je protestais quelquefois en pleurant contre cette espèce d'investiture; je lui faisais remarquer qu'il n'avait pas soixante-quinze ans, qu'il était charpenté comme un chêne, que sa santé pourrait se rétablir s'il voulait seulement consulter un médecin. Il secouait la tète avec un sourire triste et répondait :
« Tu as raison de parler ainsi, mais je sais mon affaire. Ma besogne sera bientôt finie, et la tienne va commencer. »
Ma grand'mère jugea que ces tête-à-tête n'étaient bons ni pour lui ni pour moi, car nous en sortions aussi attendris l'un que l'autre. Pour rompre un peu notre intimité, elle appela mes oncles et mes cousins à la rescousse; il fallut même que ma mère invitât quelques amis de la ville. La vendange du petit carré de vigne, la cueillette des fruits dans le verger et le jardin d'en bas, une pêche aux écrevisses dans les prés du moulin, deux ou trois goûters en forêt servirent de prétexte à ces réunions, qui animèrent un peu la seconde moitié de septembre. Mes bons vieux ne se mettaient pas en flrads : une tarte de grand'maman, cinq ou six bouteilles devin doux, un panier de poires, des noix, quelquefois un plat de saucisses ou un jambon apporté par les convives nous régalaient abondamment; la promenade et l'air vif assaisonnaient le tout, et je rentrais sinon très gai, du |poins content de ma journée. Un jeudi, nous fûmes envahis par tous les Lutzelmann, petits et grands; un dimanche, on vit arriver le gros Basset et la famille Bonafigue. Je présentai mon ami Jean au grand-père comme un futur défenseur du pays : il voulait entrer à Saint-Cyr. Le vieillard le palpa plutôt qu'il ne le vit, et le trouva solide.
« Aimes-tu ton père? lui dit-il.
— Oui, monsieur, de tout mon cœur.
^ Et ta mère?
i— Assurément.
— Et ta petite sœur?
— Vous n'en doutez pas.
— Eh bien I il faut aimer ton pays plus que ton
père, plus que ta mère, plus que ta sœur, plus que toi-même. C'est le grand secret pour bien vivre et pour bien mourir. Petit soldât, un volontaire de 92 te bénit au nom de la France! »
L'enfant lui répondit avec gravité : c Monsieur, je suis touché du grand honneur que vous me faites, et je n'irai jamais au feu sans me rappeler vos paroles. »
Cependant, Barbe était de cuisine; elle aidait Catherine et ma grand'mère avec beaucoup de zèle et de dextérité. Sa petite voix de clairon, haute et brillante, ses yeux en feu, son esprit alerte et surtout le désir de plaire qui débordait pour ainsi dire autour d'elle furent appréciés de tous. Après son départ, ma grand'mère déclara que cette petite serait d'une laideur irrésistible. Il me sembla que les deux mots juraient ensemble, et je répondis qu'une fille aussi laide que la petite Bonafigue avait beau se montrer spirituelle et bonne entre toutes, elle ne trouverait jamais de mari.
J'étais d'autant moins disposé à la trouver passable que Basset, ce jour-là, s'était souvent gaussé d'elle et de moi. Il y a des moments dans la vie où, sans savoir pourquoi, Ton aime moins ses meilleurs et ses plus vieux amis. Notre ancien contre-maître, en quelques heures, s'était donné mille torts à mes yeux. D'abord il était venu à Launay sans être invité, ou du moins sur une invitation vague et assurément périmée, car elle datait déplus d'un an. Mais surtout je le trouvais trop empressé auprès de ma mère, trop paternel avec moi, trop filial avec mes vieux parents, trop... que dirai-je encore? trop gai quand
j'étais triste et trop consolé de la mort de son patron. Notre malheur l'avait enrichi; il entreprenait de grands travaux, il faisait de brillantes affaires, il nous avait complètement désintéressés; était-ce une raison pour étaler devant nous sa grosse joie et sa triomphante humeur? Comment ce gros garçon que je n'allais jamais voir et que je ne rencontrais pas sans tristesse, car il me rappelait le passé, osait-il être heureux de se retrouver parmi nous? Il plaisantait, il riait, il se donnait des airs de vieil ami, poli sans doute et respectueux, mais familier, avec la veuve de son maitrel Je lui prouvai par ma froideur que mon père n'était pas encore oublié de sa famille et que le nom d'un mort ne s'efface pas dans les cœurs comme sur l'enseigne d'une boutique. Le lendemain, j'étais encore outré de ses &çons au point que j'en fis presque une querelle à ma mère. Elle me répondit avec sa douceur accoutumée : « Je n'ai rien remarqué de nouveau chez ce brave garçon; mais s'il te déplaît, c'est bien simple; nous ne le verrons plus. »
Mon grand-père allait beaucoup mieux lorsque je retournai au collège. Notre séjour à Launay lui avait fait du bien, et, quoiqu'il levât les épaules chaque fois qu'on parlait d'appeler un médecin, nous ne désespérions pas de le sauver.
