‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 11 sur 15 · LA FABRIQUE · texte numérisé non relu

LA FABRIQUE

Gomme boursier municipal et enfant adoptif de la ville, j'appartenais un peu à tout le monde. Le plus modeste contribuable de la commune estimait qu'en raison des sacrifices qu'il avait faits pour moi, il avait les mêmes droits sur ma petite personne que ma mère, mes oncles et toute la fami]le. Ce patronage collectif, je dois le dire ici dans la reconnaissance de mon cœur, ne s'était manifesté que par de bons procédés et de bonnes paroles, et si jamais j'en avais connu le poids, c'était comme un enfant gâté, en se mettant au lit, se sent doucement opprimé par une couverture bien chaude. Les bonnes gens de tous étages, les riches et les pauvres, mais les pauvres surtout, avaient une façon de me dire : « Mon cher Pierre, mon cher Dumont, » ou même, depuis quel* que temps : « Mon cher monsieur Dumont, » qui accentuait franchement le pronom possessif. Et je n'en étais ni fâché ni humilié, tant s'en faut, car ce

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pain de la ville, que je mangeais d'un grand appétit, avait été gagné par mon père.

Toutefois, au moment de choisir une profession à laquelle personne ne m'avait destiné, je n'étais rassuré qu'à demi sur le qu'en-dira-t-on, et je craignais vaguement d'encourir un blâme discret. Lorsqu'une cité se cotise pour l'éducation d'un enfant, il est au moias sous-entendu que l'enfant tâchera de faire honneur à la cité. Or, en 4845, Topinion publique prisait par-dessus tout les récompenses officielles, les prix, les médailles, les diplômes, les emplois, les honneurs mis au concours par le gouvernement; nous étions Chinois en cela, et peut-être le sommesnous encore un brin. Plus j'avais donné d'espérances à mes concitoyens par quelques succès de ce collège, plus je risquais de les mécontenter en prenant un emploi modeste, terre à terre, accessible au premier venu. Les autorités, les amis, les professeurs étaient capables de se jeter à la traverse, et je ne pouvais pas expliquer à toute la ville ma soudaine résolution ; à peine avais-je pris le temps de me l'expliquer à moi-même. « Je ne dois pas quitter rtia mère, et tout le reste m'est égal ! » Voilà ce que je marmottais entre mes dents sur le chemin de la fabrique, cinq minutes après le départ de Basset. Je voulais en finir d'un seul coup, m'engager sans retour possible, avoir le droit de dire à tous les donneurs de conseils: « Il est trop tard, je ne m'appartiens plus. » M. Simonnot ne parut ni content, ni fâché, ni même surpris de ma démarche. Il me laissa entendre qu'il avait prévu le cas, mais sans dire ce qu'il pensait du coup de tête.

« Vous entrerez demain, monsieur Dumont, à 75 francs par mois. Ce n'est pas que j'aie grand besoin de vos services; mon personnel est au complet, mais je ne manque jamais à la parole donnée. On vous mettra à la correspondance, à la fabrication, à la vente, aux achats, partout où l'on jugera à propos de vous employer ou de vous essayer ; peutêtre aussi, l'hiver prochain, vous chargera-t-on dfl quelques voyages.

— Rien ne me coûtera, monsieur, pour vous montrer ma reconnaissance; et si un dévouement sans bornes...

— Trêve de rhétorique I je ne demande à mes employés que d'être honnêtes et assidus. Si voufl travaillez bien, vous gagnerez le nécessaire, paB davantage. Inutile de vous apprendre que voua ne ferez pas votre fortune ici : vous savez que je n'y» pas fait la mienne. Le maximum des traitements à la fabrique est de six mille francs; c'est ce que J6 donne au caissier, qui compte trente-cinq ans de services et qui a débuté sous mon père.

— Monsieur, je gagnerai toujours assez pour m(H) et d'ailleurs il y a du pain à la maison. Mais voosi vous qui luttez depuis si longtemps avec tant de courage, permettez-moi d'espérer qu'un jour le succès récompensera vos efforts. Ce n'est pas le dévouementseul que j'apporte à votre service. Je sais un peu, je réiléchis beaucoup, je cherche, j'ai des idées...

— Si vous avez des idées sur la faïence, moUj garçon, je vous invite formellement à les laù chez vous, dans la ville haute. Il n'y a pas de plao ici pour les gens à projets, les réformateur, les uU

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lia maison, quoique vieille, est encore a»ses »]]edurera plus que moi, plus que vouft-mémé, qu'on ne s'avise pas de la réparer! au preup de pioche, tout croulerait. C'est pourquoi tant à ce que vous appelez ma routine. »

^yai de lui Ëiire comprendre en quelques mots ttis que, depuis les origines obscures et fabulu genre humain, tous les progrès de la civiavaient marqué leur empreinte sur l'argile t feu ; que les perfectionnements de la céraplus encore que la consommation du fer, nt la mesure d'un peuple à tel ou tel moment oire, et que l'on pouvait déclarer aux généles plus profondément enterrées : " Dis-moi ai tu as mangé, je dirai ce que tu étais ! > Donc lait Ckcheux que dans un temps tei que le u milieu d'un mouvement industriel comme ) n'en avait jamais vu, une manufacture fran- Tât à la consommation des produits où les >gues futurs ne reconnaîtront certes pas la aei845.

uterrompit en criant :

jeune homme, c'est du bleu. Vous nagez bleu, et je vous avertis, une fois pour toutes, 'aime pas le bleu. Mes produits ne sont pas c'est accordé; mais j'en donne au consompQur son argent. S'il y a un public pour les assiettes à cinq sous, il y aura toujours, jgiquement, des usines pour les fabriquer et tiques pour les vendre. Je ne vis, je ne dure le bon marché, il est mon seul moyen de contre les séductions de la iaience peinte ou

imprimée. Je ne peux donc sous aucun prétexte élever mes frais généraux, et, si le chemin de fer continue à séduire nos ouvriers par Tappât d'un salaire plus fort et d'un travail moins assidu, je les remplacerai par des enfants et par des femmes. Tout pour le bon marché I Mais je ne sais pourquoi je discute avec un béjaune de votre âge et de votre expérience. Lorsque vous aurez mis la main à la pâ^, vous penserez aux échéances fin courant plutôt qu'aux jugements des archéologues fiiturs. A demain, huit heures précises! »

Il me tourna le dos avec sa brusquerie .accoutumée et me laissa content et penaud. J'étais bien aise d'avoir une place, un traitement fixe, un avenir modeste et assuré , ce qui est l'idéal de tous les Français ; mais, pour les idées neuves et les projets audacieux qui remplissaient ma pauvre tête, le sol de la fabrique me semblait terriblement ingrat.

