LA CUISINE ET L'ÉCOLE
Ma besogne du matin étant faite et le caissier ne m'en ayant pas donné d'autre, je pris une feuille de papier et je m'amusai à dessiner dans un médaillon le profil de M. Simonnot. Le portrait ne vint pas trop mal, quoique tracé de mémoire, et mes compagaons se le passèrent de main en main. Naturellement, le bonhomme Courtois fut de la fête; il me complimenta en me grondant :
« Vous savez, me dit-il, que le patron ne plaisaùte pas avec ses employés.
— Mais si! car tout à l'heure il m'a dit d'aller voir au bureau s'il y était. Vous êtes témoin qu'il y est.
— C'est égal; je ne vous conseille pas de lui montrer cette copie de l'original qu'il rase lui-môme tous les matins.
— Il la verra pourtant, à la fin du mois, et tirée sur faïence à 400 exemplaires. Je vais porter ce dessin chez mon cher maître, M. Doussot; nous nous mettrons ce soir à la graver sur cuivre; nous
186 LE ROBIAN d'un BRAVë HOMMË
en tirerons sur papier brouillard des épreuves que nous reporterons sur 200 pichets verts et 200 gamelles jaunes que j'ai l'intention de tourner, de vernisser et de cuire clandestinement, ici même, avec votre complicité, monsieur Courtois, et de concert avec toute la fabrique. Les gamelles seront d'un litre et les pichets d'un demi-litre; je vendrai mes pichets deux sous et mes gamelles dix centimes, avec l'auguste image de M. Simonnot pardessus le marché.
— Et qui vous les achètera?
— Peut-être vous, messieurs, mais sûrement les ouvriers et leurs familles, car on boira dans mes pichets un bon vin de pays à quatre sous le Utre, et l'on dégustera dans mes gamelles à TefiAgie du patron un rata si délicieux pour quatre sous, qu'un manchot s'en lécherait les doigts. »
Tous les jeunes gens du bureau s'écrièrent ensemble :
a: Rata, qui? Rata, quoi? On demande l'auteur du ratai
— Moi, messieurs , si l'on me permet de m'adjoindre un collaborateur^ à l'exemple de Scribe et d'Alexandre Dumas.
— Et qui appellerez -vous à l'honneur de voix-* assister, ô grand homme?
— Une faible femme, messieurs : Catherine est sc:^ nom.
— Catherine Dumont?
— En personne.
— Sarpejeu! dit le père Courtois, ce n'est pas»
la petite bière. Si Catherine Dumont nous fait Vho^^^
neur de cuisiner ici, il n'y aura pas un chat à la fabrique qui ne veuille tâter de son fricot. >
Il faut vous dire qu'en 1845 (je parle de longtemps) les domestiques faisaient partie de la famille. Ils vivaient si longtemps dans la même maison qu'on prenait l'habitude de les désigner par le nom de leurs maîtres. Angélique, la femme de chambre des trois filles de l'éleveur de porcs, s'appelait Angélique Fondrin, et le vieux cocher à moustaches qui conduisait M. le maire répondait couramment au nom de Léonard Morand. Ma bonne Catherine, qui est encore à mon service, comme je suis au sien, était alors une robuste gaillarde de trentequatre ans. Mes parents l'avaient prise toute jeune, elle avait grandi chez nous, elle s'y était façonnée, elle avait appris sans maître le bel art si finançais et pourtant si rare en France de rôtir un gigot à point, de fricasser un poulet, d'assaisonner discrètement un salmis de perdreaux ou de bécasses. Elle savait pétrir des gâteaux de pommes de terre devant lesquels un pâtissier de profession se fût mis à genoux. Le riz, que toutes les ménagères de Gourcy réduisaient à l'état de colle nauséabonde, se transformait, sur ses fourneaux, en perles d'or d'un goût exquis. Elle brillait surtout dans les mets simples, et le percepteur, un digne homme dont l'amitié nous avait suivis dans la ville haute, disait qu'un bœuf aux choux de Catherine valait une dinde truffée de
la Couronne, Du temps de nos prospérités relatives, la digne créature était citée comme un modèle de délicatess^; les beaux esprits du cercle prétendaient que pour éviter les tentations elle avait fait couper
Tanse de son panier. Mais, depuis qae notre ruine avait réduit ses gages h, presque rien, sa probité tournait à la malice et à la sorcellerie; elle eût volé pour nous la baguette des fées. L'avare de Molière aurait trouvé son idéal dans cette fille qui louait des os û*ais chez le meilleur boucher de Gourcy pour taire des consommés et des gelées à ma mère. Les us de boucherie et les os de cuisine étaient achetés pèle-méle, au même prix, par une sorte de chiffonnier ambulant. Catherine prenait chaque semaine quinze ou vingt kilos de bœuf et les rendait au garçon boucher après en avoir soutiré un pot de graisse et un monceau de gélatine par une longue ébullition. Cela lui coûtait quelques sous, une petite tarte de sa façon, ou une simple poignée de main. La graisse qu'elle obtenait ainsi valait mieux que le beurre et faisait d'excellente friture.
Cette imagination culinaire, acharnée à la poursuite du bon marché et cherchant jour et nuit la nourriture gratuite comme les alchimistes du moyen âge rêvaient la pierre philosophale, ne réussissait pas à tout coup. Elle éprouva de singuhers mécomptes, notamment avec la choucroute, qui se trouva être un plat très cher, et avec les fameuses tripes vantées par Rabelais. On ne saura jamais ce (ju'il faut de soins, de temps, de lard et d'épices pour mener à bonne fin ce mets pantagruélique que nos ancêtres, les vieux Tourangeaux, cultivaient jusqu'à l'indigestion.
Catherine se désolait sincèrement de n'être pas un cordon-bleu accompli ; elle me demandait pourquoi le ministre de l'instruction publique (M. le
LE ROlfAN d'un BRAVE HOMME 189
comte de Salvandy, si j'ai bonne mémoire) ne fondait pas dans chaque ville une école de cuisinières, à seule fin de préserver la viande et les légumes qui se gâchaient partout au préjudice de l'alimentation ■ publique. Et peut-être avait-elle raison, la bonne fille. Mais jusque dans ses erreurs et ses mésaventures elle était un objet d'envie pour toutes les bourgeoises du pays. Si jamais elle écrit ses mémoires comme M. de Talleyrand, cuisinier moins irréprochable, on connaîtra les flatteries, les promesses et les intrigues de cinq ou six nobles dames qui n'auraient pas reculé devant un crime pour la détacher de nous. La vie de province est en proie à ces férocités comiques.
Par bonheur, notre gaillarde était bâtie pour la défense et pour l'attaque. Grande et forte, haute en couleur, avec une finesse de traits que l'embonpoint n'avait que légèrement empâtée, elle pesait 80 kilos en hiver et 78 en été. Le ferblantier de la ville haute, l'aubergiste du Tonneau d*or, un contre-maître de la fabrique avaient sollicité l'honneur de son alliance, quoiqu'il fût avéré qu'elle n'avait pas un centime à la caisse d'épargne. Ah I qu'elle les avait bien rabroués !
« Il n'y aura jamais pour moi que deux hommes, répondait-elle : défunt mon maître et mon Pierrot. »
Et je ne sais, en vérité, pourquoi elle me citait comme un homme, car elle m'a toujours traité en enfant, et jusqu'au jour de mon mariage elle est venue, tous les soirs de la vie, me border et m'embrasser dans mon lit. Pour expliquer la mutilation morale de cet être puissant et généreux, M. Lutzelmann lui disait :
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vetage pour avoir été repêché par un chien. Le roi a dit dans^^son discours du trône : C'est toujours avec un nouveau plaisir que je vois mes sujets vivre de privations; et le premier restaurateur qui confectionnera un banquet de cent couverts avec une queue de hareng saur, je le décorerai de Tordre du Torchon! »
A ces plaisanteries lourdes et sottes, mais dont on trouverait l'équivalent dans les journaux soidisant comiques de ce temps-là, je répondais tantôt en érudit, tantôt en étourdi, toujours en homme qui a la foi. Je demandais à mes gratte -papier s'ils étaient de meilleure maison que les rois de VIliade et de YOdyssée, et je leur montrais ces héros occupés à rôtir eux-mêmes pour leur repas une cuisse de bœuf ou un râble de porc. Et, comme ils se gaussaient niaisement de la poésie grecque, je leur demandais si Papin n'était pas un savant physicien, un des plus grands génies du dix-septième siècle?
f Or cet homme admirable, qui nous touche de près, car il est né comme nous sur les bords de la Loire, n'a pas cru déroger en inventant le disgesteur^ une marmite! un pot-au-feu perfectionné! Et Pascal, l'illustre écrivain, le puissant géomètre, est moins grand pour avoir écrit les Pensées et les Provinciales que pour avoir inventé la brouette et épargné ainsi au genre humain des milliards d'heures de travail.
— Faites cela pour nous, Dumont! Inventez la brouette aux écritures! Que le travail du bureau marche sur des roulettes, et vous serez considéré.
— Ah çà, ce n'est donc pas pour vous que je
travaille en cherchant à arrêter l'Imigration des ouvriers? Sans-main d'œuvre, pas de marchandise ; sans marchandise, pas de profit; sans profit, pas d'argent pour payer vos appointements le premier du mois, et sans appointements... je vous laisse en présence du boulanger et du boucher. Vous êtes donc intéressés comme moi, comme le patron, comme les trois quarts de la ville, au succès démon entreprise. Pensez-en ce qu'il vous plaira, moquezvous de cette humble cuisine, si telle est la tournure de votre esprit : je ne me découragerai pas pour si peu ; mais, du moins, gardez-moi le $ecret jusqu'au l®*" septembre; n'ameutez pas les neuf ou dix cab»retiers de bas étage qui exploitent la misère de nos travailleurs. »
Le caissier, qui s'était maintenu jusque-là dans une neutralité bienveillante, prit décidément moû parti. Sans se prononcer à la légère sur le succès d'une expérience si neuve dans le pays, il rappela énergiquement 'à mes nouveaux camarades qu'on doit au moins la paix aux hommes de bonne volonté. Il flétrit même à l'avance ceux qui, par impossible, divulgueraient mon petit projet, soit en ville, soit dans la fabrique.
La cloche de midi coupa court à nos discussions, et chacun mit le cap sur son déjeuner. M. Courtois reprit mon bras, et aussitôt que nous fûmes seob dans la rue il me dit :
« Quel enfant vous êtes 1 Vous n avez pas suivi mes conseils. Je vous avais recommandé la modestie, et vous commencez par expédier votre besogne plus vite et mieux que tous les autres. Vos
camarades ne vous le pardonneront jamais , et le patron ne vous en a su aucun gré. Ce n'est pas tout : à la première occasion, sous le plus futile prétexte, vous sortez du rang, vous entrez dans la confidence de M. Simonnot, et vous lui faites adopter une idée neuve. Mais, malheureux, si vos cinq compagnons ne vous prenaient pgs en grippe, c'est que notre bureau ne serait pas un bureau.
— Vous me les avez annoncés comme les meilleurs fils du monde, et je les ai tous à dos aussitôt que j'essaye de faire le bien !
— Ce n'est pas tout de faire le bien ; il faut le faire avec une discrétion et une habile);é qui vous manquent. Plus une idée est juste et pratique, plus il importe de lui trouver un père ou du moins un parrain qui ne soit pas vous. Moi qui vous parle, je n'ai pas inventé grand'chose, car vous voyez que je suis un bonhomme tout uni; mais, si j'ai introduit deux ou trois perfectionnements dans cette vieille machine, j'ai pris soin de prouver à M. Simonnot qu'il les avait imaginés lui-même. A ce prix, j'ai fait œuvre utile sans porter ombrage à personne et avec le concours de toute l'administration, du haut en bas. Supposez que j'aie prétendu aux éloges ou simplement à la reconnaissance de mes collaborateurs : ce n'est pas seulement des bâtons, c'est le bois du Lézard, c'est la châtaigneraie du Vauzy, c'est la futaie de Taillemont qu'on m'aurait fourrés dans les roues! Ahl jeune homme! jeune homme I si vous croyez que le progrès est un carrosse qui roule en plaine, vous vous trompez ! »
J'étais vraiment confus de ma légèreté, et déjà,
194 LE ROMAN d'un BRAVE HOMBIR
perdant tout courage, j'allais jeter le manche apràs la cognée, quand le bon vieux me releva.
«c Bah 1 dit-i),- qui vivra verra. Une fois sur cent, la candeur est plus habile que la politique. Ses pointus devant qui vous avei pensé tout haut- en leur demandant le secret vendent déjà la mèche an milieu de la rue. Ils vous feront ayant ce soir autanl d'ennemis qu'il y a de gargotiera autour de la fabriquer Mais du même coup ils apprennent à nos ouvriers ce que M. Siraonnot a résolu de fiedre pour eux. Les ouvriers sont de grands enbnts, naib, curieux et mobiles. La seule annonce d'une révolution pacifique dans la maison peut arrêter le mouvement irréfléchi qui les entraine hors de chez nous. Tel d^entre eux qui avait déjà rélevé ses manches pour porter les traverses ou pour -poser les rails changera peut-être d'avis s'il entend dire qu'on s'occupe de lui, qu'on veut lui faire un sort plus tolérable, qu'il sera mieux nourri, qu'il aura plus d'argent mignon sans sqrtir de ses habitudes et sans apprendre un nouveau métier. Phu d'un qui est parti reviendra au lancer, quand il saura qu'on lui a fait quitter la proie pour Tombre. Ne vous laissez donc point abattre par le mauvaû vouloir de quelques envieux, et poussez bravement votre pointe. L'affaire aurait pu être mieux engagée: raison de plus pour faire feu des quatre pieda, a Ton veut qu.'elle arrive à point. »
Réconforté par ces bonnes paroles, je vins conter l'aventure à ma mère, et Catherine, qui nous eervait le déjeuner, fut naturellement admise au ooùr seil. Depuis longtemps, les deux chères femmes ne IL
voyaient que par mes yeux ; il me fut donc aisé de les convaincre et de les entraîner. Catherine se sentait de force à nourrir deux cents bouches humaines, à faire la police de sa cantine et à mater les mécontents, s'il s'en trouvait. Ma mère avait compris au premier mot qu'en lui prenant son unique servante je dérangeais toute sa vie ; mais elle avait une telle habitude du sacrifice, petit ou grand, qu'elle acclama cette nouveauté comme la chose la plus réjouissante du monde.
c Nous donnerons l'exemple aux ouvriers, ditelle ; j'irai manger la nourriture de M. Simonnot avec toi, chez les Bonafigue ou dans quelque coin de bureau. L'hiver, on nous apportera notre gamelle à la maison ; Catherine y ajoutera quelques douceurs, et nous ne connaîtrons plus les parfums ni les tracas de la cuisine. Sais-tu que c'est la vie simplifiée , l'élément matériel réduit à presque rien? Quel est donc l'auteur qui voudrait qu'une «eule pilule avalée tous les matins nous mît en règle avec la nature? Nous allons nous offrir ce luxe-là, ou peu s'en faut. Il n'y aura que Tépaisseur d'une gamelle entre nous et les purs espritsl »
Elle ne mentait qu'à moitié, la pauvre mère, car, depuis son veuvage, les bouillons, les biscuits, un doigt de vin et quelques gros baisers de son fils, lui composaient un régime bien plus cordial que solide. Quoi qu'il advînt, elle ne pouvait pas se moins nourrir, et j'avais tout lieu d'espérer qu'elle prendrait un peu d'appétit hors de chez elle, en tête- ^•tète avec moi, ou parmi ces crocodiles de Bona-
iW) LE ROMAN d'un BRAVE HOMME
figue, qui semblaient boire le pain pour ménager leurs admirables dents.
Le bonhomme Doussot et Mme Lutzeknann, que je visitai le jour même en retournant à la fabrique, ♦entrèrent dans mes idées du premier bond. La femme du principal m'offrit non seulement les leçons de son expérience et la liste de ses fournisseurs, mais son concours actif et assidu. Elle avait presque deux mois à ma disposition, grâce aux vacances. Mon vieux professeur de dessin n'était ni moins actif, malgré son âge, ni moins dévoué; mais cet esprit pratique jugea que je m'étais trop avancé en promettant de livrer fin courant deux cents pichets et autant de gamelles. La jeunesse ne doute de rien. J'ignorais absolument, quant à moi, les difficultés d'un travail si simple en apparence, mais tout nouveau dans la fabrique de Courcy. Nos ouvriers étaient vraiment habiles à transforaier une boulette d'argile en croûte et à mouler la croûte en assiette. Quelques-uns avaient trav«aillé dans des manufactures moins primitives ; ils savaient ébaucher et même tournasser un vase de dimensions moyennes, mouler une cruche en trois pièces, faire une anse, un bec, un pied ou n'importe quelle ga^ niture. Mais la chimie n'était guère représentée à la fabrique que par un grand baquet rempli d'une purée épaisse, où Toxyde de plomb et l'oxyde d'étain se mêlaient, en proportions inégales, pour donner l'émail blanc. Aucune autre composition, aucuns autre couleur n'avaient droit de cité chez nous. Mon vieux dessinateur se chargeait bien de gravtf sur cuivre le portrait de M. Simonnot, d'en tirer
LE ROMAN d'un BRAVE HOMMK 407
quatre cents épreuves sur papier brouillard avec la presse qu'il avait, et même de les reporter sur biscuit à l'aide de quelques tampons dans les mains de nos ouvrières, mais ce n'était pas tout. Il s'agissait de couvrir tous les vases d'un émail coloré, mais opaque, pour cacher la laideur du biscuit et au contraire de protéger les médaillons par un vernis transparent. Ce problème, qui ferait sourire aujourd'hui le plus humble apprenti de Creil, de Gien ou de Sarreguemines, nous donna bien du mal et nous fit tâtonner longtemps. Le principal, qui assistait à nos efforts, me répétait souvent :
€ Tu le vois, mon garçon, rien n'est facile. Aussi faut-il être indulgent pour les maladresses d'autrui. »
Toutefois, comme il n'avait rien de commun avec le magister de La Fontaine, il me fit venir de Paris le Traité de Brongniart sur les arts céramiques, et c'est dans cet excellent livresque j'ai appris mon métier. Mme Lutzelmann se rendait en personne à Ville vieille pour acheter les grandes marmites et tout le matériel de cuisine qu'on n'aurait pas trouvé à Cîourcy. Le maçon réparait mon hangar, le menuisier le coupait dans toute sa longueur par une cloison protectrice, afin que Catherine et son second, le petit sommelier, ne fussent ni envahis ni importunés. Je faisais ouvrir deux guichets pour la distribution des vivres et du vin ; les jetons se frappaient chez le ferblantier de la haute ville. Nous passions des marchés avec le boulanger, le boucher et Tépicier; les meilleurs vignerons de la banlieue nous envoyaient leurs échantillons et leurs prix.
Ces menus soins ne m'empêchaient pas d'aller
tous les jours au bureau et d'y gratter autant de
papier que les autres. M. Courtois me défendait
contre mes camarades, qui, après m'avoir trahi, ne
se faisaient pas faute de m'agacer. Quant au patron,
il ne se montmit pas ; Je crois môme qu'il ftisait
souvent un détour pour éviter la cantine, soit qall
craignit de m'intimider, ;»oit qu*il voulût me laisBor
toute la responsabilité dé l'affaire. En revanche, Itf
ouvriers s'intéressaient beaucoup à mon projet :
ils venaient voir, ils demandaient des explications.
Personne n'émigrait plus : c'était toujours cela de
gagné ! Un seul cabaretier s'avisa de me ohefoher
noise. C'était Gaspaixl Luneau, surnommé le B(Bq(
grand ivrogne et redoutable empoisonneur. Pendant
deux ou trois jours, il commença par m'injurier
entre ses dents quand je passais devant sa boutique;
je ne détournai pas la tête pour lui. Mais un soir,
enhardi par ma patience et sans doute aussi parte
boisson, il se campa sur mon chemin en criant :
« C'est donc toi, enfant de la chaiité, qui veux réduire les honnêtes gens à l'hôpital? »
Il joignit même le geste à la parole, et ses deuxlarges mains allaient s'abattre sur mes épaules, lof^ que, d'une simple bourrade, je l'invitai à s'asseoii' dans le ruisseau. Il rebondit en hurlant et se ni* sur moi de plus belle. Je répétai mon geste avec l^ même succès; l'hercule se releva moins vivenwn* et commença à se tâter en homme qui n'est p*^ certain d'avoir son ossature au complet. Je le sala** gravement, et je finis la discussion par ces simple paroles :
« Autant de fois qu'il vous plaira, maîti*eLuneau. '
LE ROMAN D*UN BBAVE UOMM£ 190
La scène avait eu vingt témoins, presque tous gens de la febrique. Ce colosse était depuis long*temps la terreur de sa clientèle et du quartier. Quand on sut qu'en voulant assommer un gringalet de dix-sept ans il avait trouvé son maître^ on se rap'pela que mon père Jouait avec les poutres et les madriers comme avec des fétus de paille et l'on jugea que le sang des Dumont n'avait pas encore dégénéré. Messieurs les gargotiers se le tinrent pour dit; et même mes camarades du bureau tempérèrent l'aigreur de leurs plaisanteries. J'étais pourtant trop raisonnable pour répondre à des mots par des coups.
Le !•' septembre arriva. Je l'attendais avec l'anxiété d'un débutant, le cœur serré dans un étau ou suspendu au bout d'un fil. Tantôt je reprochais au temps sa lenteur irritante, tantôt je l'accusais xl'aller trop vite pour nous mettre tous au pied du mur 0t nous prendre sans vert. Au dernier moment, je craignis que les ouvriers, entraînés par leurs habitudes ou liés par leurs dettes, fissent mauvais visage ît la cantine ou n'y vinssent chercher que du vin. 'Les jetons qui se distribuaient dans mon bureau s'enlevèrent dès le matin au nombre de cinq mille ; mais le consommateur ne disait pas s'il avait l'intention de les boire ou de les manger. Mes ga* melles et mes pichets avaient trouvé preneurs comme tout ce qui se vend à crédit et au-dessous du prix de revient; mais, sur 200 cuillers de fer battu, nous n'en avions placé que soixante. Or le ragoût, mon premier essai, l'échantillon du savoir faire de Catherine, les prémices de la marmite, ce
savant mélange de choux^ de pommes de terre et de carottes autour d'une saucisse de dix centimes, formait au juste cent portions. Si Ton nous en laissait pour compte une moitié ou seulement un quart, de quel front oserais-je aborder M. Simonnot? Tout le bureau, toute l'usine, la ville entière avait tes yeux sur moi. Voyez-vous le grand lauréat, le prix d'honneur de Courcy, battu à la première rencontre sur le terrain qu'il a choisi lui-même? Et quelte^ rain? Qu'allait-il faire dans cette galère?
J'eus un grand mécompte en efiet, mais tout autre que celui dont on m'avait menacé. Depuis longtemps, la marmite était vide, raclée à fond, presque écorchée par la cuiller à pot, et la foule se pressait en grondant autour des guichets de la cantine. On avait rapporté du pain, on avait débité en hâte une énorme pièce de petit salé, mise ea réserve pour l'imprévu, mais nos nouveaux pensionnaires réclamaient à cor et à cri les légumes, cette incomparable potée dont l'odeur remplissait encore notre hangar et dont les cent premiers consommateurs faisaient l'éloge en se léchant le» doigts.
Il n'y en eut ni pour ma mère, ni pour les employés; et moi qui m'étais bien promis de me régaler pour l'exemple, je ne pus donner d'autre exemple que celui de la résignation Une chaudière de bouillon, destinée au repas du soir, ferma labouche aux plus mécontents, et le vin, ce grand consolateur, me fut en aide auprès des autres.
Lorsque je vins m'asseoir, tout haletant, à la table des Bonafîgue, devant une bouillabaisse ap-
proximative, pêchée dans la rivière et le canal, mais qui dissimulait sous un ]uxe efTrénô d'épices l'absence des poissons et des crustacés de la mer, la dame du logis commença par railler un peu, disant qu'elle avait eu raison de ne pas s'en fier à moi pour les fournitures de bouche. L'emballeur en chef répondit que l'accident était heureux; il compara ma modeste cantine au grand théâtre de Marseille, où l'on avait refusé du monde pour les débuts de l'immortel Duprez, et il conclut par cette facétie :
Tel qui vient pour Duprez ne s'en va pas NowtU,
Cet excellent M. Bonafigue jouait volontiers sur les mots, comme tous les petits bourgeois de l'époque.
Mais Barbe, la gamine en jupon court. Barbe la débraillée, la hérissée, la folle, envisageait les choses de phis haut. Le succès la touchait fort peu, elle n'en tenait aucun compte : que la cantine fit florès ou fiasco, c'était tout un pour Tétrange petite fille. En revanche, elle applaudissait à la bonne pensée, au sentiment généreux, au véritable esprit de patronat qui, suivant elle, m'avait inspiré cette modeste entreprise. Autant elle m'avait trouvé bête et petit quand je m'étais mis dans la terre glaise, autant je lui paraissais grand dans la soupe.
€ C'est que... comprends-moi bien, disait-elle, d'un côté tu sacrifiais un avenir splendide à un présent médiocre et obscur, et de l'autre tu dévoues ton temps et ta peine au bien-être des malheureux. A ta santé. Pierrot! Je te rends mon estime... »
202 LE ROMAN D*UN BBAVE UOMME
La bouillabaisse fot expédiée aussi lestement qœ ]es arêtes de perche et de gardon le permettaient. Nous n'avions pas un moment à perdre ; Catherine, qui avait déjeuné d'un croûton trempé dans k sauce, était là, rouge comme une pivoine et friinissante comme une guitare, avec ses jetons ft compter et son menu du soir à débattre. Le menv fut vite réglé : un mouton et un sac de banooto firent TaCTaire. Mais le compte des jetons nous induisit en réflexions graves. Deux cents ouvriers, dont cinquante femmes et cent enfants des deui sexes, auraient dû, suivant nos calculs, se contenter de cent cinquante rations. Or il s'en était délivré plus de deux cents, à la première épreuve, et quw- (]ue le ragoût eût manqué. On pouvait donc affirmer que la fabrique avait déjà nourri et abreuvé un rertain nombre d'étrangers ; et il était facile de prévoir qu'avant peu toutes les familles de nos ouvriers et beaucoup d'autres habitants de Courcy viendraient grossir la clientèle de Gatheiine. Je n'y voyais pas d'autre inconvénient qu'un surcroit de travail pour quelques-uns d'entre nous, et je ne plaignais pas ma peine ; mais M. Bonafigue nous rappela que Tadministration des Droits Réunis n'est pas toujours commode et qu'elle pourrait bien noui) taxer, nous exercer et nous vexer comme de amples débitants de boissons. J'évitai ce désagréffien' en faisant fabriquer des jetons de vin, d'une formi particulière. On les délivrait le matin, à l'ouvertuTi^ des ateliers ; les adultes ne pouvaient en recevot- ^ que deux, et les enfants n'en avaient qu un pourl^^repas de la Journée. Le pain, la viande et les 1 ^^
h& BOMAN D^UN BAAVE HOMlfE 203
gumes, n'ayant rien à débattre avec le fisc, se vendirent à guichet ouvert ; il y en eut pour tout le monde, pour les familles d'employés et pour les petits bourgeois du voisinage : Catherine livrait en un repas' six ou sept cents rations de viande et de légumes; la demande allait jusqu'à mille dans les grands jours de haricots. Nos ouvriers, bien nourris et contents de leur sort, ne songeaient plus à déserter ; il nous en vint de la campagne et même du chef-lieu; les émigrés rentrèrent au bercail : on les reconnaissait au hâle de leurs joues et à la longueur de leurs dents.
Tout le mois s'écoula sans que le vieux patro'n me fit savoir ce qu'il pensait de mon expérience. J'attendis vainement un mot de louange ou de blâme. Il est vrai que M. Simonnot avait accoutumé de faire une saison à Vichy, soit pour guérir son foie malade, soit ^our chercher le gendre de ses rêves qui resta longtemps introuvable. Il revint à la fin de septembre, et j'en eus la première nouvelle en passant à la caisse. Le digne M. Courtois, après avoir construit gravement sous mes yeux une pile de vingt pièces de cent sous, me dit aveé bonté :
(( Garçon, je ne m'attendais pas à dorer si tôt mon bâton de vieillesse. On vous met à cent fi*ancs par mois, pour services exceptionnels. C'est la première fois, en trente-cinq années, que j'assiste à un avancement aussi rapide; mais je n'en ai jamais vu de plus mérité. Al propos ! si vous trouviez bon de remercier celui qui vous a rendu justice, il est seul dans son cabinet, et j'ai lieu de penser qu'il vous recevrait avec plaisir.
Le vieux patron me reçut, en effet; mais il ne me parut pas moins hérissé qu'à son ordinaire. Cependant il me tendit sa main, une longue main firwde et humide.
€ Monsieur Dumont, dit-il, vous avez pleinement justifié la^confiance que j'avais mise en vous. Votre invention, renouvelée du Petit Manteau-Bleu, a rétabli la régularité du service sans grever moQ budget au delà de ce que nous avions prévu. Cest bien, je suis content. Toutefois, vous avez eu tort de fabriquer ici, à mon insu, des articles defiuitaisie. »
Il me montra du doigt sa cheminée, où ma gamelle et mon pichet étaient placés comme deux pièces à conviction sur une table de cour d'assises.
« C'est vous qui avez dessiné mon portrait? i
Je baissai Ja tôle.