Je trouvai M. Lutzelmann au milieu des maçons et des peintres. La rentrée avait été magnifique. Grâce au nouveau régime et surtout, je suppose, à nos succès universitaires, le nombre des internes était doublé. Nous étions presque trop, et les conversations instructives du déjeuner et du dîner seraient
devenues impossibles si le principal n'avait fait deux tables. Il confia tous les petits à sa femme et à sa fille, qui en savaient assez l'une et l'autre pour les faire causer.
Petitset grands furent admis en masse aux leçons du jeudi, quoique les garçons de mon âge et au-dessus fussent seuls en état de les rédiger. On pensa que les enfants plus jeunes en retiendraient toujours quelque chose. D'ailleurs le professeur d'un jour avait souvent parmi nous un fils de dix à douze ans qui connaissait le métier paternel et se faisait le moniteur de ses camarades.
Le programme, étudié avec grand soin par notre principal, trouva un concours empressé chez tous les habitants de la ville. De la vieille devise égoïste : Chacun pour soi, on passa pour ainsi dire sans transition à la formule de l'avenir : Chacun pour tùu^. Non seulement les industriels, les marchands, les cultivateurs nous enseignèrent ce qu'ils savaient, mais encore ils nous offrirent de grand cœur ce qu'ils avaient, et la leçon se tenmina presque toujours par un joyeux goûter. Ainsi, l'ingénieur des ponts et chaussées, qui nous donna la première leçon à l'écluse n° 7, ne se borna point à faire la théorie des canaux ni à nous expliquer les opérations très simples et très ingénieuses grâce auxquelles un bateau chargé jusqu'aux bords descend ou monte sans secousse un étage de plusieurs mètres : il nous prouva aussi que les canaux sont des étangs en long qui fournissent leur contingent à l'alimentation publique. Une énorme friture de perches et une matelote de brochet, de carpe, de tanche et d'anguille fu-
LE ROBfAN d'un BRAVE HOBOIE 119
rent les éléments très goûtés de cette démonstration. Le principal, sans perdre un coup de dent, ajouta que les canaux, un peu mieux cultivés en poisson, pi^oduiraient 500 carpes marchandes à Thectare ; il établit que le passage des bateaux détruisait incess^ïnment le firai sur les bords et qu'on pourrait remédier à ce mal en créant çà et là quelques petits bas- ®îïXs d'alevinage. Et, comme il possédait à fond cette '^^^tière, il nous raconta les merveilles qu'il avait ^^cs en Suisse et en Ecosse, où Ton faisait éclore en ^-*^^imbre, pour ainsi dire, des poissons de grand I^^^^x, comme la truite et le saumon.
Quelquefois le digne homme qui nous ouvrait ses ^^^liers ou ses chantiers était parfaitement incapable ^^ Élire un exposé méthodique. Par exemple, M. Ni- ^^^Xe, le gros carrier, nous conduisit au milieu de ^^li exploitation et nous dit :
^ Vous êtes à même. On tire la pierre et on la ^^iid; ce n'est pas plus malin que ça. »
Dans ces occasions, le principal donnait la leçon
*5^Vit entière sans se faire valoir et en laissait le mé-
^^^e à l'industriel. Par une suite de questions fort
^^^Xiples en apparence, mais très savamment ordon-
^^es, il amenait cet homme à nous dire ce qu'il
®^Vait et le laissait souvent émerveillé de lui-même.