La maison Bonafîgue se rencontra sur mon chemin, j'y entrai. Barbe me reçut. Elle était seule et toute en larmes. Un bas bleu, un œuf de bois et une pelote de coton à repriser roulèrent de son genou sur le plancher lorsqu'elle vint à moi.

« Te voilà donc, mon grand I dit-elle en essuyant ses yeux. Papa est à l'atelier, ma mère est chez la tienne ; Jean court les bois avec ses camarades ; ils coupent des branches de chêne pour la salle des prix ; moi, je travaille.

— Pas beaucoup, ma pauvre mignonne. Il pleuvait tout à l'heure sur ce petit museau. Tu as donc de la peine*?

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— Oui, j'en ai pour moi et pour toi. Je pleure ton grand-père, qui était un peu le mien depuis cinq ans, car tu n'as pas oublié, je suppose, à qui jo dois la vie.

— C'est bien à toi, ma chère; mais tu ne le connaissais pas beaucoup, ce pauvre papa La France^

■4 — Je ne suis donc pas allée à Launay? Je n'étais donc pas là, le jour ou il a béni mon frère? Il ne m'a pas choyée et caressée? Papa La France est le seul homme qui ait été galant pour moi. »

A ce mot, je ne pus m'empêcher de sourire, et elle repartit avec sa vivacité provençale :

c Oui, galant! Tu n'as pas remarqué qu'il m'appelait sa toute belle? Et quand je réclamais^ car je suis laide et je me rends justice, il prenait maman à témoin ; il lui disait : — Avec ces dents-là, ces cheveux d'un noir bleu et avec ces pruneaux (c'étaient mes yeux), une fille est sûre de plaire. Le nez est peut-être un peu court, mais l'âme est grande par compensation. Madame Bonafigue, le monde est plein de fausses jolies femmes qui plaisent à première vue et qui ne supportent pas l'examen. Barbe est une fausse laide; plus on la voit, plus on l'apprécie. Mais pourquoi lui avezvous donné ce malheureux nom? — Maman lui répondit que j'en avais un autre. — Et lequel? — Lucel — De mal eh pis. Il y en a de si jolis et de si simples I Pourquoi donc pas Marie? — Tel dit maman, je l'aime aussi, le nom de Marie. A preuve que je l'ai donné à mon fils Jean. — Ça lui fera une belle jambe au régiment I répliqua le grand

père. — Là-de2>su3, mauian, qui a bon bec, comme tu sais, expliqua comme quoi les prénoms sont affaire de latitude ; que Barbe et Luce vous étonnaient parce que vous viviez au nord de la Loire, mais qu'un Flamand, nommé Odilon, ou un Breton, nommé Corentin, n'oseraient pas circuler en plein jour, avec leurs noms sur le chapeau, dans les mes d'Aix ou de Marseille. Ton grand-père avoua qu'il y avait du vrai dans ce i*aisonnement, et que d'ailleurs tout s'arrangeait au mieux si je m'appelais Luce, car Luce a un diminutif charmant, qui est Lucette. — Lucette, me dit-il, tu seras une femme aimante et aimée, et je te garde un mari digne de toi. — Ma mère et moi nous répondîmes qu'il se moquait ; il prit aussitôt ses grands airs de chevsh lier français, et jura qu'un Dumont ne badinait jamais avec la grâce et l'innocence.

— Pauvre homme I C'est tout lui. Mais as-tu quelque idée du mari qu'il te destinait?

— Aucun ! Il a emporté son secret avec lui.

— Quelque gars de Launay, sans doute. Mais quelle idée de choisir un mari pour une gamine de dix ans!

— Gamin toi-même ! J'aurai treize ans au mois de mars.

— Ce qui t'en fait douze et demi. Quel est l'heureux mortel à qui mon pauvre vieux voulait ofllrir ce petit bout de femme? Est-ce Joseph Idoux, le fils du maUre d'école? Est-ce Baptiste, l'héritier dn tanneur, ou Laurent du moulin, l'homme à l'écrevisse? »

Elle éclata de rire, et moi aussi, en pensant à ce

grand nigaud qui, dans une partie de pêche, s'était laisser pincer le doigt et qui , au lieu d'écraser récrevisse, avait hélé toute la compagnie à son secours. Mais elle se repentit aussitôt, et reprenant son sérieux :

€ Vilain! dit-elle. Je m'étais arrangée pour pleurer aujourd'hui tout mon soûl. C'est si bon, le vrai crève-cœur et le franc deuil I Pourquoi m'as-tu •gâté tout mon chagrin, mauvaise pièce?

— Mais parce que j'avais une grande nouvelle à te conter. Je ne pars plus pour Villevieille à la rentrée; je reste ici, j'entre comme employé chez M. Simonnot, et nous nous verrons désormais tous les jours de la vie. :»

D'abord elle refusa de me croire ; puis, quand il lui fut prouvé que je ne mentais pas, la petite Provençale éclata en imprécations chaudes et colorées. J'entendis là le premier cri de la conscience publique.

a Et donc, après ce qu'ils ont fait pour toi, et les promesses que tu as données, et les succès, et les illusions, tu choisis un métier d'imbécile !

— Tu oublies que ton père en est, du métier.

— Té! mon père est mon père et non pas mon justiciable. Ce n'est pas à moi de savoir s'il pouvait mieux. Mais toi qui as plus d'entendement qu'il n'en faut pour être sous-préfet, ingénieur en chef ou roi de France, tu choisis de marcher la terre, de tourner les assiettes et de les cuire au four! àh I que je te secouerais de bon cœur, si j'étais homme I

— Petite Barbe, je ne marcherai pas la terre

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glaise, et je compte que bientôt nos ouvriers euxmêmes ne la pétriront plus avec leurs pieds; je ne travaillerai ni aux tours ni aux fours, si ce n'est pour m'instruire et pour apprendre le métier dans ses moindres détails. »

Je lui parlai de mes nouvelles ambitions; elle en rit à belles dents. Je fis allusion aux devoirs qui me retenaient à Gourcy ; elle se fâcha toute rouge.

« Est-ce que je ne suis pas là? s'écria-t^elle. Ignores-tu donc, grand nigaud, que, moi vivante, maman Dumont ne manquera ni de soins dans U maladie, ni de consolations dans le chagrin? Si c'est ainsi que vous comptez sur moi, je suis bien bonne de vous aimer autant et plus que ma propre famille I »

Voilà toute la fête qu'on me fit dans la maison des Bonafigue.

En revanche, les deux hommes dont je craignais les remontrances, M. Lutzelmann et M. Doussot, m'approuvèrent sans restriction. Le principal, en bras de chemise dans la salle des prix, aidait leB ouvriers à clouer le tapis de l'estrade. Dès qu'il eut entendu mon récit, il m'embrassa de prime saut, le marteau dans une main et une poignée de cloos dans l'autre.