« Il n'est pas mal ; ma fille Ta trouvé très ressemblant ; et s'il vous prenait fantaisie d'en feire autant pour elle, dans vos moments perdus, elle vous donnerait quelques séances. Ce que je n'admets par, ce qui sera toujours incompatible avec les règles d'une bonne administration, c'est qu'on m© fasse une surprise, même agréable, au détrnnent de l'ordre établi et avec la complicité de tout mon personnel. Ne vous justifiez pas I Je sais que vos intentions étaient pures ; je dois même avouer que l'esprit et les sentiments de la fabrique sont amendés, grâce à vous. Il me semblait que dans une gamelle on ne pouvait fourrer que de la viande et des légumes; vous y avez fait entrer quelques petites choses métaphysiques, de la fraternité, de la solidarité et
autres substantifs bizarres, pour ne pas dire révolutionnaires , qui l'assaisonnent très proprement ; bref, vous êtes un bon socialiste.
— Moi, monsieur? Ni bon, ni mauvais! C'est la première fois, je vous jure, que j'entends prononcer ce mot.
— N'importe; la chose est en vous, et je veux bien l'accepter telle quelle , à dose homœopathique. Seulement, n'allons pas plus loin I je suis au bout de mon rouleau. Pourquoi vous grattez - vous l'oreille ? Un employé qui se gratte Toreille devant son patron est un homme qui n'a pas dit tout ce qu'il pense.
— En effet, monsieur, je pensais... je voulais vous dire qu'il ne suffit peut-être pas d'améliorer le régime de ces pauvres gens, et que l'on peut, sans dépenser un sou, les perfectionner eux-mêmes.
— Je les trouve parfaits quand ils font ma besogne et qu'ils ne me volent pas leur temps, qui est mon argent.
— Ils sont honnêtes en général, et ils le seraient davantage s'ils étaient un peu plus éclairés. Une école du soir, monsieur, une petite classe de rien, pour laquelle nous avons tout, le local, les tables, les bancs, les maîtres I II y aurait en tout l'éclairage à payer pendant les mois d'hiver.
— Allons, bon I II ne vous manquait plus que de prendre la férule en main t Ce n'est donc pas assez de l'écumoire?
— Mais, monsieur, les trois quarts des enfants qui travaillent ici ne savent pas lire.
— Tant mieux pour eux 1 Cette sainte ignorance
les sauve du danger des carrières libérales, où les demi-savants meurent de £sdm par milliers. Tant mieux pour nous, car, si tout le monde savait lira, personne ne voudrait marcher ma terre ni chauffer mes fours. »
A cette déclaration d'égoïsme, tous les sentimeobi généreux que mon père m'avait légués commencèrent à bouillonner dans mon cœur ; ses tirades les plus chaleureuses se réveillèrent dans ma mémoire, et je crois, en vérité, que j'allais être éloqaeDt, lorsque le patron m'arrêta d'un coup sec :
(( Assez! dit-il; laissons là ces folies. Si les oovriers de la fabrique, petits et grands, ont envie de se déclasser par les lettres ou les sciences, ils ont le soir à eux ; je ne m'informe pas de ce qu'ils font hors d'ici. Et si les philanthropes de Courc7,te principal en chapeau mou, les professeurs du collège, M. Doussot, vous-même, mon cher, trouvez plaisant de leur donner des soins dont ils ne vous sauront aucun gré, ce n'est pas moi assurément qui troublerai vos fêtes. Usez de vos loisirs à votre guise ; le temps et l'argent que vous épargnez sont à vous. Aujourd'hui, puisque je vous tiens, je parler en homme sérieux à un enfant qui peut le devenir - Pour des raisons que je ne veux ni ne dois vous Éùr^ connaître, j'ai décidé qu'à partir de demain vou sortiriez de mes bureaux, où votre apprentissage terminé. Vous quitterez la redingote pour la blousa» car vous devenez ouvrier. Je sais que ce nouv0* état ne peut vous inspirer ni honte ni répugnance ; d'ailleurs, mon très regretté père m'a fait passer p»*" là, et je ne m'en porte pas plus mal. Vous n'êtes p«^ i
un sot ; VQUS verrez dans ce changement moins une tléffbitonGd qu'une promesse d'avancement illimité. Si l'on vous force à traverser en cinq ou six ans tous les ateliers de la fabrique, si l'on vous initie à tous les secrets du métier, c'est apparemment que ion pense à faire de vous plus et mieux qu'un caissier à 6000 francs, comme cet excellent Courtois. Comment ai-je changé d'avis sur votre compte? Et pourquoi vous £ais-je entrevoir un avenir magnifique après vous avoir défendu de viser haut? Ne le demandez pas; je ne saurais vous répondre; mais soyez certain qu'il n'y a pas un atome de féerie dans TafEûre et que, si vous arrivez, ce sera par ]a conduite et le travail. »
Je le savais de reste, et je ne m'en plaignais pas. Une fiimille ambitieuse ou seulement cuiieuse se fût peut-être creusé la tête à chercher les raisons d'un si brusque revirement ; mais ma mère et moi nous étions deux simples d'esprit; il ne nous vint qu'une idée : c'est que M. Simonnot était bon, juste et prévoyant ; qu'il se croyait tenu de remplacer mon père, mort chez lui et pour lui, qu'il ne pouvait (^der son fonds ni à un fils, ni à un gendre, et qu'il voyait sans doute en moi Tétoffe d'un futur associé.
Cette illusion rétablit la santé de ma mère et centupla mon ardBur au travail. Je devins, en moins de trois mois, le modèle des apprentis ; au bout d'un an, je finissais une assiette comme notre plus vieil ouvrier. Cela ne marcha point sans quelques petits accidents, et plus d'une fois la boulette d'argile que je voulais aplatir en croûte fut lancée par la force
centrifuge à Tautre bout de l'atelier. Mais la nouvelle couche où le patron m'avait introduit était bien plus hospitalière que le personnel du bureau. J'eus le bonheur de retrouver là, parmi mes anciens, quelques bons camarades de l'école primaire; ils m'aidaient et me conseillaient loyalement, j^^râce an tu fraternel dont nous n'avions jamais perdu l'habitude.
Malgré la monotonie apparente de mes occapatiens, cette année, qui était la dix-huitième de ma vie, fut singulièrement pleine et fertile en évteiements J'avais à peine terminé le portrait de Mlle Simonnot, quand cette grande fille, assez belle, parfaitement élevée, intelligente et sympathique, sinon très gracieuse, fut recherchée en mariage. Elle épousa, sans se faire prier, l'ingénieur da département, un vieux gargon de quarante-cinq ans, qu\)n disait riche. Je sus par le contrat qu*elle lui apportait une dot modeste, mais honorable, 120 000 francs payés comptant.
Vers la même époque, on apprit qu'il y avait rupture complète entre la banque Foulard et la fid)rique. Cette nouvelle me parut grave. Sans doute le gros député vendait son argent un peu cher; mais  mon patron Tachetait, c'était évidemment fautfrdQ mieux. Je Os part de mes impressions à ma mère, et d'accord avec elle je portai nos titres de rente à M. Simonnot pour qu'il en fit argent, s'il daignait Cela pouvait donner une quarantaine de mille firancs, au coui's du moment.
Il feuilleta les papiers sans rien dire, soit pour les évaluer en capital, soit pour cacher une sorte
LE ROlfAN d'un BRAV£ HOMME 209
' d'attendrissement, puis il me les jeta à la tète avec un rire forcé :
c Quel drôle de petit bonhomme vous faites !
Pas méchant, non ; mais rêveur et un peu fou de temps à autre. Où donc avez- vous pris que j*eu8se besoin d'argent? Si j'ai remercié Foulard, ce n'est pas seulement parce qu'il me volait, c'est que je n'ai besoin ni de lui ni de personne. Nous allons marcher sans béquilles, et bon train. Ne m'avezvous pas demandé une force motrice pour pétrir, pour gâcher, pour tourner? Je vous l'accorde I La rivière n'est pas si loin, ni la transmission si difficile. Mon gendre vient dimanche; il faudra que vous lui fassiez part de vos idées, à table, entre la poire et le fromage, et qu'il mette ses plans sous vos yeux. »
La transformation de l'outillage marcha vite, au grand étonnement de la ville, qui ne reconnaissait plus la fabrique ni le fabricant. Quelques personnes me firent l'honneur de supposer que j'avais converti M. Simonnot ; mais qui donc lui avait donné les moyens de bien faire? Les uns estimaient que son gendre avait pu prendre un intérêt dans la maison, qui était encore solide ; les autres rappelaient que plusieurs Anglais de passage avaient visité la fobrique : pourquoi ne Tauraient-ils pas achetée, en tout ou en partie, pour la mettre sur un bon pied? On s'attendait à voir dans le journal du département l'annonce d'une commandite, la formation d'une société Simonnot et C»«. Rien de tel ne parut, et la raison sociale ne changea point.
Quant à moi, sans rechercher si l'argent du pa-
tron était tombé du ciel ou sorti de la terré, je frétillais dans le progrès comme une truite dans un toiTent. La fantaisie était obstinément proscrite par ordre supérieur; il demeurait entendu que nous fabriquerions toujours le môme produit, sauf à le faire plus rapidement et à meilleur compte ; mais dans ces étroites limites je trouvais le moyen de m'agiter. D'abord je voulais remplacer notre vulgaire terre cuite par un biscuit blanc, composé d'argile choisie, de galets cuits au four et étonnés dans Teau, et même... pourquoi pas? de kaolin à bon marché, en proportion modeste. Je rêvais aussi de pétrir une faïence dure, une terre de fer ou de rocher, grâce à l'argile réfractaire que grand-papa La France avait trouvée, dix ans avant ma naissance, sur la route de Launay. Je piochais les émaux avec M. Lutzelmann dans le petit laboratoire du collège. Enfin je ne désespérais pas d'amener le patron à la faïence peinte, et dans cette douce illusion je dessinais et je gravais deux services sous la direction du père Doussot. Douze assiettes semées d'escargots, à l'usage des bons vivants et francs buveurs de la Bourgogne, et douze autres décorées d'écrevisses cuites, que je comptais écouler en Lorraine, en Alsace, en Champagne, dans les Ai*dennes et partout où la digne bête fleurissait en gros buissons rouges à la fin des repas d'amis.
Vous n'imaginez pas ce qu'un jeune homme peut abattre d'ouvrage en douze mois lorsqu'il a le cœur au travail. J'avais du temps de reste pour enseigner le soir, à mes petits pâtissiers en terre glai9e, l'arithmétique, la géométrie, la physique^ la chimie.
toutes choses que je savais très bien à l'heure de ' ma leçon, car je les ignorais la veille, et je les apprenais pour ainsi dire au jour le jour. Nos cours s'étaient organisés en 1845, à la fin des vacances. Sous le coup du refus trop sec de M. Simonnot, j'avais battu la ville et les faubourgs, prêchant m?. petite croisade, appelant les bonnes gens au secourii de ces illettrés, que Catherine, nourrissait bien, mais à qui elle ne pouvait pas distribuer le pain de l'esprit. Les succès, comme les revers, se suivent à la file. J'étais le créateur de la cantine, j'avais la vogue, ou m'accueillit, partout les bras s'ouvrirent devant moi. Le principal, toujours prompt à bien faire, nous oflGrait la plus grande salle du collège, et M. Archoux, Fiustituteur, mettait toute l'école primaire à notre disposition, lorsque M. Morand et le conseil décidèrent, d'un commun accord, que les leçons du soir se donneraient à la mairie. Dans les débats qui précédèrent la'rédaction de l'arrêté municipal, il se dit des choses assez neuves et dignes de remarque* On écarta la proposition de M. Lutzelmann, de peur que les en£ants de la fabrique se sentissent dépaysés sur les bancs que plusieurs générations de petits bourgeois avaient polis au frottement de leurs culottes. Le choix.de l'école primaire avait un autre inconvénient : c'était d'humilier nos garçonnets et . quelques-uns de nos adultes en les traînant, comme par Foreille, à des devoirs que leur enfance buisson-" nière avait esquivés. L'hôtel de ville, maison commune, propriété collective de tous les habitants riches et pauvres de Courcy, était le vrai terrain sur lequel les savants, les demi-savants, tous les hommes
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de loisir et de boa vouloir pussent donner rendezvous à leurs concitoyens arriérés. Un conseiller municipal objecta que le matériel scolaire y manquait absolument; la majorité répondit par le vote d'une allocation qui fut bientôt triplée par les souscriptions volontaires, sans parler des dons en nature, livres, plumes, crayons, papier, cartons à dessin, tabourets, bancs^ chaises, quinquets. Le vestibule, la salle des mariages et la justice de paix étaient transformés chaque soir par nos élèves euxmêmes, qui remettaient tout en ordre avant de partir. On trouva, sans chercher, plus de maîtres qu'il n'en fallait. Les volontaires de l'enseignement accoururent de tous côtés ; ce fut comme une levée en masse. Vous auriez dit que le mot d'ordre de toute la population était : Enseigne ce que tu sais I Les femmes se mirent de la partie. Depuis la souspréfète et la mairesse jusqu a ma pauvre mamaDf chaque bourgeoise adoptait une petite fille illettrée ou un petit garçon inculte qu'elle bourrait de friandises quand il avait bien travaillé. Cette méthode d'enseignement maternel attira une foule d'enfent» qui n'appartenaient pas à la fabrique ; ils furent tous accueillis. Les cours d'adultes n'étaient pas seule* ment fréquentés par la classe ouvrière; on y venait en partie de plaisir, pour peu que la leçon promit d'être intéressante ; nous-mêmes, les professeurs) nous allions écouter nos collègues et nous faisions nombre autour d'eux. Je réussis passablement dans mon nouvel emploi, et, un soir que je descendais du tréteau qui me servait de chaire, M. Morand eut la bonté de me dire en public :
« Pierre Dumont, tu payes largement tes dettes en nous rendant l'instruction que nous t'avons donnée. Si ton pauvre père était encore de ce inonde, je pense qu'il serait content de toi. »
Cet éloge à la fois solennel et familier me troubla tellement que je m'enfuis comme un malfaiteur en oubliant ma casquette. La foule me laissa passer, mais à la porte de la salle deux bras m'arrêtèrent tout net en se serrant autour de mon cou, et la chère voix de maman me dit à Toreille :
« Si ton père n'est pas là pour te bénir, j'y suis. »
Cette petite gamine de Bonafigue, que je ne remarquais pas dans la pénombre, ajouta de sa voix de clairon :
« Tè I Pierrot, si tu crois que tu fais aller le commerce! On ne voit plus un chat dans les cafés; il n'y a pas eu un seul bal de tout l'hiver, et personne ne s'en est aperçu 1 »
Je me souciais peu de savoir si Ion dansait en ville, quoique j'eusse pris goût à cet exercice dans le salon de Mme Lutzelmann. La leçon hebdomadaire que j'allais prendre le soir, au collège, ne m'ennuyait jamais, car j'y étais en bonne et joyeuse compagnie, mais j'en sortais toujours moulu. On nous avait donné pour maître un petit vieux qui portait les cheveux en ailes de pigeon et qui faisait des entrechats : c'était le perruquier Buissonnet, homme des anciens jours. Trente ou quarante élèves des deux sexes bondissaient en mesure au son de sa pochette, sous les yeux des familles émerveillées ; mais ni garçons ni filles ne virent jamais le plafond d'aussi près que cet échappé des contes d'Hoffmann.
La contredanse, comme il nous l'enseignait, était le dernier mot de la gymnastique transcendante, un travail de haute école humaine, un jeu aérien dont le quadrille que vous dansez n'est qu'une vile parodie. Buissonnet nous faisait valser, quelquefois par Daiblesse ou par pitié, quand nous avions tnen gagné dix minutes d'un tel repos. Mais la valse à trois temps, la seule qu'il reconnût viable, n'était pourlni qu'une denrée d'importation, une chose étrangère introduite chez nous dans les bottes des KaiserUa. Quant à la polka, il la niait. On avait beau lui dire qu'elle faisait fureur à Paris depuis trois ou quatre ans.
« J'admets Paris sans l'avoir vu, répondait-il, puisque son existence est officiellement démontrée. Mais, en ce qui concerne la polka, je ne veux même pas la discuter, je la nie. Et c'est encore beaucoup d'honneur que je lui fais. »
Lorsque nous avions bondi pendant deux heures autour de ce vieux petit phénomène dont les mollets ressemblaient à des cantaloups, Mme Lutzelmann nous offrait une véritable orgie de boissons : elle faisait passer des sirops, de la bière et du cidre; parfois même, en hiver^ des marrons grillés, cpii • étaient le rafraîchissement favori de ses fils.
Ne vous moquerez-vous pas si j'avoue que ces jeux innocents me rendaient heureux? Il faut dire, pour mon excuse, que, gymnastique à part, j'y étiil engagé par un petit intérêt de cœur. L'arrière-nièoe de M. Doussot trônait comme une reine au miliei de nos fêtes classiques. Elle était grande, elle était blonde, elle portait des bandeaux plats qui enci-
(Iraient un visage ovale, d'une correction exquise, vrai modèle à donner dans les écoles de dessin. Sa taille de guêpe (11 £aut bien que je parle le langage du temps) était allongée en avant par un corsage en pointe qui descendait jusqu'aux genoux. Jamais Camille Roqueplan ni Eugène Devéria n'ont rêvé princesse plus idéale que cette ménagère de mon vieux maître. Je crois bien qu'elle avait cinq ou six ans de plus que moi, peut-être dix, mais elle n'en était que plus belle à mes yeux .Les gars de dix-huit ans n'ont jamais que des passions absurdes, et cela est heureux pour l'avenir du genre humain. Ma Dulcinée n'avait pas reçu de la nature deux magnifiques yeux bleus pour les garder en poche : elle voyait mon trouble, et elle usait de toutes les coquetteries permises contre ce pauvre cœur de gamin. Les passions enfantines ne tirent pas à conséquence; on peut les éveiller et les entretenir en tout bien tout honneur. L'éblouissante Marguerite m'affichait donc un peu, sans penser à mal. SOure de se marier tôt ou tard avec un homme de son choix, grâce aux écus du cher oncle, elle coquetait à cœur joie et se jouait de moi comme un chat d'une souris. Son manège a bien tourné, puisque le professeur qu'elle visait par-dessus ma tête est devenu une des plus éminentes nullités de la Sorbonne et de ^Institut ; mais, en attendant, j'étais, moi, la fable de la ville. Petits et grands éclataient de rire quand le vieux Buissonnet, sans avoir Tair d'y toucher, me criait du • haut de sa tête :
« A quoi donc pensez-vous, monsieur Dumont?
Vous ne vibrez pas du jarret I »
21G LE ROMAN d'un BRAVE HOMME
Quand c'était moi qui prêtais à mordre, personne n'avait la dent plus dure que Barbe Bonafigue. Au milieu d'une contredanse que nous ne dansions pas ensemble , car je craignais son contact comme le feu, elle trouvait moyen de me dire :
< Eh! Pitchoun! Elle se moque un peu de toi, cette vieille dessinandière. Mais ne va pas te gendarmer ! Tes respects lui sont dus, mon bon, attendu que premièrement Margot pourrait être ta tante. »
Cette mauvaise plaisanterie sur Tâge de ma belle me touchait d'autant moins que les romanciers à la mode servaient alors des hécatombes de jeunes filles, • comme des salmis de bécasses, sur l'autel de la femme mûre, une divinité de trente ans selon les uns, de quarante ans selon les autres. Je tolérais également le sobriquet historique de Margot, car la nièce de mon cher maître, vue de profil, avait quelque chose des Valois. Mais ce qui me jetait hors des gonds , c'était la concurrence impertinente que ce petit crapaud de quatorze ans osait faire à ma noble idole : oui, vraiment, Barbe-Luce avait recruté au collège une demi-douzaine d'admirateurs. Son entrain, son esprit, sa méchanceté même effaçaient, paraît-il, l'impression que sa laideur avait produite; on prenait goût à ses grimaces, on était fasciné par ses vauriens de grands yeux. Impossible à moi de trouver le mot de cette énigme, qui m'irritait un brin. Jer savais dessiner, mon maître m'avait donné les éléments du style, j'avais creusé l'expression et poussé le caractère ; j'étais capable d'idéaliser une figure, c'est-àdire de faire entrer le modèle vivant dans un moule antique ou moderne, mais toujours magistral, con-
sacré parFadmiration des hommes. Eh bieni quand je faisais le portrait de la petite Provençale, et je le faisais tous les jours, j'étais conduit fatalement, malgré moi -même, à lui tailler les oreilles en pointe et à marquer deux cornes naissantes à la racine de ses cheveux. Faunesse ! Elle n'était, elle ne serait jamais pour moi qu'une faunesse. Je le lui ai dit bien des fois, au risque de me faire éborgner. Mais elle se contentait le plus souvent de m'appeler potier d*Étrurie, ou vieil Étrusque, ce qui ne m'humiliait pas du tout. Ah ! si le patron m'eût permis de copier les vases antiques, comme on le faisait assez mal en Angleterre, chez Wédgwood 1 Mais l'article courant sévissait aussi cruellement que jamais dans notre malheureuse fabrique. Je l'avais quelque peu perfectionné ; il ne restait pas moins notre ma}tre et seigneur à tous. Les assiettes incassables, en terre de fer, se vendaient cinq francs la douzaine, et nous ne sufQsions pas à la demande. Cependant M. Simonnot disait encore par habitude : c Mes enfants, jl n'y a que l'assiette à cinq sous pièce ; hors de l'assiette à cinq sous, pas de salut ! »
La fabrique, en se transformant, se déplaçait et se concentrait. Les bâtiments nouveaux, construits par le puissant entrepreneur Basset, sur les plans de l'ingénieur notre gendre, étaient pour ainsi dire à cheval sur la rivière qui nous donnait la force motrice. Un hectare et demi de terrain dont nous ' n'avions plus que faire fut acquis par un briquetier, qui prit du môme coup la moitié de notre banc d'argile réfractaire. Nous en gardions pour cent ans et plus, et la partie cédée payait le tout. C'était moi
qui avais acheté et vendu : on reconnut mes bons oGHccs par une nouvelle augmentation de 25 francs par mois. Le roi n'était pas mon cousin, et vous auriez couru cinquante lieues en poste dans notre florissante. Touraine sans trouver un autre employé qui gagnât 1500 francs à mon âge.
Malheureusement, le patron estima qu'en une année de travail acharné j'avais assez pétri et modelé la terre : il me donna la sun^eillance des fours, que je connaissais depuis longtemps et qui d'ailleon marchaient tout seuls. Par cette erreur d'une bdle Ame, j'eus à la fois trop de loisir et trop d'argent, et j'abusai de l'un comme dQ l'autre. J'étais un peu livré à moi-même; M. Courtois, depuis longtemps, n'était plus mon chef de service, et je n'en avais aucun autre ; ma mère, toujours trop bonne, disait: Il faut que jeunesse se passe. Catherine, mon gros Mentor en jupons, ne venait plus à la cantine : avait remis ses pouvoirs et sa cuiller à pot entre mains d'une élève très distinguée. Mes plus vieux camarades, Auguste Foulard et Jean Bonafiguei (Haient en pension loin de Courcy, l'un à Paris, chtf le célèbre Gouron-Lasset, l'autre au collège de Villevieille. M. Doussot avait fiancé Marguerite au brillant professeur Carbeuzières, et il organisait à Paris une vente de ses chers trésors pour la doter. Brrt je n'avais pas d'autre surveillant que mon ancien principal, et M. Lutzelmanh était en même temps le plus naïf et le plus affairé des hommes.
Ma première folie, bien innocente en soi, fcl l'achat d'un permis de chasse. Je menais une vie trop casanière à la fabrique et même au dehors;
LE ROMAN D*UN BRAVE nomiE 219
mes muscles auraient bientôt fini par s'atrophier ; il me &ll^t plus d'exercice* Le fusil de mon père était bon; mais son. chien, le pauvre Pluton^ ne vivait plus que par attachement à ses maîtres ; il avait pris ses invalides dans un petit coin de la cour. Pour remplacer ce vieux serviteur, dans un pays où les diiens ne se vendaient pas, mais se donnaient ou s'échangeaient dans un petit groupe d'àmis, je dus, bon gré, mal gré, faire visite à Fillustre M. Robiquet, prince de la jeunesse et président du club des Badouillarts. Il n'existait d'ailleurs ni club ni cercle dans la ville ; et le prince de la jeunesse était un gros garçon de cinquante à cinquante-cinq ans. Son père, président du tribunal^ lui avait laissé une centaine de mille francs, dont il eût été difficile de retrouver aucune trace. L'enfant prodigue avait tout dévoré, et il y avait mis vingt ans, chose admirable'! sans soupçonner un seul moment qu'à ce compte il pouvait vivre du revenu sans entamer le capital. Mais quoiqu'il ne possédât plus que des choses futures , des héritages problématiques, des espérances hypothéquées sur une tante obstinément immortelle et deux cousins trop bien portants, on ne le tenait pas pour un homme ruiné. Son train n'était nullement réduit ; il vivait de sa chasse, de son crédit, de la patience des fournisseurs, de la bonhomie provinciale qui s'entêtait à le voir riche et à le dire jeune, parce qu'il l'avait été autrefois.
Il me reçut un dimanche matin, en pantalon à pieds, rare élégance I et en robe de moine gris, dans un rez-de-chaussée orné de pipes, de fusils et de botes empaillées. Gela sentait le tabac et le chien, et
cette combinaison de parfums mMnspira, je dois l'avouer^ une admiration superstitieuse. Du reste, il fut bon prince et me donna généreusement un chi^ d'arrêt, par Dora et Lampo, magnifique animai à naître dans trois semaines. En attendant, il m'invita, pour le premier dimanche de novembre, à l'ouverture de ses chasses au bois. Il en avait trois : au Lézard, à Launay et à Brissy, plus giboyeuses Tune que l'autre. En prenant une action de deai cents francs, je serais là chez moi et je ne devrais rien à personne. J'acceptai précipitamment, avec cette timidité de pauvre qui n'ose marchander, el c'est ainsi qu3 je devins badouillart, sans préméditation aucune.
Dans ce club distingué, qui tenait ses séances eo plein air, je rencontrai les meilleurs vivants de Courcy, et je n'eus pas de peine à me lier avec eox. Nous comptions parmi nous un vieux médecin, deux clercs de notaire, un noble sans profession, le greffier du tribunal, un pharmacien, un cultivateur, on marchand de nouveautés, le géomètre arpenteur, tous gens de bien. Ceux qui avaient des chiens courants les amenaient, mais nul n'oubliait d'apporter sa bouteille et sa gourde, avec un fort morceau de viande dans le carnier. Les provisions se partageaient et s'échangeaient en grande' fraternité, et souvent il nous arriva de boire cinq ou six au même goulot, comme enfants d'une seule mère. On tirah bien et posément le matin, un peu plus vite et moins juste après le repas de midi. Chacun emportait son gibier, sauf à en distribuer quelque chose aux cama- '■ rades, ce qui arrivait souvent. Dans les bois que
LE BOMAN d'un BhAVL HOMMi
rincomparable Try^ tj^: s'-iaiî faiî adiup.-: î •.:• '^*'
francs el qu'il =.:•-'--:•--'*. ai; 'yjîiJiuj'jt.. ■.<!. ;• :".-:*
du lièvre à lois-on . c J ia:- :. ;ust'j a?>-.'/ i».'U' j liii-r
le change aus crii-ris ^: a-.'rurj;;»ei la •.•î.a--r . *r. u:.
chevreuil par-ci, par-*ci. Syih en avioni' eL - «iii^jr
pour notre arç-riit, quanl liOUî ije p-j-iTir:»::- ;•.- :.*
par maladresse, et j'cu? p. -s duue fois le [ .'. - :
d'envoyer une bourn'.btr op^rne aux ifiaitr-rs q-.
m'avaient appris le m^nitrinent des anne? â f- j.
Hélas! pourquoi faut-il que la chaise .-.à u:: | ..-. sir qui mène loin'.' Elle me conduisit k cent ii»r'j-.au delà des limites que ma jeune sagesse avait tracées; elle me fit franchir le seuil de Mme Mousse, la modiste en vogue, la grande maîtresse des élégances à bon marché sous le ciel bourgeois dt Ck)urcy. Une dame de la société l'avait ju^ê^ d'un mot, cette artiste en chapeaux Paméla et eu boiiueN pour soirées :
€ Mme Mousse, avait-elle dit, fait aussi bien qu-. le passage du Saumon, et moins cher î «
Et l'oracle qui parlait en si bon style n'étaii a-j-.rr que la belle Zénaïde Pommon, épouse du r-.vv. .^ particulier.