^o\ivent aussi, il le payait d'un renseignement ou
"-^Vin conseil. Le carrier se plaignait d'être tombé
^^iisun de ses sondages sur un nid de cailloux noirs
^^îit on ne ferait jamais rien. M. Lutzelmann lui
apprit que ces galets avaient un prix, qu'on les
Y^cueillait avec soin sur les côtes de Normandie,
ô^tre le Havre et la baie de Somme, et qu'après
12D LE ROMAN d'un BRAVE HOMME
avoir servi de lest aux navires ils se vendaient 25 firancs la tonne aux faïenciers anglais. Or les Anglais ne sont pas seuls à fabriquer des tasses et des pots.
Lorsqu'à la fin d'octobre le père Hanot, fermier de la vieille ville, nous eut bien promenés au milieu de ses emblavures, nous revînmes chez lui pour manger des tartines de beurre ou de fromage blanc, au choix. Le fromage était bon, et le beurre très médiocre. Mme Hanot le faisait mal, comme toutes les femmes de notre pays, mais elle en était assez fière. Le principal lui en fit compliment et s'informa du prix qu'elle en tirait sur le marché.
« Mais douze sous la livre, pas moins, mon bon monsieur! » répondit- elle.
Il déclara que cela n'était pas payé, conta qu'il avait vu du beurre tout pareil, au moins comme apparence, se vendre couramment deux francs en gros et beaucoup plus cher en détail . C'était en France, dans des départements où ni le climat ni la terre n'étaient meilleurs que chez nous. Et là, chose incroyable, il était admis en principe que la fermière devait payer le bail sur les produits de sa basse-cour et de sa laiterie; si bien que la récolte de l'honune, paille et grain, était tout profit.
« Ah çà, comment font-elles? demanda la bonne femme en ouvrant de grands yeux.
— A peu près comme vous; seulement, il y a un tour de main, pas bien difficile.
— Alors, avec le lait de mes vaches, on pourrait faire du beurre à quarante sous?
— Approximativement, et du fromage à trente. » Après les avoir mis en appétit, il s'amusa à lais
leur curiosité en suspens et s'étendit longuement sur la révolution que les chemins de fer allaient porter dans les campagnes : « Les locomotives arrivaient à Orléans, elles ne tarderaient pas à paraître chez nous. Alors les produits de nos fermes s'en iraient au grand débouché, qui est Paris. Paris est riche, il a bon appétit, mais c'est un gourmand connaisseur et qui sait compter. Il prendra tout ce qu'on lui enverra, mais il ne payera pas un poulet maigre au prix d'un chapon de six livres, et, s'il accepte nos petits beurres, soyez sûrs que ce sera au juste prix. »
Tout en devisant de la sorte, il nous avait conduits k rétable, où douze vaches fort encroûtées n'avaient pas, tant s'en faut, la litière fraîche tous les jours. La laiterie était trop froide, quoiqu'elle manquât d'air et d'eau, et elle sentait l'aigre. La crème montait difficilement, dans des pots longs et étroits; on n'écrémait le lait qu'après l'avoir laissé cailler; on battait deux fois par semaine, la veille des marchés, au lieu de faire le beurre tous les jours.
En résumé, le tour de main que la mère Hanot était si désireuse de connaître était le bouleversement complet de sa ferme et de ses habitudes. Elle te comprit vite et dit d'un petit ton piqué :
€ Je ne me doutais pas, mon bon monsieur, que ïï\on métier s'apprenait au collège.