« Tu seras ma gloire I dit-il, çt beaucoup moins par tes succès de collège que par cette sage et vailr lante résolution. Quel exemple pour cette petite ville, aussi honnête et bonne, mais aussi sotte que toutes les petites villes de France, lorsqu'on verra un lauréat chargé de couronnes, un prix d'honneur, premier en tout et incontestablement supérieur à

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tous ceux de sa génération, se faire commis de fabrique! On sait dans les bureaux de la sous-préfec* ture, dans les cages grillées de la recette et de la perception, dans le sanctuaire des hypothèques, dans la cuisine obscure du tribunal, dans les antres de la basoche, sur les chantiers des ponts et chaussées, dans la souricière des droits réunid, que tu étais hier encore un fonctionnaire désigné, un futur consommateur des deniers publics, attaché par avance au grand râtelier du budget. Sans faire brèche à ton patrimoine, sans mise de fonds, sans grand effort, tu n'avais qu'à suivre Tomière pendant quelques années pour rejoindre le groupe majestueux des hommes arrivés. Et tu dédaignes le chemin battu! Et tu te jettes dans la traverse! Mieux encore : dans les labourés ! Quel exemple, enfant, pour tes camarades d'hier et de demain ! Quelle leçon pour tous ces fils de la petite bourgeoisie qui dédaignent le champ, la boutique ou l'atelier de leurs pères et poursuivent la plus grotesque et la plus mal placée des couronnes : le rond de cuir! Debout, morbleu! debout, languissante et molle jeunesse! J'enrage de penser que, pour les neuf dixièmes de mes élèves, le collège est tout simplement l'antichambre des bureaux. »

Le vieux dessinateur, notre voisin, me félicita aussi chaudement, mais dans un autre style.

« Sais-tu bien, me dit-il, que tu joues un coup de partie, et qui peut nous mener très loin, toi et moi ? Je me croyais retiré des affaires et définitivement cloîtré dans le repos, comme il convient à un homme de mon âge ; mais ta faïence est capable de me res-

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susciter. La céramique, mon garçon, est un très joli coin dans le domaine de l'art déooratif. Les bourgeois de notre temps ne le connaissent pas, et les peintres royaux de la manufacture de Sèvres s'y promènent les yeux fermés. Moi qui te parle, je l'ai parcouru dans tous les sens, en amateur, mais en amateur qui voit clair. Outre les chefe-d'œuvre d*D^ bin et de Gubbio que tu vois là, pendus aux murs, j'ai quelque part, dans le grenier, une demi-douzaine de caisses où les produits de Delft, de Rouen, de Moustiers, de Nevers, attendent patiemment l'heure du déballage. Nous les délivrerons bientôt, et ta m'en diras des nouvelles. Je te montrerai des merveilles qui m'ont bel et bien coûté vingt sous pièce, grâce à la stupidité de mes contemporains. Ma nièoe garde aussi, dans le bahut à colonnes torses ^^ as fond de la cuisine, un trésor moins précieux en soi, mais qui peut-être te sera plus utile; c'est unse^ vice complet, fabriqué à Strasbourg et à Hagueneau par les frères Hannong. L'art français a créé des (SOr vres plus savantes, il n'a rien fait de plus brillant û de plus gai. Tu les verras, ces adorables vieilleriflB que j'ai payées au prix des assiettes de Simonnot, et nous les copierons ensemble.

— Mais si elles se vendent pour rien, à quoi bofl les copier? i

— A quoi bon, grand enfant ? Pour les remettre à la mode I Le public y revient déjà, timidement, saai savoir ce qu'il fait, poussé par quelques amateniS' Dans cette oligarchie de bourgeois censitaires ot l'ai'gent bête fait la loi partout^ le goût du beau commence à s'éveiller à Paris, à Lyon, à Tours, à Gourcf

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même, où Gaudiot, le plus ignare des brocanteurs, m'a vendu 50 francs une guipure qui en vaut mille. L'an dernier, m'a-t-il dit, je vous aurais cédé ce chiffon pour cent sous; mais la curiosité est en hausse, mon bon monsieur I »

Le bavardage du vieux peintre me troubla un moment ; je crus qu'il m'invitait à fabriquer avec lui des antiquités fausses, et je répondis que ni M. Simonnot ni moi nous ne ferions jamais cette espèce de contrebande.

a Es-tu fou? reprit-il. Pour qui donc me prendstu? Je te dis que la France se reprend, petit à petit, au goût des belles choses, et que nous sommes gens à lui en servir quelques-unes de notre crû. Il ne s'agit pas de copier les anciens, moins encore de les contrefaire, mais de s'en inspirer et de mettre leurs exemples à profit. Les modernes aussi, dans les pays étrangers, nous donnent des leçons. Un camarade du Havre qui fréquente les capitaines au long cours m'a envoyé quatre albums japonais, pleins de cro-^ quis étonnants qui feraient un rude effet sur tes faïences.

— Mais M. Simonnot m'a déclaré lui-même qu'il avait horreur du nouveau.

— Bah 1 nous l'arracherons à sa routine. Tu vas te nipttre à dessiner toUs les soirs ; je te dirigerai ; je te révélerai les secrets de la décoration. Et lorsque tu auras acquis cette légèreté de main, cette habitude d'improviser qui faisait de tous les faïenciers du dernier siècle autant d'artistes originaux, nous lui fabriquerons un service, à ton patron, dans sa propre baraque ! Et je veux être cuit au four si

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la première soupe qu'il mangera dans nos assiettes ne nous le livre pas à merci. »

Le bonhomme m'échauffa si bien qu'à Theure da souper, lorsqu'enfin je rentrai chez nous, ma mère me parut froide. Loin d'applaudir au succès de mon ambassade, elle se reprochait de m'avoir laissé le champ libre. On aurait dit que j'étais une victime sacrifiée par l'égoïsme maternel à cette vieille idole de Simonnot. La pauvre femme jurait maintenant qu'elle n'avait pas besoin de moi ; qu'elle était aseec forte pour vivre seule et pour attendre dans son coia l'accomplissement de mes hautes destinées : elli craignait d'avoir désobéi à la dernière volonté de mon père. Je crois surtout qu'elle s'inquiétait de l'opinion et qu'elle prévoyait un mécontentement général, presque un blâme public à la distributkm du lendemain.