Aglaé Mousse était la veuve d un \\\'^- ; ^^. v j^ vant le climat de la Touraine tr:' r^zl VI - \ "^ placer des vins de Bourgo^--^ >. P^v^ ' '. V ",.' ^[^ vait-il aux bons B i^.^. 7 L -.•: -^ -/C 'V '. .'S! ' dans un^ l-sttft: -i-ti -■ - - .. , ment : ■
I^ ..-..i-rtU )ius..it t«« •:mi„»*;.iu,i,^ ,;„,^
l^i II
2â2*' LE ftOMAN D^UN BRAVE HOMMË
mousseux du pays qui n'était pas de Ta C(5té Vouvray, et son deuil conjugal avait fait des élèves. Quatre vauriens femelles, quatre ouvrières de dixhuit à vingt-deux ans frétillaient toute la journée dans la boutique, jouant des yeux, tirant la langue et faisant la nique aux passants. Avant les circonstances et les entraînements qui me rendirent badouillart, je n'aurais pas lorgné pour un empire la devanture aux chapeaux fleuris. Mais les deux clercs de notaire et presque tous mes jeunes compagnons étaient admis chez Mme Mousse après la fermeture des volets. Ils y portaient leurs pipes et maint autre harnais débouche; tous les soirs, l'arrière-boutique se transformait en restaurant, en café, en salle de jeu, de concert ou de danse. J'ai vu là des parties de loto où les perdants laissaient jusqu'à deux francs cinquante ; j'y ai bu du punch en hiver, et en été des saladiers remplis de vin blanc et de limonade gazeuse. J'y ai entendu les chansons de Désaugiers chantées faux, mais avec un entrain prodigieux, par le greffier du tribunal; j'y ai compté, en moins de deux heures, quatorze de ces calembours dont on achète cent pour un sou. Enfin, s'il faut tout dire et compléter ma éonfession, quoi qu'il en coûte, j'y ai valsé souvent, trop souvent, sans autre orchestre que la flûte du petit géomètre-arpenteur. Telle était la débauche en province, entre 1846 et 1847. Si ma mère avait eu vent de ces folies, elle aurait cru son fils perdu ; si le maire, le principal et les autres autorités de la ville avaient surpris le secret de mes débordements, les maisons les plus respectables se seraient fermées devant moi. Cependant, je ne
in*amusais que par compagnie, comme on dit, c'està-dire pour imiter les autres. La fumée du tabac me faisait mal ; je n*ai jamais pu aller au delà de ma troisième cigarette. Je ne savais pas boire âans soif; je n'éprouvais aucun plaisir à perdre mon argent, ni à gagner celui d'un camarade aussi pauvre que moi. Les jeux de mots m'effaraient tellement qu'il m'arriva bien des fois de goûter le sel d'un calembour après vingt-quatre heures de réflexion. La danse seule m'attirait à ces petites réunions bizarres; la danse et les danseuses, ces petites élèves de Mme Mousse, coiffées à la chinoise, et vraiment drôles avec leurs robes courtes et leurs tabliers ronds. Je leur parus d'abord un peu niais, mais cela ne dura guère, et je devins bientôt l'enfant gâté de la maison.
Je m'amusais sans me déranger, c'est-à-dire que je gagnais mes appointements à l'usine ; je faisais ma leçon à la mairie, quand c'était mon tour de parler .; je m'associais le soir aux plaisirs et aux travaux du collège^ et je ne me suis jamais couché sans avoir embrassé ma mère dans son lit. Mais j'étais mauvais sujet dans la mesure où un honnête garçon peut l'être ; ma conscience me grondait souvent, et je craignais pour ma petite réputation.
Une seule personne, dans tout Gourcy, eut vent de mes escapades : c'est Barbe Bonafigue, et je suis sûr qu'elle n'en parla jamais qu'à moi. En octobre 1847, au lendemain d'une fête de village où quatre badouillarts, dont j'étais, avaient échangé leurs coiLures et leurs vestons avec les quatre élèves de Mme Mousse pour danser un quadrille
• If
^, 224. ''^^ rXE ROMAN D^UN BRAVE HOMME
^ .éeheveM, ma petite amie m'arrêta au passage dans ..• une avenue de la fabrique :
« Es-tu content de toi ? me dit-elle.
— Pourquoi ? A quel propos ?
— Es-tu content de toi ? •
— Dame I pas plus qu'à l'ordinaire.
— Pas plus, ni moins ?
— Moins, si tu veux. Mais que t'importe ?
— Il ne m'importe nullement ; tu n'as pas besoin de me rappeler que je n'ai aucun droit sur ta précieuse personne. Va, mon Pierrot 1 Fais ton carnaval I Tu reviendras à nous, j'en suis sûre, et tu finiras bien; car, au fond, il n'y a pas beaucoup meilleur que toi dans ce bas monde. »
Là-dessus, elle me tourna le dos gentiment, sans rancune. Et qui est-ce qui resta penaud sur ses longues jambes? Ce fut Pierre Dumont, le dadais sottement entraîné, qui la veille avait fait le cavalier seul en chapeau à rubans et mantelet de taffetas.
La confiance et la bonté de M. Simonnot allaient croissant, à mesure que j'en étais moins digne. Un mois après l'aventure que je viens de vous raconter, le patron fit une visite à ma mère ; il lui demanda si elle avait toujours ses titres de rente?
« Oui, monsieur, à votre service.
— Eh bieni je les accepterai de vous, si vous voulez me confier votre petite fortune. Ce n'est pas que j'aie besoin d'argent, au contraire. Dumont vous dira que l'usine entre en pleine prospérité. Mais la rente à 118 francs est meilleure à vendre qu'à garder. Je vous donnerai six du cent, c'est presque deux de plus que vous ne touchez sur le Trésor.
LE ROMAN d'un BRAVE HOMME * JiSB
Et, comme je me propose d'intéresser votre ffls dans ^, mes affaires, il faut que j'aie le droit de dire aux " v autres employés^ plus anciens, qu'il a mis de l'argent dans la maison. Autrement, nous ferions des jaloux. »
l'NE RÉVOLUTION
« Monsieur Dumont, je vous remercie de vos souhaits de bonne année. L'année sera bonne, en effet, tout me porte à le croire : nous sommes débordés par les commandes ; il y a du travail sur la planche pour nos 300 ouvriers . Jo trouve juste que vous profitiez d'un succès auquel votre dévouement et votre esprit d'initiative n'ont pas nui. A dater de ce jour, vous êtes intéressé à nos affaires dans la proportion de 2 0/0, et vous devez savoir que le compte profits et pertes, au dernier inventaire, donnait enfin ce total rond que vous aviez prématurément affirmé. Le chiffre de vos appointements ne change pas; mais les frais de voyage vous seront réglés sur état, car vous allez courir la France. Notre voyageur se fait vieux; il se reposera dans les bureaux et y attendra patiemment l'heure de la retraite. Vous possédez la fabrication dans tous ses détails; vous avez appris notre comptabilité; Bona-
figue vous^a enseigné remballage, qui est un des principaux éléments de notre affaire ; car, si la casse est en principe à la charge du- destinataire, c'est presque toujours nous qui finissons par la payer. Il vous reste à lier connaissance avec notre clientèle. Cela prendra du temps, mais le métier de voyageur n'est pas désagréable; je l'ai fait à votre âge, et, si je pouvais recommencer ma vingtième année, je ne me plaindrais point de revoir le pays. On vous mettra en possession d*an cabriolet qui, sans être tout neuf, est encore solide ; d*ailleurs, je l'ai fait réparer. Cocotte est une bète de tout repos, sans un vice, infatigable n\algré ses quinze ans : je ne crains pas qu'elle vous laisse en route. Vous conduisez bien, m'a-t-on dit ; je désire pourtant que vous fassiez connaissance avec la jument et la voiture. Prenezles dimanche prochain et tous les dimanches suivants pour aller à la chasse. Vous apprendrez ainsi l'art de faire soigner un cheval par les garçons d'auberge : le voyageur doit surveiller lui-même sans affectation de méfiance, avec une bonhomie familière, le pansage et le picotin. Pour la première fois, je ne veux pas vous jeter sur les grands chemins en plein hiver. Votre tournée commencera le 1«^ mars; soyez prêti »
Voilà comment M. Simonnot me donna mes étrennes , le 1®^ janvier 1848. Je me confondis en remerciements très sincères et bien mérités.
« Monsieur, lui dis-je, il y a longtemps que j'ai trouvé en vous un cœur de père; mais, à ce redou-r blement de prévoyance et de bonté, on voit bien que vous avez acquis un nouveau grade. »
228 LE ROMAN d'un BIlAVË âOMME
Sa fille venait, en effet, de l'élever au rang de grand-père.
Durant deux mote entiers, je vécus pour ainsi dire penché sur la carte de France, faisant des châteaux en Espagne, enivré par la vue du vaste monde qui allait s'ouvrir devant moi. Mais l'humeur inquiète et la curiosité pétillante du touriste ne troublaient pas le sens commercial, et, tandis que mon prédécesseur m'enseignait à ranger dans la caisse de la voiture tous les échantillons de l'article courant, j'emballais mystérieusement chez ma mère les assiettes aux escargots et le modèle aux écrevisses, que je comptais imposer à mon patron avec la complicité de ses clients.
Tous mes préparatifs étaient faits et j'avais presque terminé mes visites d'adieu quand j'appriâ, avec toute la ville, qu'on se battait dans les rues de Paris.
A quel propos? pour qui et pourquoi? Je fus au moins trois jours à le comprendre. Ah I s'il s'était agi de la constitution romaine, du vote par curies ou par centuries, j'étais ferré. Mais jamais, au collège, nos maîtres ne nous avaient soufflé mot de la Charte, et peut-être ne l'avaient-ils pas lue euxmêmes. Ils n'étaient pas électeurs, c'est à peine si deux ou trois d'entre nous devaient l'être plus tard, les affaires publiques ne nous regardaient pas, ni eux non plus. J'ai compris sur le tard comment papa La France, ce patriote, et mon père, ce philanthrope, étaient restés indifférents en matière politique I C'est qu'ils ne payaient pas le cens électoral, ils n'appartenaient point à cette ohgarchie de 250 000
individus, qui votaient pour toute la nation, en vertu du droit du plus riche. A quoi bon se donner la peine d'étudier des questions qu'on ne sera jamais appelé à résoudre? Celui qui n'est pas électeur peut être nn excellent Français, mais il n'a ni les droits, ni les devoirs, ni la responsabilité d'qn citoyen.
Dans mes rapports quotidiens avec* nos ouvriers, j'avais vaguement entrevu un petit coin du problème social. La femme d'un de nos tourneurs les plus habiles m'avait dit un soir, tristement :
— Je crois bien que mon mari ne reviendra plus.
— Est-il malade? on le soignera.
— Non, mais il dit que ça l'ennuie d'être exploité par l'homme.
— Quel homme? M. Simonnot?
— Non ; pas plus lui qu'un autre. Vous savez bien... l'exploitation de l'homme par l'homme !
— Qu'est-ce que c'est que ce baragouin-là?
— Je ne sais pas, mais on parle beaucoup de ça parmi nous. Alors il ne veut plus travailler, pour l'exemple.
— Que fera-t-il? et que deviendrez-vous?
— Je n'en sais rien, il a son idée; il veut être égal.
-^ Égal à qui?
— A personne. Gomme ça. Je lui dis : Viens à la fabrique 1 II me répond que travailler comme on travaille ici, c'est contraire à l'égalité.
Un autre jour, après dix heures de supplice, en plein été, dans un défoumement terrible, j'étais allé chercher un peu de fraîcheur sur les bords du
230 LE ROliAN d'un BRAVE HOMME
canal. Cinq ou six manœuvres, alignés sur la berge, déchargeaient philosophiquement, sans se presser, un bateau de pierres à chaux. Le plus spirituel de la bande dit aux autres, en me montrant du doigt :
« C'est toujours les mêmes qui travaillent et les mômes qui se promènent. >
Je ne pus m'empêcher de répondre en secouant un peu la poussière de ses habits :
« Animal ! si je n'avais pas travaillé plus dur que toi, depuis ce matin, je n'aurais pas le crâne lézardé par la migraine? »
Ces deyx petites aventures m'avaient .ouvert les yeux sur la question sociale, mais la question politique était toujours lettre close pour moi.
Je dirai plus : les rares désœuvrés qui, du matin au soir, rompaient des lances pour ou contre le ministère Guizot , sur les petites tables des cafés , étaient si mal brossés, si peu considérés et si grossièrement embouchés, que je n'étais pas loin de ranger la politique au nombre des industries insa« lubres de première classe.
Nos grands notables, M. Morand, M. Foulard, M. Simoniiot, étaient des conservateurs résolus qui adoraient dans la personne de M. Guizot le vrai génie de la France; mais ils n'allaient pas le crier sur les toits : le bon ton consistait à ne parler du gouvernement ni en bien ni en mal.
Je fus donc assez étonné quand j'appris, aussitôt après la proclamation de la République, que toute la population de Courcy, à part les fonctionnaires et neuf ou dix personnes un peu trop compromises, conspiraient depuis des années contre le
gouvernement de Juillet. L'ouvrier qui ne travaillait pas et qui aimait mieux être égal revint à Tatelier tout exprès pour étaler une décoration qu'il s'était décernée à lui-même. C'était une pièce de deux sous au millésime de l'an IV, avec la Répuplique coiffée du bonnet phrigien.
€ Te voilà donc revenue, ma vieille! disait-il avec de vraies larmes. Nous te tenons enfin; nous ne te lâcherons plus ! »
Tout le peuple de la fabrique foulait aux pieds la tyrannie. Martin Sec et mes anciens camarades du bureau, si durs naguère aux pauvres gens, fraternisaient comme des enragés avec ce « sale monde i> dont ils avaient fait fi. Seul, le patron se raidissait dans un conservatisme sec et froid, proclamant les services de la monarchie, « qui avait fait la France ce qu'elle est », et trouvant singulier que Paris imposât ses caprices à la nation. Il protestait en style hautain contre le suffrage universel, ajoutant toutefois que les gens de bien pourraient se rallier à la République si elle était honnête et modérée.
Par sympathie et par reconnaissance, j'étais tout près de me ranger à son avis ; mais le père Doussot, que j'aimais bien aussi, se révéla à moi comme un pur jacobin, et M. Lutzelmann ne voulut pas me cacher plus longtemps qu'il était socialiste dans l'âme. Pauvre petit garçon de dix-neuf ans et demi, je flottais au milieu de ces contradictions comme un bouchon tombé dans une cataracte. Où est le vrai *? pensais-je; où est le juste? Ah I si papa La France ou mon père était là pour me diriger I Dire que je serai
bientôt électeur et que je ne sais pas TA B G de la politique !
Ce fut Basset qui me tira d'incertitude le jour où il descendit à l'usine avec tous les pompiers et la garde nationale pour planter l'arbre de la Liberté. Nommé maire en remplacement du bon M. Morand, il portait bien l'écharpe; le sous -commissaire du gouvernement, jeune avocat de Villevieille, avait l'air d'un enfant auprès de lui. Mais ce qui me frappa surtout, c'est la désinvolture avec laquelle il traitait les gens de l'usine, sans excepter M. Simonnot. Vous auriez dit qu'il était non seulement le maire de la ville, mais le maître de la maison. La déférence que mon patron lui témoignait ne fut pas moins remarquable; «pi lui rendit autant d'honneurs que s'il avait été Alexandre le Grand, et la fabrique, Babylone.
Il présida à la plantation de l'arbre, un joli peuplier de dix ans, dans l'hémicycle qui s'arrondissait devant la porte de la cantine. Et, comme le travail n'était pas fait par des pépiniéristes experts, il y mit plus d'une fois la main. La foule n'était pas fâchée de voir un si gros personnage relever sans façons les manches de son habit. Lorsque la terre fut régalée et foulée, on l'arrosa de quelques discours, dont le meilleur sans comparaison fut celui de Basset. Prenant texte de la modeste et utile fondation qu'il avait sous les yeux, il dit que le patron et les bons employés de la fabrique n'avaient pas attendu la révolution pour proclamer et pratiquer la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. La liberté luisait ici pour tout le monde; jamais ni
M. Simonnot ni personne n'avait voulu peser sur l'esprit des ouvriers ; leurs conversations, leurs lectures, réchange de leurs idées, justes ou fausses, sur la politique et Téconomie' sociale, l'essor de leurs aspirations vers le possible ou Timpossible n'était ni contenu ni surveillé. Tout ce peuple de travailleurs était en possession de l'égalité vraie, celle qui n'admet pas d'autre supériorité que celle du mérite et de la conduite. Les patrons étaient niveleurs dans le bon sens du mot, car ils cherchaient à élever tous les hommes au même niveau par l'éducation et la science.
L'orateur fit alors un éloge bien trop magnifique de nos leçons du soir et du petit bonhomme qui les avait organisées. Il doana Courcy en exemple à toutes les villes de France et afflrma que le premier devoir de la République était de transformer le pays en une vaste école où tous ceux qui ont eu le bonheur d'étudier partageraient gratuitement leur savoir avec les autres. La méthode d'enseignement que M. Lutzelmann avait inaugurée dans notre humble chef-lieu de sous -préfecture pouvait être appliquée partout sans coûter un centime aux communes, aux départements ou à l'État.
Enfin il s'étendit complaisamment sur la fraternité pratique, grâce à laquelle plus de trois cents personnes réunies librement en famille avaient trouvé chez nous la vie à bon marché. Il parla des sociétés coopératives de consommation; il nous cita l'exemple des libres pionniers d^ Rochdale, qui, partis de fort peu de chose en 1843, étonnaient déjà l'Angleterre par leur prospérité. Mais il ne man-
quapâs d'ajouter que Tespérance de faire quelque chose de rien sera toujours une chimère, et que les hommes réunis , comme l'individu isolé, ne pourront jamais améliorer leur sort ni assurer l'avenir de leurs enfants sans le travail et sans l'épargne, e: La République est préférable à la monarchie, parce * qu'elle supprime un rouage inutile, parce qu'elle peut et doit alléger les charges communes et les répartir plus équitablement entre tous ; elle vous aidera donc à travailler, mais je vous avertis qu'elle ne travaillera pas pour vous. »
Cette sage péroraison avait été applaudie un peu plus froidement que le reste; mais Basset réchauffa l'enthousiasme populaire en disant :
« La fête ne serait pas complète si nous n'attestions point par, une agape fraternelle le sentiment qui nous unit. Mes concitoyens, mes amis, nous allons trinquer tous ensemble à l'avenir de la République sous l'arbre de la Liberté. » •
A ces mots, la cantine s'ouvrit; on en tira tout un chantier de planches et de tréteaux que les ouvriers de Basset disposèrent en un clin d'œil. Les tables et les bancs s'élevèrent par enchantement, sans désordre. Le couvert se trouva mis comme si les assiettes , les gobelets et les fourchettes étaient tombés du ciel. On apporta de la maison Simonnot une charretée de pains frais, des jambons, de grosses pièces de viande froide et d'énormes salades de légumes, avec tout un régiment de bouteilles. Le sous-commissaire du gouvernement provisoire prit place au milieu de la grande table ; il fit asseoir Basset à sa droite et le patron à sa gauche. Basset,
qui m'avait saisi par l'oreille, me cloua, malgré toutes mes résistances, entre lui et un gros conseiller municipal, M. Hanot. Je connaissais le père Hanot pour avoir visité sa ferme avec tout le collège, mais je ne connaissais pas son appétit ; il fit merveille.
Quant à moi, j'étais si troublé par les événements et les discours que j'en avais perdu le manger et le boire.
« Ainsi donc, disais-je à Basset, c'est si bon et si beau que ça, la République?
— Ni plus ni moins.
— Mais tout ce que tu nous as dit, je le pensais depuis longtemps. J'étais donc républicain sans le savoir?
— Gomme le bourgeois gentilhomme était prosateur, oui, mon vieux I-
— Et mon père?
— Ton père était carbonaro ; il conspirait contre la branche aînée; il a même joué sa tète à ce jeu-là, quand tu n'étais pas né. Le mariage l'a rangé de la politique, comme tant d'autres. Mais je puis te jurer qu'il n'était pas de cœur avec Louis-Philippe, en 1832, quand je faisais le coup de feu au cloître Sainte Merri.
— Je me rappelle vaguement quelques-unes de ses paroles sur les Bourbons rentrés en France dans les fourgons de l'étranger, et sur Louis-Philippe, qui ne portait pas le drapeau assez droit; mais c'est à peu près tout. Pourquoi, lui qui partageait ses idées avec moi comme son propre pain, ne me parlait-il pas politique ?
— P'abord parce que tu étais trop jeune, et saa^
doute aussi pour t'épargner bien des déboires. Voistu, mon gars, tout n'est pas roses pour les gens de bonne volonté. Faire des barricades, découper le velours du trône en lanières, fonder la République, à ce qu'on croit, et puis se voir escamoter tout ça par des farceurs ! ' ^
— Mais aujourd'hui, quelle joie de penser qu'on a créé une œuvre impérissable I
— Espérons ! Mais quand on se rappelle qu'il y avait hier 500 000 républicains en France, et quand on voit qu'il y en a dix millions aujourd'hui, c'est trop beau. Ceux qui nous ont donné le suffrage universel sans crier gare ont peut-être été un peu vite. Parmi ces braves gens, qui vont voter pour la première fois, il y en a bien les trois quarts qui ne sauront pas ce qu'ils font et qui feront peut-être des sottises. Entre les champions résolus de la République et ses ennemis déclarés, ceux qui ne sont ni chair ni poisson et qui oscillent de droite à gauche comme le vent les pousse, font un peuple bizarre que la crainte de la liberté rend autoritaire chaque fois que l'horreur de Fautorité ne le rend pas libéral. Ils sont tous à la liberté pour le moment, parce que les exagérations font patte de velours et que les violences rentrent leurs cornes. Regarde ton patron. Je l'ai connu réactionnaire à faire pâlir Guizot; il ne l'est plus que par un restant d'habitude, et il se ralliera sincèrement à la République si dans Tusine et dans le pays les choses continuent en douceur. Mais qu'il entende un nigaud d'ouvrier déclarer que la République est l'augmentation des salaires avec la réduction des heures de travail : ce brave Simonnot
ne se bornera pas à regretter Louis-Philippe ; il lui faudra un dictateur, un tyran, un bourreau du genre humain pour mettre les Français à la raison.
— Oui, le pauvre patron s'exalte quelquefois, mais on ne lui en fournira pas l'occasion. Nos ouvriers 6ont raisonnables en général, les Tourangeaux sont doux, la France entière a du bon sens.
— Chut ! écoute ton voisin de droite. »
Le père Hanot, légèrement surexcité, exposait son système au lieutenant dé gendarmerie.
« Voyez-vous, disait-il, si la grande Révolution a réussi, c'est qu'elle a partagé les terres des fainéants entre les bons cultivateurs. Je n'ai pas l'honneur d'être M. Ledru-RoUin, ou M. de Lamartine, mais je sais qu'à leur place je recommencerais ce coup là. C'est une honte de penser qu'en pleine Répubhque des domaines de deux cents hectares sont cultivés comme la terre de Taillemont. D'abord je raserais le parc, et puis je lotirais, je lotirais...
— Malgré le propriétaire?
• — Ça, non ! puisqu'il ne le serait plus.
— Comment, monsieur Hanot! C'est vous, qui soutenez la thèse des partageux? Vous qui avez de bon bien au soleil ?
— Trédame I si l'on partageait seulement le ban de Courcy, savez-vous qu'avec ça et ce que j'ai ça me ferait un joli lopin ? »
L'ofiScier éclata de rire; mais Basset, au contraire, devint tout à fait sérieux. « Eh bien, mon garçon, me dit-il, fais-tu toujours grand fond sur le bon sei^ du peuple français? Ce bonhomme n'est pas un des moindres personnages de la ville ; si ses
Ht.
•238 LE HOMAN b*UN BRAVE HOMME* *" ♦
concitoy^is Tonf élu au consêil»xinuni€ipj|]tj^ c'est qu'ils ne le supposent ni sol ni mâlhonaête,''et, véritablement, il n'a jamais démérité de iV^Hsie publique. Mais il ne faut qu'une secousse pour mettre sa cervelle à l'envers. La sagesse s'apprend comme le grec et le latin, et personne n'a jamais songé à nous l'apprendre. Tous les gouvernements se contentent de nous faire payer l'impôt, tant en argent et tant en chair huihaine ; on dirait que le reste ne les touche pas. Qu'arrive-t-il ? Que l'opinion publique, composée de toutes les ignorances et de toutes les déraisons individuelles, agit souvent comme une force aveugle. Lorsqpi'un roi tombe assis parterre entre deux tas de pavés, il se demande en tâtant Sa Majesté meurtrie comment la noble bête, le généreux coursier qu'il régalait à grands coups de cravache et d'éperons a pu le jeter bas. Sire, ne vous en prenez qu'à vous-même. Les peuples sont ce qu'on les fait, et, quand on n'a pas pris la peine de les instruire, ils ne raisonnent pas avec vous. Ils vous supportent bêtement, ou ils vous précipitent brutalement : pas de milieu I... Mais je ne sais pas pourquoi je t'en raconte si long, mon petit Pierre. Nous ne sommes pas à Técole aujourd'hui ; nous sommes à la fête. Fraternisons ! Buvons avec ces braves gens, nos concitoyens et nos amis. Profitons de l'heureux hasard qui nous met tous d'accord une fois dans la vie. Qui sait si nous ne nous entretuerons pas demain ? y>
Il se leva, remplit son verre et porta la santé du sousKîommissaire du gouvernement, qui porta celle de M. Simonnot, qui but au conseil municipal. Per-
^.pS. ROMAN d'un brave HOMME ^39
sonnet tfiaVait prïl^sbin de régler les toasts, aussi y en eu&it pour tout le monde. Les divers quartiers de Courcy, divisés en temps ordinaire par des rivalités d'intérêt, des questions d'éclairage et de voirie, oublièrent leurs anciennes querelles : la ville neuve ^ut à la vieille ville, la ville basse à la ville haute, et, quand on eut fini de boire, on s'embrassa. Mon cœur fondait comme ttn rayon de miel au feu de cette grosse cordialité, peut-être inélégante, mais assurément très sincère. J'avais oublié les réserves, les soucis et les pronostics de Basset, et je m'abandonnais tout entier à l'espérance et à la joie. Sans oser prendre ou demander la parole, je débordais en approbations bruyantes, j'ajoutais de petits bouts de phrase aux périodes des orateurs, je faisais ma partie dans le chœur des enthousiastes. M. Bonafigue m'enleva par ses imprécations méridionales contre le roi déchu, et je maudis avec lui ce pauvre Louis- Philippe, qui ne m'avait fait ni bien ni mal.
Personne ne tenait plus en place; on allait, on venait, on se groupait autour de l'orateur, pour l'entendre d'abprd, et ensuite pour le féliciter. Je devins familier jusqu'à dire au père de Barbe, en lui serrant les mains :
« Quel beau jour, citoyen Bonafigue 1
— Eh I citoyen toi-même 1 répondit-il en me bourrant.
— Pardonnez-moi, mais vous parliez si bien que j'ai cru... qu'il m'a semblé...
— Té I j'applaudis à la chute de l'usurpateur ; mais diantre soit de ta République si elle ne nous ramène pas le vrai roi I
240 LE ROilAN d'un BRAVE HOlflfE
— Le roi... ou l'empereur, » ^mmelarlépère Michaud, tambour de ville.
Encore un qui ne comprenait pas la Révolution comme Basset.
Quelques jours après cette fête , je reçus une longue lettre d'Auguste Foulard :
€ Mon vieux copUn^ me disait-il, lorsque je songe à toi, et j'y songe aussi souvent que l'importance et la variété de mes occupations le permettent, lorsque je te vois enfoui, avec tant de qualités éminentes, dans l'abominable fabrique de Courcy, j'éprouve la même impression que si je rencontrais à la foire de Romainville ou de Montmartre un œil d'aigle peint au fond d'un pot. Si la comparaison te parait saugrenue ou même incongrue, pardonne-moi : je n'en trouve pas d'autre pour exprimer la disproportion qui existe entre tes facultés innées ou acquises et le triste métier de ton choix. Est-il encore temps de t'arracher à cette obscurité cherchée? Peut-on te relever de cette déchéance volontaire? J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
« Qui nous eût dit, Dumont, lorsque tu étais le coq de la classe, toujours premier, et que je te suivais, non p(t86ihu8 œquis^ à la queue, tantôt dernier et tantôt pénultième, que le plus tôt arrivé de nous deux serait ce cancre de Foulard ? Quand le père Franquin ou M. Lutzelmann prédisait à quelqu'un de nbus les plus brillantes destinées, le pronostic ne parlait pas de moi. Et pourtant celui qui t'adresse, à bonne intention et de franche amitié, cette modeste épitre, est devenu en quelques jours un des hommes
l6S plus populaires, les plus considérables et les plus puissants de Paris.
» « Chaque fois que tu lis dans les journaux : « Le « citoyen Foulard s'est rendu à l'Hôtel de Ville à « la tête de deux mille hommes, » ou : « Le citoyen « Foulard monte à la tribune du club', » ou bien : « La motion du citoyen Foulard, proposant que -« les locataires soient libérés di| .terme d'avril prête chain, s'ils veulent bien offrir un drapeau à leurs a propriétaires, est adoptée à l'unanimité des locaa taires présents, » tu supposes peut-être que le Foulard en question est l'ancien député de Courcy, revenu à des idées plus saines et converti à la Révolution? Non! Cher ami, papa n'a abjuré aucune de ses erreurs. D'ailleurs, une conversion si tardive ne l'eût conduit à rien. Son passé est trop connu ; un ancien satisfait ne peut pas se donner pour républicain de la veille. Et il ne faut que des républicains de la veille.
« Le chemin de Damas étant fermé momentanément, mon père a pris celui de Londres, comme Guizot et les autres séides du tyran. Et grâce au destin, qui sans doute avait déjà ses vues sur moi, je n'ai pas été du voyage : on m'a laissé dans mon four à bachot, chez l'implacable Gouron-Lasset. En voilà un qui n'aime pas la politique, ou du moins la politique républicaine 1 Four un seul numéro du National et quelques gourmades dédiées au préfet des études qui voulait me l'ôter des mains, huit jours de prison ! Je t'épargnerai le récit des tortures que j'ai endurées sous ces plombs pendant qu'on se battait dans le quartier. Enfin le 24 février, à quatre
heures du soir, je vois la caserne voisine, évacuée par les gardes municipaux, se peupler de citoyens en armes:. Je les acclame, ils me répondent. Je les adjure de venir au secours d'un détenu politique.
