‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 4 sur 15 · NOS RÊVES · texte numérisé non relu

NOS RÊVES

Je fus le premier de ma classe, mais c'est au bout de plusieurs années que je pénétrai le sens intime de cette exhortation. Mon père avait travaillé un peu plus et beaucoup mieux que ses frères; par le succès autant que par Tâge, il était le premier de tous les Dumont de sa génération et le chef de famille après papa La France. Ce rang lui imposait des devoirs agréables, mais parfois difficiles à remplir. Il se croyait engagé d'honneur à maintenir tous les siens dans une situation décente et à ne tolérer sous aucun prétexte la déchéance d'un seul Dumont. Mais quelques-uns de ces Dumont s'étaient mariés trop jeunes, sans beaucoup de réflexion; ils avaient tous fondé de nombreuses familles. Mon oncle Bernard, par exemple, avait cinq filles, sans un garçon, et il habitait un village marécageux où l'on usait plus de sabots que de souliers. £n conséquence, au lieu de travailler de son état, il s'occupait les

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trois quarts de Tannée à des industries de pauvre homme, cherchant des feuilles ou du hois mort dans la lorêt, ramassant des faines pour son huile ou des glands pour nourrir un porc, cueillant le long des haies les prunelles de l'épine noire, dont il faisait de la piquette, hallebotant en âpooille dans les vignes après vendange ou glanant çà et là quelques poignées de b^ dans les champs. Tout cela était fort honnête, mais mom père n'aimait pas qu'un des siens, un Dûment, se confondit dans ces besognes misérables avec tous les giieux du village. Bernard était bon travailleur et plus habile que la plupart des aiiisans dé la ville, mais il chômait fatalement les trois quarts de l'année,, quoiqu'il eût notre chentèle et celle de nos amis. Mon père prit un grand parti : il acquit le premier fonds de cordonnier qui fut k vendre à Courcy et en fit l'avance à son frère . C'était, en somme, un prêt de cinq ou six mille francs, et notre maison du canal, achetée à crédit, n'était pas entièrement payée !

Il nous arrivait quelquefois d'enrichir un des nôtres sans bourse délier : par exemple, le jour ou mon père était si furieux contre l'oncle Louis. En lui faisant visite, il avait découvert que ce pauvre homme employait l'aîné de ses fils à tourner une roue de cordier, au Heu de l'envoyer à l'école. La manivelle et les râteaux étaient plantés le long de la .Loire, sur une chaussée; il faisait froid, le vent soufûait avec rage, et mon cousin Alphonse avait les doigts tout crevassés. Mon père était superbe de colère :

« Malheureux ! criait-il, tu aurais plus tôt fait de

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crever les yeux à ton Ôls. L'homme qui ne sait pas lire est plus à plaindre qu'un aveugle, i»

L'oncle répondait que son flls irait à l'école plus tard ; qu'en attendant il faisait une espèce d'apprentissage ; enfin, que la roue ne pouvait pas tourner toute seule et qu'un gafçon doit aider son père.

<i: La roue ne pourrait pas tourner toute seule? Qu'en sais-tu? Cette bise enragée qui nous coupe les oreilles ne te dit rien, ne te conseille rien? Crois-tu que le vent ne soit bon qu'à donner des engelures à ce petit? Mais, grand nigaud, s'il fait de la farine sans se lasser jamais, il te fabriquerait tout aussi bravement cordes, cordeaux et ficelles. TiensI je t'offre un marché. Il y a dans ma cour quelques vieux bouts de planche qui ne servent à rien. Si d'aujourd'hui an huit je t'installe ici même un moulin à vent qui travaille plus fort et plus régulièrement que dix gamins comme celui-ci, promets-tu d'envoyer Alphonse à l'école? »

L'oncle Louis ne se fit pas prier, et dans les délais conyenus on lui livra un joli petit moulin, pas bien haut, mais assez fort pour donner du fil à retordre k quatre hommes. Dès que l'outil marcha tout seul, on gagna quelque argent; on s'agrandit bientôt et en moins de dix ans la cordonnerie de Louis Dumont devint la plus active et la plus florissante du pays. Alphonse, mon cousin, fut si content de ne plus tourner la manivelle qu'il fit merveille à l'école du bourg, puis au collège et finalement à l'École d'Alfort : il est vétérinaire à Étampes et fort estimé dans la Beauce. Ses deux frères ont repris la maison paternelle, et sa sœur est mariée à un avoué de

Blois. Ainsi, pour relever toute une branche de la famille^ il a suffi d'ua peu de bois et de ferraille, cinq ou six journées d6 travail et une de ces idées qui valent cher et qui ne coûtent rien.

