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LE RÉVEIL

L'usine de M. Simonnot, qu'on appelait par excellence la fabrique, était une agglomération de bâtiments vieux et nouveaux, mais généralement vieux, qui se serraient les uns contre les autres sur un terrain de trois hectares. Sauf la maison d'habitation très propre et haute de deux étages, on n'y voyait guère que des hangars, construits en bois et vermoulus. Tout cela s'était élevé sans plan préconçu, au fur et à mesure des besoins, dans un quartier excentrique où le sol ne valait pas plus de cinq francs le mètre. La nécessité de produire beaucoup, vite et mal, la demande incessante d'une marchandise à vil prix, sanâ autre mérite, avait précipité la bâtisse et fait omettre aux entrepreneurs les précautions les plus élémentaires. Par exemple, les séchoirs étaient couverts de chaume, et les piles de ' bois, seul combustible en usage à cette époque, n'étaient pas couvertes du tout. J'avais souvent

entendu dire que la fortune de M. Sîmonnot était à la merci d'une allumette mal placée ; bien des gens estimaient que, pour lui-même, il ferait bien d'être moins dur au pauvre monde. On racontait qu'en 1835 il avait requis la force armée pour réduire ses ouvriers qui s'étaient mis en grève et qui revendiquaient à tort ou à raison une petite part de ses gros bénéfices. Tout cela me revenait en mémoire et à mes compagnons aussi, tandis que nous courions au feu.

C'était bien la fabrique qui brûlait, et l'incendie, on le savait déjà, ne s'était pas allumé tout seul. La voix publique désignait le coupable : c'était un ouvrier espagnol qiie le chef des emballages, M. Bonafigùe, avait congédié du matin même à la suite d'un petit larcin. Il s'était introduit à la nuit tombante dans son ancien atelier ; c'était lui qui avait mis le feu aux copeaux pour brûler la maison et pour punir Tauteur de sa disgrâce, qui logeait au premier étage avec une femme et deux enfants. Un voisin avait vu entrer ce misérable; personne ne l'avait vu sortir.

Il était dix heures du soir lorsque j'arrivai à l'usine en compagnie de nos amis. Un vaste bâtiment, percé de larges baies, brûlait dans les trois quarts de sa longueur. Le feu "sortait par presque toutes les fenêtres ; une épaisse fumée traversait la toiture de tuiles, et parfois une flamme se faisait jour au milieu des tourbillons noirs. Sur cinq pompes, dont trois appartenaient à la ville et deux à la fabrique, une seule était là, dirigée sur le coin de la maison qui ne flambait pas encore. Une foule d'environ deux mille personnes, où l'on reconnaissait, au pre-

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mier rang, le groupe des autorités, sous-préfet, maire, sergents de ville et gendarmes, regardait avec anxiété cet angle du premier étage que la flamme avait respecté. Tout à coup un grand cri s'éleva sur la place, et je ne vis plus rien que mon père penché vers nous et portant une forme humaine entre les bras. Dix hommes de bonne volonté coururent à une échelle que je n'avais pas aperçue et qu'il touchait pourtant du pied. Le corps fut descendu de mains en mains et porté à travers la fbule dans la direction de l'hôpital, tandis que mon père faisait un signe à ses camarades, recevait un énorme jet d'eau sur tout le corps, et se replongeait tranquillement dans la fumée. Il reparut au hyout d'une minute, et cette fois en apportant une femme qui criait. Un immense applaudissement salua son retour, et j'entendis : Vive Dumont ! pour la première fois de ma vie. Il faisait horriblement chaud ; le rayonnement de cet énorme foyer allumait de tous côtés une multitude de petits incendies que les pompes éteignaient à mesure. A la place où je me tenais, tous lés visages ruisselaient de sueur et tous les yeux se sentaient brûler; mais personne ne se fût éloigné pour un empire, tant l'intérêt du drame était poignant. Mon père se montra de nouveau à la fenêtre ouverte : il tenait cette fois deux enfants évanouis. C'était la fin; on savait dans la fabrique et dans la ville que le chef d'atelier était le seul habitant de cette maison et que sa petite famille ne comptait pas plus de quatre personnes. Il y eut donc une protestation générale lorsqu'on vit que le sauveteur allait rentrer dans la fournaise. De tous côtés on lui criait :

(( Assez 1 Descendez I Dumont! »

Moi-même, entraîné par Texemple, je l'appelai de toutes mes forces : Papa ! Il entendit, me reconnut, et dessina du bout des doigts un geste que je sentis comme une caresse. A ce moment , le capitaine, M. Mathey, qui dirigeait la manœuvre des pompes, s'avança jusqu'au bas de Téchelle et dit de sa voix de commandement : , ^

« Sapeur Dumont, je vous ordonne de descendre. »

Il répondit :

« Capitaine, le devoir m'ordonne de rester.