« — Qui?
€ — Moi I
« — Pourquoi vous a-t-on mis en prison ?
« — Pour avoir lu le National !
€ — C'est un peu fort 1 Attendez- nous. »
« Cinq grands gaillards, dont l'un se croyait déjà le caporal des quatre autres, envahissent la pension, font comparaître Gouron-Lasset, lui arrachent l'aveu de son crime, réclament ma mise en liberté, ouvrent eux-mêmes, devant lui, les portes de ma prison, et me reçoivent dans leurs bras. Je jure de ne plus les quitter, ils répondent que je serai le bienvenu à leur caserne. Le vieux marchand de soupe essaye en vain de protester ; il me tient de mon père, dit-il, et ne doit me remettre qu'à lui. Mais on parle de l'emmener entre quatre chandelles, et, pris de peur, perdant la tête, il me livre la clef des champs.
« Me voilà dans la rue avec mes libérateurs. Je paye à boire, et nous faisons plus ample connaissance chez le marchand de vin. Ce sont des ouvriers d'un certain âge, républicains convaincus, hommes sérieux, un peu tristes. Ils veulent absolument me rendre ma politesse, et j'accepte pour ne les point désobliger; mais quand j'offre une nouvelle tournée, refus formel. Nous visitons ensemble la caserne : là, le monde est un peu plus mêlé ; on devine au miheu des vi-ais combattants un certain nombre de fantaisistes, comme on remarque aux râteliers des ai^meis
qui n*ont pas servi. J'en achète une pour vingt francs à un insurgé amateur ; c'est une arquebuse à rouet, canon damasquiné, bois incrusté, une pièce admirable, digne d'entrer au musée d'artillerie ou d'y rentrer, car plus je l'examine, plus je me persuade qu*elle en vient.
« Tu penses bien, mon vieux, que je n'étais pas sorti de pension pour élire domicile à la caserne! Une heure ou deux après mon évasion, j'arrivais, l'arquebuse sur l'épaule, à l'Hôtel de la Marine ex-royale, où papa logeait d'habitude pendant la durée des sessions. J'y ai dîné souvent avec lui le dimanche^ on m'y connaît : crédit illimité.
€ Parti de là, c'est-àrdire de rien, je me suis poussé dans le mouvement, j'ai fait de belles connaissances et j'ai uni par occuper une situation plus qu'officielle, car elle domine le gouvernement ou du moins elle le menace. Ton vieux camarade, mon cher, est tout simplement secrétaire du club des conspirateurs, rien que ça! Tous les soirs en cra-^ vat^ rouge, ceinture rouge et gilet à la Robespierre^ je siège au bureau. Nous avons pour président le grand homme par excellence, le génie sombre, froid, incisif, qui, du fond des cachots où il a passé le meilleur de sa vie, faisait trembler les rois sur leurs trônes. Il est poli comme une lame de poignard, doux avec les siens, excellent pour moi : non seulement il daigne me donner la parole lorsque je la demande, mais il m'envoie lui-même à la tribune, entre deux grands discours, pour amuser le tapis. C'est moi qui remplis les entr'actes. Je ne prépare rien, faute de temps, et neuf fois sur dix je com-
mence sans savoir ce que je vais dira, mais Tinspiration vient toujours à point nom'fné, bonne ou mauvaise. On rit, on rugit, on palpite, on siffle, on applaudit le plus souvent : peu m'en chaut. L'aplomb m'est venu vite, un véritable aplomb d'entrepreneur. Regarde-moi si tu veux voir un front d'airain. Je cingle aux réactionnaires des coups de fouet qui les font hurler ; j'égaye et je réchauffe les bons gars (le révérend père Duchêne aurait un mot plus énergique, mais je sais que tu ne garderas pas cette lettre pour toi seul, et il ne faut point effarer les indigènes de Courcy). Bref, j'ai le public dans ma main, la presse révolutionnaire à mes pieds. Si j'étais un ambitieux vulgaire, il ne tiendrait* qu'à moi d'être bientôt, je ne dis pas ministre, car nous supprimons les portefeuilles; ni préfet, car nous comptons bien en finir avec les préfectures ; ni receveur général, car nous abolissons les impôts, qui seront remplacés par une chose à trouver ; ni ambassadeur, car il est temps de balayer cette vieille diplomatie; mais tribun, proconsul, agitateur en titre, épurateur, accusateur; en un mot, titulaire d'un emploi lucratif et dominant , dans le nouvel ordre de choses.
« Car, afin que tu n'en ignores, la République fondée le 24 février n'est pas la bonne. Les bourgeois qui l'ont confisquée à leur profit trompent le peuple une fois de plus. Nous nous préparons donc, et très activement, à la détruire et à la remplacer par un nouveau régime cent fois meilleur, qui est à l'étude. A.h I pourquoi n'as-tu pas suivi tes premières inspirations? Tu avais une carrière si bien tracée
jusqu'à rÉcôl0 polytechnique I Et comme élève de l'École, couronné de cette auréole qui brille autour du tricorne populaire, tu poun'ais énormément pour nous. Jean Bonafigue est à Saint-Cyr, mais tous ces petits soldats nous ennuient ; ils ne connaissent que la consigne ; je rirai bien quand ils viendront chercher leurs épaulettes. On leur dira : Mes chers amis, il n'y a plus d'armée I
« Mais assez bavardé pour un jour. Rappelle-moi au souvenir de nos maîtres et de nos camarades les moins empotés. Présente mes hommages à ta mère, et communique cette page d'histoire contemporaine à qui tu voudras, sauf Mme et Mlle Foulard, les gardiennes de mon foyer. A quoi bon faire dresser les cheveux sur ces deux chères et charmantes têtes?
« Salut et égalité !
« Auguste Foulard, « Homme avant Vâge. »
Pauvre garçon 1 II aurait mieux fait de signer : Enfant après Vâge, Car, tandis qu'il s'amusait à la démagogie comme on joue au ballon, sa mère et sa sœur partaient pour l'Angleterre en fugitives, et la banque de Courcy suspendait ses paiements. Notre malheureux député , médiocrement assidu à la Chambre, s'était jeté dans le plaisir et dans la spéculation. Il avait pris ses habitudes à l'Opéra, il était de moitié dans une écurie de courses, il jouait la grosse partie au cercle du boulevard Montmartre, jetant l'argent sans compter et perdant partout; mais la Bourse, où il fut d'abord insolemment heureux, réparait les brèches de sa fortune. Il croyait à
Ja dynastie, au ministère Guizot, à la paix intérieure et extérieure ; en un mot, il était optimiste jusque dans ses moelles, et il avait pris à la hausse une position formidable. La Révolution lui coûta tout ce qu'il possédait, et peut-être un million de plus. On sut bientôt qu'il abandonnait son actif aux créanciers, et ses ennemis eux-mêmes reconnui'ent qu'il n'avait rien gardé pour lui ; mais sa femme , qui l'avait épousé sous le régime dotal, conserva une petite fortune, cent mille écus, pour elle et ses deux enfants.
Il suffit d'une douche pour calmer un fou. La ruine du gros banquier éteignit toute l'effervescence d'Auguste ; j'eus le plaisir de voir que mon ancien camarade était devenu en un jour plus sage que son père et plus délicat que le reste de sa famille. Il refusa tout net de partager les épaves du naufrage et déclara que désormais il se suffirait à lui-même. La profession de clubiste rouge étant assez ingrate et médiocrement alimentaire, il s'engagea dans la garde mobile pour vivre et sans doute aussi pour défendre, le fer à la main, les « opinions de toute sa vie ». Ses camarades le firent heutenant, sur sa bonne mine, et, quand les journées de juin le mirent en présence des anciens amis du club, il fit son devoir comme un autre, il fut intrépide dans l'action, juste et clément après la victoire. Basset, qui Pavait vu à l'œuvre, m'écrivit :
« Ton copain est en train de réhabiliter l'abominable dvnastie des Foulard. »
Basset avait été élu représentant du peuple par 62 000 voix; son nom fut le troisième sur la liste du département. Je crois bien qu'il serait arrivé premier s'il s'était laissé porter comme candidat ouvrier; mais il repoussa obstinément cette supercherie àla mode.
« Oui, dit-il, j'ai été ouvrier, et je n'en rougis pas; mais je ne le suis plus. Je suis patron, je ne travaille de mes mains que si cela me fait plaisir; je dispose d'un capital, je ne vis pas au jour le jour; je suis donc un bourgeois, et la preuve, c'est que mes com- • pagnons et mes apprentis ne m'appellent que « le bourgeois ». Si les électeurs me choisissent comme bourgeois, ils me feront honneur; autrement, serviteur à la compagnie : ,il faut qu'un homme ait le courage de sa situation. > *
Je lui avais porté mes compliments et ceux de ma ^ mère, après le dépouillement du scrutin. Cette démarche l'autorisait à nous rendre visite; il vint donc à la ville haute, la veille de son départ, et, comme nous allions nous mettre à table, il accepta notre dîner sans façons. Les honneurs, après la fortune, l'avaient changé sensiblement; il n'était plus ni guindé ni timide, et chez nous, comme à la fabrique, il avait l'air d'être chez lui. Sa familiarité courtoise et de bon ton nous mit à l'aise plus que je ne l'aurais espéré; ma mère en éprouva la même impression que moi, et elle se détendit à vue d'œil. Nous fûmes bons amis comme autrefois, à la maison du canal, du vivant de mon père.
Basset, tout le premier, se souvint de cet heureux temps. Il était fier d'une victoire remportée sur les gros bonnets du pays, l'ingénieur en chef, l'ex-pro-
cureur du roi, le conservateur des eaux et forêts, le comte de Taillemont, qui, sur la liste réactionnaire s'intitulait modestement : Taillemont, agriculteur.
« Agriculteur I Tu sais, Pierrot, comment le père Hanot le jugeait l'autre jour à la fabrique. Et le père Hanot se connaît eh mauvaise culture! Il y excelle, ce doux partageux I »
Mais l'orgueil du nouveau député était moins personnel que professionnel.
« Si mon regretté maître était là, disait-il, c'est lui qui s'en irait à l'Assemblée constituante. Et comme il y parlerait bien 1 Et qu'en peu de temps ce grand cœur attirerait à lui tous les autres I On en ferait un conseiller d'État,» un ministre des travaux publics, un ambassadeur! tout! Lui seul était capable de désarmer les puissances et d'enseigner à ces affreux chafouins de la diplomatie l'amour de l'humanité. Il avait une idée, M. Dumont : il rêvait de fonder les États-Unis de l'Europe, sur le modèle de l'Amérique; et il était homme à mener cette entreprise à bonne fin.
« Moi, que puis-je faire à Paris? Écouter les discours des autres, ouvrir les deux oreilles et fermer hermétiquement mon gros bec; voter la Constitution, et peut-être à l'occasion donner un avis dans les bureaux sur les traverses des chemins de fer et la construction économique des gares. Je gagnerai ainsi vingt-cinq francs par jour, c'est bien trop, et j'en perdrai deux cents, puisqu'il faut laisser la charpente.
« C'est égal I Quand je pense que je retourne en législateur et même en constituant dans cette capi-
LE AOMAN d'un BRAVE HOMME 248
taie où j'occupais le quart d'une chambre et la moitié d'un lit, au cinquième, rue du Petit-Carreau ; quand je me dis : Tu vas siéger dans ce même palais Bourbon dont tu as réparé la toiture, et tu seras gardé respectueusement par les soldats avec qui tu échangeais des pruneaux de seize à la livre aux barricades de Saint-Merri ! j'éprouve un superbe dédain pour ces carrières libérales que tes maîtrea, mon garçon, prisaient si haut. Les coups de mainy les coups de tête, les violences et les folies ne noua rapportent rien de bon; j'en parle par expérience. Le travail seul et la conduite mènent un homme à bien. Mais en quoi le travail manuel est-il inférieur à ce qu'on nomme le travail de l'esprit? D'abord il ne réussirait pas sans une certaine dose de savoir et d'intelligence. Ensuite, la charpente, puisque charpente il y a, veut autant d'ordre, autant d'économie, autant de conscience que le professorat, la médecine, le barreau ou le bureau; le public, notre juge à tous, est un grand connaisseur en hommes; lorsqu'il a besoin de quelqu'un, il a bientôt trouvé, et il vous cueille n'importe où. Est-ce que le suffrage universel, cet enfant qui vient de naître, n'est pas allé me chercher sur les toits? On t'a dit sottement que tu dérogeais, que tu abdiquais, que tu renonçais à tout avenir quand tu t'es mis à fabriquer des assiettes. Ne les écoute pas; fais des assiettes, fais des couteaux, fais des bonnets de coton, fais des bottes! Si tu t'acquittes de ton métier en homme capable et droit, tes concitoyens iront te prendre au magasin, à la fabrique, à l'établi pour te confier leurs affaires.
— J'espère qu'ils n'en feront rien.
— C'est la grâce que je te souhaite, car, si l'on venait te chercher, tu n'aurais pas le droit de dire non. Le citoyen se doit à son pays, coûte que coûte. Crois-tu que j'aille là-bas pour mon plaisir? On se jette dans une révolution comme dans un incendie, sans savoir si Ton en sortira mort ou vif. Les nouvelles qui m'arrivent de Paris ne sont pas aussi rassurantes que les articles des journaux. Je prévois que l'Assemblée aura maille à partir avec la misère, avec la paresse, avec la folie, avec le dépit des fruits secs, et enfin avec l'inévitable cabale de ceux qui ne sont jamais contents. Les Vieux partis font les morts, ils nous laissent aux prises avec nous-mêmes. Mais si nous faisons la^ sottise de nous quereller, vous les verrez sortir de terre, et gare à nous! Puisque nous sommes sur ce chapitre, écoutez, madame Dumont I un dernier mot, le tout dernier, sur un projet qui n'a pas eu votre approbation. Vous avez bien fait de dire non quand je vous suppliais de répondre oui. L'apprentissage que je vais faire sera dur pour les hommes de conscience et de devoir. J'irai jusqu'au bout de ma tâche, dussé-je y trouver là prison, l'exil ou la mort. Vous n'êtes pas faite pour la lutte; vos habitudes, vos affections, votre bonheur est ici : restez-y ! y>
Sa voix s^était un peu troublée à la fin de ce petit discours. Je me moquai de ses pressentiments, pour lui remonter le moral :
« C'est la première fois, dis-je en riant, qu'un député prend son mandat au tragique. »
Il répondit en hochant la tête :
« Je sais ce que je dis, parce que je sais ce que je ferais à roccasion. »
Ma mère vint à mon aide, en affectant une gaieté qui n'était pas dans son cœur :
« Ah I bah ! s'écria-t-elle, il en sera de vos dangers comme des nôtres. Vous souvient-il des jours où vous juriez de vous venger de nous?
— Mais je me suis vengé plus que vous ne croyez, chère madame. Vous saurez cela quelque joui*. Êtes-vous satisfaite de votre sort?
— Enchantée. Pierre m'aime, il est sage, il travaille; il s'est créé» une situation à part dans la fabrique; M. Simonnot a voulu qu'il ne fût pas seulement employé, mais intéressé. C'est environ 3500 francs qu'il gagnera ^désormais, ses frais de voyage payés, car il doit partir en voyage aussitôt que le commerce sera un peu rassis. Quant à moi, j'ai 2400 francs de revenu assuré par cette charitable faïence qui a pris mon petit capital à six pour cent : c'est plus qu'il ne me faut pour Catherine et pour moi; nous faisons des économies!
— Eh bien ! chère madame, et toi. Pierrot, continuez ainsi. C'est le commencement de ma revanche. La suite au prochain numéro, comme dit l'immortel auteur du Comte de Monte-Christo : c'est dans le feuilleton des Débats que j'ai appris la haine et la vengeance. Je pars demain matin, mes chers amis : embrassons-nous I »
Quinze jours après ces adieux, il assommait de sa propre main un des envahisseurs de la Chambre, et le mois suivant, comme il allait porter des paroles de paix aux égarés, il essuya, de compte à demi
avec Alexandre Bixio, une eflTroyable décharge de mousqueterie. Plus heureux que son héroïque collègue, il en fut quitte pour une redingote mise en lambeaux et un chapeau criblé de balles. Mais ses aventures ne devaient pas finir là.
Lès miennes commencèrent le l^r août, après un retard obligé. Le pays s'était calmé, les affaires avaient repris. On pouvait vendre les yeux fermés, il ne restait plus que les bonnes maisons, toutes les autres ayant fait faillite. Mon patron m'ouvrit la barrière avec un sourire vainqueur.
« Allez, me dit-il, et prenez autant de commissions qu'on vous en donnerai Nous jouons sur le velours. »
Six heures du matin sonnaient à l'horloge de la fabrique. Mes adieux étaient faits depuis deux jours; tout le monde me croyait partie sauf ma mère, qui m'avait gardé pour elle seule, la pauvre femme! et qui venait de consacrer sa nuit à la suprême révision de mon bagage. Elle me fit déjeuner, m'embrassa, me recommanda de soigner ce qu'elle avait de plus cher au monde, et s'assura que toutes mes poches étaient bourrées à craquer. Ainsi lesté, ma petite valise dans la main droite et ma couverture jetée sur le bras gauche, je courus d'un pied léger à la remise où le cabriolet, Cocotte et M. Simonnot m'attendaient. Une dernière poignée de main au patron ; nous y sommés ! En route pour cinq mois, jusqu'aux étrennes de 1849. Inutile de pousser la bête; elle a mangé son avoine, qui la fouette intérieurement. J'ai mon itinéraire en poche, et je sais que là- bas, tout le long du chemin, oh
m'attend. Une circulaire imprimée a fait assavoir aux clients que le vieux voyageur invalide est remplacé par notre sieur Pierre Dumont. Notre sieur I ne Test pas qui veut. C'est un titre exclusivement acquis aux associés, et par faveur aux intéressés. Hue, Cocotte I Tu traînes plus et mieux qu'un voyageur ordinaire. As-tu seulement conscience de ta gloire, ô naïye percheronne que tu es?
Nous n'avons pas encore franchi la nouvelle enceinte de la fabrique, et la jument s'arrête court. A qui donc en a-t-elle? J'y suis I Voici le petit nez retroussé de Mlle Bonafigue. Barbe et Cocotte ont conspiré ensemble contre moi.
« Adieu, Pierre. As-tu bien tout ce qu'il faut pour voyager? •
— Oui, sois tranquille. '
— NonI Je parie que tu n'as pas seulement emporté des pantoufles.
— A quoi bon?
— Mais à ne pas marcher nu-pieds sur le carreau des chambres d'hôtel! Vas-tu donc te chausser au saut du lit? Feras-tu ta toilette avec des bottes? Là ! tu vois qu'une mère elle-même ne pense pas à tout. Prends ce petit paquet; j'ai mis de mes cheveux dans la broderie pour qu'il y ait toujours un peu de ma tête à vos pieds, cher seigneur.
— Grand merci, damoiselle Barbérine. Je suis confus de vos munificences.
— Le temps va nous durer, sais-tu?
— Bah 1 cinq mois sont bientôt passés.
— Tais-toi J nous finirions par réciter la fable des deux pigeons.
— Moins Tamour tendre. Mais l'amitié vaut mieux ; elle est meilleur teint et fait plus d'usage.
— Je ne te demande pas de m'écrire : tu me le promettrais et tu n'en ferais^rien. Mais voici vingtdeux enveloppes à mon adresse, une pour chaque dimanche. Tu n'es pas forcé de les remplir, même avec une carte de visite; jette -les seulement à la poste, pour que nous sachions où tu es. Veuxtu, dis?
— C'est chose entendue.
— Tu me le jures?
— Foi de Dumont. '•
— C'est plus sûr qu'un serment par le Styx. Alors, viens m'embrasser. Cocotte sera sage, elle me Ta promis. » -
Je sautai à bas de la voiture , et je mis deux baisers sur ses joues. Elle m'en rendit quatre et me dit à l'oreille :
« Dis donc, pas trop de carnaval ; la saison en est passée.
— Quand on a l'honneur de représenter la maison Simonnot père et fils, on se tient.
— Bravo 1 Merci 1 et bon voyage I »
Singulière petite fille 1 A quinze ans et demi, elle avait tous les sentiments d'une femme et toutes les apparences d'une enfant. Sa personne ne se faisait pas, elle ne se développait ni en long ni en large; mais une âme étonnante volait à tire -d'aile làdessus. Au physique, un trognon de crapaud noir, dont on ne remarquait que les yeux ; au moral, une sensitive qui avait de l'esprit, et du meilleur, jusqu'au bout de ses folioles. J'étais bien sûr de ne pas
Taimer, et pourtant, si je n'avais pas été sur mes gardes, elle eût peut-être touché mon cœur par ses grimaces de singe attendri.
En montant la côte de Launay, je songeai à développer le journal qui enveloppait ses pantoufles. L'ouvrage était vraiment joli; un cuir souple de couleur havane, brodé de guirlandes de chêne. Les clairs se modelaient en fil d'or, et les cheveux, d'admirables cheveux noirs, formaient les ombres. J'aurais craint de commettre une profanation si j'avais mis mes pieds dans ce petit chef-d'œuvre en deux volumes, et je me promis d'acheter une vraie paire de savates chez un bon cordonnier, à la ville prochaine ; ce qui fut fait.
Mon cœur battait la générale lorsque je vis les toits du cher village où mon père était né. Il me semblait que tous les indigènes de Launay devaient se mettre à leurs fenêtres pour applaudir mes débuts dans le monde. Mais ils étaient aux champs pour la plupart, depuis quatre heures du matin, et je passai inaperçu comme le conducteur d'un char de blé. Devant la maison paternelle et archipaternelle, je hélai un enfant, qui balançait ses livres de classe au bout d'une courroie :
« Ehl moutard ! veux- tu gagner deux sous? Tiens ma jument par la bride, tandis que je vais embrasser maman La France. y>
Le gamin me reconnut au premier coup d'œil :
c'était Isidore Laurent, du moulin, frère cadet de celui que nous appelions l'homme à l'écrevisse.
« Comment! s'écria- t-il, c'est vous, monsieur Dumont, qui roulez voitm'e sur la route I
'256 .LE ROHAN d'un BRAVE HOMME
— Tu- l'as dit. Seulement, la voiture est à mon patron, et je roule carrosse à peu près comme les postillons de la diligence.
— C'est déjà bien joli, et je voudrais en faire autant h votre âge. »
Ma grand'mère apparut devant sa porte, in fiocchi^ avec la guimpe et le bonnet des jours solennete^t.. D'un seul bond je tombai dans ses bras. *
« Bonjour, chère maman ! C'est donc fête que lu es si belle ?
— Ne t'en prends qu'à toi seul; je t'attendais. On m'avait dit le jour de ton départ, et j'étais sûre que tu ne t'en irais pas sans m'embrasser, mon fils. Les devoirs, les tendresses et les plaisirs de la famille sont le seul luxe des pauvres gens comme nous. Entre 1 Que t'oflfrirai-je? >
Je connaissais la question pour l'avoir entendue cent fois. Ah I ce n'est pas à maman La France qu'on aurait pu donner des leçons d'hospitalité.
AL II y a du lait sur le feu, me dit-elle, et de l'eau bouillante dans la chaudière. Voici dans cette boite de fer battu du thé, qui vient encore de ton pauvre père; voilà du café grillé ce matin et moulu chaud; regarde ces deux tablettes de chocolat de Bayonne, et choisis I
— Mais , grand'maman , je n'ai plus faim , j'ai déjeuné à la maison; je ne voulais que te serrer sur mon cœur avant de prendre ma course.
— Tu ne me feras pas cette injure. Lorsque ton père est parti pour son tour de France, comme toi, je lui ai servi une marmite de soupe aux choux, et le cher enfant n'en a pas laissé une cuillerée.
LE ROMAN p'UN BRAVB 'iHOMME , 257
— Eh bien ! je prencfrai une tasse de café, pour te prouver que l'espèce humaine- n'a pas dégénéré tant que tu crois. » .^
En un clin d'œil, la chère vieillie jeta la poudre du café dans un pot noir, elle y versa l'eau bouillante et laissa tomber un charbon rouge au milieu de ^. l'infusion, à la vieille mode di> pays.
Il était excellent, son carfé ; un peu trouble, malgré le charbon, mais d'un goût parfait. Elle me contrai- \ gpit ensuite de boire une larme d'eau-de-vie, le fond de la dernière bouteille.
C'était ma mère qui l'avait envoyée de Courcy, et grand-papa La France l'avait vidée en trois mois, sauf le peu qui restait. Enfin, il me fallut soutenir un siège en règle, où je fus littéralement bombardé de provisions inutiles : pots de miel, pots de résiné, pots de confitures, gelée de coings, ppyr arrêter les petites indispositions", et toute la série des fruits secs, noix et noisettes, poires tapées, figues, cerises et pruneaux.
« Mais, grand-maman, disais-je, je n'ai besoin de rien. Songe donc que je vais déjeuner et dîner tous les jours dans des hôtels modestes, mais conforta* blés, aux frais de M. Simonnot !
— Très bien ! répondait-elle, en fourrant ses petits paquets sous le tablier de la voiture. Mais tu peux avoir faipi sur la route ; tu peux être forcé de t'arrêter la nuit dans un village de montagne où l'on ne trouve que du lait et du pain noir. Et puis, sont-ils si confortables, ces hôtels à grand tralala où le voyageur doit trois francs avant d'ouvrir la porte de sa chambre? Je me suis laissé dire qu'on y mou-
rait de faim à table d'hôte, avec un grand laquais galonné derrière soi. Prends donc ! prends I ne me refuse pas le seul plaisir qui me reste I Je ne bois rien, je ne mange plus, je dors à peine; mais quand je peux donner la moindre chose à mes enfants, je me sens régalée pour un mois. »
L'oncle Joseph, sa femme et ses enfants étaient venus, comme par hasard, sans se presser, les uns après les autres, et ils assistaient, d'un front stoïque, à ce déménagement de comestibles. Leurs yeux, ceux des enfants surtout, s'ouvraient tout ronds au spectacle des bonnes choses qui allaient sortir de Launay. Il y eut un moment solennel, presque terrible : c'est lorsque ma grand'mère m'apporta quatre saucissons fumés, aussi gros que mon bras. Pour le coup, l'aîné des garçons, mon cousin Charles, prouva qu'il était homme en étouffant ses sanglots. Au fond, les pauvres gens avaient raison de s'étonner qu'on donnât tant à celui qui ne manquait de rien, lorsqu'ils manquaient de presque tout. Je sentais qu'ils m'auraient allégé de grand cœur et de grand appétit, mais je ne pouvais pas leur offrir même une noix sans offenser maman La France. Pour réparer un peu l'injustice du sort, je tirai les petits à l'écart, et je leur distribuai des pièces neuves de la République. Quant à Charles, qui était un garçon de mon âge, je lui demandai s'il aimerait à entrer avec moi chez M. Simonnot?
« Tout de même, répondit-il.
— Tu sais bien travailler le bois?
-- Comme ça.
— Et planter les clous ?
— Comme ça.
— Et tu n'as pas peur de l'ouvrage ?
— Pas plus que ça.
— Eh bien, dès mon retour, je te présenterai au directeur de l'emballage, et je suis presque sûr qu'il t'acceptera de ma main. Je connais mes devoirs; je n'ai pas oublié le testament de notre grand-père, et, si jamais je prends une certaine autorité dans la fabrique, il y aura du pain, à Courcy, pour tout Dûment qui voudra faire œuvre de ses dix doigts. »
Électrisée par ces promesses, la famille Joseph me pardonna les confitures, les fruits secs et même les saucissons. Ma grand'mère me bénit discrètement, à sa manière, en glissant sa petite main sous mes cheveux et en appuyant deux doigts sur ma tête; et, dûment embrassé par tous les miens, je partis.
C'était encore le bon temps, et j'imagine que, depuis lors, les choses et les gens n'ont pas changé à leur avantage. Les aubergistes ne ressemblaient ni à des banquieré ni à des notaires ; on n'était pas servi par , des espèces d'attachés d'ambassade en habit noir, cravate blanche et mains sales, qui parlent toutes les langues de l'Europe, excepté le français. Les nappes et les serviettes n'étaient pas damassées, on ne lisait pas le nom de l'hôtel imprimé sur les assiettes, gravé sipr les couverts et tissé dans le linge ; nous n'avions pas devant nous quatre verres de dimehsiohs inégales, et une demi-carafe de vin tourné ; on ne nous prenait pas nos fourchettes à chaque plat, . pour nous en donner d'autres également désargentées et aussi mal lavées. Les surtouts de fausse orfèvrerie étaient inconnus, comme les imitations de
vieille tapisserie peinte à la colle, et les plafonds de style, barbouillés à tant la toise par quelque Maze- |X)lle forain. L'hôte était un bonhomme tout rond, expansif et curieux, qui vous interrogeait sur vos affaires et vous contait tout aussi volontiers les siennes. L'hôtesse, une femme avenante, souvent jolie, quelquefois distinguée, mais sans prétentions.
Le service intérieur était fait généralement par des filles jeunes et accortes , qui, pour un oui ou pour un non, riaient à belles dents. Les garçons d'écurie étaient des paysans à peine dégrossis, mais d'autant plus respectueux dans leurs rapports avec monsieur le voyageur, et sensibles au moindre pourboire.