—Eh bien, répondit-il, je vais mettre le comble à
vos étonnements. Dans un pays du Nord qui est très
grand, très beau et peuplé des plus braves gens qui
^knt au monde (c'est la Suède), il y a deux collèges
'^yaux où tous les flls de famille vont compléter
leur éducation. On n'y enseigne absolument que la fabrication du beurre et du fromage. »
Je rédigeais avec un zèle passionné ces leçons, qui, grâce à mon père, n'étaient jamais absolument nouvelles pour moi. Mille et un souvenirs de mon heureuse enfance ressuscitaient dans mon esprit avec une substance plus solide et une forme plus précise. Il me fiit donc aisé de prendre et de garder le premier rang dans cette classe professée par quarante notables qui tous étaient mes pères adoptifis, puisque depuis cinq ans ils me donnaient le pain quotidien. Mon application à rendre compte des travaux de char cun, et peut-être aussi l'admiration naïve que j'exprimais pour des mérites assez modestes en soi, gagnèrent bien des cœurs; je fus plus que l'enfant delà petite ville, j'en fus l'enfant gâté.
Nous résumions nos observations du jeudi, le soir même ou le lendemain matin, dans un écrit de quelques pages que M. Lutzelmann expédiait dans sa primeur, et sans le lire, à la personne intéressée. Neuf fois sur dix, l'industriel, l'agriculteur, le fonctionnaire, après avoir lu et classé nos copies^ invitait le premier à déjeuner ou à dîner le dimanche suivant. Le premier, c'était moi, sauf de très rares exceptions, si bien qu'au bout d'un certain temps je fus un peu blasé sur les repas en ville.
Mais les plus belles choses ont le pire destin, comme dit l'autre, et lorsque M. Simonnot me fit mander par-devers lui , le deuxième dimanche de juin 1845, ce ne fut ni pour me bourrer de confitures ni pour me couronner de fleurs.
Trois jours auparavant, il nous avait promenés
d'assez mauvaise grâce d'un bout à l'autre de son établissemeut, sans nul souci de la logique, commençant parles produits manufacturés, finissant par les matières premières , et obstinément sourd aux observations très courtoises du principal. Un aveugle aurait vu que cet homme n'osait pas nous fermer sa porte, mais qu'il voulait nous renvoyer plus ignorants de son affaire que si nous n'étions pas entrés chez lui.
Mçs camarades en sortirent tellement ahuris que c'est à peine si quatre ou cinq ébauchèrent une description de quelques pages. Mais moi qui connaissais la maison et qui m'étais préparé de longue main, par des études minutieuses, à ce que je considérais comme une œuvre de haute justice, je n'eus pour ainsi dire qu'à tirer de mes cartons un dos^er aussi complet et aussi sévère que les fameux cahiers des États généraux. Le fabricant, la fabrication et le produit fabriqué, cette pauvre assiette à cinq sous, furent traités de la bonne sorte par l'implacable honnêteté de mes dix-sept ans. Les assiettes valaient moins que rien ; modelées par le vieux procédé avec une mauvaise argile pétrie à coups de pied , elles étaient vêtues d'un détestable émail à base d^ plomb, que le vinaigre des salades attaquait au grand péril des consommateurs. Cette couverte se craquelait, les graisses de cuisine entraient dans la terre et lui communiquaient un incurable goût de graillon. L'usine était mal construite, insalubre et stupidement outillée; on n'y employait pas d'autre force motrice que les bras et les jambes, ce qui était un crime de lèse-humanité. Deux cents infortunés
de tout âge et de tout sexe y gagnaient strictement non pas de quoi vivre, mais de quoi souffrir et dépérir; leurs grèves et leurs révoltes mêmes me semblaient parfaitement légitimes. Je comparais le chiffre des salaires à la dépense minima d'une &mille i de cinq personnes, et je prouvais, ce qui n'est januÉ difficile, que cette famille devait mourir de ihbn tous les trois ans. Après avoir indiqué les réformes et le^ perfectionnements que rêvait ma jeune sagesse, mais que je n'espéraid pas voir adopter jamais par] une direction routinière, Je. né craignais point d'tf firmer que les chemins de fer tueraient bientôt une industrie dont la prospérité n'avait pas d'autre que la main-d'œuvre à vil prix. Et je terminais disant : € Produit net actuel : 100 000 francs par sauf coulage. »
Ce chiffre, accrédité depuis longtemps dans 1*^ nion publique, n'était pas arbitraire à mes yeux, représentait exactement la différence du prix revient, 2 francs, et du prix de vente, 3 firancs sur une fabrication annuelle de 100 000 do Et je ne l'afBrmaispas sans malice, car M. Simo avait la rage de protester chaque fois qu'on 1 disait : « Vous qui gagnez 100 000 francs par an. >
Je me présentai devant lui aussi pâle et résolu qu'un belluaire introduit dans la fosse lions. L'accueil qui m'était réservé ne pouvait aucun doute après ce que j'avais écrit. Quand m'introduisit, il marchait à grandes enjambées au' tour d'un cabinet vaste et sévère, où je vis du p mier coup d'œil mon travail étalé sur le bureau.