Sur ce point, je Tavoue, elle ne se trompait quTi moitié, et mon nouveau patron n'était pas plus ras- '] sure qu'elle ; car, en me voyant arriver le lendemain matin à l'heure dite, il me cria :

« Voulez-vous donc me faire lapider? La fête de ce jour ne serait pas complète sans vous, le premier lauréat et Tunique boursier de la ville. Allez vous habiller, monsieur, et revenez demain, à la mon» heure. Il en est de l'exactitude comme de la v#lu : pas trop n'en faut »

Je regagnai philosophiquement le haut quartier et, après avoir déjeuné de bon appétit, j'endoan pour la dernière fois cet uniforme, assez coquet dani sa simplicité, que ma mère aimait tant, parce qoe; son imagination l'ornait déjà de broderies, d'épaa-j

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lettes, de croix et d'autres riens également chers aux mamans françaises. Nous sommes tous de notre pays, sages et fous, et je ne vous cache point qu'il m'arriva de soupirer deux ou trois fois en boutonnant le pauvre frac du collège ; il me serrait un peu la taille, mais il faisait si bien valoir mes larges épaules et ma poitrine bombée I

Une heure après, j'étais assis avec mes camarades sur les bancs réservés aux internes, et j'aspirais délicieusement l'âpre et saine odeur des feuillées. D faut, en vérité, que nos sens exercent un puissant empire sur nos esprits, car aujourd'hui encore, à cinquante ans sonnés, je ne puis pas sentir le parfum du chêne coupé sans que mes émotions de lauréat se réveillent en grand tumulte ; le cœur me bat, mes yeux se voilent, une coquine de larme. . . gardez-vous bien de me juger sur cet aveu I J'étais plus crâne au mois d'août 1845, et, tout en flairant le tannin qui s'exhalait des guirlandes murales, je m'adressais de mâles discours in petto.

« Mon petit Pierre, me disais-je, tu as appris un peu de grec et passablement de latin ; il s'agit désormais d'apprendre la vie. C'est moins classique ; mais, en revanche, cela n'est pas plus romantique, hélas 1 non. Jusqu'à présent, sans recevoir d'en haut les %louettes toutes rôties, tu as mangé bien des lentilles et mainte tranche de gigot qui ne te coûtaient rien : c'est le lot des enfants. Un homme digne de ce nom ne mord pas dans une croûte de pain qu'il n'ait gagnée honnêtement lui-même. Et tu vas passer homme, non pas à l'ancienneté, mais au choix, demain matin. Laisse-toi proclamer par tes

maîtres, applaudir par tes camarades, étourdir par la fanfare de Gourcy ; mais sache bien que tu n'es pas logé sur cette terre pour gravir des estrades, fouler des tapis et embrasser des sous-préfets qui te couronnent en musique. Dix minutes de gloire^ et ton compte sera réglé ; il faudra prendre rang parmi ceux qui produisent, c'est-à-dire qui servent leors contemporains, à charge de revanche, donnant, donnant. Ne te plains pas I c'est la loi commune. Songe plutôt à t'escrimer et à faire œuvre de tei dix doigts. Sais-tu d'où tu viens ? Sais-tu où tu vasî A peu près. Tu viens d'un digne homme qui fa élevé de son mieux et qui t'a laissé en mourant son humble avoir. Tu vas continuer ton père, fonder à son exemple une famille honnête, instruite et outQlée de tout le patrimoine que tuauras épargné pour elle. Il s'agit de transmettre à d'autres Dumont, tes descendants, ce flambeau de là vie que les rapides générations des hommes, semblables aux coureurs antiques, se passent de main en main ! »

L'homme à la pipe, M. Lutzelmann, interrompit bientôt cette méditation.

Avec le bon esprit, avec le sens correct qui ne lui faisait jamais défaut, il entreprit de justifier am yeux des bourgeois de Courcy, mes parents adoDtifi, ce que les uns appelaient mon ingratitude et les antres mon abdication. Durant un long quart d'heure, il ne parla que de moi, sans me nommer. Après nous avoir exposé le fort et le faible de l'enseignement secondaire qui laboure en tous sens l'e^rï des jeunes Français et lui prodigue les façons deb plus savante culture, mais qui ne sème rien, on

presque rien dans ce sol admirablement préparé, il prit son auditoire à témoin de l'utilité des semailles, et par semailles il entendait les leçons de choses. L'instruction professionnelle que le cultivateur, le marchand ou l'ouvrier donne à ses fils, chez lui, tourne dans une impasse ; elle aboutit à la routine pratique, comme les leçons du collège à la routine théorique. Deux populations juxtaposées dont l'une n'aurait étudié que le détail du métier paternel, et l'autre que les grammaires et les dictionnaires, seraient également stériles, car Tune aurait reçu le grain sans la culture, et l'autre la culture sans le grain. On pouvait expliquer ainsi l'infériorité relative de la France au milieu de nations moins douées, mais plus logiquement éduquées. Cent fois, à juste titre, les habitants de Courcy s'étaient plaints de dépenser en commun et en particulier des sommes assez rondes pour un collège dont les lauréats, tout compte fait, n'étaient propres à rien. Aujourd'hui l'on pouvait enfin constater que l'enseignement secondaire, renforcé de quelques leçons pratiques, formait des jeunes gens capables de gagner leur vie à dix-sept ans. Et de la gagner à Courcy, chose importante ! Restons chez nous I tâchons de vivre heureux sur le coin de terre où le hasard de la naissance nous a jetés, avec nos vieux amis et les compagnons de nos premières années. Défendons-nous contre cette manie, ce vertige d'émigration qui pousse les campagnards à la ville et les citadins de province h Paris. Est-il donc tant à plaindre, l'indigène des bords de la Loire, l'habitant de cette douce et riante f ouraine, celui qui cultive sa vigne ou son carré de

choux dans l'aimable jardin de la France ? « Quant à moi, dit le principal, je m'y trouve si bien, au milieu de nos chers élèves et de leurs excellentes &milles, que je redoute l'avancement comme la pire des disgrâces. Quand donc le pauvre fonctionnaire, ce nomade malgré lui, aura-t-il le bonheur de s'enraciner dans la terre qui le nourrit et d'avancer sur place, lentement, patiemment, comme les aitres grandissent dans sa cour? En attendant que ce bean rêve se réalise, je ferai pour vous, chers en&nts, ce que M. le ministre devrait bien faire pour moi: je vous détournerai des ambitions vagabondes, je vous prêcherai la résidence, je vous attacherai de toutes mes forces au sol natal. Où trouveriez-vous mieux ? Vous auriez beau faire le tour du monde, il n'existe pas une ville mieux bâtie , mieux située, mieux aérée, mieux entourée que cette petite souspréfecture de Courcy. On y vit confortablement & bon marché ; on y mange un pain blanc qui n'a pas son égal sur la terre ; on y boit un vin très gentil qui n'a jamais fait mal à personne ; on y gagne ais6-^ ment le nécessaire et même un peu de superflu; U hommes de travail et d'épargne y font fortune je n* dirai pas aussi vite, mais aussi sûrement qu'à Vilte -^ vieille, à Blois, à Tours et à Paris. Enfin, quand vou^^ serez en âge de prendre femme, et pour cet actc^ solennel je déclare que le plus tôt sera le mieux,, chacun de vous, mes chers enfants, trouvera chei les jeunes sœurs de ses camarades autant de beauté, autant d'esprit et d'aussi bons principes qu'il &i pourrait chercher dans les villes les plus huppées de la France et de l'étranger. »

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Un certain nombre de parents et tous nos maîtres, sans exception, froncèrent le som*cil à la fm de cette tirade. Parler du mariage à deux cents écoliers I Rien déplus paradoxal en un temps où T Université, comme le vieux collège de Courcy, n'était qu'un couvent blanchi à la chaux.