Mais dt telles aubaines sont rares, et c'est par exception que les bonnes. pensées se transforment si vite en bon argent. Je dois .dire qu'avant et après cette aventure unique, si mon père servit les siens, ce ne fut pas sans bourse délier. Il avait la main très ouvert^ et peut-être, comme tous ceux qui gagnent bien leur vie, il se croyait un peu plus riche qu'il ne l'était. Dirai-je que mes oncles abusaient de sa facilité? Non, car ils faisaient tous de leur mieux pour se suffire, et l'on ne recourait à lui que dans les besoins sérieux. Mais ces besoins étaient fréquents, jeFâi-su par la sui^e, et ils se traduisaient par des emprunts d.e chiffres ronds, sans remboursement vraisemblable. Lorsque les choses allaient un peu trop loin, mon père haussait les-épaules et disait :

« C'est bien cher, la famille, mais après tout il n'y a pas d'argent qui vaille ça. :i^

Il obligeait ses frères parce qu'il les aimait^ et aussi pour assurer une vieillesse tranquille à papa et maman La France. A aucun prix il n'eût voulu attrister deux êtres si bons et si fiers. Il les aidait euxmêmes avec infiniment de respect et de délicatesse, prévenant les besoins nouveaux que l'âge apporte toujours avec lui , demandant la faveur d'échanger une- barrique de vin de Bordeaux contre un tonneau de leur piquette,cassant le fauteuil du grand-père pour se donner l'occasion d'en apporter un neuf, ou priant les deux vieux d'essayer pai*

complaisance un sommier élastique qu'il oublia soigneusement de leur reprendre.

Ma mère fut toujours de moitié dans les largesses, les prêts téméraires et ce que nos amis appelaient volontiers les folies de Dumont aîné. Orpheline, sans frères ni sœurs, elle avait adopté avec joie la famille de son mari ; d'ailleurs, elle aimait trop mon père pour ne pas approuver d'avance, les yeux fermés, tout ce qu'il pouvait dire ou faire. Il eut en elle, jusqu'à son dernier jour, une esclave, non pas résignée, mais empressée et heureuse. A force de s'absorber en lui. elle disparaissait pour ainsi dire, et moi-même, moi son fils unique, nourri de son lait, je ne me la rappelle que vaguement dans ses plus brillantes années. Elle était pourtant belle, avec ses grands yeux d'un bleu clair, ses petites dents écartées et son visage pâle encadré de deux longues boucles de cheveux blonds. Sa taille haute et svelte, sans maigreur, faisait valoir les toilettes les plus modestes. Quand je ferme les yeux, je la vois en robe d'indienne et en bonnet de linge, habillée et coiffée de ses propres mains, et plus élégante ainsi que la mairesse, la sous-préfète et toutes les grandes dames de la ville. Les jours de fête, le dimanche, avec un chapeau à la mode et une robe à manches ballonnées, je l'aimais moins, je la reconnaissais à peine; il me semblait qu'on me l'avait changée comme papa. Dans les conditions modestes, l'homme et ]a femme ont grand tort de s'endimancher : ils ne sont bien que dans le vêtement accoutumé , celui qui s'est rompu à toutes leurs habitudes et moulé naturellement sur leur personne.

Si mes grands-parents m'ont appris cette harmonie qui naît des contrastes, c'est entre mon père et ma mère que j'ai compris et admiré l'accord parfait. Ils formaient un seul être en deux moitiés, et de même qu'ils partageaient la même bourse, la même table et le même lit, ils n'avaient qu'une opinion, une conscience et une ambition pour deux. Leur ambition^ ai-je besoin encore de le dire? était de me pousser assez haut pour que tous les Dumont de ma génération eussent un protecteur en moi. Je devais arriver premier, coûte que coûte, pour tendre la main à vingt autres, et terminer en grand ce que mon père avait ébauché en petit.

Quant à moi, sans avoir même entrevu de loin le but que ce^ cbers rêveurs assignaient à ma vie, je me miç au travail pour leur faire plaisir, et je fus bon élève uniquement parce que j'étais bon fils.