« Ah! vous voilà? dit-il.
— Ne m'avez-vous pas appelé?
— Oui^ et je suis bien aise de vous tenir. »
En même temps, il s'avançait sur moi, les dents serrées, les poings crispés, le visage si dur et si menaçant que je songeai à me défendre. J'étais grand et solide, et une partie de pugilat avec un homme de cinquante-cinq ans m'étonnait sans m 'intimider.
Mais il croisa ses mains derrière le dos, et, plantant son regard dans mes yeux, il me dit d'une voix mordante : -
€ Il paraît, monsieur, que vous êtes un observateur de profession. Je dis observateur pour parler poliment. Est-ce pour vous ou pour quelqu'un de mes concurrents que vous faites la police de mon usine?
— Je ne vous connais pas de concurrents, et je ne crois pas que personne soit assez mal inspiré pour copier ce qu'on voit ici. Le principal m'a conduit chez vous, vous m'avez montré la fabrique, j'ai écrit ce que j'en pensais, pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous trouvez du bon dans mes avis.
— Vos avis sont impertinents et d'une méchanceté calcuJée. Ce n'est pas hier que vous avez pu ramasser à travers ma maison les éléments de ce pamphlet.
— Je crois bien! vous ne nous avez rien montré.
— D'ailleurs le temps matériel vous eût manqué pour rédiger un tel volume : c'est une œuvre de longue haleine et qu'un blanc bec de votre âge n'a pu élaborer à lui seul.
— Je vous jure que si I
— Ne jurez pas ; il y a des traîtres parmi mes em-
126 LE nOMAN d'un BRAVë H0MM£
ployés; mes ouvriers aussi m'ont domié des preuves de leur haine.
— Ne confondez pas la haine et la misère.
— Eh! s'ils ne gagnaient pas leur vie, viendraientils travailler ici? Est-ce que je les contrains? Sont-ils nègres, et moi suîs-je un planteur de la Marti]|îi(|ae?
— Leur métier est dur et malsain, et sans les payer plus cher on pourrait. . .
— Oui, oui, les soulager par l'emploi des machines. Mais les machines coûtent cher, et qui me les payera?
— Mais si l'on prenait seulement sur les bénéfices de l'année...
— Comment donc! je n'y pensais pas! Cent mille francs de produit net, sauf coulage. Eh! je vous ai bien lu. Jeune homme, vous savez bien des choses, on le dit, je le vois, mais il vous en reste beaucoup à apprendre. Croyez-moi, lorsque vous verrez un homme de cinquante-cinq ans rester dans les affaires et travailler depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, concluez hardiment qu'il n'a pas amassé cent mille francs de rente. Et s'il garde pour lui sa fille de vingt- cinq ans, bonne, bien élevée et plutôt belle que laide, c'est qu'il n'a gagné ni cinquante ni même vingt-cinq mille francs de rente.
— Eh! monsieur, je ne me mêle pas de vos affaires, et il ne m'appartient point de chercher quels placements vous avez faits. Je n'ai étudié que la fabrique, et j'ai simplement établi qu'elle gagne cent mille francs par an. Les chiffres sont là!
— Allez vous promener, petit nigaud, avec vos ehiflfres! »
11 prit mou malheureux travail, le déchira en
LE' ROMAN d'un BHAVë llOMMi!: It27
cent morceaux et le foula aux pieds dans un accès de fureur.