Mais notre invraisemblable principal ne se troublait pas pour si peu. Homme de famille avant tout, mari parfait et père de famille exemplaire, il voyait dans le mariage la grande affaire de la vie ; il avait l'habitude de nous en parler avec tout le sérieux de son esprit et toute la chaleur de son' âme. Au lieu de traiter ses disciples comme des unités abstraites, de petites cases numérotées, des récipients destinés à recevoir tant de grec et de latin, il s'appliquait à nous élever par degrés à la qualité d'hommes et de citoyens. Déjà son programme d'études pour la prochaine année scolaire comprenait un cours de danse où la jeunesse des deux sexes s'ébattrait en tout bien tout honneur sous les yeux de Mme Lutzelmann et des autres mamans de la ville. Et, malgré l'imprévu de ses méthodes et la bizarrerie de ses façons, les neuf dixièmes de la bourgeoisie se sentaient attirés vers lui. Après avoir flatté le patriotisme local par un sincère éloge du pays et de la population, il achevait sa conquête en montrant que l'esprit de famille peut et doit souffler librement entre les tables et les bancs de l'école. Ma mère et quelques-unes de ses amies m'ont raconté plus tard qu'en entendant ce paysan du Danube, ou du Rhin, parler du mariage à sa marmaille, elles avaient cru voir tomber les murs d'un bagne ou d'un menas-

tère : le collège leur apparut pour la première fois tel qu'il doit ^re en pays moderne, une maison commune où des enfants bien nés apprennent le travail et la vie.

Aussi applaudit-on à tour de bras, après un moment de surprise, et le succès de mon cher avocat ne fut pas inutile à son client. Le premier nom inscrit au palmarès était le mien. Quelques esprits chagrins étaient peut-ôtre venus là pour le siffler; l'opinion publique, retournée par l'autorité d'un homme ^périeur, le porta aux nues. Et, quand le sous-préfet me donna l'accolade, je fus littér^ement assourdi par une tempête de bravos.

Ce dernier jour de ma vie scolaire fbt signalé par un petit incident, dramatique au début et comique à la fin, dont je ne fus pas seul ému. Le principal nous donnait nos livres de prix, mais il ne nous couronnait pas llii-même. Il nous faisait couronner et embrasser par un fonctionnaire, par un de nos parents ou des amis de notre famille, par un membre du conseil municipal, afin de resserrer les liens qui attachaient le petit peuple du collège à la bourgeoisie de la ville. Jugez de mon émotion lorsque M. Lutzelmann, après m'avoir remis le prix de gymnastique, me montra ma couronne entre les mains de Basset. Le gros entrepreneur, assis auprès des Bonafigue, rayonnait d'orgueil et de joie. C'était la première fois que les autorités du collège lui feisaient cet honneur, bien mérité, du reste, car Basset nous avait construit un gymnase pour rien. Mais, après sa démarche de la veille et l'espèce de rupture qui s'en était suivie, je ne savais comment

aborder notre ancien ouvrier face à face. Ma mère souffrait autant que moi; je voyais de loin sa figure étrangement empourprée derrière ses mains pûles ; il me semblait que toute l'assistance savait notre secret, dardait mille regards sur nous et attendait ma résolution. Cependant je marchais comme un automate, et je cachais mes angoisses sous un petit air d'indifférence et de légèreté ; mais il faut croire que je ne dissimulais pas bien, car la petite Bonaflgue, sans savoir où le bât me blessait, par une de ces intuitions qui attestent la supériorité de la femme sur l'homme, devina mon malaise et aussitôt me tira d'affaire. Au moment où je passais devant elle en m'inclinant, elle ari'acha la couronne à Basset, me l'enfonça jusqu'aux oreilles, et me baisa bruyamment sur les deux joues.

cr Pardon, monsieur Basset, dit-elle, je mourais d'envie d'embrasser ce grand nigaud-là. y>

Tous les témoins de sa gaminerie en rirent franchement, sauf maman Bonafigue, qui se promit de corriger cette effrontée et qui n'y manqua point à la maison. Mais la petite avait eu un si joli mouvement de chatte, sa figure ronde, cachée dans un maquis de cheveux noirs, offrait un tel mélange de malice et de bonté, que le sensible charpentier ne lui garda pas rancune. Il me tendit sa forte main , que je serrai avec un soupir de soulagement, et je regagnai ma place, sans voir que la couronne, glissant toujours, était devenue un collier.

Le lendemain matin, avant huit heures, je rencontrai le vieux caissier, M. Courtois, sur le chemin de la fabrique, et, comme il n'était plus fort ingambe,

172 LE ROMAN d'un BRAVE HOMlilE

je lui offris l'appui de mon bras, c Volontiers, me dit-il, et cela se trouve d'autant mieux que nous allons travailler ensemble. Vous êtes placé sous mes ordres; on veut vous essayer à la correspondaace, d'abord. C'est un travail facile, et, pour vous en tirer à votre honneur, vous n'aurez qu'à désapprendre tout ce que vos maîtres vous ont appris. Pas de littérature, mon cher ! Les fleurs de rhétorique les plus simples sont proscrites par le patron. A peine s'il nous permet d'écrire : a Nous sommes en possession de votre honorée, » et : « Nous avons confié au roulage deux caisses de marchandises dont nous vous souhaitons bonne réception. » Les formules de politesse sont réduites au plus strict nécessaire : « Recevez nos salutations. Simonnot père et fils. »

— Mais il a donc un fils?