Notre collège communal n'était ni plîis ni moins rébarbatif que cent autres établissements du même genre. Comme presque tous les collèges de notre pays, c'était un ancien couvent, qui avait servi de caserne et ressemblait à une prison. Il enfermait une trentaine de captife, c'est-à-dire d'internes, dont quelques-uns avaient leurs familles à vingt pas du collège. Ils ne sortaient que le dimanche pour les voir. Vingt demi-pensionnaires déjeunaient avec les internes : leur réclusion commençait à huit heures du matin et finissait à quatre heures après midi. Enfin, nous étions à peu près cent externes, libres d'aller Qt de venir, de manger à la table de nos parents,- de dormir sous leur toit, de courir dans les rues, de jouer sur les places, et de faire tout ce qui

nous plaisait, sauf le temps des deux classes, qui duraient quatre heures en tout. Une porte ferrée sur toutes les coutures et qui n'eût certes point déparé la Bastille, contenait les internes dans le devoir ; la cour où ils prenaient leurs récréations, était ceinte de hautes murailles. En 1839, toute la ville avait été mise en révolution par l'audace d'un gamin de huit ans et demi qui s'était sauvé du collège pour aller embrasser sa maman. Comme un élève de ma classe, le fils du riche banquier Poùlard, avait été mis en pension h la suite de quelque faute , et comme tous nos maîtres avaient soin de maintenir une sorte do cordon sanitaire entre les internes et nous, je crus pendant cinq ou six mois que tous nos camarades de cette catégorie étaient autjsint de condamnés. On pouvait s'y tromper de bonne foi en les voyant marcher en rang, manger et boire malgré eux toutes sortes de choses qu'ils n'aimaient pas, dormir par ordre quand ils n'avaient pas sommeil et se jeter à bas du lit, tambour battant, en plein hiver, à cinq heures du matin, quand ils dormaient encore à poings fermés. On leur imposait le silence et l'immobilité dans l'âge le plus expansif et le plus turbulent de la vie; ils étaient cloués sur leurs bancs, du matin au soir, sauf une heure et quart de récréation coupée en trois ou quatre petits morceaux. Telles étaient les mœure de l'Université de France, à l'époque de mes débuts dans la carrière d'écolier. Notez d'ailleurs que notre principal était le meilleur et le plus paternel des. hommes et qu'il était secondé par deux maîtres d'études excellents : un jeune poète romantique et un vieil huma-

niste découragé, fort honnêtes gens l'un et Tautre et doux au petit monde qui les environnait. Si nos camarades internes étaient malheureux à faire pitié, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à la règle, à cette vieille discipline établie on ne savait quand ni par qui, mais qui ne s'en imposait que plus despotiquement aux maîtres comme aux élèves, et qui pèse encore aujourd'hui, je le crains, sur des milliers d'hommes et d'enfants. Pour les externes comme moi, le sombre couvent de la rue de Navarre n'était qu'un lieu de passage. J'en sortais avec joie, deux fois par jour, mais j'y entrais sans déplaisir. La classe était un peu sombre, assez flroide et absolument nue, sans autre mobilier que des gradins de chêne fixés au sol. Nous étions mal assis, ployés en deux, et obligés d'écrire sur nos genoux. L'enseignement me parut moins complet et moins varié qu'à l'école primaire. L'histoire, la géographie, Tarithmétique et la langue française elle-même étaient alors sacrifiées au latin. Traduire dix lignes de français en latin, puis dix lignes de latin en français, tel était ou du moins tel semblait être le but de la vie. Quand le devoir que j'emportais à la maison n'était pas un thème latin, c'était une version latine. Je n'ai jamais bien su pourquoi la version était un exercice plus intelligent que le thème, mais on m'apprit de bonne heure à ranger dans une espèce d'aristocratie intellectuelle tous ceux qui excellaient à traduire la latin en français. Les forts en thème étaient bien vus du professeur, mais avec une nuance d'infériorité qu'il ne déguisait pas lui-même. Quant à moi, si j'avais été maître absolu de mes actions, j'aurais laissé le latin

bien tranquille, d'autant plus qu'on avait oubli? de me faire connaître le grand peuple défunt qui parlait cette langue et les écrivains de génie qui l'ont écrite. Cependant, j'apprenais par cœur des morceaux d'une latinité médiocre ou douteuse, comme un petit canard avale tout ce qu'on lui jette; je récitais aussi,- sans en comprendre le premier mot, de grandes pages de grammaire. La grammaire est une des plus hautes branches de la philosophie; je ne m'en doutais guère alors, et mon cher professeur de . sixième, M. Franquin, ne le soupçonnait pas plus que moi. Mais rien ne me coûtait pour satisfaire mes parents; mon très digne maître se faisait un devoir, lui aussi, de transmettre à ses écoliers le peu qu'il avait appris sur les bancs, et, lorsqu'il me faisait l'honneur d'être content de moi , pouvais-je me plaindre de lui? Mon père seul, avec son robuste bon sens, se permettait parfois de critiquer les programmes universitaires.