JNos chambres à deux francs par jour, prix maximum, ne brillaient ni par les tapis, ni par les rideaux, ni par les papiers de tenture. Mais on y trouvait de bons lits, moelleux et chauds, d^nt les draps un peu gros sentaient une honnête lessive. La seule chose à laquelle je n'ai jamais pu m'acclimater, c'est la dimension des pots à eau et des cuvettes : je frémis encore à l'idée que mes concitoyens en route se lavent dans ces coquilles de noix.
Mais le triomphe de l'hospitalité française, au bon viei^x temps dont je vous parle, était la table, une table qui n'en finissait pas et que le maître du logis se faisait un devoir de servir et de présider en ^ personne. Les hôtels raflaient tout sur le marché deS' villes, grandes ou petites : le meilleur gibier, la plus belle volaille, le poisson le plus fin, leur revenaient de plein droit. Dix, douze, quinze plats, sans
compter les hors-d'œuvre, défilaient, deux heures durant, sous l'œil du voyageur, assis et recueilli. Un seul vin, presque toujours bon, remplissait sçij unique verre ; il en usait à discrétion, jusqu'à plùi soify comme on disait. Dans, les départements où la vigne n'est connue que de réputation, éomme l'Aisne, le Nord et le Pas-de-Calais, la bière coulait à pleins bords. La Normandie parcimonieuse ne nous ménageait pas son cidre ; en Bretagne, par une heureuse anomalie, on nageait dans les vins de Bordeaux. Et tout cela pour rien, pour moins que rien. Dans le Finistère, à Landerneau, à Châteaulin, à Garhaix, à Plében, à Grozon, j'ai vu des tables d'hôte où les pensionnaires, petits employés, brigadiers des douanes, sous -officiers en retraite, payaient trente francs par mois deux repas follement plantureux, vin compris. Il nous en coûtait un peu plus, à nous autres oiseaux de passage^ mais "je vous prie de croire que j'en prenais pour mon argent et au delà. Dans ce pays de cocagne, chaque matin, sur le coup de onze heures, j'absorbais un demi-cént d'huîtres, six sardines fraîches, autant de côtelettes empruntées aux jolis petits moutons du cru; après quoi, je commençais à déjeuner. Et peut-être supposera-t-on que les hôteliers éprouvés par les ravages d'un tel appétit vouaient le consommateur aux furies. Tout au contraire I Ils le reconnaissaient l'année "suivante avec un vrai plaisir et le saluaient amicalement par son nom.
Nous vivions à peu près de même sorte, je veijit * dire également bien, au Nord, au Sud, au Centre, h l'Est, à l'Ouest, que la maison fût grande ou çetitA^
qu'elle s'intitulât hôtçl de France, hôtel d'Europe, hôtel du Commerce,, hôtel du Soleil d'or, des Deux Clefe, de rAJgle:îiOîr, du Cheval-Blanc. Rien de plus large, de plus généreux, de plus cordial que cette hospitalité mal payée, si ce n'est celle de nos clients, qui faisaient aux patrons d'auberge une concurrence gratuite.
« Monsieur, votre serviteur de tout mon cœur. Quoi! c'est vous qui avez remplacé ce bon monsieur Vinot I Nous étions informés du changement et, nous vous attendions de pied ferme. Vous êtes encore bieç jeune pour représenter une maison aussi vieille et aussi respectable que celle de Simonnot père et fils. Mais la jeunesse est un défaut dont on se corrige tous les jours, comme dit Fautre. J'ai passé par là, et j'y repasserais bien encore, si la nature le permettait. — Bonne amie I que je te présente M. Pierre Dumont , le nouveau voyageur de la fabrique de Gourcy. Il nous fera certainement l'honneur et le plaisir de diner avec nous; pas vrai, jeune homme? Nous ne pouvons pas vous servir, comme à l'hôtel, les sept merveilles du monde en salmis; mais on aime à retrouver de temps en temps le vieux pot au feu du ménage. Va, bobonne I Une simple truite, un cuissot de chevreuil, des grives, du goujon, des écrevisses, un canard, une poularde, des champignons, un seul plat de grosse viande! pas deux! I) s'agit, tu m'entends, de reposer l'estomac de notre hôte. Tandis que tu trotteras par la ville, j'irai chercher derrière les fagots quelques-unes de ces vieilles fioles que M. Vinot, homme d'âge et connaisseur expérimenté, prisait à leur valeur. Mais^ les af-
LE ROMAN d'un BRAVE HOMMET 263
foires sont les affaires, mon jeune monsieur; causons faïence en attendant I o
Voilà comment, neuf fois sur dis;| J'étais reçu par les clients de la fabrique, marchands en gros ou en demi-gros qui tenaient non seulement la faïence, mais la porcelaine et la verrerie, quand ils ne vendaient pas un peu de tout, selon les us de la pro* vince.
Je déballais mes échantillons officiels, et je notais les observations de l'acheteur. Nos produits se vendaient toujours bien; la clientèle nous savait^'gré de nos efforts pour améliorer le biscuit et l'émail sans augmenter les prix. On goûtait nos nouvelles assiettes de terre duref c'était l'article demandé; mais on s'étonnait quelque peu de nous voir slationnaires au milieu du mouvement général. Pourquoi ne pas abandonner la forme en calotte? Pourquoi repousser systématiquement le décor, qui flatte l'œil et qui coûte si peu depuis qu'on y emploie la gravure? Lorsque j'avais bien confessé le client, je tirais du fond de ma boîte les deUx échantillons sur lesquels je fondais de si brillantes espérances. Les escargots étaient goûtés, mais l'écrevisse avec sa belle couleur rouge éclipsait inévitablement le mollusque. Voilà ce qu'il faut au public, me disait-on. Si vous nous faites des prix raisonnables, l'écrevisse aura plus de succès que le coq du siècle demier... Force m'était alors d'avouer que l'écrevisse et son compère l'escargot attendaient un passeport de mon patron pour faire leur chemin dans le monde. J'étais à peu près sûr de les livrer au prix de dix francs la douzaine; mais, malgré tout le zèle et tout le dévoue-
ment de mon collaborateur M. Doussot, je n'avais encore gravé que six planches sur vingt-quatre; mes échantillons étaient entièrement exécutés à la main.
Tous les clients sans exceqption m'engagaient à persévérer. Les plus instruits et les plus avisés disaient que la faïence anglaise, si manifestement supérieure à la nôtre, ne serait peut-être pas toujours prohibée, et que, dans l'hypothèse où la protection de l'État viendrait à nous manquer, il faudrait être prêts à soutenir le choc de « la perfide Albion ». Je ne demiaqdais pas mieux; mais, pour entraîner M. Simonnot dans ma voie, il fallait lui montrer un certain chiffre de commandes, au moins conditionnelles. Les bons marchands^ me comprenaient au premier mot, et ils s'empressaient de commettre l'un dix douzaines d'escargots, l'autre vingt douzaines d'écrevisses pour le jouir où mes deux services seraient jetés dans le commerce. Je plaçai de la sorte en cinq mois six mille douzaines d'un article qui n'existait qu'à l'état de projet. M. Doussot, stimulé par mes lettres et enhardi par les premiers résultats de ma tournée , accélérait la gravure des planches.
« Je pousse le clou, m'écrivait-il, comme un jeune homme de vingt ans. »
Le clou, dans l'argot des graveurs, c'est le burin.
Après m'avoir nourri, abreuvé et encouragé, ces aimables négociants me promenaient. Ils me présentaient à leur cercle, quand il y en avait un dans la ville, ils me conduisaient au théâtre, et je serais fort en peine de vous dire combien de foisj'ai^ap-
plau4i en leur compagnie laDatne blanche et le Domi/io noir. Les fabriques, que j'avais le soin d'étudier le près, suivant le précepte et l'usa^ de mon père, les édifices publics, les musées, où je m'initiais sans mot dire à une vie supérieure, les bibliothèques, gardées par un savant inconnu, mélancolique, isolé, qui sauterait volontiers au cou du visiteur, cet oiseau rare; les promenades plantées de beaux vieux arbres; les places que n'embellit pas la statue généralement affreuse d'un grand homme oublié* depuis longtei|[|)s; enfin les sites renommés du voisinage, je passais tout en revue avec une curiosité^ (f enfant, j'entassais tout dans les petits casiers de mon cerveau avec une avarice de vieillard. Les heures que j'ai données à ces paiise-temps ont été non seulement les plus charmantes, mais aussi les plus fécondes de ma vie. La première fois que j'ai vu des tableaux de maître, c'est Ipd. musée de Lyon : j'en sortis transporté, presque fou. J'avais pour guide un jeune commerçant , futur successeur de son père.
« C'est singulier, me dit-il en sortant; l'huile produit sur vous le même effet que l'absinthe sur les Suisses; vous ne marchez pas droit. »
J'avais emporté de Gourcy quelques préventions contre mes futurs camarades, les voyageurs du commerce; elles ne tinrent pas longtemps. Le Gau-* dissart de Balzac peut avoir été pris sur nature, mais le modèle était une exception. Gomme type, il n'est pas plus ressemblant que l'épicier de Paul de Kock. En quatre ans de voyage, j'ai rencontré sur les chemins des milliers de jeunes gens et d'hommes faits qui exerçaient la même profession que moi. J'ai
rompu le pain avec eux ; j'ai partagé leurs plaisirs, reçu leurs confidences^ monté .les côtes à pied, de bon matin, av^ des compagnons rencontrés par hasard et qui n'étaient pas loin de me tutoyer quand nous remontions en voiture. Eh bien I je ne crois pas qu'il existe une classe de citoyens aussi particulière, aussi intéressante et aussi sympathique. Je ne sais ce qu'il en reste aujourd'hui que les affaires se traitent surtout par la poste et le télégraphe; il est possible aussi que les chemins de fer aient changé les habitudes, sinon l'esprit du voyageur.^ Mais à l'époque do mes débuts, en 1848, la corporation était nombreuse, florissante, homogène et unie: Assurément, on y pouvait rencontrer, par aventure, un hâbleur ou un fat; on rfy eût pas trouvé un homme indélicat; nous nous jugions fort bien les uns les autres, et nous faisions notre pohce nousmêmes. Tous ces coureurs de grands chemins avaient le caractère droit, l'esprit ouvert, le cœur chaud, la main généreuse. Ils étaient toujours prêts à secourir un camarade dans l'embarras, prompts à se cotiser pour une œuvre de bienfaisance. Avec cela, libéraux jusqu'à l'excès et patriotes jusqu'à la folie. Bonne et saine population, éprise du juste et du vrai, passionnée pour les nobles causes, facile à enflammas -comme une traînée de poudre. Je garde une sincère reconnaissance à tous ces jeunes gens, dont le frottement cordial a achevé en moi Tœuvre excellente du collège, et, si j'avais une vérité nouvelle à répandre dans ce pays, la propagande que je choisirais entre toutes est celle de mes anciens camarades, les loyaux voyageurs.
. Ma.première tournée, qui embrassait une moitié de la carte de France,- s'acheva sans le moindreraccident. La vie au grand air m'avait si bien bronzé que ni la' neige, ni la gel^e, ni la bise de décembre ne mordirent sur ma santé. J'avais correspondu régulièrement avec ma mère, avec mon patron et avec la petite Bonafigue. Ses réponses, qui me suivaient partout, comme à la piste, étaient pleines d'esprit et de gentillesse; elles me firent honte quand je les comparai à mes premiers billets, beaucoup trop laconiques, et je me piquai au jeu jusqu'à écrire des sept et huit pages, un vrai journal. Tout le monde, au retour, admira ma bonne mine et trouva que j'avais forci. Par compensation, l'ami Basset avait perdu de son poids et de sa couleur. L'air de Paris lui réussissait mal; admirateur fanatique du général Gavaignac, il n'avait pas encore digéré l'élection du 10 décembre. *
Mon patron s'en était consolé tout de suite : la présidence de Louis Bonaparte, plus encore que la vue de mon carnet de commissions, le convertit au progrès et décida l'exécution des deux services en couleur. Je demeurai six mois à la fabrique pour diriger un travail inconnu des trois quarts de nos ouvriers. Il fallut même emprunter quelques femmes à la manufacture de Gien. Nos affaires marchaient à merveille, la ville était tranquille et gaie, lé collège regorgeait d'élèves; les cours du soir, à la mairie, faisaient fureur; on n'avait pas perdu l'habitude de danser une fois par semaine dans le salon de Mme Lutzelmann ; on donna plusieurs bals par souscription ; le club de Badouillarts chassa jusq^u'k
268 LB ROMAN d'CN BRAVE HOlOlE
la fenneture; je ne manquai donc pas de distractions.
Cependant j'attendais avec impatience le jour fixé pour mon second voyage. Cette fois, mon itinéraire était tracé à tiavers les départements du Midi. J'allais voir ces villes féeriques qui s'appellent Bordeaux, Pau, Toulouse, Marseille, Arvignon! C'était comme une seconde France à parcourir, la France du soleil, le pays des vins d'or, des olives, des oranges, où les lucioles en feu voltigent dans la nuit, où le jour on entend chanter les cigales. Je m^étais arrangé un Midi de fantaisie que je n'aurais pas donné pour l'Espagne, la Grèce et l'Italie.
Il fallut déchanter un peu, mais pas trop. La poussière, les mouches, les puces et la cuisine à l'ail ne me rendirent ni trop malheureux ni trop malade, et le spectacle, s'il ne répondit pas exactement à mon idéal, dépassa souvent mon attente. Je fis même, ou du moins je crus faire des découvertes. La cité de Carcassonne, par exemple, m'inspira presque autant d'orgueil que d'admiration : j'étais convaincu que personne ne l'avait vue avant moi!
Tandis que je battais la campagne, au propre et au figuré, M. Simonnot achevait de transformer la fabrique sur les plans que nous avions arrêtés avec Basset. On faisait table rase des hangars et des masures; ma modeste cantine elle-même était remplacée par un bel économat, où le personnel de Tusine achetait au plus juste prix les aliments, le combustible, le vêtement, la chaussure, la literie, le mobiher, tout enfin, jusqu'à des montres-dVgent
pour les hommes et des jouets d'un sou pour les enfants.
Les nouveaux bâtiments^ construits en brique et en fer, no brillaient point par l'architecture. Partout la ligne droite régnait en maîtresse absolue. Quatre étages d'ateliers superposés formaient l'enceinte; ils étaient reliés par des bâtisses parallèles, uniformes, d'^ale hauteur. Une machine de vingt chevaux, destinée à aider et à suppléer au besoin la force hydraulique, remplissait dans la cour du sud un kiosque attenant à nos fours. Nous n'avions fait qu'un sacrifice à l'art décoratif : le pavillon central, dit pavillon de la cloche, parce qu'on y sonnait le commencement et la fin des travaux, était couvert de tuiles vernissées, multicolores, brillantes, comme celles de l'église Saint-Étienne dans la capitale de l'Autriche. Son dômç se voyait de loin, et, lorsqu'il n'était pas noirciipar la fumée, il appelait des quatre points cardinaux les amateurs de céramique.
Et nous avions enfin de quoi contenter les plus exigeants, de quoi plaire aux plus délicats, sans éloigner notre vieille et modeste clientèle. A côté de l'assiette commune, à vil prix, qui était toujours demandée et qui l'est même encore aujourd'hui, car j'en vends des centaines de mille à deux sous pièce, nous fabriquions des services complets, d'un biscuit et d'un émail irréprochables, d'une forme élégante et d'un décor généralement heureux. Après mes escargots enfantins et mes naives écrevisses, on lança coup sur coup un service de fleurs des champs, un service d'oiseaux, un autre de fi'uits et d'insec^. M. Doussot, mon cher professeur, était
en pied dans la maison; il dirigeait deux ateliers et fiaisait marcher de front le dessin et la gravure. Aux jeunes collaborateurs qu'il avait fait venir de Paris se joignirent bientôt quelques enfants de la vill^ élèves du collège ou fillettes de la fabrique, promues au rang d'artistes peintres, grâce à nos cours professionnels.
Le vieux maître et son petit monde préparaient de concert un grand coup pour Texposition universelle de Londres. Il ne s'agissait de rien moins que de battre Wedgwood et Minton sur leurpçppre terrain et d'étaler aux. yeux de l'Angleterre tout un service japonais. Et non pas une traduction libre, une adaptation dans le style des chinoiseries de Rouen : tout était japonais dans notre affaire, depuis la forme des saucières et des raviers jusqu'au dessin calqué sur des albums originaux. .;
On y passa près de deux ans sans que le se(»ret de cette entreprise capitale transpirât dans la ville. Il est vrai que M. Doùssot, autoritaire comme un jacobin qu'il était, fit consigner impitoyablement toute personne étrangère à la fabrique. Il divisa la besogne en si petites fractions que les exécutants eux-mêmes ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Le patron seul et moi nous étions dans la confidence, et Ton m'avait autorisé à dire sur ma route, aux clients de distinction :
ce M. Simonnot vous ménage une surprise pour l'été de 4854. »
Il arriva enfin, le grand jour qui devait élever la faïencerie de Gourcy au niveau dés premières maisons de l'Europe. J'étais un robuste garçon de vingt-
irçis ans bientôt ; j'avais fait en quatre voyages deux tours de France bien complets. La seule ville de mon pays qui me fût à peu près inconnue était Paris, oji nous avions un dépôt et un vendeur au Caïubourg "Poissonnière. Tous les secrets de la fabrication m'étaient connus, toutes les ruses du commerce m'étaienf familières. Je parlais l'allemand avec facilftë, grâce à la famille Lutzelmann ; j'avais appris uù peu d'Italien: je lisais et j'écrivais bien l'anglais, je l'entendais difficilement, faute d'habitude, et je le baragouinais de manière à n'être compris de personne ; mais, comme j'étais dans l'âge où l'on croit tout facile, il me semblait qu'un mois ou deux de séjour à Londres formeraient mon oreille et ma prononciation. J'étais d'ailleurs un des principaux employés et le seul intéressé de la maison : j'avais donc, selon moi, dix titres de plus qu'il n'en fallait pour représenter Simonnot père et (ils au palais de Cristal.
Le patron fut d'un autre avis. Lorsque M. Doussot se présenta chez lui pour poser ma candidature, il répondit sèchement que j'étais trop jeune et que je ne savais pas assez d'anglais :
« Notre agent de Paris est un homme de quarantecinq ans, marié à une Anglaise. Je l'enverrai à Hyde Park avec sa femme, et Dumont fera l'intérim, rue d'Enghien. »
L'argument était sans réplique, et je me résignais, sans toutefois me consoler, quand une lettre de Basset vint changer la face des choses >
« Le séjour de Paris en ce moment, m'écrivait-il, ne vaut rien pour un gan;oa de ton âge et de toa
272 LE ROBIÂN d'un BRAVE HOBfME
caractère. C'est bon pour moi, qui patauge, comme dit le poète, à travers les toiles d'araignée fusionnistes et bonapartistes. Reste à Gourcy, ou va-t-en à Londres; pas de milieu. Je fais part de mes ii&pressions au père Simonnot, et, s'il ne m'entend pas, c'est qu'il sera plus sourd que sa marchandise. Bonsoir! » •
Mon patron me fit appeler le lendemain et me dit: "
« 11 paraît que Loridi'es vous attire. Pourquoi me l'avez-vous caché?
— Mais, monsieur, je croyais...
— Quand vous désirerez quelque chose (j'entends une chose juste et raisonnable), ouvrez-vous-en dir rectement à moi, sans intermédiaire. Vous nous avez rendu de grands services, des services plus importants que vous ne le croyez vous-même, quoique rhumiiité ne soit pas le défaut qu'on vous reproche : vous avez donc le droit de prétendre aux postes d'honneur. Allez à Londres; notre vitrine est prête, on me l'assure ; les marchandises vous attendent à la doqane. Je compte sur vous pour les mettre en lumière et les faire valoir. Les prix marqués sont ceux de la vente à Gourcy; emballage et port à Ib charge de l'acheteur. Tâchez de faire des affaires, mais ce n'est pas le principal. Il s'agit, avant tout, de faire connaître la maison et d'obtenir la plus haute récompense possible; en second lieu, vous avez jt étudier nos concurrents de tous pays, afin de leur emprunter ce qu'ils ont de meilleur que nous. Ne regardez pas. à l'argent; je vous ouvre un crédit de 500 livres sterling chez Baring. »
J'étais si fier et si content de ma « mission extraordinaire » que je partis comme une fusée, sans prendre congé des amis les plus intimes. De peur que le patron changeât d'avis une seconde fois, j'embrassai tout juste ma mère et je n'attendis pas au lendemain. De Gourcy à Paris, de Paris à Calais, de Calais à Douvres, de Douvres à Londres, je fis la route en quatre enjambées. C'est seulement à Old Bond Street, l'hôtel éè famille où M. Simonnot m'avait adressé, que je pensai aux Bonafigue, aux Lutzelmann, au père Doussot, et à ce bon Basset, qu'il eût été si naturel de saluer en traversant Paris. J'ai été cruellement puni de cet acte d'ingratitude, le premier de ma vie, car au nombre des bonnes gens que je quittais ainsi, à la légère, il en était plusieurs que je ne devais jamais revoir.
L'Exposition s'ouvrit mal, conmie toutes les expositions universelles : personne n'était prêt, pas un industriel sur dix n'avait encore déballé. Dans toute la section française, il n'y avait qu^un faïencier présentable, et c'était moi. Ma précipitation maudite eut donc, au moins, cela de bon qu'elle servit les intérêts de la fabrique. Mon étalage fut remarqué, le service japonais fit fureur, on en parla dans les journaux; le prince Albert, qui avait daigné itfe questionner en français avec infiniment de bonne grâce, nous fit adresser une forte commande pour le château de Balmoral. En peu de temps, grâce au patronage d'un connaisseur si haut placé, la noblesse, la gentry, les grands clubs, la haute bourgeoisie affinèrent autour de mon exposition; je ne savais auquel entendre, ejt j'avais à peine le temps d'in-
scrire Tes commandes. Le commis, xm jeune homme de Guèrnéseyi ' qui me servait d'interprète, était comme moi^sur les dents. Nos produits èe recommandaient non seulement par le^ bon goût et la bonne fabricBàtion, mais par le bon marché, un mérite qu'on neMédaigne pas dans les plus riches pays du mondJ* et dans les' plus nobles classes dp la société. Je donnais pour 20 livres (50Û -francs) le service japonais, 18 couverts, dessert et café compris, tel qu'on le voit emcore, avec son prix laarqué, au musée de Kensingt6n. La faïence anglaise, aussi bonne assurément, mais moins belle et surtout moins originale, coûtait plus cher. Je l'appris en causant avec les richissimes faïenciers de Stoke sur Trent, qui nous firent l'honneur d'acheter nos produits pour les examiner de près et s'en inspirer au besoin. Les Anglais, il faut l'avouer, sont plus prompts que nous à reconnaître le mérite de leurs concurrents.
En résumé, le jury international nous décerna la plus haute récompense; M. Simonnot, qui était décoré depuis longtemps, reçut en France la croix d'ofQcier, et j'eus la satisfaction de lui envoyer des commandes pour un million.
Après une campagne si glorieuse, il me semblait tout naturel de triompher un peu sur les promenades de Courcy. La saison s'avançait, l'Exposition n'était pas close, mais elle était usée, le ciel de Londres tournait au noir. Chaque matin, en m'habillant, je lançais à mes malles un coup d'œil d'intelligence qui voulait dire : A bientôt l
Aussi, quel désappointement le jour où mon patron m'intima l'ordre de partir, non pour Courcy, mais
pour Copenhague, Stockholm, Péteçsbôurg, Odessa, Moscou, Constantinople 1 Le progratftme s'arrêtait là; il n*était question ni de l'Asie. Mineure ni de l'Egypte, et l'on semblait me faire grâce des Indes orientales;' mais je crus lire entra Jes 'lignes que mon retour pourrait Ibrt bien être un second voyage à U'avers l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne du Nord, la HoUaniJte 6t la Belgique.
€ Battons le fer pendant qu'il est chaud ! disait le maître de mes destinées. Il s'agit d'exploiter partout notre succès avant que les Anglais aient eu le temps de nous rejoindre ou de nous dépasser. Ils connaissent le Japon mieux que nous, ils ont des artistes habiles, et ils sont outillés comme nous ne le serons jamais. »
A ces arguments péremptoires, ma mère et mes amis en ajoutaient de toute sorte, comme si l'on s'était donné le mot pour m'envoyer promener.
« Tu dois t* estimer bien heureux, écrivait ma pauvre maman, de visiter les plus belles villes d'Europe sans bouree délier. Sais-tu qu'en me chauffant les pieds à mon joli petit feu de sarments je pensais tout à l'heure que les fils de nos plus riches familles sont moips favorisés que toi? Il n'y a guère que les princes héritiers pour voyager ainsi. Mais rassure-toi, cher enfant, je ne suis pas jalouse. Jamais je ne me suis mieux portée, jamais je n'ai été si tranquille, si confiante dans l'avenir : ce sont des dispositions admirables pour te suivre de loin dans tes brillants ébats. »
Cette petite futée de Bonafigue me disait par le même courrier :
« Mon grand Pierrot,Hu as eu là, vraiment, une fameuse Idée. Onfaîtî)ientie courir le monde quand on est garçon, car, une fois en ménage, n, t, ni, c'est fini. Tu es du bois dont oh fidt les vénérables bûches du foyer. Avant cinq ans d'ici, lorsqu'il te prendra fantaisie de pousser une pointe jusqu'à Launay, ta femme et tes marmots se suspendront en grappes à tes basques, et, si tu ne lâches pas la redingote, c'est en veste que tu arriveras au seuil de la maison. Il n'est bruit que de toi dans Courcy, de toi et de mon frère, le vrai; tu seras toujours un faux frère. Jean s'est couvert de gloire en Algérie, dans un village de montagnes dont je n'écrirai pas le nom. Il écorche la bouche en passant par le gosier; à plus forte raison écorcherait-il le papier en passant par la plume. C'est tout là-bas, chez les Kabyles. Le souslieutenant Bonafigue en a tant aplati, de ces noirauds, qu'on l'a proposé pour la croix. Mais c'est son colonel qui a été nommé général. Voilà tout ce qu'il a gagné, notre Jean, avec une blessure sans gravité. Il nous mande cette iliade en style gai, sans accuser personne et sans se plaindre. « Le temps des officiers a de fortune est passé, nous dit-il; moi, je suis un « officier d'infortune. » Toi, mon Pierrot, tu m'as bien l'air de porter dans tes poches un kilomètre de corde de pendu. Profite, cher ami, profite! Tu n'échapperas pas à mes lettres, chemin faisant. Si le bureau de poste se déclare incapable de te porter la prose si loin, je m'adresserai au Bureau des longitudes. Signé : Barbara^ la barbare, qui n'a peur de personne et qui ne doute de rien, pas même de toi. »
Le principal me prédisait qu'après un tel voyage
LE ROMAN d'un BltAVE HOMME 277
je parlerais rallemand mieux que Gœtha Bf Schiller réunis. Et M. Doussot m'iRdicF&ait les bcms coups de collectionneur qu'on pouvait faire en routé :
« Chercher à Stokholm les vieux livres et les belles reliures 4'origine française; à Pétersbourg, trouver des armes circassiennes et des émaux bysantins, parmi les guenilles du Gastinoï-Dvor. Au. Bésestin de Constantinople, faire rafle des faïences persanes, qui se vendront un jour au poids de l'or et qui, en attendant, nous fourniront d'admirables motifs à copier. Ne pas trop dédaigner les plats de Rhodes, fabriqués par des prisonniers musulmans au service des chevaliers. Avoir l'œil aux vieilles étoffes, aux broderies d'or et d'argent, aux tapis de couleurs éteintes, souvent râpés jusqu'à la corde, mais bien plus beaux et plus précieux que les neufs; ils se donnent pour presque rien. »
Enfin, Basset m'écrivait de Paris :
« Tu veux donc enfoncer les sept sages de la Grèce? C'est un trait de génie, le sais-tu? que de courir l'Europe en ce moment. Cette France, que nous aimons jusque dans ses verrues, me ftût peine et pitié. Qu'y voit-on? Dans le Parlement, les intrigues de quelques vieux roués qui se envient plus maUns que nous et qui, à force de conspirer contre la République, se prendront un jour, avec nous, dans leurs pièges. Hors du Parlement, des orgies de prétoriens en délire, ou des génuflexions de bourgeois ahuris devant un grand sabre qui passe. Il y a pourtant quelque part une nation saine, sensée, honnête, libre, virile, qui fut et qui sera longtemps encore la première du monde. Oui^mai^wx^^^-^â^'^
fourrée? Je la cherche et je ne la trouve plus. Vat'en, Pierre 1 va-t'en! Je partirais de grand cœur avec toi si je n'avais pas un mandat sur le dos. Où la chèvre est attachée... tu sais le proverbe. A chacun son métier, dans ce bas monde. Le mien est de rester, le tien est de partir, et je t'en félicite. A propos ! si tu rencontres sur la route un peuple aussi désorienté, éperdu, affolé que le nôtre, il faut me l'écrire, mon cher : cela me consolera un moment. »
Il n'avait jamais eu que des intentions droites, notre bon député, et généralement il visait juste; mais cette fois il dépassa le but. Sans en savoir aussi long que lui sur les intrigues et les manœuvres du moment, je sentais la patrie en danger, et quelque chose s'éveillait en moi. Le séjour que j'avais fait en Angleterre, les jugements sévères et quelquefois iniques contre lesquels il m'avait fallu protester, la lecture des journaux étrangers qui, soir et matin, disséquaient la France comme un cadavre d'hôpital, tout irritait mon patriotisme, tout me poussait vers la politique, vers cette politique que Basset, dans son dégoût des tripotages ambiants, appelait un sale métierl J'étais électeur depuis l'automne 1849, je n'avpjljlfe encore eu l'occasion de voter; il me tardait ^^f^^^^ ^^^^ d® citoyen et de contribuer, pour ï^élj^tie part, à l'organisation de la République, à l'ordre dans la Ij^rté, au bien-être de ce cher pays.