— Il n'y a plus personne là-haut.

— Il y a un homme par terre, au fond du couloir.

— C'est impossible.

— Je l'ai vu de mes yeux.

— Encore une fois, descendez I Le feu gagne.

— Raison de plus pour me hâter ! »

A peine avait-il dit ces mots, à peine le son de sa voix s'était-il éteint dans mon oreille, que le feu jaillit par toutes les ouvertures de la maison, la toiture s'effondra avec un bruit épouvantable, et tout l'espace compris entre les quatre^-^urs du bâtiment ne fiit qu'une colonne de flammes.

La foule ne poussa pas un cri devant cette maison tiui était devenue une tombe. Je n'entendis qu'un long. murmure, une sorte de gémissement, fait de surprise et de pitié. Peut-être aussi, dans tout ce monde, y avait-il des gens qui, comme moi, n'avaient pas compris.

Il paraît qu'en voyant tant de feu monter dans le ciel, je répétais machinalement, à demi-voix : Eh bien, mais..? Je cherchais mon père avec la naïveté

d'un enfant qui ne sait pas que la vie humaine tient à si peu. Mon père serait sorti de la maison par une porte de derrière, il serait venu tout à coup me prendre dans ses bras, cela m'aurait paru tout naturel.

En promenant autour de moi un regard à peine eCTaré, je rencontrai les yeux de mon vieux principal, et je compris.

« Est-ce possible, monsieur ?

— Pauvre enfant ! »

Ce fut tout. Je m'enfuis éperdûment à travers cette masse d'hommes , et j'arrivai à la maison sans savoir quel chemin j'avais suivi.

Ma mère était là, belle, calme et souriante, au milieu de la salle à manger. Devant la table mise à nu et réduite à ses dimensions habituelles, elle aidait Catherine à essuyer les verres du dîner. Je lui lançai le manteau de mon père en criant : « Tiens I papa n'en a plus besoin ; il est mort dans le feu ; la maison est tombée sur sa tête. »

La pauvre femme écoutait sans entendre; elle fixait sur moi de grands yeux, tout en frottant son verre, et elle répétait machinalement :

« Tu dis ? tu dis ? tu dis ?

— Je dis qu'il a sauvé quatre personnes et que personne ne l'a sauvé, lui ! Je dis que tu es veuve, ma chère maman, et que je suis orphelin. Je dis que tu as perdu le meilleur des maris, que j'ai perdu le meilleur des pères, et que c'est à moi maintenant, à moi seul de travailler pour toi I

— Tais-toi donc, malheureux I s'écria-t-elle. Un enfant ne sait pas ce que c'est que la vie et la mort. Ton père nous aime trop pour nous quitter ainsi

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après treize ans de bonheur. D'ailleurs les hommes comme lui ne meurent pas ; ils sont trop nécessaires à tout le monde.

— Mais, maman, j'étais là; je l'ai vu dans la maison brûlée.

— Est-ce donc la première fois qu'il va au feu? n'est-il pas toujours revenu? dis-moi qu'il est blessé, qu'il a très mal, je te croirai peut-être. Mais tué, lui, Dumont, jamais! :p

Elle avait un tel air de conviction que je commençais à la croire. Catherine acheva de me troubler en disant : « Voyez donc, madame, comme il est rouge ! Tu as bu du vin pur à dîner, et le grand air t'a fait perdre la tête, méchant gamin I »

Ma pauvre tête était bien perdue, en effet, car je ne pus que balbutier :

« C'est possible; on se trompe; il est entré pour sûr dans la maison, et la maison s'est écroulée dans le feu ; mais dire que je l'ai vu tomber lui-imême, non. Ni moi, ni personne. Seulement M. Dor, qui était là, m'a serré la main en disant : Pauvre petit I »

Je ne demandai pas mieux que de retourner à la fabrique.

«Viens! » s'écria ma mère.

Et Catherine nous suivit.

Mais nous n'étions pas arrivés au chemin de halage quand la porte du chantier s'ouvrit avec son gros bruit de sonnette, et l'implacable certitudjB entra au logis. Les convives du soir, deux de nos ouvriers, des amis, des voisins, des obligés de mon pauvre père, arrivaient à la file et nous embrassaient sans parler. A ces témoignages muets, ma mère ne

résista plus; elle fondit en Is^rmes, se laissa tomber sur un siège et me tendit les bras. A genoux devant elle, le visage caché dans les plis de sa rpbe, étouffant mes sanglpts à deux mains, je pris ma part de son supplice, et j'écoutai pendant deux ou trois heures cette musique bana}e et monotone des consolations qui ne consolent pas.