— Non; c'est lui qui a été autrefois l'associé de son père, et, depuis vingt ans qu'il est seul, il conserve la raison sociale sur ses lettres et ses factures, en mémoire du vieux. C'est un brave homme sans en avoir l'air, un hypocrite au rebours. II est exaspéré, depuis un mois, par cette émigration des ouvriffls que le chemin de fer nous débauche à la douzaine. Je crains qu'il ne vous rende la vie dure, en commençant; mais parmi nous, au bureau, vous ne trou* verez que de bons camarades. Seulement, il ne faut pas vous attendre à primer ici comme au collège. Vous êtes le plus jeune, le dernier venu, le plus inexpérimenté de la bande, et naturellement les besognes ingrates seront pour vous. Mais avec de la modestie, de la bonne volonté, du courage et surtout ces habitudes de franchise et de loyauté qu'on prend

LE tlOMAN d'un brave HÛMMë 173

au collège, vous vous ferez bien venir des jeunes et des vieux. »

A peine eus-je le temps de le remercier; nous étions arrêtés devant un petit bâtiment d'un seul étage, étroit et long, couvert en terrasse, et revêtu d*un crépi ardoisé qui s'écaillait partout. Un escalier de deux marches conduisait à la porte unique, et malgré l'inscription qui. portait : Bureaiuc et Caisse, il n'y avait qu'un seul bureau^ meublé de cinq pupitres, plus une table volante pour moi. Le cabinet du vieux caissier, ses livres, petits et grands, et son coflOre-fort, étaient au bout de la salle, dans une sorte de forteresse fermée à grand renfort de grilles, de fers de lance et de verrous. Précautions de luxe, on peut le dire, dans un pays où les voleurs étaient si rares que, pour occuper les loisirs de la magistrature, il fallait les faire venir de l'étranger ou de Paris.

Je connaissais mes nouveaux compagnons, comme presque tous les employés de la fabrique. Ils m'accueillirent d'un air de bonhomie et partagèrent leur travail avec moi sans me faire la part du lion. C'était d'ailleurs un jeu d'enfant que cette correspondance, et, malgré les conseils de mon voisin qui me disait : « Dumont, ne gâtez pas le métier I b j^abattis en deux heures une tâche qui devait me conduire jusqu'à midi.

Au moment où je me levais pour montrer mon ouvrage à M. Courtois, le patron poussa brusquement la porte et fit irruption chez nous en homme qui ne dédaigne pas de surprendre parfois son monde . U fit main basse sur tous mes papiers, comme s'il

me jugeait capable de lui voler son temps pour écrire des tragédies en cinq actes ou pour lire des romans de Paul de Kock :

« Qu'est-ce que c'est que cette écriture-là? dit-il en fronçant le sourcil. Elle est courante, elle est propre, elle est claire; ce n'est pas celle d'un échappé de collège.

— Monsieur, je sors du collège, il est vrai, mais depuis bien longtemps M. Lutzelmann a supprimé les pensums qui nous gâtaient la main. D'aiUean, permettez-moi de vous le rappeler, ce n'est pas la première fois que vous voyez mon écriture.

— En effet, mais le jour dont vous parlez j'étais moins occupé de la forme que du fond. Est-ce aussi l'Alsacien qui vous a enseigné le style commerdalf Comment vos lettres sont-elles si bien tournées? Lss anciens du bureau ne feraient pas beaucoup mieux*

— Mon chef, M. Courtois, a bien voulu me donuff quelques conseils. »

Il haussa les épaules en grommelant :

« Qui donc m'expliquera pourquoi l'on trouve de* employés plus qu'on n'en veut, tandis que l'ouvritf passe à l'état d'oiseau rare, de merle blanc? Le trfr vail du cerveau, qui comporte quelques dons naturels et une certaine éducation, est plus offert qW demandé, tandis que le travail musculaire, dont h dernière des brutes est capable, sera bientôt hors d0 prix. Pourquoi?

— Monsieur, si vous me faites l'honneur de m'ifr terroger, peut-être aurai-je quelque chose à voua répondre.

•^ C'est vrai, vous êtes un théoricien, vous. Allons!

LE HOMAN d'un BRAV£ HOMME 175

Qedérangeons pas cinq hommes pour le plaisir d*uii seul enfant. Prenez voti*e chapeau, et venez! >

Il m'entraîna vivement, et, sans quitter mon bras

gauche qu'il serrait avec force dans sa main droite,

2 me fit arpenter avec lui le grand terrain poudreux

où les constructions de la fabrique étaient semées

^mme au hasard.

•i; «Vous savez, vous, dit-il avec son rire amer,

i pourquoi les employés assiègent ma maison et les

n ouvriers la désertent?

1 ^ C'est peut-être, monsieur, parce que les uns Peuvent y gagner leur vie et les autres ne le peui ^ent pas.

*^ Voilà qui est nouveau, mon garçon. Je croyais, f^^i, que l'ouvrier, aflranchi des tracas de la toilette, ^ mobilier et des autres vanités de ce monde, dis- ^®^é de faire figure et de tenir un rang, n'ayant en j^^time qu'à se loger et à se nourrir, était, salaire i^^h deux fois plus riche que l'employé. Il me semait aussi, dans la même hypothèse, que Temy *Oyé sacrifiait, sans vaines doléances et très phi- ..^phiquement, l'intérêt du petit capital (mettons j^^ mille francs en moyenne) que son instruction a . Voré. Vous n'avez pas, je pense, assez d'humilité j^^ l'âme pour vous comparer aux bipèdes qui .Vouent des assiettes sous ce hangar. Cependant ^^ salaire est le vôtre, à un centime près, car je j. ^Xis ai promis 75 francs par mois, et je leur donne ïrancs 50 par journée. Vous ne répondrez rien à .^^la, car l'éloquence des chiffres est plus forte que éloquence des phrases.

— Je n'aime pas les phrases^ et les chiffres ne

116 LE HOMAN d'un BaA.V£ HOMME

m'ont jamais fait peur, monsieur. Vous me permettrez donc de vous dire, chiffres en main, qu'un employé à 75 francs par mois est plus riche d'an moins 10 francs que l'ouvrier à 2 francs 50 par jour, car on lui paye, à lui, ses jours de chômage. Ck)nsidérez ensuite que le chiflTre dont vous parles est un minimum pour moi, un traitement de début, tandis que les malheureux qui suent là, devant nous, n'iront jamais au delà. La famille de l'employé, a elle a fait des sacrifices pour l'éducation d'un enfimt, n'est pas tellement dénuée de ressources qu'elle ne l'aide à vivre jusqu'au jour où il pourra se sufBre ou même aider les siens. En attendant, il est... pe^ mettez-moi de parler en mon nom, puisque vous m'avez pris à partie. En attendant l'avancement pénible, tardif et médiocre^ mais certain, que vous m'avez promis, je suis le commensal de ma mèie, je vis dans ma famille^ j'ajoute mon salaire à un petit budget bien réglé, tout juste suffisant, dont il renverse heureusement l'équilibre. Et mes 75 francs transformés en pain, en vin, en viande, en légumes par une ménagère habile, me donnent un bien-être que l'ouvrier ne connaîtra jamais, quand môme vous le payeriez cinq francs par jour.