J'exposai mes sentiments au patron dans une lettre pathétique, et je le suppliai de me rappeler à Courcy. La réponse se fît attendre cinq jours; elle était officielle et portait la signature Simonnot père et fils.
« Monsieur, me disait-elle, en réponse à votre honorée du 16 courant, nous nous empressons de vous informer que votre compte créditeur à ce jour s'élève à 82 376 francs 11 centimes, y compris la commission extraordinaire que nous vous avons spontanément allouée sur les affaires de l'exposition universelle. Cette somme sera mise immédiatement à votre disposition si vous jugez à propos de rompre, par un refus formel d'obéissance, le lien qui vous attache à nous. Recevez nos salutations. »
A cette mise en demeure, je ne pouvais répondre que oui ou non; c'était à prendre ou à laisser. Je donnai vingt-quatre heures à la réflexion, et après avoir reconnu que j'avais passé l'âge où l'on entre dans les écoles du gouvernement, qu'il était tard aussi pour entreprendre un nouvel apprentissage, que ma mère ne voulait pas quitter Courcy, et qu'enfin la fabrique, où j'avais déjà placé deux cousins, pouvait seule assurer mon avenir et celui de ma famille, je m'inclinai devant la volonté du maître, et je partis.
Mon exil dura plus d'un an. Je parcourus les trois quarts de l'Europe avec l'album des Simonnot et ma caisse d'échantillons, sans revoir une fois ceux que j'aimais et, la plupart du temps, sans avoir de leurs nouvelles.
C'est par les journaux que j'apprâ à Moscou l'attentat du 2 décembre 1851. Les étrangers en général l'applaudissaient, parce qu'il avait réussi. J'entendais dire un peu partout autour de moi que les insurgés, c'est-à-dire les défenseurs delà Constitution, n'avaient eu que ce qu'ils méritaient. Si \e
prenais sur moi d'exprimer un avis diffërent, il se trouvait toujours un bon négociant russe ou un honnête |6nctionnaire allemand pour me répondre :
« Oh! vous autres, vous n'êtes jamais contents de rieni »
Je n'étais pas seulement triste, mais anxieux et fort impatient de savoir ce que mes amis avaient pu devenir. Mes lettres restaient sans réponse ou n'obtenaient que des réponses évasives. Le patron semblait enchanté ; il me disait :
« Nous travaillons à force. Continuez à prendre des commandes; tout le monde sera servi, et nous ferons un inventaire d'or. »
Ma mère et Barbe semblaient être sous l'impression d*un malaise; elles parlaient pour ne rien dire, en style diShs et contraint. Un avis anonyme, daté de Courcy, mais mis à la poste en Belgique, m'avertit que le secret des correspondances était mal respecté depuis quelque temps et que, si je ne voulais pas compromettre mes amis, je m'abstiendrais de leur écrire un seul mot sur la politique. Je me le tins pour dit, et je devins très circonspect. Mais j'eus beau adresser à M. Lutzelqiann et au père Doussot des chefs-d'œuvre d'insignifiance, ni l'un ni l'autre ne répondit. Je leur avais pourtant expédié, chemin faisant, quelques petits souvenirs qui méritaient au moins un merci,
A Gonstantinople, en février, je fus assez heureux pour rencontrer un proscrit qui me donna des nouvelles de Basset. On Tavait arrêté dans son lit, enfermé à Mazas, puis transporté à la frontière belge. Banni par mesure de sûreté générale avec plus de
soixante autres représentants du peuple, il avait passé de Belgique en Angleterre et de là très probablement en Amérique, où il parlait de s'établir sans esprit de retour.
Je le savais parfaitement capable d'un tel acte de désespoir; mais- comment ne m'avait-il informé de rien, lui qui connaissait pas à pas mon itinéraire? Sa première lettre me surprit, en juin 1852, à la poste restante de Vienne; elle portait le timbre de San Francisco, ce qui expliquait le retard. Mon vieil ami était plus qu'indigné, plus que découragé :'îl blasphémait le nom sacré de la Fcance sur un ton qui eût mis grand-papa Dumont hors de lui I
« Je te l'avais bien dit, que le suffrage universel venait trop tôt. Ces esclaves étaient à peine émancipés qu'ils ont eu peur de leur ombre et qu'ils ont aplati la souveraineté nationale aux pieds d'un maître. Troupeau de pleutres! Rebut du genre humain ! Je n'en suis plus, oh I non. J'aurai bientôt six mois de domicile en. Amérique, et je redeviendrai citoyen d'un pays libre. Rien que cette espérance' me dilate les poumons; assez soupiré ; je respire! On travaille rudement ici et de bon cœur, car on bûche pour soi, on n'appartient qu'à soi, on n'a personne au-dessus de soi. J'ai déjà retroussé mes manches jusqu'aux épaules. Je construis, comme entrepreneur, et souvent même comme ouvrier, un quartier de 400 maisons qui ne ressemblera pas au faubourg Saint-Germain, mais qui ne s'en portera pas plus mal. En attendant que la forêt où je taille mes matériaux en plein drap soit abattue et débitée, je suis logé très confortablement dans un cottage fttvlxfet'èi-
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ment composé de caisses à biscuit et de vieilles bottes à sardines. C'est léger, c'est brillant; cela rappelle, en beaucoup mieux, la littérature et les arts de ton joli farceur de pays. Ah! si tu n'étais pas un empoté comme tous les Français de ton temps I Quel chemin tu ferais ici, avec moi*, sous la direction du vieux Basset! Mais le sol natal, la maman, les camarades, les habitudes, le café au lait du matin! Je sais, je sais; vous êtes trente-sept millions comme ça. Tenez-vous-y, mes enfants, restez ce que vous êtes. Toi, Pierrot, tu auras vingt-quatre ans aux mirabelles. C'est l'âge de grande raison, mon ami. Marie -toi , épouse une bonne petite femme; tu ne courras pas loin pour la trouver. Tâche d'avoir beaucoup d'enfants, élève-les dans la craitita du sous-préfet, du percepteur et dii gendai*me, et, pour doter tes filles, pour établir tes fils, fais des assiettes, fais des plats, des compotiers et des soupières. Fais-en beaucoup, fais-en trop, tu n'en feras jamais autant que j'en voudrais casser sur la tête de mes anciens concitoyens, ces ineptes 6t ces déchus! »
Après cette explosion de violence et de folie, l'exilé, dans un post-scriptum, se montrait doux, bon et prévoyant, tel que je l'avais connu jadis. Il me recommandait d'écrire régulièrement à ma mère, de lui épargner les tracas et les inquiétudes quand je reviendrais à Courcy, de tenir à égale distance les agents du pouvoir et certains orateurs de café dont l'audace provocatrice et impunie lui était suspecte. Il me chargeait enfin de veiller sur le père Doussot et la famille Lutzelmann, <r les meilleurs de
la ville », et, s'il leur arrivait de souffrir pour la bonne cause^ de leur donner jusqu'à mon dernier sou : je seFais remboursé par le caissier de la fabrique.
Hélas! le 20 novembre 1852, lorsque je réintégrai le domicile maternel, M. Doussot et M. Lutzelmann n'avaient plus besoin de rien , et le bonhomme Courtois, mon ancien chef de bureau, ne tenait plus les clefs de la caisse.
J'eus un pressentiment sinistre en apercevant à la gare un monsieur galonné d'argent, moustache"^ en croc, képi sur l'oreille. A part le képi, la moustache et le galon, le personnage ressemblait trait pour traita ce petit pointu de Martin -Sec, l'enfant du perruquier et l'expéditionnaire de la fabrique. Mais comment supposer? A coup sûr, je rêvais. Un salut ironique et un mauvais coup d'œil de ce monsieur me prouvèrent presque aussitôt que je ne m'étais pas trompé. C'était Martin, notre Martin, transformé par miracle en commissaire de police.
' Ma mère ne me laissa pas le temps de la questionner. Elle me saisit par le bras et m'entraîna vivement dans la direction du logis, sans s'occuper de mes bagages.
« Sortons d'abord d'ici, me dit-elle, tu sauras • tout. »
Je la suivis docilement, un peu surpris de voir qu'elle était seule à m'attendre dans un pays où j'avais laissé tant d'amis. Elle me raconta, tout en marchant, avec une hâte fébrile, les lamentables aventures que l'on avait eu soin de me cacher. Notre honnête petite ville, si douce, si çais\b\fc^\£sa.-
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niable entre toutes, telle enfin qu'un enfant de quatre ans aurait pu la mener, n'avait pas échappé à rinfâme travail des commissions mixtes. M. Dousspt, arrêté au milieu de la nuit, jeté dans une voiture cellulaire, avait été conduit à Brest. Comment un homme de soixante-dix-neuf ans était-il sorti vivant de cette cage roulante après un supplice de huit jours? Il ne mourut pourtant que la semaine suivante, à l'hôpital, au moment où le mari de sa petite nièce obtenait que ce corps meurtri ne fût ►pas embarqué pour Cayenne. M. Lutzelmann, dénoncé comme socialiste, fut interné à Lambessa. Toute sa famille l'y suivit après avoir réalisé en quelques jours ce qu'elle avait économisé en sept ans. Le climat de l'AMque fut cruel à ces malheureux : mon ancien principal se suicida dans un accès de fièvre chaude à la suite d'une insolation ; sa femme le suivit de près : deux garçons, les aînés, moururent de la typhoïde ou de la nostalgie, on ne sait trop. Il restait en tout Marguerite, mon amie Grédel, et un enfant de treize ans. Aux dernières nouvelles, la digne fille venait d'épouser un officier d'administration. Alsacien comme elle. La dot réglementaire était payée, et il restait de quoi terminer l'éducation du petit Irère. « Nous avons trop, écrivait Grédel à ma mère, maintenant que nous ne sommes plus assez. »
La police avait fait des perquisitions chez tous les employés supérieurs de la fabrique ; on n'avait respecté que M. Simonnot. Ma mère avait vu sa maison fouillée de la cave au grenier, sans s'effrayer ni perdre contenance, toutes mes lettres étant ser-
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rées en lieu sûr. Les Bonaflgue s'étaient montrés plus calmes que leur tempérament méridional ne le faisait espérer ; mais le pauvre vieux caissiey, ' M. Courtois, avait reçu une telle secousse qu'il en . restait paralysé du côté droit.
Lorsque ma mère eut fini son martyrologe, ehe me dit :
« Remarques-tu que tous les coups ont porté auteur de toi ? Devines-tu que le délateur ne pouvait être qu'un envieux, un ennemi aigri par tes succès, un homme intéressé à ta perte ? Si cet affreux Martin, cassé aux gages par M. Simonnot, est^ commissaire de police, crois-tu que ce soit simplement pour avoir crié : Vive l'Empereur ! sur le quai de la gare, pendant que le train du prince-président renouvelait sa provision d'eau ? Ne sens-tu pas qu'il s'était recommandé au nouveau sous-préfet, cet ancien clerc de notaire taré, par des services inavouables? Ai-je besoin de te désigner les complices de son infamie ? Pense aux cabaretiers de la vieille ville, que tu as sevrés en un jour de tous leurs gains malhonnêtes ; souviens-toi de Luneau, ce gros bœuf que tu as étendu dans le ruisseau I Et maintenant, cher fils, comprends-tu pourquoi ton patron, tes amis et ta mère ont travaillé d'un commun accord à t'éloigner de Courcy ? Basset m'avait prédit en gros tout ce qui est arrivé depuis un an. Il ne te voulait pas au dépôt de Paris, parce qu'il voyait venir le coup d'État ; s'il t'a fait mettre le marché à la main quand tu refusais de quitter la France, c'est qu'il craignait pour toi le sort de nos amis Lutzelmann et Doussot. Qu'aurais-tu ÉBÛt ici contre une réaction
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sans scrupule et sans frein ? Tant que la résistance a duré dans les rues de Paris, nous avons constaté quelques symptômes d'opposition, discrets et timide^. Le jour où l'on a su que force demeurait à la force, tout le monde a courbé la tête. A peine s'est-il trouvé cinquante hommes de cœur pour voter non. Et au scrutin secret, encore î A présent, tout va mieux. La période de terreur a fait place à une èaee de défiance. On sort le moins possible, on s'obsetve, on évite de parler politique, même entre amis. Ck>urcy te paraîtra bien mort. Les cours de la .■f mairie sont interdits depuis longtemps; le collège est rentré dans l'ordre : il a sa porte de prison, ses internes parqués, son dortoir gardé à vue par deux maîtres d'étude, ses promenades sans but, ses classes sans intérêt, son réfectoire nauséabond arrosé à* abondance ; bref, on n'a mis qu'un jour à défaire tout le bien que nos pauvres amis avaient fait en plusieurs années. Gomme on retombe aisément dans l'ornière I Et il est si difficile d'en sortir I Je n'ai pas besoin de te dire que le nombre des internes était réduit des trois quarts à la rentrée.
— Et le conseil municipal n'a rien dit?
— Le conseil ? Il y a beau temps que M. le préfet l'a dissous et remplacé par une commission municipale. On a voulu remettre M. Morand à la mairie après l'exil et la proscription de Basset; mais il a refusé, le cher homme! Alors M. le comte de Taillemont, ce noble ruiné, a ramassé Técharpe qui traînait. Croirais-tu que sa première pensée a été de faire scier le seul arbre de la hberté qui fût encore debout, le peuplier de la fabrique?
^— Mais la fabfiqlie est une propriété privée !
— C'est cela qui leur est égal, le droit d'^utrui 1 Monsieur le maire avait monté sa partie de plaisir avec le sous-préfet et Martin- Sec ; la brigade de gendarmerie était sur pied ; on avait requis Gélibert, le menuisier, avec sa scie des dimanches. Toa patron n'était pas content : ç'il aime peu la République, il a le sentiment de son honneur, ce pauvre homme ; il voyait dans la violation de son domicile non seulement l'illégalité, mais l'affront. D^ander protection à la magistrature, c'était trop enfantin : le piésident du tribunal, M. Delesvaux, est plu» effronté à lui seul qu'une demi-douzaine de préfets. Heureusement ta petite amie Barbe (tu la verras ce soir chez ses parents) a trouvé dans sa cervelle d'oiseau la vraie solution du problème. Sans consulter M. Simonnot, sans même l'avertir, elle s'est concertée avec cinq ou six jeunes gens de la fabrique, amoureux d'elle comme ils le sont tous depuis qu'elle a tant embelli, et nuitamment l'arbre a disparu par magie. Ils l'ont transplanté avec soin dans la pépinière, au bout du jardin du patron, où il s'est perdu dans la foule. Le lendemain, au petit jour, quand les scieurs sont arrivés dans la cour dite du Peuplier, ils l'ont trouvée aussi nue que les autres et sablée uniformément de débris de coliflchets, comme toutes les cours de l'usine. On n'a jamais rien vu de plus comique que leur colère, si ce n'est fétonnement de M. Simonnot. Il parait que tous ces gens-là se frottaient les yeux, sondaient la terre, battaient les murs, frappaient aux portes et aux fenêtres des ateliers encore déserts à cette heure et
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qui, par conséquent,, ne surent Içur répondre, l'el fat le dernier épisode de la révolution de février dans ta ville natale.' Ils n'en reste plus rien, pas même le pauvre petit arbre que tu avais si gaiement planté avec tes amis. Si c'est pour cela que les Pfurîsiens ont fait des barricades, ce n'était vraiment pa» la peine de déranger tant de pavés. »
TRÏSTÏA
Nous étions arrivés chez nous, et déjà Catherine ouvrait ses bons gros bras pour m'étreiadré. Je fus heureux de la revoir, heureux aussi de reconnaître un à un cent autres serviteurs moins animés et moins bruyants, mais qui étaient comme elle mes vieux amis et qui gardaient dans tous leurs coins quelque chose de mon enfance. Il faut avoir vécu hors de chez soi, couru les grands chemins, dormi sur l'oreiller banal des auberges, pour goûter la douceur des meubles de famille et vénérer leur sainteté. J'allais et je venais ù travers la maison comme une somnambule qui n'a pas conscience de ses mouvements, et les souvenirs de toute sorte qui voltigeaient autour de moi me faisaient pour ainsi dire recommencer la vie. Certes, je n'avais rien oublié de cet intérieur, et pourtant j'y découvrais avec surprise mille objets bien connus et bien chers. C'était le grand fauteuil où mon père se reposait
après nos courses à travers champs; son chef-d'oëuvre de charpentier, sous verre; la bergère aux coussins de cretonne où ma mère tricotait mes bas ; la table où nous avions dîrié tous ensemble pour la dernière fois ; la bibliothèque où mes prix occu- |}§||nt le rayon d'honneur, au-dessous de la colléôtion des manuels Roret; un herbier; des ciairtons de tir, une collection de pierres ramassées le long des routes ; mes premiers dessins encadrés ; des faïences que j'avais peintes ; les portraits de M. Sinionnot et de sa fille ; mon fusil, mes cannes à pêche, un gant et un bouquet, souvenirs très fanés d'une soirée offerte aux Badouillarts par les élèves de Mme Mousse. Et tout à coup, sans transition, rien qu'en ouvrant la porte du cabinet voisin, je me retrouvais face à face avec le vieux berceau d'osier où j'ai dormi mon premier somme ! Ma mère l'a toujours gardé pieusement, pour l'aîné de ses petits-fils.
Tout cela est soigné, correct, entretenu avec la propreté méticuleuse qui est le luxe de nos provinces. Je voudrais en vain retrouver quelques grains de poussière dans les plis du manteau paternel, de ce manteau que j'ai jeté en revenant de l'incendie. Il est si bien brossé que vous le croiriez
neuf.
Quelquefois, au milieu de ce voyage en chambre,
je m'arrête, surpris par une douleur lancinante,
comme si une épine oubliée au bout d'un doigt me
rappelait tout à coup que l'homme est de chair.
C'est l'horreur du présent qui se réveille en moi
devant les aimables reliques du passé. Qu'«st-ce
qu'on m*a conté tout à l'heure de ce malheureux principal? Est-il vraiment possible que M. Doussot, mon vieux maître, ait échangé sa jolie maison, éclairée par des vitraux suisses et émaillée de faïences italiennes, contre une bière de sapin dans un cimetière d'hôpital? « Maman! viens ici, je t'en prie! Asseyons-nous comme autrefois, toi dans ta grande chaise, moi sur le tabouret, à tes pieds, et recommence l'abominable histoire que tu m'as contée en chemin! »
La chère femme ne se le fait pas dire deux fois ; elle accourt, Catherine la suit de près, et les voilà qui me racontent en duo, avec des détails inédits, les trahisons, les violences et tous les petits crimes qui ont été la monnaie du grand. A tout propos, le nom de Barbe Bonafigue revient dans Je récit , comme si la gamine Provençale, fille d'un emballeur légitimiste et sœur d'un de ces prétoriens que Basset excommuniait en bloc , .avait personnifié chez nous le génie de la résistance. Je lui savais infiniment d'esprit, pas mal de cœur et même un certain caractère ; cependant, elle a dépassé mon attente, et de beaucoup. Mais ce qui m'étonne surtout, c'est d'apprendre qu'elle fait des passions : non, certes, que j'y trouve aucun mal, loin de là! je lui ai toujours souhaité un mari, et je voudrais la savoir heureuse. C'est égal, pour qu'on l'aime d'amour, il faut qu'elle se soit métamorphosée des pieds à la tête. A ce soir : qui vivra verra !
Je ne voulais plus y penser, et mon esprit revenait sans cesse à cette idée, comme on s'acharne h trouver le mot d'une charade, ou comme . ofi
cherche obstinément à compléter un quatrain dont on n'a retenu que trois vers. Non seulement je n'étais pas amoureux de cette fillette, mais j'aimais ailleurs. Un jeune homme vraiment jeune, et je Vétms terriblement, ne saurait faire deux tours de France sans s'éprendre et se déprendre bien des fois. Les filles de notre pays sont si belles, si natu^ relies, si honnêtement enjouées ! Il y a tant de* bonhomie et d'ouyerture de cœur dans cette grosse bourgeoisie marchande où j'étais accueilli, traité, fêté presque partout comme un enfant de la famille ! Je ne dînais pour ainsi dire jamais en ville sans tomber amoureux ; c'était ma manière de me griser. Mon vieux prédécesseur, M. Vinot, en avait, paraît* il, une autre : l'homme n'est pas parfait, que vou*lez-vous?
Heureusement pour mon repos , le vent qui souffle sur la grand'route est prompt à dissiper les fumées de l'amour. Lorsqu'une petite demoiselle de dix-huit ans, assise à la droite de son père, m'avait dit : « Monsieur Dumont, reprenez une tranche de ce baba, c'est moi qui l'ai fait, » je sortais de chez mon client la tête en feu, le cœur à l'envers. « Enfin ! disais-je, la destinée a mis sur mon chemin celle qui sem la mère de mes enfants. Je l'aime, elle ne paraît pas me haïr ; ses parents, qui m'ont témoigné tant d'estime et de sympathie, ne me refuseront pas sa main ; ils n'ont pas l'air dénaturé du tout. Allons, je suis fixé, y épouserai Amélie... ou Francine... ou Zoé ; sinon, je mourrai vieux garçon. » Je me couchais par là-dessus, je rêvais de Zoé, de Francine ou d'Amélie ; j'y repen-
sais le lendemain et quelquefois le jour suivant ; mais bientôt une autre mignonne aussi belle, plus belle, cent fois plus belle (car elle avait le mérite incomparable d*être là), m'offrait un pot de crème au chocolat ou un morceau de nougat qu'elle avait fait elle-même, et je partais sur une nouvelle piste en courant comme un fou.
La folie ne calcule pas. Caprices si Ton veut, mes caprices ne furent jamais ni éperonnés ni bridés par l'intérêt. Je ne m'informais pas si la dame de mes pensées serait dotée ou non, si elle était fille unique ou sœur d'une douzaine de cohéritiers. Être enrichi par une femme ne me semblait ni honorable ni moral, et je me sentais assez fort pour nourrir une famille à moi seul. '
Les impressions de mes premiers voyages s'étaient classées petit à petit, pendant que je courais l'Europe. Le plus grand nombre, comme on peut croire, s'était évaporé sans laisser même un souvenir. Il me restait pour tout potage une vraie passion , un attachement, et un goût assez vif. L'objet de ma passion était la magnifique Berthe , fille aînée de, M. Castenède, fossés de l'Intendance, Bordeaux. Je correspondais de temps en temps avec son père ; elle tenait la plume pour lui, et mon cœur battait fort, on peut le croire, chaque fois que je lisais en post-scriptum : « L'écrivain se rappelle au bon souvenir de M.T)umont. » La gracieuse Angèle Souque, de Marseille, rue Saint-Ferréol, occupait la seconde place. C'était la seule blonde, d'un blond franc, que j'eusse découverte aux environs de la Cannebière. Nous avions applaudi ensemble Guillavwme.
Tellj au Grand Théâtre, dans la loge de ses parents ; et, comme je soulignais d'un coup d'œil le vere classique de M. de Jouy :
Ma présence eu ces lieux est peul-èlrc un uulruge,
elle avait appuyé d'une légère pression de main la réponse du soprano :
Oii purdouue aiséuieut un tort que lou parla^ço
J'avais passé plus de vingt fois le lendemain devant le brillant étalage de son père, et nous avions échangé des œillades qui valaient presque un eil^ gagement formel. Enfln, j'appréciais beaucoup uiîe belle Flamande de Roubaix, Gertrude Debruckardt, ronde comme une pomme, rouge comme une fraise et savoureuse à l'œil comme une nymphe de Rubens. Elle m'avait donné une gifle, en jouant aux petits jeux dans le salon blanc et or de madame sa mère, et ce geste à la fois puissant et familier avait pénétré jusqu'aux ressorts de l'âme. Fermement résolu à me laisser gouverner par ma femme, et persuadé que le bonheur sur terre est à ce prix, je me disais souvent in petto que la main de Gertrude avait pris possession de mon être et qu'il serait inutile de chercher mieux. Toutefois, comme j'avais dû partir pour Lille dans la nuit et comme la superbe enfant ne m'avait pas donné de ses nouvelles, je ne me croyais pas irrévocablement lié.
Barbe était dans la confidence de ces amoui's et
de bien d'autres. L'amitié toute fraternelle que je lui avais vouée dès l'enfance me faisait presque une loi de lui conter mes petits secrets. Elle s'en amusait beaucoup, et quand je lui parlais d'une nouvelle idole en disant : « L'épouser ou mourir I » elle me répondait : « Va toujours! ce n'est pas encore celle-là qui raccommodera tes gilets de flanelle. »
J'étais donc bien à Taise avec cette petite Bonafigue ; sûr de ne pas l'aimer, si ce n'est de la bonne sorte, capable de lui donner un sage conseil et de lui désigner entre ses prétendants le plus capable et le plus digne. Et pourtant l'idée de la voir embellie, entourée, courtisée, sans m'inspirer aucune jalousie, dérangeait singulièrement les habitudes de mon esprit. Je m'étais arrêté devant ses fameuses pantoufles, dont j'avais fait des porte-allumettes dans ma chambre, à droite et à gauche de l'étroite cheminée; et je me demandais par quelle combinaison la nature avait pu transformer le sol natal de ces cheveux-là; et je me fatiguais à parcourir dans tous les sens le vaste champ des hypothèses, lorsque ma mère, venue à pas de loup, mit ses deux mains sur mes épaules, me plia jusqu'à elle et dit en m'embrassant : « Tu la verras ce soir; le dîner est servi : allons nous mettre à table I » Ces mères ont de si bons yeux qu'elles voient môme ce qui n'est pas.
Catherine, comme on peut le croire, n'avait pas manqué de servir tous les petits plats que j'aimais. Le veau gras, trop volumineux pour un couvert de deux personnes, était remplacé par une paire da
pigeonneaux ea compote. Si on l'avait livrée à ses inspirations, elle était fille à mettre en broche le perroquet du pharmacien. Et le bon pharmacien de la ville haute, M. Pistorius, aimait tant à faire plaisir qu'il eût peut-être immolé son enseigne vivante au grand enfant gâté de Courcy.
En dépit des elforts et des talents de l'excellente fille, nous fîmes peu d'honneur à la cuisine. Ma mère était trop heureuse de mon retour et moi trop afQigé de son récit. A sept heures, on leva la séance et Ton se dirigea vers laf fabrique. Je remarquai alors qu'en mon absence la ville s'était éclairée au gaz. Mais elle n'en paraissait pas plus brillante, et l'on voyait bien peu de monde dans les rues.
Chemin faisant, ma mère m'avertit de ne pas demander des nouvelles de Jean si la famille ne m'en parlait pas. Le brave et malheureux garçon, obligé de voter à livre ouvert pour ou contre le plébiscite, avait voté non. Ses parents étaient fiers de son courage, mais désolés du résultat. Jean ne KO faisait pas d'illusion ; il se savait disgracié pour la vie, sans autres chances d'avancement que l'ancienneté : un grade tous les dix ans et la retraite de capitaine. Mais ce n'est pas une raison, ajoutaitil, pour ne pas faire ce qu'on doit.
Quaïid nous fûmes arrivés devant la porte des Bonafigue, qui logeaient au second étage dans un bâtiment neuf, je vis qu'ils étaient encore à table, car il n'y avait de lumières que dans la salle à manger. Ce petit contre-temps me suggéra l'idée d'aller voir mon patron d'aboi'd. Je lui devais ma
première visite, et j'avais à lui rendre compte de presque tout mon voyage en Belgique. Ma mère monta donc sans moi, pour annoncer ma visite à nos amis, et je me rendis chez M. Simonnot.
Il était seul, à son ordinaire, et se promenait de long en large dans ce grand cabinet que je connaissais trop. L'homme froid m'accueillit comme si nous nous étions * quittés la veille et demanda à brûlepourpoint si les frères Wuyss, d'Amsterdam, avaient fourni de bonnes références en me donnant une commission de 30 600 florins et plus. Il ne comprenait pas qu'une maison sérieuse préférât nos produits à ceux de Delft, infiniment supérieurs, qu'elle avait sous la main. Je répondis sur le même ton que Delft se copiait un peu lui-même et qu'il y avait en Hollande un public riche, éclairé, épris de l'art moderne et grand appréciateur de nos produits. Quant à la maison Wuyss, elle était assise sur des millions de capital et des siècles de probité commerciale , comme presque toutes celles que j'avais vues dans cet honnête pays. Là-dessus, il passa sans transition aux procédés des diverses faïenceries que j'avais sans nul doute étudiées dans le nord de l'Europe et m'invita à lui communiquer immédiatement le résultat de mes observations. Je lui dis, sans me déferrer, que , vivant en wagon depuis tantôt un mois, je n'avais pas pu apporter dans mes poches un travail» d'ensemble équivalant à un volume de cinq cents pages, mais que j'en possédais les éléments et que je les mettrais au net en peu de temps s'il me retenait à Gourcy . . .
« C'est bien mon intention, reprit-il. M. Courtois
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est absolument invalide; M. Vinot, qui le remplace, a contracté dans ses voyages certaines habitudes qui le rendent impropre au travail de la caisse. Vous êtes bon comptable, à ce qu'on dit ; vous entrerez en fonctions demain matin.