« Je ne vois pas où l'on te mène, disait-il, avec tout ce latin. Il me semble qu'un peu d'anglais ou d'allemand te ferait plus de profit, surtout si l'on y ajoutait beaucoup de dessin et énormément de mathématiques. Qui est-ce qui m'a bâti un collège où les professeurs n'enseignent que Tes choses inutiles ? Et tu deviens nigaud, par-dessus le marché; tu ânonnes en récitant, tu débites du même ton une fable de La Fontaine ou une oraison funèbre de Bossuet, comme si tu ne comprenais pas ce que tu dis. »

Le fait est qu'au collège il était de bon ton de lire mal et de réciter stupidement. L'éJève qui se fût permis une intonation, je ne dis pas spirituelle, mais sim-

plement intelligente, aurait fait rire à ses dépens les neuf-dixièmes de la classe. J'avais dû me mettre à la mode et désapprendre les excellents principes de lecture que mon père m'avait donnés.

Nos cours étaient d'ailleurs d'une monotonie singulière : la récitation des leçons, la dictée d'un devoir , la correction des copies et l'explication minutieuse de quelques lignes de latin remplissaient une séance de deux heures. La classe du soir ressemblait à celle du matin, et les deux leçons du len- "^iemain reproduisaient assez exactement les deux leçons de la veille. Cette antique machine universitaire, qui m'avait pris tout entier dans ses engrenages, nous permettait bien rarement d'échanger deux idées entre nous ou avec nos professeurs. Mon premier maître était un homme de sens et d'esprit, j'ai pu m'en assurer plus tard, mais il n'en laissait rien paraître. Vous auriez dit que dans sa chaire il récitait une leçon, lui aussi.

Mais pouvait-on, en équité , lui demander davantage? Il était payé 1200 fr. par an, comme tous ses collègues, et il avait femme et enfants. Le principal touchait 1500 fr., et il gagnait à peu près autant sur la nourriture des internes, mais les simples professeurs, en dehors de leur traitement, n'avaient d'autre ressource qu'un petit nombre de leçons particulières à 30 ou 40 francs par mois. Ils vivaient tous honorablement, portaient des habits propres et ne faisaient jamais un sou de dettes. Quand j'ai un peu connu la vie, je me suis pris d'admiration pour ces sobres, courageux et modestes savants.

La ville n'était pas assez riche pour améliorer leur

sort. Afin d'assurer à ses fils les bienfaits plus ou moins sérieux de l'éducation classique, elle prêtait les bâtiments du Collège, elle les entretenait, elle donnait le bois de chauffage et fournissait en outre dix mille francs de subvention. Mais, si les gros bourgeois et les artisans un peu aisés se réjouissaient de garder leurs enfants sous la main moyennant tous ces sacrifices, il s'élevait parfois, au sein du conseil municipal^ certains doutes sur la valeur des leçons qu'on nous donnait. Mon père n'était pas seul àdemander comment son fils ferait un bout de chemin dans le monde sans autre viatique que le' latin. Rien ne prouvait d'ailleurs que ce latin fût de première qualité, car les cours s'arrêtaient après la seconde; il manquait à notre travail et au mérite de nos maîtres la sanction du baccalauréat. Quelques élèves chargés de Couronnes étaient entrés en rhétorique au collège royal de Villevieille ; ils y avaient paru si faibles que nos succès d'arrondissement en furent quelque peu discrédités. Mais, tandis que ces graves questions se débattaient au-dessus de ma tête, je travaillais avec fureur et j'étais littéralement enflammé par la fièvre d'émulation. Je ne me souciais pas de savoir si nos exercices scolaires étaient bien ou mal ordonnés, ni si l'abus des thèmes et des versions devait développer mon esprit ou m*abetir à tout jamais . Il s'agissait pour moi de contenter mon père en arrivant au premier rang; je voulais battre une trentaine de camarades qui tous avaient un ou deux ans de latin. Envisagé ainsi, le travail le plus ingrat et le plus fastidieux peut émouvoir et passionner un enfant. Quel que soit le