Quelques nouvelles de Tincendie surnageaient çà et là sur un flot de paroles vaines ; chacun des visiteurs racontait ce qu'il avait vu ou entendu. On était maître du feu; il n'y avait qu'un bâtiment brûlé. M. Bonafigue et sa. famille étaient hors de danger; tout le monde rendait hommage au sangfroid de M. Simonnot, le riche manufacturier, à la beUe attitude du sous-préfet et à la vigilance des gendarmes. Le public se perdait en conjectures sur le nom de la victime qui avait succombé avec mon père. Les pompiers s'apprêtaient à passer la nuit sur le lieu du sinistre; ils arrosaient incessamment les ruines fumantes où deux hommes étaient ensevelis. Le conseil municipal était convoqué le lendemain pour discuter certaines propositions urgentes.

Tous ces faits m'étaient bien indifférents ; je n'avais qu'une idée en tête : c'est que mon père ne reviendrait plus. Mais, dans les émotions violentes, l'esprit surexcité garde l'impression des moindres choses, et j'entends encore cet âne de boulanger, notre voisin, qui s'extasiait sur M. Simonnot disant aux pompiers : « Mes amis, faites la part du feu! ::>

Lorsque les derniers visiteurs se furent éloignés, le jour commençait à poindre. Catherine se remit au travail, et je demeurai seul avec ma mère dans ce

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salon, où mon prix d'excellence, le livre de l'abbé Delille, brillait encore sur le guéridon du milieu. Nous étions brisés de fatigue et de douleur, mais nous ne songions pas à dormir. Ma mère allait^ venait, s'agitait dans le vide. Elle disait entre ses dents : Rien, rien, rien! Je ne comprenais pas, et je lui demandai timidement : Quoi, rien? Elle éclata :

« Rien! pas même son corps à ensevelir, à veiller, à baigner de mes larmes ! Quand nous avons perdu ton pauvre grand-papa Housset, j'étais bien profondément affligée, mais j'ai goûté une douceur amère dans les derniers devoirs que je lui ai rendus. Et puis, il était vieux, il avait été malade, je l'avais soigné, j'avais eu tout le temps de me préparer à sa mort. Et celui-ci, qui disparaît en une minute,- dans toute sa santé, toute sa force, toute sa bonne humeur et toute sa vaillance, sans laisser seulement la trace de ses pas sur le sable de notre jardin 1 Tu l'as vu partir, il courait à cet incendie comme à une fête; je ne sais même pas s'il nous a embrassés I

— Oui, maman, » répondis-je sans hésiter. Mais je n'en étais pas bien sûr.

La malheureuse femme se rassit, me prit sur ses genoux, et, tout en caressant ma tête contre son cœur, elle me parla longtemps d'une voix sourde et étranglée que j'entendais pour la première fois.

« Tu ne Tapas connu, medisait-elle;tun'es pas en état de comprendre ce que nous perdons. Moi seule, j'ai mesuré la grandeur de son âme, j'ai sondé ce cœur assez large et assez profond pour contenir le monde. Tu vois comme il a fait le sacrifice de sa vie à un étranger, un inconnu, ou même un être

imaginaire. Mais mourir, c'est l'affaire d'un instant. Parle-moi des longs dévouements, des services rendus en tout temps, partout et à tous et durant de longues années 1

€ Le bien qu'il a fait en détail, discrètement, sans en parler à moi-même, dans sa famille, dans notre voisinage, dans son hameau natal et jusque sur les grands chemins suffirait à remplir et à honorer plusieurs vies. On donne des prix de vertu à des gens qui ne vaudront jamais son petit doigt. Ah I que je l'aimais donc, le cher homme! Et qu'il méritait d'être aimél! Les femmes sont de fameux juges, val On ne leur cache ni les moindres actions ni les plus secrètes pensées... »

Ma mère me berça ainsi jusqu'au grand jour, épanchant sur moi le trop-plein de sa douleur et de sa tendresse, sans éclats de voix, sans gestes violents, sans manifestations dramatiques. Elle me racontait l'histoire de son heureux ménage, comme si je n'en avais pas été le témoin; elle exaltait la patience, la douceur, la délicatesse, les prévenances et les attentions du mari qu'elle avait perdu. Tout cela était dit posément, et j'écoutais sa chère voix avec un désespoir si tranquille que je me demandais par moments si nous souffrions assez, si nous n'étions pas des monstres et si nos larmes n'étaient pas des larmes dénaturées. Un seul mot m'expliqua cette résignation d'une femme aimante et aimée :