« Peu importe que la boutique gagne cent mille francs si elle ne les gagne pas pour moi ! Savez-vous ce que c'est qu'un fonds de roulement? Vous faitesvous quelque idée de la situation d'un industriel qui n'a pas cette pièce indispensable dans son outillage? Vous a-t-on expliqué au collège les rapports du &bricant et du banquier? Connaissez-vous les angoisses et les servitudes de l'échéance? Comprendrez-vous jamais qu'un homme, afin de conserver intact l'honneur de son nom, se condamne à travailler trente ans pour enrichir un préteur d'argent qui s'amuse? Le nègre, en pareil cas, ce n'est pas l'ouvrier, c'est moi. Il est sûr de toucher sa paye au bout de la quinzaine, et moi je ne sais pas au prix de quels. sacrifices mon tyran, le prêteur, me fera acheter cet aident. Et les dépenses imprévues? Pour trouver mille francs un jour férié, quand les boréaux de banque sont fermés, voyez-vous ce puissant manufacturier, ce mortel envié de tous, courir Cû secret au chef-lieu du département et réveillei* f ttn usurier qui hésite à recevoir en nantissement une <îai8se d'argenterie? Si encore quelqu'un lui savait JPé... Tenez! yous êtes un ingrat, et vous n'avez pas Biôme l'esprit de votre méchanceté. On n'aurait jamais dû vous laisser franchir cette porte. Depuis le temps que vous polissonnez chez moi avec les eniknts Bonafigué, un homme moins confiant se fût mis sur ses gardés. Tant pis pour moi ; le mal est fait. Jfais, morbleu! sortez vite, et que je ne vous y reprenne plus ! »
Je me serais peut-être soulevé contre la haine et le. mépris d'un homme froid, du Simonnot de tous les jours. Mais le spectacle de cet emportement inusité me calma; jamais je ne m'étais senti plus maître de moi-môme. Posément je fis tête à ce furieux, etjelui dis avec un flegme assez méritoire chez un collégien de seconde :
« Pardon, monsieur, je croyais que mon père m'avait gagné mes entrées à la fabrique. »
Il recula vivement, comme s'il avait marché sur une queue de serpent, et se mit à balbutier :
« Votre père ? Dumont ? C'était im honnête homme.
— Pas plus honnête que moi, monsieur Simonnot, et pas plus honnête que vous, quoique vous ne me parliez guère honnêtement depuis un quart d'heure. On se trompe les uns sur les autres, et les plus mal jugés sont les silencieux et les renfermés comme , vous. Vous me croyez méchant, contre l'opinion générale ; moi, conti'c l'opinion générale , je vous crois, je vous sais bon. Ce n'est pas parce que vous venez de jn'ouvrir un jour nouveau sur l'état de vos finances, . ni même parce que vous m'avez expliqué à demi-mot une bonne action mal comprise et mal accueilUe en son temps; c'est parce que je vous ai vu pleurer seuU dans un petit coin, après l'enterrement de mon père^. quand la ville entière disait que vous manquiez descœur. Vous aviez un visage vraiment bon, ce jour — là, dans la ruelle des jardins, et je l'ai revu tout 2^ l'heure comme dans un éclair quand vous ave^s nommé ce malheureux Dumont, mort chez vou^ Et, maintenant que la glace est rompue, laissez-mc^
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expliquer et exeuser à vos^ yeux ce travail qui vous a jeté hors des gonds. C'est pour vous seul que je l'ai écrit, nul que vous ne l'a lu, et maintenant qu'il est déchiré personne ne le lira. Vous seul, après avoir feît justice des erreurs qu'il contenait, pourriez tirer parti des idées saines que je crois y avoir indiquées. Je suis un critique assez neuf, mais désintéressé s'il en fut. Vous connaissez mon passé, mon présent et mon avenir. En octobre prochain, je quitterai la ville pour entrer au collège royal ; dans trois- ans, je serai élève de l'École polytechnique, et dans einq ans ingénieur ou officier ; mes affaires n'auront donc jamais rien à démêler avec les vôtres. Vous le