terrain du combat, la victoire n'est jamais indifférente. Je débutai dans mes études par un tel coup de collier que ma mère craignit plus d'une fois pour ma santé et que mon professeur lui-même me retenait au lieu de me pousser. Levé tôt, couché tard, je rêvais de la classe et je récitais des leçons en dormant. A table, j'ahurissais les compagnons et les apprentis en leur parlant grammaire; je lisais dans la rue en allant au collège ; tous les jeux m'étaient en horreur; j'usais mes yeux, j'usais mes livres. Un enfant de bourgeois qui se fût surmené à ce point serait mort à la peine ; heureusement j'étais rustique ; j'avais du sang de paysan et d'ouvrier. A la fin du premier semestre, tous les forts de ma classe étaient non seulement rejoints, mais dépassés et le prix d'excellence qu'on donne avant les congés de Pâques fut pour moi.

Je vous laisse à penser si l'on fêta brillamment cette victoire. Lorsque j'apportai à mon père le petit livre doré sur tranche que j'avais gagné en six mois, il le prit avec une émotion visible et me dit :

c C'est bien ; c'est bien. Le fils sera plus que sou père : la grande loi du progrès I »

Maman prit le volume et s'en alla le feuilleter à la fenêtre, non pour le lire, car c'était la traduction des Géorgiques en vers français, par l'abbé Delille, mais plutôt, je suppose, pour cacher une larme ou deux. On décida, séance tenante, qu'il y aurait un grand dîner à la maison, que Catherine mettrait les petits pots dans'les gi'ands, qu'on inviterait tous nos amis, et que MM. Dor et Franquih, le principal et mon professeur, seraient de la partie.

Cela dit, l'heureux père endossa la redingote des'

dimanches et s'en alla distribuer ses invitations pour le lendemain soir. Elles furent acceptées de bon cœur, comme elles étaient faites ; personne ne prit mal cette sommatloq à bref délai. Les universitaires, le percepteur, le greffier du tribunal et les autres messieurs virent aussi sans étonnement que tous les travailleurs de la maison conservaient leurs places à table. Ces jeunes gens étaient généralement simples, mais droits et incapables de s'oublier en bonne eompagnie. Il y avait même parmi eux un homme vraiment distingué ; c'était le contre-maître, mon cher et excellent Basset. Sans ses mains quelquepeu gâtées par le travail, ce beau, grand, gros gaillard de quarante ans aurait passé en tout pays pour un homme du meilleur monde. Il avait un peu de lecture, passablement d'esprit naturel et beaucoup d'aisance et de bonhomie. Mon père l'estimait, il amusait ma mère, et, quant à moi, depuis cinq ou six ans qu'il vivait avec nous, je le comptais dans la famille. Le festin fut non seulement copieux, mais exquis ; on sentait que ma mère y avait mis la main. Elle le servit elle-même, courant sans cesse à la cuisine et constamment sur pied, malgré les instances de ses voisins. C'était mon père qui découpait les viandes et qui remplissait les assiettes, tandis que Basset taillait, comme à la tâche, de solides morceaux de • pain. On mangea lentement, sans se presser, car le lendemain était jour de fête, et chacun des convives avait droit à une grasse matinée. Après la soupe et le bœuf, garni de légumes, apparut un gros brochet de la Loire, puis un jambon aux épinards et une dinde gonflée de marrons. La salade vint ensuite

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avec une montagne de pommes de terre frites et un énorme plat d'écrevisses. Mes maîtres, qui étaient hommes de bonne humeur et de bel appétit, faisaient honneur à la cuisine, tout en célébrant les mérites de leur élève, et en lui promettant un avenir fabuleux. Us prétendaient que jamais, à leur connaissance, un enfant de mon âge n'avait montré tant d'énfergie et de persévérance ; mais le vieux principal insistait pour qu'on ne me poussât plus :

c Maintenant qu'il a regagné le temps perdu, il ne lui reste qu'à garder son rang, et il n'y aura pas grand peine. »

Mon père conservait quelques doutes ; il n'était pas bien sûr que les premiers de notre petit collège seraient premiers partout. Et mon professeur répondait avec assurance :

« S'il continue comme il a commencé, je vous garantis qu'à vingt ans il pourra choisir et son école et sa carrière. Vous en ferez à volonté un professeur, un médecin, un ingénieur, un avocat. »