— A huit heures, n'est-ce pas?^»
Sans deviner ce qu'il pouvait y avoir d'ironie dans la question, il me répondit du toii de voix le plus naturel :
« Sans doute, à huit heures. »
Je pris congé de lui en demandant s'il n'avait pas d'autres ordres à me donner. Non ; après une separation d'un an et plus, cet invraisemblable patron ne trouva rien de plus à me dire. Gomme je regardais du coin . de l'œil, au passage , une sébile de veiTe remplie de pépites d'or, il me dit :
« Ne faites pas attention à cela. Ce sont des échantillons qu'un de nos associés... je veux dire un de nos corrrespondants, m'adresse de... de très loin, pour des essais à faire. L'emploi de l'or battu, sous couverte, est un moyen de décoration que presque tous les céramistes d'art ont cherché, mais sans succès. Nous en reparlerons un autre jour. »
Par une association d'idées que je ne me charge pas d'expliquer, cet or me rappela le pauvre Basset, qui construisait un quartier de ville en Californie .
Je trouvai, chez les Bonafigue, une de ces réunions qu'on peut quaUfier de choisies, parce qu'elles ne sont ni nombreuses ni brillantes : dix ou douze personnes, y compris les maîtres du logis. La fête, morne et silencieuse, était éclairée par deux lampes.
LE HOMAN d'un BHAVÈ HOMME 299
Un petit vieux, coiffé d'une huppe de cheveux gris, accourut au devant de moi en sautillant et me serra la main sans chaleur.
« Té î dit-il, Pierre Dumont, comment se pointe ta République?
— Aussi bien que votre royauté, cher monsieur Bonafigue. »
Je saluai ensuite la maîtresse de la maison, qui ne me fit guère plus d'accueil, et je m'aiTôtai indécis devant une inconnue que j€ voyais assise à côté de ma mère. Elle éclata de rire et se leva en disant :
« C'est donc ainsi que tu m'embrasses? »
Les trois quarts et demi des assistants témoignèrent, par des grimaces variées, qu'une plaisanterie si familière n'avait pas leur approbation. Ma mère seule épanouit sincèrement son cher et doux visage. Je compris que je ne nageais pas en pleine sympathie, et, au lieu de tendre les bras à mon amie d'enfance, je lui baisai la main. Elle rit de plus belle et me demanda si j'avais fréquenté les cours étrangères ?
Il eût été fort ridicule de lui dire vous quand elle me tutoyait, et d'un autre côté je sentais que le tu m'écorchait la bouche, tant l'héritière des Bonafigue ressemblait peu au bon gamin en jupons que j'avais laissé à Gourcy. Je pris donc un moyen terme, et, sans employer ni le tu ni le vous, je lui dis :
« Il ne faut pas m'en vouloir si je n'ai pas reconnu au premier coup d'œil une transfigurée. On a grandi en dix-huit mois.
— .Vai mangé de la soupe. •
— Ce joli petit nez était plus court l'année dernière.
— J'aurai mis une rallonge.
— Cette bouche semblait moins.petite.
— J'ai fait un point de chaque côté.
— Et je crois bien que nous n'avions pas ce teint de crème.
— C'est l'âge qui m'aura passé un badigeon. Sans compliments, si tu me trouves changée en mieux ; j'en suis fort aise.
— On ne juge pas quand on admire.
— Dis donc I sais-tu que les voyages ne t'ont pas rendu amusant? Ces messieurs que je vais avoir l'honneur de te présenter sont bien plus aimables • que toi.
— Ils sont moins dépaysés ; c'est un avantage.
— Peut-être bien. Voici M. Thomassin, ancien élève de l'École centrale et chimiste de la fabrique. »
J'échangeai un salut assez froid avec M. Thomassin. C'était un grand jeune homme brun, légèrement voûté; il portait des lunettes de myope. Barbe continua sa nomenclature :
« Mon valseur préféré , M. Bonnard , neveu de l'ancien maire de Villevieille, et employé dans nos bureaux. »
Ce gros garçon, qui appartenait à une riche famille de marchands de grains, reprit d'un ton légèment avantageux :
a Sous-chef, mademoiselle. J'ai l'honneur de venir immédiatement après M. Vinot dans l'ordre hiérarchique.
— Eh bien, monsieur, répliquai-je aussitôt, je
tâcherai qua vous ne perdiez pas trop au change, car demain je succède à M. Vinot. »
Il se mordit les lèvres et s'empressa de prendre un air modeste et gracieux avec moi.
« Ceux-ci, dit Barbe, sont deux artistes parisiens du plus grand mérite : M. Lambert, qu'on appelle Lambert des fleurs, pour le distinguer de vingt autres Lambert qui sont peintres et qui ent du talent, et M. Bergeron-, graveur, qui fut l'élève et l'ami de notre pauvre M. Doussot. »
A celui-là, je tendis les deux mains. Mais je senti» qu'il me faudrait quelque temps pour m'accoutumer à tant de nouveaux visages et aux singuliers privilèges dont ces messieurs jouissaient dans la maison. Le peintre et le graveur étaient fort bien de leur personne, mais un peu débraillés et surtout plus familiers qu'il ne convient à de simples connaissances. Quant à Mlle Bonafigue, que ses parents admiraient bouche béante, elle me plaisait beaucoup moins qu'au bon temps où elle était franchement laide. Elle avait le verbe trop haiit, et, avec ses airs délurés, elle me fit un peu l'effet d'une coquette de village. Plus elle piaffait bruyamment, plus je me renfonçais en moi-même. Je dus paraître fort maussade aux beaux fils, qui ne me connaissaient que de réputation. Heureusement j'avais dans la fatigue du travail un prétexte à souhait pour leur tirer à tous ma révérence, et j'en usai. Ma mère né souriait plus.
Ma mauvaise humeur comprimée éclata dès le seuil de la porte. « Gomment! nous n'avions plus d'autres intimes que ces gens-là, et, lorsque j'açcou-
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rais à eux après une si longue absencf , je trouvais leur intérieur envahi par toute une collection d'intrus I Quel besoin d'exhiber les esclaves que cette beauté triomphante avait attelés à son char? Le seul homme que j'aurais eu plaisir à voir dans leur salon était mon cousin Charles, dégrossi, cultivç, poli par tous les frottements de la ville, bon employé d'ailleurs, et placé directement sous les ordres du père Bonafigue : ils ne l'ont même pas invité I Est-ce donc qu'il aurait fait tache au milieu d'une réunion si brillante ? »
Ma pauvre mère, un peu déconcertée, car elle avait espéré mieux, ne me trouvait ni juste ni raisonnable. Elle disait qu'après une très longue absence on doit s'attendre à trouver quelque changement, sinon dans les cœurs, au moins dans les habitudes de ceux qu'on a laissés. L'absence de mon cousin Charles s'expliquait suffisamment par un reste de timidité villageoise et par le besoin de s'instruire : il suivait le cours des adultes à l'usine même et travaillait souvent après dix heures du soir. Quant aux jolis messieurs qui semblaient me porter ombrage, pouvait-on reprocher aux Bonafigue de les recevoir en amis? M. Bonnard était rhéritier présomptif d'une belle fortune. M. Lambert et M. Bergeron travaillaient bien, on les payait à la pièce, chacun d'eux gagnait deux fois plus que le plus gros employé de la maison. M. Thomassin, le chimiste, appartenait à une famille aisée, on lui reconnaissait du talent, et personne ne doutait de son avenir. Pourquoi repousserait-on de parti pris les prétendants honorables lorsqu'on a une fille à
établir? Car enfin Barbe était à marier; tout le monde le savait, excepté moi, qui m'obstinais à la traiter en fillette sans conséquence^ Ses parents n'avaient pas de dot à lui donner, ou si peu que rien ; mais elle était jolie, elle était instruite et lettrée, elle maniait le crayon aussi adroitement que la plupart de nos dessinateurs de fabrique, elle excellait aux soins du ménage : on devait donc s'attendre à la voir épousée, et bientôt, par un brave garçon de son choix.
« Eh ! qu'elle se marie si bon lui semble î Elle aura mille fois raison, et, loin de la blâmer, je suis homme à lui donner Texemple. Je ne m'occupe pas de ses affaires; aussi ai-je le droit de trouver surprenant qu'elle m'y mêle malgré moi en me faidant passer la revue de ses amoureux.
— Mon cher enfant, quelle que soit la femme que tu choisiras, je l'aimerai comme ma fille ; tu en es sûr. Gela dit, laisse-moi te conter un rêve que j'ai fait bien des fois, sans dormir. J'ai rêvé que cette petite t'aimait depuis l'enfance ; qu'elle n'avait vécu, grandi, embelli que pour toi ; que son amour t'avait suivi partout, dans tes voyages, comme un lutin familier, veillant sur toi quand tu dormais, écartant les dangers, chassant les tentations, bourdonnant autour de ton chevet toutes sortes de bonnes paroles et de sages pensées. J'ai rêvé que, soumise à ses par^its comme une digne enfant doit l'être, elle souffrait les assiduités des jeunes gens que les Bonafîgue lui ont présantés, mais qu'elle attendait impatiemment l'arrivée de celui qu'elle préfère à tou^ Enfin j'ai rêvé que toi aussi, mon fils, tu l'aimais,
sans t'en rendre compte, sans te l'avouer à taimtoie ; que tu n'avais pu te soustraire au charnae pénétrant de cet être à la fois vif et tendre, subtil et ben. Tii crois n'avoir pour elle que de l'amitié, tu te trompes, et la preuve, c'est que tu es jaloux^ Pour la première fois aujourd'hui, tu as vu clair dans ton cœur.
— Moi, maman ! Je te jure que jamais, jamais^ jamais je n'aimerai Mlle Bonafigue. Jusqu'à présent, elle ne m'avait pas plu, ce soir elle m'a fort déplu : telle est en quatre mots l'histoire de nos amoui's.
— Ce soir, elle a été bien maladroite, j'en conviens, mais cela même fait son éloge. Tu es sorti furieiix ; ces messieurs ne sont pas, j'en suis sûre* pluis satisfaits que toi. Une coquette aurait trouvé le moyen de contenter tout le monde.
— On peut être coquette et maladroite en même temps. Bientôt, chère maman, je te présenterai une bru qui ne sera ni l'une ni l'autre.
— J'apprendrai bien vite à l'aimer, d'où qu'elle vienne. Mais, pour cette petite Barbe, c'était tout fait. »
Le lendemain matin, au coup de cloche, le patron m'installa lui-même à la tête de ses bureaux : il y en avait deux, outre mon cabinet, qui renfermait la caisse; et le personnel placé sous mes ordres se composait de dix-huit employés. M. Yinot ne me remit pas encore le service; on avait ménagé Tamour-propre de ce vieux serviteur en disant que je travaillerais avec lui jusqu'à ce que je fusse au courant ; il passerait ensuite au magasin pour présider à la vente. Gomme il avait fait sa philo-
LE ROMAN D^UN ËRAVE HOMME aktô
Sophie à l'école des chansonniers français, le petit homme rubicond s'accommoda fort bien d'une dis-' grâce honorable, tranquille et passablement dorée.
Presque tous mes subordonnés étaient des erifatits de la ville ; ils m'avaient eu pour canjaradé au Collège ou pour professeur à la mairie. Ils se soumirent de bonne grâce à mon autorité modeste et amicale. L'héritier des Borinard, gros garçon de trente ans sonnés, donna l'exemple de la discipline : personne ne songea donc à me reprocher mon jeune âge.
D'ailleurs, je n'étais pas « sur leur dos », comme on dit dans le style familier de la bureaucratie. Notre maître à tous, le patron, se déchargeait sur moi d'une bonne moitié de sa tâche. Soit qu'il commençât à plier sous le fardeau, soit qu'il fût attiré à Villèvieille par la tendresse de sa fille et le vacarme de ses petits-enfants, soit qu'il persévérât dans l'idée de former un associé et de se préparer un succès^ séur, il me mettait à toutes sauces ; il ne me laissait pas m'engourdir dans la félicité tiède et légèrement étuvée des bureaux. Quand M. Simonnot n'était pas à Gourcy, et il avait pris l'habitude de s'absenter souvent, c'est moi qui faisais Vinlérim; je' recevais les visites du dehors et les réclamations du dedans ; je' répondais, je décidais, je tranchais les nœuds gordiens d'un coup de grattoir, sous ma responsabilité personnelle. Et lors même qu'il était là, mesurant son cabinet au compas de ses longues jambes, il entendait et prétendait que son principal employé, M. Dumont, fût présent partout, qu'on le trouvât, en même temps, à la cave et au grenier, au
306 LE HOAIAN d'un BHAVE HOMMi::
pétrisssoir, au gùchoir, uu tournage, au touniassage, aux séchoirs, au dessin, à la gravure, à l'impression, à la |)einture, à Tengobage, à l'émail, aux foui's, aux magasins, à l'emballage I C'est l'emballage que je ne hantais pas volontiers. Je n'avais revu qu'une fois la famille Bonafigue, et j'en étais rassasié pour longtemps.
Je fus très heureux, au contraire, de reprendre eu main notre école lorsque M. Simonnot m'en confia la direction. Les cours municipaux du soir avaient changé de caractère ; ce n'était plus qu'un enseignement privé, distribué dans la fabrique aux enfants et aux adultes de la fabrique par des régents du collège ou des maîtres de l'école primaire. Tous les bons bourgeois de Gourcy que M. Lutzelmann avait faits professeurs malgré eux, mais qui avaient bientôt pris goût à ce métier, le plus noble et le plus charmant qui soit au monde, étaient condamnés au silence. Le régime nouveau se défiait de la parole humaine, comme de récriture et de Fimprimerie. 11 ne croyait pas que Ton pût ouvrir la bouche sans médire de lui, et il prenait ses mesures en conséquence. Notre nouveau sous- préfet me fit l'honneur de commander une petite enquête de pohce sur notre école en général et mes leçons en particulier. Plusieurs de nos élèves furent mandés secrètement au cabinet de Martin-Sec ; on les interrogea, on feuilleta leurs cahiers de rédaction, et l'on n'y trouva point à mordre. Les deux maîtres-adjoints du père Archoux enseignaient la lecture, l'écriture et le calcul; les régents .du collège donnaient à nos adultes quelques notions élémentaires
Sophie à l'école des chansonniers français, le petit homme rubicond s'accommoda fort bien d'une dis-' grâce honorable, tranquille et passablement dorée.
Presque tous mes subordonnés étaient des enfants de la ville ; ils m'avaient eu pour canjaradé au collège ou pour professeur à la mairie. Ils se soumirent de bonne grâce à mon autorité modeste et amicale. L'héritier des Borinard, gros garçon de trente ans sonnés, donna l'exemple de la discipline : pèr-' sonne ne songea donc à me reprocher mon jeune âge.
D'ailleurs, je n'étais pas « sur leur dos », comme on dit dans le style familier de la bureaucratie. Notre maître à tous, le patron, se déchargeait sur moi d'une bonne moitié de sa tâche. Soit qu'il commençât à plier sous le fardeau, soit qu'il fût attiré à Villèvieille par la tendresse de sa fille et lé vacarme de ses petits-enfants, soit qu'il persévérât dans l'idée de former un associé et de se préparer un succès^ séur, il me mettait à toutes sauces ; il ne me laissait pas m'engourdir dans la félicité tiède et légèrement étuvée des bureaux. Quand M. Simonnot n'était pas à Gourcy, et il avait pris l'habitude de s'absenter souvent, c'est moi qui faisais Vinlérim ; je' recevais les visites du dehors et les réclamations du dedans ; je' répondais, je décidais, je tranchais les nœuds gordiens d'un coup de grattoir, sous ma responsabilité personnelle. Et lors même qu'il était là, mesurant son cabinet au compas de ses longues jambes, il entendait et prétendait que son principaî' employé, M. Dumont, fût présent partout, qu'on le trouvât, en même temps, à la cave et au grenier^ «^
vait assidûment mes deux cours. Nous nous retrouvions à la sortie, et parfois il me reconduisait jusque ^ chez nous, en devisant des affaires de la fabrique ou des nouvelles du village.
Un soir de février 4853, par une belle petite gelée, il s'arrêta devant moi au pied du raidillon de lèi ville haute et me dit d'un ton grave :
(( On ne te voit plus jamais chez mon patron.
— Quelqu'un s'en est-il plaint?
— Non ; c'est moi qui en fais la remarque.
— Eh bien! je n'ai pas de secret pour toi, ni pour personne. Je te dirai donc franchement que le petit manège de Barbe au milieu de ses prétendants, quoique assez drôle en soi, n'est pas un spectacle à mon gré. La famille est fort estimable; Jean, l'officier, sera toujours un de mes bons amis. Le papa, quoique un peu bavard, la maman, quoique un peu criarde, ne sauraient m'ètre indifférents : ils m'ont coûté trop cher pour que je m'en défasse à aucun prix. Mais j'attendrai pour reprendre mes habitudes dans la maison que leur fille ait fini de jouer aux quatre coins avec MM. Thomassin, Lambert et consorts*
— Alors, je crois que tu n'attendras pas longtemps.
— Il y a donc du nouveau'?
— Un peu! Ni plus ni moins qu'une demande ollicielle.
— De tous les quatre?
— Non, mais dû plus riche des quatre. L'oncle de M. Bonnard est venu ce matin de Yiilevieille avec des gants. Il a déjeuné.
— Tu l'as vu?
— Non, je déjeune et je dîne toujours à réconomat ; c'est plus commode, et Ton est quitte.
— Alors, comment sais-tu...? »
Je sais exactement ce qui s'est dit et fait. L'ancien maire a été très bien ; il ne veut pas un sou de dot, il assure à son neveu 300 000 francs, par contrat, payables à sa mort, et il s'engage à servir la rente. Si toutefois on pouvait décider M. Simonnot à accepter le jeune homme pour associé, la somme serait versée dans ta caisse. Autrement, on verrait à prendre une part dans une autre faïencerie, puisque l'apprentissage de M. Bonnard est à peu près fini.
— Mais c'est très bien, cela! J'y souscris des deux mains, sous réserve de l'apprentissage, qui est à peine commencé. Les Bonafigue ont topé, cela va de soi.
— Les parents, oui. Ma patronne est jiïjièffîe tombée les quatre fers en l'air sous le coup d^iine émotion un peu trop forte. Le petit père sautait dans le salon comme un cabri. Il voulait courir au bureau et amener le jeune homme.
— Pas beaucoup de tenue, cet emballeur en chef.
" — Oui , c'est un emballeur qui s'emballe luimême, comme dit notre Parisien, M. Lambert.
— Mais tu ne me parles pas de l'heureuse fiancée.
— Ah I voilà. C'est que Mlle Barbe n'était pas si heureuse que ça. Elle n'était pas même décidée. EJle ne l'est pas encore : elle a dit qu'il lui fallait du temps pour réfléchir , qu'elle estimait beaucoup M. Bonnard neveu, que la démarche du gros oncle
310 xLE ROMAN D'uN BRAVE HOMME
(il pèse au moins 250) la flattait au delà de toute expression; qu'elle ne méritait pas une si haute alliance ni une si grosse fortune; qu'une pauvre petite fille bien simple, comme elle, avait tout- au plus le droit de prétendre à la main d'un modeste employé...
— Après quoi elle a fait un effort héroïque et répondu franchement : oui 1
— Mais je t'assure que non; rien n'est fait, et la preuve, c'est qu'on a renvoyé la suite de la coav^ersation au mois de juin. L'oncle est même parti sans avoir vu son neveu, car il importe, disait-il, de laisser les choses en l'état. ,; ,
— Ah çà, dis donc, comment te trouves-tu .si bien renseigné, toi qui n'assistais pas à l'affaire? Je suis sûr qu'un Dumont n'écoute pas aux portes; tu es également incapable de faire jaser les servantes et d'acheter les secrets d'autrui. Alors, quoi?
— C'est la chose la plus invraisemblable, et cependant tu me croiras. La demoiselle du patron, qui ne m'a pas parlé dix fois en tout depuis quatre ans que je travaille ici, m'a fait chercher à l'atelier. Elle m'a reçu au salon, toute seule; son père était en bas et sa mère je ne sais où, à se poser des compresses d'eau sédative sur la tête, « Monsieur Charles, m'a-t-elle dit, vous appartenez à une famille que j'estime, que j'aime, à qui je dois la vie. Comme il peut arriver dans six mois, dans un an, ou plus tard, un événement qui étonnera bien du monde dans la ville de Courcy, et que certaines gens seront tentés de mal juger, i] faut que vous sachiez les choses dès leur commencement , et
LK ROMAN d'un BRAVE HOMME 341
je VOUS prie de m'écouter avec attention, pour témoigner un jour, s'il le faut, de ma droiture et de ma sincérité. :i> Gela m'embarrassait un peu, moi, tu comprends : je n'ai pas l'habitude de recevoir les confidences des jeunes filles. Mais elle était si décidée et elle paraissait si émue qu'il m'a, fallu courber la tête et essuyer l'orage, la pluie et tout. Car elle en a pleuré, de ces larmes, et pourquoi, je te le demande? L'événement n'est pas si malheureux.
— Mon cher garçon, les coquettes pleurent à volonté, et c'est une franche coquette qui s'est jouée (le toi. Elle n'a pas choisi son confident les yeux fermés; tout ce qu'elle t'a dit était à l'adresse d'un tien parent qu'elle enrage de voir trop raisonnable et qu'elle voudrait affoler.
— Ah! mais, tout beau, la belle! Ce n'est pas nous qu'on fait tourner en bourriques. Moi, je la croyais de franc jeu, tellement que j'ai presque pleuré avec elle. Es-tu bien sûr qu'elle soit si maligne que ça?
— La malice cousue de fil blanc n'en est pas moins de la malice. Ecoute-moi, cousin. Cette fille a été laide, elle a souffert. La voilà qui devient jolie, elle en abuse : c'est l'histoire de tous les parvenus. Après avoir déplu à tout le genre humain, sauf quelques originaux comme moi qui la trouvaient gentille, elle veut plaire, éblouir, fasciner, faire émeute sur son passage, forcer les aveugles eux-mêmes à se retourner dans la rue. Depuis Alexandre et Pyrrhus, on compte une demi-douzaine de conquérants qui ont visé l'empire du monde. C'est par millions
qu'il fatidrait chiffrer, les petites femmes, hautes comme une botte, qui ont rêvé la domination um-r verselle par l'accaparement des cœurs. Ambition bizan^e, absurde, inconsciente, pure de tout calcul intéressé, mais non pas inoffensive, car elle fait souffrir cruellement ceux qui ne badinent pas avec l'amour. Barbe, pour le moment, n'a qu'une idée î c'est d'enflammer celui de ses amis qui ne veut pas', lui faire la cour. Les quatre malheureux qui se sc»it • déclarés ne l'intéressent plus, elle les met dans le même sac, comme un chasseur jette au fond de son carnier la pièce qu'il vient d'abattre et, sans- plus y songer, suit une nouvelle piste. Tu peux lui dire de ma part... du.plutôt non ; elle croirait m'avoir piqué au vif; ne jouons pas la comédie du Dépit amoureux: La seule réponse à lui faire, c'est de me marier avant elle. J'ai déjà trop tardé, mais en doublant le pas... Bonsoir, Charles; il fera jour demain. »
Mon parti était pris. Je rentrai en chantant, J'em* brassai maman dans son lit, je me laissai border par Catherine, et, la bougie éteinte, j'évoquai l'ombre un peu confuse, mais toujours radieuse, de Berthe Gastenède, la plus belle enfant de Bordeaux. Par mes calculs, elle devait toucher à sa majorité; peut-être était-elle devenue un peu forte, car à notre dernière rencontre, il y a deux ans, elle manifestait^ quelque tendance à l'embonpoint; mais j'étais sûr de l'aimer ainsi. Pendant une heure, à force de tisonner dans mes souvenirs en soufflant sur la braise, je rallumai au fond de mon cœur un, petit feu clairet et pétillant. La régularité de mes occupations et le calme de la vie provinciale occélérèrent
ce phénomène intérieur que Stendhal a décrit sous le nom de cristal Usation. Chaque jour embellisait à mes yeux le portrait idéal de Mlle Gastenède, chaque heure me la rendait plus chère, chaque minute me confirmait dans cette douce illusion que nous étions faits l'un pour l'autre. Mais une rêverie discrète et renfermée dans les profondeurs de mon âme n'avançait pas sensiblement les affaires; il eût fallu tout au moins que la superbe Bordelaise en fît autant de son côté et se mît à cristalliser pour moi comme je cristallisais pour elle .Or la plus simple bienséance m'interdisait de lui écrire directement, ma timidité m'empêchait de demander sa main, de but en blanc, , à M. Gastenède ; la seule voie permise et commode, celle du post-scriphtm sentimental , était déplorablement longue. Je suivis celle-là, faute de mieux, et la première fois que je pus envoyer une facture à notre client de Bordeaux, je lançai mon trait enflammé :
« P.'S. — L'écrivain prend la liberté de déposer ses plus tendres et ses plus respectueux hommages aux pieds de la belle Mlle Gastenède. »
Et j'attendis. Un mois, un long mois s'écoula entre l'attaque et la riposte. Les espérances les plus folles et les craintes les plus chimériques bouleversèrent tour à tour ma pauvre tête durant trente jours et autant de nuits. Je savais mon post-scriptimi par cœur, et, h force de le ressasser dans mon esprit, j'y trouvais tout un monde d'amour, de soumission, d'audace, une déclaration, une demande
en mariage, une offense à la vertu de Berthe, une violation des lois de l'hospitalité, car j'avais dîné chez son père et j*y avais mangé des cèpes comme on n'en mange qu'à Bordeaux. Mes songes étaient de vrais chapitres de roman. Tantôt je voyais débarquer la famille Castenède en toilette de gala, Berthe vêtue de blanc, coiffée du voile des fiiariées et la fleur d'oranger au corsage. Le papa, ce digne homme, poussait sa fille dans mes bras et me disait avec un fort accent gascon :
c Puisque tu l'aimes tant, je te la donne! »
Tantôt c'était le frère (elle n'en avait pas) qui venait me demander raison. Nous allions sur le pré, je faisais sauter son épée à vingt pas, et noblement je lui donnais la vie. Quelquefois c'était elle qui m'écrivais une lettre de dix pages, sévère au début, douce et presque amoureuse à la fin. Même en plein jour, si M. Simônnot me faisait appeler lX)ur affaire de service, je rêvais que M. Castenède lui avait dénoncé ma conduite et que j'allais avoir à répondre des délits les plus graves : abus de signature, introduction du sentiment dans les affaires, manquement au devoir professionnel.
Enfin, le 42 avril 1853, en dépouillant notre courrier, je vis resplendir l'écriture adorée sur une lettre au timbre de Bordeaux. On accusait réception des marchandises, on promettait de faire honneur à la traite de Simônnot père et fils, et l'on commandait à nouveau six garnitures de toilette.
« P.-S. — En remerciant M. Dumont de son aimable souvenir, l'écrivain a le plaisir de lui an-
noncer son prochain mariage avec Mi Isidore Charpin, propriétaire du Château Charpin, un des crus les plus honorablement classés dans le Médoc »
Je m'étais déclaré trop tard ! Charpin, l'horrible vigneron, avait lâchement abusé de ma discrétion pour me supplanter dans le cœur de Berthe. A force de relire cette annonce si froide en apparence, j'y découvris successivement l'expression d'une profonde douleur, un vif dépit, une ironie amère et cent autres sentiments que l'innocente fille, aujourd'hui bonne mère de famille, n'y avait certes pas mis. Et finalement je compris qu'elle n'avait jamais pensé à moi, que j'étais un grand sot de l'aimer, que je ne l'aimais pas, que mon imagination seule était entrée en danse, que cette grosse fille n'avait ni la beauté ni les mérites de toute sorte dont je m'étais plu à l'orner, et qu'il fallait profiter de la leçon.
J'en profitai si bien que trois semaines plus tard j'étais follement épris d'Angèle Souque, la blonde Mai^eillaise qui m'avait serré la main en musique, à Guillaume Tell.
Sûr de son affection et convaincu qu'elle ne pouvait pas m'avoir oublié, je résolus d'aller droit au but, c'est-à-dire au papa Souque. Je lui écrivis Ion-, guem^ît avec tout l'abandon qu'autorisaient nos relations passagères, mais cordiales, et, sans nommer sa fille, j'exprimai le désir d'être marié à Marseille et par lui. Eloge de Marseille et de sa population féminine, qui unit tous les charmes à toutes les vertus. Compliments personnels à l'adresse de M. et Mme Souque, avec une allusion très délicate à leur
fille. Exposé de la situation du requérant : il n'eat pas riche, il possède en tout une quarantaine de mille francs, et sa mère, très bien portante et jeune encore, heureusement, n'en a pas davantage.
Ses appointements viennent d'être portés à 6000 fr., et sa part dans les bénéfices de 1852 en a produit 3000. Total modeste pour le présent^ mais Tavenir ! variations brillantes, véritable morceau de bravoure sur ce thème favori des jeunes gens : l'avenir est à moi ! Et, pour conclure, on suppliait l'excellent M. Souque de trouver une jeune fille assez confiante, c'est-à-dire assez intelligente pour escompter l'avenir du très respectueux et très affectionné Pierre Dumont.