— Qui donc vous parle d'augmenter les salaires) A quel propos cette hypothèse impertinente et presque cruelle dans la bouche d'un garçon qui connaît ' le fort et le faible de ma maison? Je gagne stricte^ ment de quoi vivre, vous le savez, et vous venes là, comme un joli cœur, prélever sur mon nécessaire le superflu de ces animaux-là I

— Monsieur, les animaux eux-mêmes ont le droit

LE ROMAN D*UN BRAVE HOlOrE 177

de se repaître après une journée de travail. Ne vouâ récriez pas! (rardez-vons de me prendre pour un de ces rêveurs qui voudraient taxer les salaires. La loi de Toitre et de la demande réglera seule en tout pays et en tout temps le prix du travail. L'État lui-même ne saurait vous contraindre d'embaucher un ouvrier inutile ni de payer un centime de trop le loyer der^ bras qui vous servent. Mais la logique et Texpérience disent aussi qu'un patron ne pourra jamais retenir les ouvriers malgré eux ni payer leur travail moins cher qu'ils ne l'estiment. La querelle ne peut donc être vidée qu'à l'amiable, par une bonne tran< saction.

— Je ne transige pasi

— Personne ne vous demande de sacrifier votre droit, qui est absolu; mais je commence à vous connaître un peu, mon bon monsieur Simonnot; vous n'êtes pas anthropophage : ce n'est pas à votre dîner qu'on servira jamais des victimes humaines.

— Certainement, je ne mange personne, mais je n'entends pas être mangé.

— Et vous avez raison. Un problème si bien posé est plus d'à moitié résolu. Vous ne voulez ni ne pouvez accorder à vos ouvriers une augmentation de salaires. ^Vos ouvriers déclarent qu'il leur est impossible de vivre à si bas prix, et ils le prouvent en allant chercher fortune ailleurs. Gela n'est bon ni pour vous ni pour eux, car en vous ruinant les malheureux se gâtent la main, se déclassent et s'exposent à mourir de faim dans quelques mois, quand les rails du chemin de fer seront posés.

— Us n'auront que ce qu'ils méritent.

— D'accord, mais la fabrique s'en portera-t-ellô mieux? Pourquoi donc ne cherchez-vous pas, en père de famille, c'est-à-dire avec la justice et la bonté qui sont en vous, le moyen d'améliorer leur condition sans empirer la vôtre? Ils vous quittent pour gagner dix sous de plus par jour, et ils ne savent pas que l'entrepreneur du chemin de fer, un vieux malin qui fut maçon et cabaretier dans la Nièvre, leur rattrape sa haute paye à la cantine. Si j'étais de vous, monsieur, je m'arrangerais de manière à les augmenter non pas de dix sous, mais d'un franc, sans leur faire tort d'un centime, et sans y mettre un centime du mien.

— En vérité? Je ne suis pas très curieux, mais je voudrais savoir comment.

— Monsieur, vous êtes-vous jamais informé de leur vie? Savez- vous comment on se loge et l'on se nourrit flans cet honnête petit monde?

— Non, par système et de parti pris. Quand un homme m'a donné son travail, quand je lui ai donné mon argent, nous sommes quittes. Plus rieo de commun entre nous; chacun chez soi, chacon pour soi.

— Chacun chez soi, c'est bien. Mais chacun pour soi m'a tout l'air d'une hérésie économique. Le» hommes sont plus solidaires que vous ne penseï) mon patron. J'ai été élevé dans une maison bien modeste; on y soignait pourtant la nourriture et la santé du moindre apprenti ; moyennant quoi pas on homme, pas un gamin n'a donné son compte à moa père. Peut-être trouvez-vous malséant qu'un garços de mon âge se prononce au pied Jevé sur des affaire

de cette importance; mais ce que je vous dis, je le tiens d'un observateur attentif et sincèrement charitable. L'ouvrier de fabrique, à Courcy, est assez bien logé, car la ville est trop grande pour sa population, mais il n'est pas nourri. Il ne mange à son appétit que les jours de bamboche. Et ce que mon père disait de Courcy est vrai dans presque toute la France. Célibataire ou marié, l'ouvrier est victime de deux fléaux, qui sont le détail et le crédit. Achetant en détail, et au petit détail, il paye tous les objets de consommation deux ou trois fois plus cher que vous; acheteur à crédit, il a des fournisseurs qui lui prêtent son pain quotidien à la petite semaine.

— Eh ! qu'il paye comptant I Est-ce ma faute, à moi, s'il a deâ dettes?

— Oui, car vous ne le payez que tous les quinze jours. Je ne vous le reproche pas, monsieur, c'est la coutume. Payé comptant, l'ouvrier paierait comptant et vivrait mieux. Les plus malheureux, à Courcy et ailleurs, sont les célibataires, qui se nourrissent au nombre de dix ou douze dans de mauvais petits cabarets. L'aubergiste, qui n'a ni sou ni maille et qui vit lui-même à crédit, prélève sur les rations de ces infortunés le nécessaire de sa femme et de ses en&nts : c'est ainsi qu'on arrive à leur faire dépenser en deux repas près dé deux francs sur les deux francs cinquante qu'ils ont gagnés. Et c'est pour échapper à cette vie, qui n'en est pas une, qu'ils suivent aveuglément le premier embaucheur venu.

— Mon garçon, vous raisonnez comme un journal. . . comme un mauvais journal; et, si je n'étais pas la

180 LR ROMAN d'us BRAVE HOMME

patience même, je vous enverrais rédiger le Patriote de Villevieille^ organe du bouleversement politique et social, qui gagne énormément d'amendes et pas mal de prison, quoiqu'il paraisse à peine tous les mois. Rien n'est plus facile ni plus inutile que de déblatérer à tort et à travers contre Tordre établi. I.a France abonde en réformateurs intrépides qui, n'ayant rien à perdre, sont tout prêts à démolir l'édifice que nos pères ont bâti de leurs os et cimenté de leur sang ; mais pas un seul de ces messieui'S n a su nous dire jusqu'à présent ce qu'il construirait à la place.