savez, vous m'estimez au fond, et la preuve, c'est qu'en m'accablant de gros mots, ici même, vous m'avez livré noblement le secret de votre crédit. Il sera bien gardé, n'ayez pas peur. Personne ne conspire contre votis, ni mes amis les Bonafigue, ni les employés, ni les autres travailleurs de la fabrique. Je comprends que vous n'aimiez pas les ouvriers lorsqu'ils ont la prétention de partager avec vous les bénéfices que vous n'avez pas encaissés; mais vous devez comprendre aussi que je les aime, puisque mon père en était un, puisque mes oncles en sont tous, puisqu'enfin Touvrier et le paysan sont à mes yeux les sauvageons robustes sur lesquels on greffera toujours le savant, l'artiste et le bourgeois. Les réformes qui vous ont déplu dans mon petit travail , les utopies qui vous ont choqué, les progrès qui vous ont paru impossibles et la rhétorique un peu juvénile qui broche sur le tout, ont leur principe dans une profonde sympathie
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pour les déshérités de ce monde, ou plus correctement pour ceux qui n'ont pas hérité. Rappelei' vous, monsieur, le sacrifice de mon père, et laisseï' moi vous dire ici, sur son dernier champ de bataîllef que ses conseils et ses exemples sont ma loi. »
Je m'étais animé, mon cœur battait violeimneot, et chacune de mes paroles produisait comme un bourdonnement dans mes oreilles. M. Simonnat, debout sur ses longues jambes, m'écoutait sans perdra un seul mot, mais sans laisser paraître aucune émotion. S'il eût été un homme semblable aux anM si, frappé de ma sincérité et conius de son injustioB, il m'eût tendu les bras, je lui aurais sauté au ooa Mais, par malheur, il n'avait pas de premier moM' ment, si ce n^est, quelquefois, un mouvement de colère.
Il me demanda, comme un juge :
« Avez-vous quelque chose à ajouter?
— Et que vous dirai-je de plus?
— Vous connaissez le fils Foulard?
— Oui, monsieur ; c'est mon camarade et mon ann*
— N'avez -vous pas été reçu dans sa famille?
— On m'y a invité une fois, mais je me suis excusé.
— Bien. Je réfléchirai. J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Si je reconnaissais, après mûr examen, que j'ai été injuste envers vous, je vous le ferais savoir. C'est aujourd'hui jour de congé ; je ne veux pas vous retenir plus longtemps loin de madame votre mère. »
Là-dessus, il m'ouvrit la porte.
Je ne pus m'empêcher de dire en sortant :
« Quel animal I :»
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Eh bien, j'avais tort, car il vint, quinze jours après, me chercher dans la cour du collège. Nous faisions l'exercice avec de vrais fusils, offerts par notre député. Il attendit la fin, me fit signe de venir à lui, et me prenant amicalement par le bras :
ce Mon jeune ami, dit-il, pour qu'un homme de mon âge apporte des excuses à un garçon du vôtre, il faut qu'il ait un tort bien manifeste à réparer. OubUez tout ce que je vous ai dit l'autre jour, et n'oubliez jamais ce que je vais vous dire. Si quelque événement imprévu traverse votre carrière, si par exemple vous échouez dans un concours, ce qui peut arriver aux. meilleurs sujets, venez frapper à la fiabrique. Vous y trouverez un emploi honorable de vos jeunes talents et tous les égards qui sont dus à votre caractère. Pas de remerciements : touchez là. »
Sa voix tremblait. Il avait mis le temps à s'émou* voir, mais positivement il était ému. Moi, en revanche, je ne Tétais pas dji tout : je faillis pouffer de rire à l'idée de fabriqua des assiettes de pacotille sous les auspices du vieux Simonnot*
LES DEVOIRS IMPREVUS
Mon pauvre père m'avait dit cent fois que la volojité de l'homme est plus forte que les événements. Je reconnus bientôt qu'il exagérait notre empire, cai* ma vocation elle-même dut s'incliner devant la force irrésistible des choses.