. Un grand débat s'ouvrait alors sur les beautés et les. avantages des diverses professions libérales, hors dasquelles mes chers parents ne voyaient pas de salut. Les universitaires prêchaient pour leur saint; ils disaient que l'enseignement mène à tout, à la •députation, au conseil d'État, au ministère; ils citaient en exemple les noms de Villemain, de Cousin, de Guizot. Ma mère eût préféré que je fusse médecin, pour ne pas m^ séparer d'elle ; mon père tenait bon pour l'École polytechnique, afin ^e dire un jour : Mon fils l'ingénieur! Et quant à moi, je l'avouerai, le goût de l'uniforme, incorrigible chez

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les jeunes Français, me rangeait à l'avis de mon père. L'École polytechnique, à mes yeux, n'était pas le chemin, mais le but. Je me voyais déjà en grande tenue, l'épée au- côté, dans le salon de la sous-préfecture. Aussi fus-je scandalisé lorsque Basset me dit:

« Ah çà, petit patron, tu fais donc fi de la charpente? C'est pourtant une profession libérale, à preuve qu'elle a enrichi ton papa.

— Non, Basset, dit mon père; je ne suis pas riche. Je suis peut-être en bonne voie pour le devenir, mais il faudra du temps. Jusqu'ici, j'ai gagné ma vie, et c'est tout.

— Suffit î reprit-il en riant. Nous n'avons pas compté ensemble. Mais . vous ne m'ôterez pas de l'idée que les professions vraiment libérales sont celles qui nous donnent le plus d'argent et qui nous laissent le plus de liberté. M. Morand, le maire, vendait du drap sur la place du Marché ; il a quatre chevaux dans son écurie ; M. Foulard, le banquier, a gagné un château et quatre fermes à escompter de méchants petits bouts de papier ; M. Simonnot, de la fabrique, est devenu millionnaire en faisant des assiettes à trois francs la douzaine ;• M. Fondrin , l'éleveur de porcs, sous le respect que je vous dois, donne cent mille francs de dot à chacune de ses filles. Et ni M. Morand, ni M. Foulard, ni M. Simonnot, ni M. Fondrin n'ont jamais sollicité les ministres, ni fait leur cour aux électeurs censitaires, ni piétiné dans l'antichambre du préfet, ni tremblé à l'idée d'une disgrâce. Voilà des professions libérales, ou je ne m'y connais pas ! »

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Le percepteur s'apprêtait à répondre et sans doute à développer les idées qui avaient cours sous le règne de Louis-Philippe ; mon père faisait sauter le bouchon d'une bouteille de vin de Vouvray et ma mère portait le premier coup de couteau à un magnifique baba, bourré de raisins secs et incrusté d'amaitides, quand la porte s'ouvrit brusquement, et Catherine, notre servante, montra sa face colorée en disant :

« Bien des pardons, la compagnie ; mais le ciel est tout rouge sur la vieille ville, et il me semble qu'on entend le clairon, »

En un clin d'oeil, tout le monde fut sur pied et hors de la maison. Je vis une immense lueur au nord, j'entendis le rappel des pompiers et aussitôt après, le tocsin.

« C'est la fabrique, dit mon père. Deux cents personnes sans travail et sans pain, si tout flambait. Excusez-moi, messieurs, je cours passer ma veste. Vous savez ce que c'est que le devoir. Et vous, les enfants, vite I En tenue de travail ! »

Il disparut et revint, pour ainsi dire, au même instant avec sa veste de toile, sa ceinture et son casque. Basset, les compagnons, les apprentis furent presque aussi piK)mpts. Nos invités prenaient congé -de ma mère en disant : Nous allons faire la chaîne. J'implorai la permission de les suivre et de me rendre utile aussi ; est-ce qu'un garçon de douze ans n'a pas le droit de porter les seaux vides ?

« Viens, dit mon père, il n'est jamais trop tôt pour apprendre à bien faii-e. »

Ma mère n'essaya pas de le retenir; elle lui dit simplement :

« Pas d'imprudence ! Songe que nous n'avons que toi .

— N'aie pas peur ; ça me connaît.

— Ce n'est pas le feu que je crains, c'est l'air et l'eau : une fluxion de poitrine est bientôt prise. Emporte au moins un vêtement pour te couvrir après.

— Si ça te fait plaisir, donne mon vieux manteau aq petit. Mais dépêchons ; la fabrique brûle I »

Et de courir.

Je le suivis de loin avec mes maîtres et nos amis.

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