— Monsieur, je n'ai jamais lu un journal, et je ne voudrais pas démolir une simple hutte abandonnée par les charbonniers, car je sais par expérience qu'elle peut servir d'abri en temps de pluie. Les. Dûment sont conservateurs de père en fils, et tenez I si vous mettiez à ma disposition ce petit hangar de torchis où personne n'a travaillé depuis peut-être dix ans, je n'aurais garde de le renverser, et peut-être en ferais-je, votre sagesse et votre générosité m'aidant un peu, la pierre angulaire de la fabrique. Laissezmoi réparer cette masure et l'installer à mon idée, et je promets que vos ouvriers ne déserteront plus. »

J'avais piqué sa curiosité, sinon gagné sa confiance. Il m'écouta patiemment et me laissa développer tout à l'aise un plan qui, depuis vingt -quatre, heures se dessinait dans mon cerveau.

f Mon grand-père qui vivait de rien et mon père qui ne se privait de rien m'avaient dit bien des fois que l'homme n'est pas cher à nourrir. Ma mère, cette mf^nngère incomparable, était absolument du môme

avis; elle ajoutait seulement qu'il faut y mettre de l'épargne et du soin, avec un peu d'intelligence. Je savais par le lieutenant retraité, M. Lequien, ce que coûte l'ordinaire da soldat, et par Mme Lutzelmann à quel prix on entretient lés grands corps dégingandés et croissants des internes. Ma curiosité, éveillée dès l'enfance, s'était toujours intéressée à la valeur des choses, et je mettais un certain amourpropre à dire le cours des vins ou des farines et les mercuriales du marché. Bref, j'étais arrivé à établir assez exactement le coût de mon sei'vice de bouche, abstraction faite des gâteries de Catherine, c'est-àdire du superflu. Partant de là, j'admettais qu'un adulte, travaillant de ses muscles du matin au soir, devait consommer plus que moi ; mais que les bénéfices de la vie en commun, la manutention simplifiée, l'achat des marchandises au prix du gros et la gratuité presque absolue du combustible dans une usine où la chaleur se perdait de tous côtés, rétabliraient certainement l'équilibre et me permettraient de régler les dépenses d'un faïencier sur les miennes. A ce compte, un repas solide, le déjeuner ou le diner d'un homme fait, ne devait pas coûter plus de huit sous. Deux sous de pain; une bonne potée de riz, de choux, de haricots, de pommes de terre ou de lentilles, avec une saucisse, un morceau de lard ou de mouton : quatre sous; un demi-litre devin du pays, pas très fort, mais d'un beau rouge et parfaitement naturel, deux sous. Total huit. Le vin se vendait au détail dix sous le litre, chez de petits marchands nécessiteux et surchargés d'impôts, mais en gros nous pouvions l'obtenir couramment à vingt francs l'hec-

tolitre. Pour commencer, j'étais d'avis de le vendre six sous, au lieu de quatre, ce qui mettait la ration à trois sous et le repas total à neuf. « En quelqaes mois, le gain réalisé sur cet article me donnera les moyens d'amortir la transformation du hangar en cantine, l'achat des marmites et tous les frais de premier établissement, que j'évalue à 500 francs au plus. Âlor3 nous mettrons le demi-litre de vin à deax sous, le repas à huit, la nourriture quotidienne de l'ouvrier à seize. Et tous ces malheureux, qui tnvaillent aujourd'hui pour ne pas mourir de faim, et qui se trouvent aussi gueux le 31 décembre qaib l'étaient au 1®' janvier, sortiront chaque soir de l'usine avec 34 sous nets et hquides sur les 50 qa*il8 ont gagnés. On les payera toujours par quinzaiDe,^-^ puisque la coutume est sacrée, mais on les nounîn au comptant, sans grever le budget de la maison. Le caissier leur déUvrera au jour le jour des jetons d*un ou deux sous en à compte sur leur salaire, et no us-mêmes nous réglerons nos fournisseurs à trente jours. Dans ces conditions, monsieur, je vous promets que l'ouvrier s'attachera solidement à la fabrique, car vous doublerez ses ressources sans réduire les vôtres, et vous lui donnerez gratis un bien-être qu'il n'a ni connu ni rêvé jusqu'ici. »

M. Simonnot m'écoutait avec une attention soutenue, mais aussi, je dois l'avouer, avec un profi)Dd mépris. Fils de patron, patron lui-même, gros contribuable, électeur influent, il appartenait de plein droit à cette aristocratie sans naissance et sans grtoe qui datait de quatre-vingt-neuf. Il regardait de très haut M. de Taillemont, descendant des croisés,

LE AOMAN D UN BHAVfi HOMME 183

fils des géants, parce que le vieux gentilhomme n'était pas dans le mouvement et ne faisait pas travailler deux cents personnes; mais avec quel orgueil il foulait cette poussière humaine, ces deux cents ouvriers mâles et femelles, suivis de leurs petits! Il était hon pour eux, il les aidait dans leurs besoins, il leur envoyait le docteur chaque fois qu'ils étaient malades ; mais, s'il avait pu leur donner le salaire ou l'aumône avec des pincettes, il l'eût fait. J'espère qu'il n'y a plus de tels patrons dans notre bon pays de France; toutefois, je n'en jurerais point.

<( Jeune homme, me dit-il en- alignant les pointes de son col empesé, je ne repousse pas votre idée à priori ; elle a peut-être un côté pratique, et rien ne prouve qu'elle ne tournera pas à bien, malgré L'ingratitude et la stupidité proverbiales de nosseigneurs les ouvriers. Vous en prendrez quelques-uns par la bouche, si la pâtée est grasse et le vin épais; mais il s'en trouvera beaucoup d'autres pour crier que je gagne sur eux, ou que je les empoisonne, ou simplement pour préférer à un régime honnête le p(fivre et la piquette du cabaret. N'importe! je prendrai tous les frais d'installation à ma charge, et vous vendrez le vin comme le reste, au prix coûtant. Mais, cela dit et convenu, laissez-moi m' étonner qu'un jeune homme de votre éducation abaisse son esprit à de telles matières. Je comprends toutes les ambitions, excepté celle qui vous pousse à servir la soupe de ces gens-là.

— Il n'y a pas de honte à servir ceux qui nous servent, et les plus fiers Romains le faisaient une fois par an.

184 LE AOBIAN D*UK. BRâVE HOMME

^ Si les Romains avaient connu ce sale monde des ouvriers...

— Cher monsieur Simonnot, quel Français de nos jours pourrait remonter quatre étages dans sa généalogie sans y trouver un ouvrier de la ville ou des champs? Ce sont de pauvres gens, vos ouvriers, qui font votre fortune; ce sont de riches bourgeois, vos banquiers, qui la défont au jour le jour. Le sale monde n'est doncpias celui qui se salit les mains à cultiver la terre ou à la pétrir.

— Chutl Ne parlons pas politique I J'autorise votre expérience, je vous ouvre un crédit de 500 francs, je vous permets de prendre quelques heures par jour sur le travail de la correspondance pour diriger et surveiller Torganisation de cette cantine; le tout à une condition : c'est que vous soyez prêt pour le 1®' septembre et que la cuisine de vos rêves ne se solde jamais en déficit. Maintenant, jeune philanthrope, allez voh' au bureau si j'y suis I »

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