L'année scolaire allait finir ; il ne me restait plus qu'à recevoir une demi-douzaine de couronnes auxquelles j'attachais peu de prix, comme tous ceux qui triomphent sans gloire, quand ma mère vint me chercher un matin. Elle était en grand deuil, comme toujours, mais elle avait les yeux plus rouges qu'à l'ordinaire, et, après m'avoir fait endosser mon meilleur uniforme, elle noua un crêpe à mon bras. Grand-papa La France était mort en pleine guérison, avec ses yeux, avec ses forces, quand tout le monde autour de lui recommençait à croire qu'il vivrait cent ans. Lui seul ne fi'était fait aucune illusion, et on le vit assez quand on apprit que ce vieillard, étrange
jusqu'au bout, avait raboté et cloué son cercueil chez le menuisier du village, poli la dalle de son tombeau, gravé son épitaphe et, dans un terrain de son choix, creusé sa fosse lui-même. Aux deux artisans qu*il honora de sa confiance, il expliquait gaiement qu'il avait toujours travaillé la pierre et le bois à son usage personnel, et qu'un homme logique finit sa vie comme il l'a commencée. Et le petit Lhuillier, fossoyeur communal, raconta que M. Dumont, en lui donnant la pièce, lui avait dit : < J'ai l'habitude de regarder la mort en face ! »
L'apoplexie, qu'il attendait de pied ferme et qu'il voyait venir, ne lui fit pas faux bond ; il mourut d'un coup sec, comme le soldat firappé d'une balle : c'était ce qu'il avait toujours rêvé.
Notre famille et la population du village nous attendaient, ma mère et moi, au seuil de la maison mortuaire. La bière était posée sous les fenêtres, à la place où le grand vieillard s'asseyait tous les soirs d'été avec sa femme et s'allongeait quelquefois sans elle.
Maman La France n'était pas assise dans son fauteuil, comme une veuve des grandes villes; elle allait et venait en tous sens, plus agitée et plus véhémente que jamais. Sa douleur, sincère et profonde à coup sûr, semblait faite d'étonnement et de colère.
Du plus loin qu'elle vit ma mère, elle lui cria :
« Eh bien, ma fille, que vous semble de ce dernier trait? Hélas I il ne m'en a jamais fait d'autres. Je lui avais pardonné sa dernière escapade, il m'avait bien promis de ne-plus me laisser seule, et voilà l »
lîU LE ROMAN d'un BRAVE HOMME
La dernière escapade , c'était apparemment h campagne de 1814. Elle était pardonnée après pins de trente ans, mais non pas oubliée. Rien de plus singulier que les regards à la fois lamentables et furieux dont la pauvre petite vieille criblait la bière de son mari. Elle ne s'en approchait pas sans invectiver à demi-mots ce déserteur du toit conjugal, ce relaps, cet incorrigible, ce vieux dissimulé, qui, se sentant mourir, avait fait part de ce secret à tout le monde, sauf à sa femme. Mais à chaque moment^ l'aigreur de cette querelle pdsthtime était tempérée par ôfis cris de tendresse et des sanglots de désespoir.
Comme j'étais un citadin, et même, par mes succès du collège, une façon de petit personnage, les ex-» centricités publiques de grand'maman m'inquiétaient d'abord un peu; je craignis pour la gravité de II cérémonie. Mais le monde est meilleur que Ton ne croit, car non seulement les amis de la famille, mail les indifférents, les simples curieux de Launay et des villages voisins eurent le bon goût de feniier leurs yeux et leurs oreilles à tout ce qui pouvait les étonner un peu. Pei'sonne ne voulut voir que l'amoiir d'une pauvre petite vieille pour son défunt, et h deuil d'une honnête famille privée de son chef. 0» cortège d'anciens soldats affublés d'uniformes grotesques et accourus spontanément pour rendre hoa* mage au vieux patriote eût peut-être semblé riaiUcA dans les rues de la ville ; il fît pleurer toute la po-l^ pulation de Launay. ■(
Le temps a effacé plus d'une fois Tépitaphe 4Ql|^ mon grand-père avait gravée lui-même sur une
de pierre blanche, mais j'ai toujours pris soin de la rétablir sans même en corriger les fautes.