Le. vieux renard était bon entendeur, et beau parleur par-dessus le marché. Il me comprit à demimot et s'expliqua de même dans un écrit des plus aimables et des plus étudiés. Après m'avoir remercié d'un témoignage de confiance qui l'honorait infiniment, il me combla d'éloges et enchérit sur mes prétentions les plus audacieuses, me promettant gloire et fortune et inscrivant mon nom par avance au livre d'or de l'industrie. C'est pourquoi il me dissuadait en ami, presque en père, de choisir une femme à Marseille. « Nous autres, disait-il, nous vivons plus vite que nature, nous sommes un peuple de gens pressés. Un père marseillais, quand il marie sa fille, prétend la voir heureuse non pas dans dix ans ni dans cinq, mais tout de suite. Il n'a pas la patience d'attendre le fruit du travail et du temps ; il souffrirait trop s'il voyait la pauvre se priver et tirer la langue, ne fût-ce que pendant six mois.
LE ROMAN d'un BRAVE llOAlME 'Ml :
Tous mes compatriotes, lorsqu'ils sont assez riches pour choisir, veulent des gens arrivés, du bien néet acquis, une fortune faite, rien de précaire et riend'aléatoire. Je blâme leur travers, et cependant je le partage. Que Voulez-vous? On est de Marseille ou l'on n'en est pas. C'est dans notre cité, notre vieille cité phocéenne, qu'un négociant refusa sa fille au lieutenant Napoléon Bonaparte. L'autre avait foi dans son étoile ; il disait : « Vous ne savez pas ce « que vous perdez. » Le sage père de famille répondit à cet offlcier de fortune : « Ce n'est pas avec des (( étoiles qu'on fait la bouillabaisse; c'est avec treize (( espèces de poisson, dont je te fournirai la liste, si « tu veux. y> Tel est l'esprit de Marseille, mon bien bon. Vous feriez donc admirablement de vous choisir une compagne dans ce charmant pays de Touraine, qui est le vôtre. Les filles y sont aussi jolies et plus fraîches que chez nous, et les parents moins positifs. » La lettre se terminait par un éloge enthousiaste de notre province et de ses habitants. M. Souque avait mis une certaine coquetterie à me rendre la monnaie de ma pièce.
Cette dissertation éteignit le grand feu que j'avais allumé dans mon cœur pour la blonde de la rue Saint-Ferréol, et je me retournai tout d'une pièce vers la plantureuse Gertrude, de Roubaix, Mlle Dcbruckhardt, surnommée l'ange à la gifle. Je me remis à l'aimer comme si je n'avais pensé à aucune autre, et cela ne me coûta pas grand effort, puisque j'avais à peine vingt-cinq ans. Mais, éclairé par une" double expérience, je n'écrivis ni à la forte enfant ni à sa mère. Il me parut plus sage de faire tâter le
terrain par un jeune homme de leur ville, mon ca-^' marade Germain de Soncet, que j'avais connu sur les routes. Cette fois, la réponse ne se fit pas attendre •■ un mois. L'ancien voyageur, élevé au rang d'cussocié dans la teinturerie paternelle, m'annonça en style folâtre que personne ne pourrait me disputer le cœur de Gertrude. L'enfant ne relevait que d'elle-^ même, maman Debruckhardt avait abdiqué tous ses droits. Seulement mon infante avait quitté la ville' sans dire où elle allait, et par timidité apparemment, n'osant voyager seule, elle avait enlevé un capitaine de chasseurs à pied.
Et de trois î Tous mes projets étaient à vau l'eau ; je n'avais plus ni préférence ni espérance, et pour-» tant, à mes yeux comme aux yeux de ma mère, de mon patron, de nos amis, ma vie de garçon était finie, je ne m'appartenais plus, je roulais sur la pente.. Lorsqu'un homme a pris son élan pour faire le grand saut du mariage, il n'y a pas d'obstacles qui l'arrêtent : il franchira le fossé. Tout le monde le sent et le dit, cela devient un bruit public, les jeunes filles sans dot vous lorgnent en dessous, les mamans font votre éloge tout haut, les marieuses vous invitent à leurs soirées d'échaudés et de thé suisse, les notaires ont toujours quelque chose à vous dire en particulier.
Les jolies filles bien élevées ne manquaient pas dans la bourgeoisie de Gourcy. Il y en avait même trop, car l'égoïsme des jeunes gens, l'ambition de» familles, la chasse aux grosses dots, condamnaient souvent les plus belles et les meilleures à coiffer sainte Catherine. Moi qui n'avais nul souci de l'ar-
gent, et qui depuis longtemps me croyait assez riche pour deux , je pouvais choisir dans l'élite. Après ^ quelques hésitations, je choisis, sans enthousiasme, mais sans regret ni arrière-pensée, Caroline Baron, fille aînée et bientôt majeure d'un fort honnête marchand de bois. Elle était blonde, j'avais résolu de n'aimer qu'une blonde ; elle était grande, elle avait la taille longue, les mains effilées, les yeux d'un bleu de ciel; enfin, je trouvais en elle, sauf quel-, ques détails, le type que j'avais rêvé. Nous nous connaissions de vieille date, nous avions joué, jardiné, dansé ensemble. Mon père avait été Tami da sien ; sa mère et la mienne échangeaient, bon an mal an, une demi-douzaine de visites.
Elle et moi, nous n'avions encore échangé que des propos vaguement sympathiques malgré le zèle dea intermédiaires et les provocations parfois gênantes des bonnes dames de son quartier. Mais, te l**" octobre 1853, le destin se mit de la partie. Je venais de donner ma leçon d'histoire de . France à quarante gamins des deux sexes ; une fillette de la fabrique, que j'avais dû relever quatre ou cinq fois du péché de paresse, tomba sur elle-même comme un chiffon à la porte de la salle.
Je la ramassai vivement ; elle avait mal au cou, disait-elle, et elle se sentait toute chose. Il me fallut donc la porter jusque chez elle, et ses parents étaient les voisins mitoyens du chantier Baron. La pauvrette entourait mon col de ses bras maigrelets, et, tout en se serrant contre moi comme un oiseau frileux, elle me disait d'une voix un peu rauque :. .
390 LE HOMAN d'un ËRAVË H03iM£
<c Monsieur Pierre, vos enfants seront bien hèui^eux, vous êtes si bon !
— Je vais te dire. C'est que, moi, je n'ai pas le droit d'être méchant. Tout le monde à Courcy m'a soigné quand j'étais petit. Tu ne sais donc pas qu'on m'appelle l'enfant de la ville ?
— Oui, mais on pourrait aussi bien vous appeler son père. A la fabrique, nous avons peur de M. Simonnot; mois vous, monsieur Pierre, un chacun vous aime tout plein.
— Gela ne prouve qu'une chose : c'est que vous êtes de braves gens.
— Dites donc, monsieur Pierre , vous ne noua abandonnerez pas quand vous aurez des enfants à vous?
-^ Pas de danger, ni'amie. D'abord sais-tu si j'en aurai, des enfants?
— - Oui, puisque vous allez vous marier.
— Qui te l'a dit ?
— Tout le monde.
^- Et avec qui me marie-t-on ?
— Je ne sais pas. Avec qui vous voudrez, pourvu que votre femme soit douce au pauvre monde comme vous. »
Nous étions dans sa rué, presque à sa porte. Eu passant devant le chantier, elle me montra les fenêtres de la famille Baron, vaguement éclairées par une lampe Garcel, et me dit :
« Làj je sais une bonne demoiselle;
— Je la connais aussi ; elle s'appelle Caroline.
— Justement. Quand mon père avait la petite vérole...
— Elle est venue le soigner? r.
— Pour ça, non ! C'est trop dangereux. Mais elle ne nous a laissés manquer de rien. Monsieur Pierre, il faut vous marier avec Mlle Caroline.
— J'y songerai, ma belle. Embrasse-moi, doi's bien. » . •
Ses parents l'attendaient, je la remis entre leurs mains et je m'enfuis pour éviter les remercienients inutiles. Le lendemain, en allant au bureau, j'appris que ma petite élève était morte dans la nuit.
On l'enterra deux jours après, et au sortir du cimetière je contai au père Baron ce que la pauvre enfant m'avait dit. Il m'écouta avec une visible émotion, et j'osai lui demander s'il ne croyait pas comme moi que les volontés des mourants sont sacrées.
« Oui, oui, répondit-il, elles le sont quand elles arrangent tout le monde, et c'est le cas. Ma femme et moi nous sommes très flattés, Caroline sera contente. Il n'y a pas deux garçons comme vous dans Courcy ; votre position est déjà bonne, et elle ne peut que s'améliorer. Entrez chez nous j nous tremperons un biscuit dans un verre de vin d'Espagne, et, si les femmes y sont encore, on pourra se taper dans les, mains. »
Lu maison, pai* malheur, était vide ; j'y revins le soir avec ma mère, qui sans enthousiasme et presque sans conviction, mais non sans grâce, exposa ma demande et la fit agréer d'emblée.
Il n'y a pas de secret dans les petites villes; on sut donc aussitôt que j'étais fiancé à la fille aînée du marchand de bois, et l'on apprit à vingt^quatre heures d'intervalle qu'il y avait promesse de mariage
322 LE ROMAN d'un BRAV£ HOMME
entre Baypbe Bonafigue, sans profession, et Jules Bonnard, sous-chef à la fabrique. Les compliments ne me manquèrent pas. Mon patron me félicita non seulement d'épouser la fille d'un homme riche à 400 000 francs, mais encore et surtout d'avoir sauvé ma peau des griffes de la famille Bonafigue. C'était un vrai coup de fortune, au dire de M. Simonnot, que d'échapper à ces sans le sou. « Braves gens aii fond, mais bohémiens incorrigibles. Le peu d'argent économisé par la mère et la fille s'évaporait au jour le jour entre les mains du père, qui devait avoir un vice secret. Peut-être jouait-il à la Bourse? En tottt cas, il lui arrivait trop souvent de solliciter dés avances, et on ne lui connaissait pas un centime d'argent placé. Ce qui pouvait leur arriver de mieux^ c'était de marier leur fille à un artiste. » Le patron feisait peu de cas des peintres et des graveurs et regrettait tout haut le bon vieux temps où la fabrique se passait de leurs services. Il laissait rarement passer l'occasion de mordre sur ces viveu7*s qui gagnent cent francs en un tour de main et les dépensent de même. Si je lui faisais observer que j'avais décoré avec M. Doussot les premiers services de la maison Simonnot, et qu'à ce titre je pouvais faire cause commune avec nos artistes industriels, il protestait éloquemment. Je ne vendais pas mes dessin^^ au poids de l'or; je les donnais gratis à la maison, comme c'est le devoir d'un fidèle employé. J'acvais de l'ordre, de la conduite: je plaçais mes économies dans la fabrique, et, par tous ces mérites transcendants, je méritais d'êti^e l'heureux époux de Caroline Baron. Ainsi soit-il !
Ma mère m'avait accordé son consentement sans joie, mais sans blâme. La vieille maman hB. France tvit un peu moins réservée.
çc Tu es libre de tes actions, me dit-elle, et tu aurais même le droit de faire une folie. C'est un mariage déraison que tu choisis; Topinion publique sera pour toi, et tu n'entendras qu'un concert de louanges. Cependant je ne dois pas te dissimuler que mon pauvre vieux avait d'autres projets sur ta personne. Le père Dumont était un esprit faux, je le lui ai répété tous les jours de sa vie, mais un cœur juste. Il ne se trompait pas en matière de sentiment, et lorsqu'il me disait : Nous marierons ce grand gargon à cette petite, m'est avis qu'il ne radotait point.
— Je sais de qui tu veux parler, grand'mère, et je vais mettre ta conscience en repos. La petite en question est fiancée à un employé de chez nous, M. Bonnard.
, — S'est-elle fiancée avant ou après toi?
— En même temps pour ainsi dire, à vingt-quatre heures d'intervalle, et il y avait plus d'un an qu'elle se laissait faire la cour. D'ailleurs M. Bonnard est un meilleur parti que moi, ce qui explique tout.
— Non, je ne la crois pas intéressée, et Ton ne m'ôtera pas de l'esprit qu'elle t'aimait bien.
— Tu avoueras du moins qu'elle s'est lestement consolée.
— C'est fait; n'en parlons plus. Et maintenant qu'est-ce que je t'offrirai? »
J'étais en règle avec ma famille et d'accord avec* mon patron ; il ne me restait donc plus qu'à me laisser
324 LK HOMAN d'un JîKAVE HO.VJAIK
\Tivre jusqu'au grand jour, ma seule affaire était d*aimer et d'être heureux. Tous les matins, j'envoyais à ma jolie future le plus beau bouquet des serrés de M. André; tous les soirs, aprèsmon travail, je dînais sur le pouce et je courais chez les Baron avec ma mère. Le gros marchand de bois était un bonhomtne tout rond; il parlait haut, riait aux éclats, contait volontiers ses affaires et frappait un peu trop» sdtivent sur son gousset rempli d'or. Sa femme représentait le type d'une ménagère accomplie, hal^ïlê . aux confitures, très forte sur le prix des denrées^ incomparable dans la lessive, excellente maître^ de maison et tellement maîtresse à la maison que sa fille, la douce enfant, était impatiente d'en sortii*. Avec beaucoup de tact et de discrétion, Caroline me laissa entendre, dès notre seconde entre*vue^ ({u'elle voudrait bien être chez elle, avoir une servante à ses ordres et régner seule dans son logis, si <Hroit et si modeste qu'il fût. Sortir de chez sa mère pour entrer chez la mienne eût été, à ses yeux, un simple changement de prison. Ma pauvre maman, qui avait le génie du sacrifice, comprit la chose à 'iemi-mot et choisit, sans rien dire, au sommet de la \ ille haute, un petit coin où finir ses jours. Elle nous «bandonnait sa maison toute meublée du haut en bas, et Catherine pour nous servir. Elle se dépouillait gaiement, avec entrain, comme les autres s'enrichissent, incessamment occupée à chercher quéîlè privation elle pourrait encore s'imposer à notre profit. La première semaine d'octobre s'écoula vite au milieu de nos projets, de nos arrangements, des préparatifs du trousseau, des devis de la corbeille.
LE ROMAN d'un BHAVE HOMME 325
Cependant, je ne trouvais pas dans ces occupations charmantes le plein contentement dont je m'étais leurré; si la future s'épanouissait à vue d'œil, le fiancé était assez terne. J'avais beau me battre les flancs, une sorte de malaise pesait sur moi. Le travail du bureau m'ennuyait pour la première fois de ma vie; je m'expliquais ce dégoût par l'absence de ma future et par l'impatience de la revoir; mais le soir arrivé, lorsque j'entrais dans le salon si net et si correct de Mme Baron, Caroline avait beau venir à moi, me tendre les deux mains, offrir son beau front à mes lèvres, mon abattement persistait, et je restais mélancolique. Du matin au soir, j'avais la tête lourde, sans douleurs vives, et le cœur affadi ; le soir, je me couchais avec la fièvre. Fièvre d'amour si vous voulez, mais fatigante et triste. Mon beau-père, ce vaillant rieur, qui buvait deux bouteilles de vin k son dîner pour chasser l'humeur noire , me dit un jour :
« Ah çà, j'espère que vous n'avez pas de regrets? »
Je protestai avec chaleur, mais il insista :
« Mon garçon, c'est une physionomie d'hôpital que vous portez sur vos épaules. Tâchons de changer de visage, ou sinon l'employé de l'état civil est capable de se tromper et d'inscrire vos noces sur le grand livre des décès. Pas de bêtises! »
Caroline elle-même, après m'avoir demandé pardon pour la grosse gaieté de son papa, me coula ces deux mots dans l'oreille : Souffrez-vous? Et plusieurs ouvriers de la fabrique, bonnes gens, à qui j'avais pu rendre quelques petits services^ me
demandaient de but en blanc : (c Vous n'êtes pas fatigué, monsieur Pierre? » Je répondais que iioh, mais sans conviction aucune. Une sorte de conscience physique me disait que j'étais touché à fôrid. Le 10 octobre, au matin, je venais de m'éveilïer avec un léger mal de gorge, une douleur très âa{)portable dans le cou, un peu de surdité et surtôiit une forte addition de mélancolie, lorsque ma porte, battue à coups de poing, laissa entrer le président du club des Badouillarts, M. Robiquet, et son vénérable acolyte le docteur Flan. Ces deux repïrésentants de la folle jeunesse de Courcy venaient me rappeler Tarticle 17 et dernier de nos statuts :
« 17. Tout transfuge du club, id est tout Badouiilart afekiBz nigaud pour se laisser entortiller dans les prétendus do Ux liens du mariage, alias conjimgo, devra se racheter en offrant à ses anciens collègues un banquet sterling, ou pharamineux, à son choix, dans les salons de la Couronne^ antique et vénérable auberge de Courcy. »
Je m'excusai de mon ignorance en passant une robe de chambre, et je me mis à la disposition de ces messieurs pour le jour qui leur agréerait. L'illustfe k. Robiquet, qui flairait un bon repas h dix lieues à la ronde, voulait qu'on mit la fête au lendemain, en vertu de l'axiome : « Aussitôt pris aussitôt pendu. » Mais le vieux docteur m'observait sans ittot dire et surtout sans m'approcher de trop près. ï\ me posa cinq ou six questions sur ma santé, et, sans vouloir précisément me mettre la puce à l'oreille, il opina que pour le moment je ferais mieux dé voir un médecin qu'un aubergiste.
« Mais, répondis-je, je suis tout servi, puisqu'un vent favorable vous a poussé chez moi.
— Peuh! fit-il avec modestie, je suis hors d'âge; j'aime à dormir toute ma nuit, et je n'exerce plus qu'en consultation, quand mes jeunes confrères font appel à mon expérience. Prenez Cazal; c'est un gentil garçon; n'a-t-il pas fait ses études avec vous?
— Oui, il était de mes grands anciens au collège.
— Faites-le donc appeler, mon cher ami, si le malaise continue. Car vous n'êtes qu'à moitié bien, n'est-ce pas?
— Tout au plus à moitié.
— Je ne serais pas surpris d'apprendre demain matin que vous êtes complètement rétabli; mais le luxe de précautions n'a jamais ruiné personne. Voyez Gnzal, et renvoyons le banquet à huitaine, afin que vous puissiez y faire honneur. »
L'illustre'M. Robiquet ouvrait timidement la bouche pour protester contre un si long délai : un coup d'œil furtif du docteur lui imposa silence et me donna beaucoup à penser. Je remarquai que les deux visiteurs se retiraient plus vite que de raison et qu'ils me secouaient la main moins rudement qu'à l'ordinaire. Toutefois je m'abstins d'appeler le docteur Cazal, de peur d'inquiéter ma mère, et je passai devant sa porte sans y sonner, de peur de m'éclairer moi-même : tous les malades sont des enfants.
Cette journée me parut bien longue ; mon inquiétude et ma tristesse étaient aggravées par les douleurs du cou et de l'oreille, et j'éprouvais comme un aplatissement moral. Au sortir du bureau, la frai-
cheur du soir me donna quelques frissons passa-^ gers, suivis d'un peu de fièvre ; j'écrivis quelques mots à Caroline pour excuser ma première infidélité^ et je me rais au lit. Ma mère, qui commençait à craindre, mais qui n'en disait rien, me donna le bonsoir et rentra ostensiblement dans sa chambre^ Elle en sortit à pas de loup dès qu'elle me supftosa endoi*mi, et elle passa toute la nuit dans un fauteuil^ écoutant ma respiration , observant mes mouvements à la lueur de la veilleuse. Mon sommeil fut agité par des rêves absurdes et lugubres. Ge fut d'abord un grand bal au collège. Tous laés amis du bon vieux temps étaient là, M. Doussoti les Lutzelmann, les Bonafigue, et l'on dansait le cotillon. Tout à coup, Martin Sec sortait de terre au milieu du salon en disant : « Je vais vous ajl^ prendre une nouvelle figure. » Il tirait un canif de sa poche, se dirigeait en sautillant vers le principal et sa femme et les piquait l'un après l'autre. Il allait ensuite aux enfants, à M. Doussot, à Basset, piquant toujours, et tous ceux qu'il avait touchés tombaient morts sans répandre une goutte de sang. Personne ne semblait indigné ou étonné ; moi seul je m'agi^ tais pour arrêter le misérable, mais mon patron me tenait par le bras, et j'étais comme cloué sut place. Cependant Martin Sec se dirigea vers Barbe Bonafigue pour la frapper comme les autres. A cette vue, je bondis, je renverse tout, j'enlève ma jeune amie, et, passant à travers les murs, je l'envporte hors du collège. Me voici dans la rue de Na-^ varre, haletant, effaré, mais soutenu par une idée fixe : déposer mon fardeau entre les mains du doc-
teur Gazai. Seulement, ce n'est plus Barbe que je tiens, c'est ma petite élève de la fabrique ; elle se suspend à mon cou avec une vigueur qui m'étrangle, en même temps que sa bouche murmure les plus tendres remerciements à mon oreille. Nous allons, nous courons toujours, sans atteindre la maison du médecin, qui semble reculer devant nous. Mais je ne sens pas la fatigue ; au contraire, on dirait qu'à chaque enjambée mon faix devient moins lourd. Étonné, je regarde à la lumière du premier bec de gaz, et je vois la petite figure horriblement maigrie. Un peu plus loin, elle m'apparaît décharnée, et puis je ne porte plus qu'un squelette dont les os s'entrechoquent bruyamment comme des noix secouées dans un sac. Enfin, j'arrive au domicile de M. Gazai ; le jeune médecin est debout sur le seuil de sa porte et me dit :
(( Je vous attendais. Ge vieil égoïste de Flan m'avait annoncé votre visite. Ah! voici la malade; elle a mauvaise mine, mais cela ne sera rien. Tant que le squelette est complet! Regardez! ça tient debout, comme une pièce de musée. En ai-je vu de ces personnages macabres chez les naturalistes du quartier latin! On les guérit neuf fois sur dix. Restons ici; ce n'est pas la peine d'entrer : j'ai vingt clients dans mon antichambre. Nous allons procéder par la méthode plastique. On assure que Phidias commençait par établir la charpente osseuse de ses statues et qu'il posait les muscles par-dessus. Je n'en crois rien, mais ce qui est absurde dans un art peut être sublime dans un autre. »
Tout en parlant, il prenait ma chair à pleines
mainsj l'arrachait sans effort et la jetait par grosses poignées sur le crâne, les côtes et les membres du squelette. Il l'étalait avec la paume et la modelait à coups de pouce, sans se presser, riant d'un air malin et me disant de temps à autre :
« Celle-ci, mon bien bon, sera vraiment la chaûr de votre chair. Que vous semble de cette tête? »
Je la trouvais jolie, mais il l'avait encore changée. Ce n'était plus ma petite apprentie, la malade du i^^ octobre, c'était Barbe elle-même, et florissante de santé. « Attendez! cria le docteur, le cou est encore un peu maigre. Je veux lui faire le collier de Vénus. Encore un peu de cette bonne argile humaine ! » Il porta la main à ma gorge et y enfonça les cinq doigts avec tant de vigueur que je m'éveillai en criant :
« Monsieur Cazal I Monsieur Cazal !
— Présent! » répondit le docteur qui venait d'entrer dans la chambre.
Ma mère, épouvantée par les agitations de cette nuit, avait pris sur elle de l'envoyer chercher.
Ce jeune savant, héroïque, comme ils le sont presque tous, assista d'un œil calme et souriant à mon pénible réveil. L'angine m'étouffait, j'avais la gorge sèche, la peau brûlante, et je criais la soif. La fièvre me clouait si bien sur l'oreiller que je ne songeai pas même à sortir du lit. Tout le jour et la nuit entière, je vécus de la vie étrange des hallucinés, débitant mille extravagances à ma mère et à Catherine, qui se multipliaient autour de moi dans leur zèle effaré. Le lendemain, 12 octobre, je saignais du nez sans m'en apercevoir, et mes mains
rougies tachaient de leurs gestes inconscients les draps du lit, le tablier de Catherine, les manchettes du docteur, tout ce qui se trouvait à leur portée. La gorge était toujours serrée, mais le délire plus calme; je divaguais comme on raisonne en état de santé, froidement, d'un air convaincu. ,
Les trois journées suivantes ne furent qu'un long accèsP de folie. Enflammé par la fièvre, je voulais courir au bureau. J'entendais le patron qui m'appelait à la fenêtre pour arrêter les comptes de Gastenède, de Souque et de la veuve Debruckardt. C'était aussi mon cousin Charles qui venait me chercher de la part de M. Bonafigue. Un bruit de cloches rassemblait toutes les nations du monde autour de notre petit arbre de la liberté, et mon père leur parlait éloquemment de la paix sans nuage et de l'harmonie universelle. Mais tout à coup, sans transition, les peuples se ruaient les uns sur les autres. J'entendais distinctement le tambour, et je voyais papa La France, le sabre en main, dans sou vieil uniforme, à la tète d'un bataillon républicain.
N'est pas bon malade qui veut. J'avais pris eh horrewr la pauvre Catherine, je refusais ses soins, le timbre de sa voix m'agaçait, je lui reprochais de sentir la cuisine, quoique le feu de ses fourneaux fût éteint depuis plusieurs jours. Ma mère seule avait le don de me calmer un peu lorsqu'elle me tenait la main ou qu'elle soufflait sur mon front. J'abusai de son dévouement et j'épuisai ses forces jusqu'au jour où je m'aperçus qu'elle était accablée, qu'elle respirait avec peine et que son cou et sa mâchoire inférieure, également enflés, ne fe\-
saient qu'un. Alors je la chassai de ma chambre, je voulus qu'elle se mît au lit. Elle ne s'y mit pas spontanément, car elle était déjà trop faible, mais elle s'y laissa porter par Catherine et le docteur Cazal.
A partir.de ce jour, 48 octobre, jusqu'au 6 du mois suivant, je ne reconnus personne et je vécus, si c'était vivre, aussi inconscient qu'une plante de serre chaude, sans idées, sans volonté, sans désirs, étranger aux amis dévoués qui prenaient soin de moi et ne songeant pas même à demander ma mère. .Te ne me rappelle rien de cette agonie, sinon ce qu'on m'en a conté plus tard. Il paraît que pendant huit jours on me fit boire goutte à goutte, on me lava la bouche et le gosier avec du jus de citron et que ces soiris minutieux entretinrent en moi comme un reste de vie. Le 26, j'étais si faible que je ne délirais presque plus; mais il fallait chercher mon misérable pouls, et le peu qui restait de moi était plongé dans une somnolence continuelle. Le 29, l'agitation me reprit, je toussai, j'expulsai quelques fausses membranes, je bus avidement et je dormis d'un sommeil si profond que Catherine appela par ses cris ma seconde garde-malade, une autre femme que je ne connaissais pas, mais qui me soignait bien aussi.
<3C II est mort, mademoiselle ! 11 est mort 1 » Enfin, le 6 novembre, je m'éveillai avec la soif et la faim, mais la soif et la faim d'une bête. Je reconnus le docteur Cazal, je reconnus ma vieille soixante, je reconnus la petite Barbe Bonafigue. Sa présence ne m'étonna nullement, pas plus que l'absence de
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ma mère. L'admirable enfant me baisa sur les yeux et me dit :
« Te souviens-tu qu'à l'enterrement de ton père nous t'avons déclaré, Jean et moi, que nous serions heureux de t'offrir notre vie? »
Je répondis comme une brute :
« Alors, donne-moi du bouillon. »
Cela lui sembla tout simple ; elle me fit boire et manger. J'eus alors quatre jours de fausse convalescence, pendant lesquels, enivré de ma propre faiblesse, je fus tout au plaisir de revivre, et dans mon égoïsme idiot j'oubliai tout ce qui n'était pas moi.
Mais le 10 au matin, en mangeant un œuf à la coque, je rencontrai une mouillette qui refusa obstinément de passer. Je voulus prendre un peu d'eau rougie et je rejetai la boisson par le nez. Une mortelle angoisse m'avertit que je n'étais pas quitte envers la maladie et qu'il fallait me préparer à un nouvel assaut. Ce fut d'abord un douloureux fourmillement dans les jambes et dans le bras droit, puis une paralysie presque complète. Je n'avais plus à moi que ma tête et mes yeux, et je n'en jouis pas longtemps, car au bout de cinq ou six jours ma vue se troubla, mes yeux se fermèrent ; je me sentis aveugle et paralysé pour la vie.
A cette idée, le désespoir me prit, la fièvre se ralluma, l'agitation et le délire recommencèrent; je traversai une de ces crises violentes dent l'homme ne peut sortir que mort ou promptement guéri.
J'en sortis à mon avantage, très faible, mais iiffranchi de toutes les infîrir^ités passagères qui
334 LE HOMAN d'un brave; ttOMME
s'étaient abattues sur moi. Le 20 novembre, M. Gazai ditf : « Il est sauvé, mademoiselle, et l'honneur vous en revient plutôt qu'à moi. » Trois jours après, Catherine m'emportait au salon dans une couverture ; on aérait ma chambre et l'on faisait mon lit. Mollement étendu sur un grand canapé, devant un feu flambant, je songeai pour la première fois à demander ma mère. Barbe ne savait que répondre, Catherine dissimulait de son mieux sa robe noire et son bonnet de deuil. Mais le docteur comprenant dans sa jeune* sagesse que j'avais l'esprit assez faible et la sensibilité assez émoussée pour recevoir un grand coup sans mourir, me raconta comment la pauvre femme avait succombé à son mat, au mien, pour mieux dire, après deux jours de souffrances.
D avait bien raison de compter 'sur l'abominable égoïsme des convalescents, car le premier cri de moii cœur fut celui-ci :
€ ma mère qui m'aimait tant 1 A-t-elle pu mourir quand j'étais si malade! :$>
Je ne me pardonnerais jamais ce mouvement stupide et féroce, chère femme, douce martyre, si je n'avais devant moi toute une vie pour te bénir et te pleurer I
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