« Enfin que veux- tu? me dit-elle; c'était son devoir. Rappelle-toi ses dernières paroles ici et là-bas. Il devait mourir pour les autres, et nous devions rester sans lui. Je ne sais pas si les gens pour les-

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quels il s'est dévoué nous rendront jamais la pareille, mais qu'importe? Fais comme lui;. fais ce que tu dois. Dans la vie et la mort, pauvre enfant, montre toi son digne fils!.,. »

Tandis que nous nous lamentions ensemble à petit bruit, dans le salon vide, les allées et venues recommençaient discrètement autour de nqus. Basset n'avait rien oublié : plusieurs exprès couraient les champs pour porter la triste nouvelle à Launay et dans les villages voisins; deux compagnons, dans l'atelier du fond, sur le jardin, faisaient un grand cercueil de chêne; le tailleur qui avait mes mesures me préparait des habits de deuil, et Catherine, la brave fille, bonne à tout, bâtissait une robe de mérinos noir pour ma mère.

Sur les neuf heures du matin, papa La France entra, son bâton à la main, suivi de ma grand'mère et de l'oncle Joseph ; ils avaient fait la route à pied. Les grands parents me semblèrent vieillis de vingt ans. L'ancien volontaire des lignes de Wissembourg ne pleurait pas, mais il prenait beaucoup sur lui, car son visage était violemment contracté. Après nous avoir embrassés , il entama une harangue solennelle à l'adresse de ma mère :

'« Ce jour de deuil, ma fille, est un grand jour. Les actes de courage et de dévouement, quoi qu'il en puisse advenir, ne doivent pas être un sujet de larmes I On ne pleure point les soldats tués à l'ennemi. Eh bien I celui que nous avons perdu est mort au champ d'honneur; il laisse une mémoire bénie et respectée, et l'éclat de son sacrifice rejaillira sur le nom que je lui ai... qu'il vous a... que son fils... »

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Le bon vieux ne sut pas achever la petite consolation qu'il avait méditée en chemin, ni comprimer les sanglots qui Tétouffaient. La nature a de ces ré^ voltes. Il se mit à courir autour de la salle en criant :

€ Mon cher flis! mon pauvre Dumont! Je ne te . reverrai donc plus I »

Grand'maman, qui pleurait silencieusement depuis Launay, s'emporta contre son mari.

« Vous pouvez vous frapper la poitrine, disait-elle au vieillard : c'est vous qui avez conduit mon fils à cette fin cruelle et misérable. Je vous ai averti cent fois que gi^ce à vos principes, vos maximes et vos exemples, je ne garderais pas un seul garçon. Père Dumont, les Dumont sont des fous. Ils s'imaginent et vous leur avez appris que leur peau appartient à tout le monde, excepté à leurs femmes et leurs enfants. Voici deux malheureux abandonnés par l'héroïsme d'un mari et d'un père. Qui est-ce qui les nourrira demain? On n'est pas riche ici, et l'on y a , des habitudes de largesse, »

Ma mère allait répondre, elle n'en eut pas le temps.

« C'est bien, ma fille, je sais ce que je dis.. Dumont n'avait pas plus de secrets pour sa mère que pour sa femme. Et si je parle de demain, c'est afin de vous rappeler que, moi vivante, la veuve et l'orphelin auront toujours du pain sur la planche dans la vieille maison de Launay. Jamais nous ne pourrons vous rendre le demi-quart de ce que mon pauvre fils a fait pour nous. cher enfant! cher enfant! où es-tu? »

Un esprit plus positif que le mien se fût ému des révélations qui perçaient à travers ces doléances.

Mais j'étais neuf en matière d'argent comme tous les enfants qui n'ont jamais manqué de rien; et, d'ailleurs, je souffrais bien trop pour sentir un autre malheur que la perte de mon père. L'oncle Bernard, tout au contraire, paraissait plus touché de la ruine que du deuil. Il s'expliquait à tort et à travers sur les obligations qu'il avait contractées envers nous; il répéta plus de six fois que s'il s'était adressé, de préférence, à son plus proche parent, c'est qu'il le croyait riche ; Difmont, lui-môme, lui avait dit de ne pas se gêner pour le remboui'sement, mais il savait maintenant ce qui lui restait à faire, et il prétendait que sa dette ne fût point passée par profits et pertes avec celles des insolvables et des ingrats. Le fait est qu'il désintéressa ma mère en trois ou quatre ans, au prix des sacrilBices les plus pénibles, comme un digne homme qu'il était.

.Mes autres oncles, sauf le canut de Lyon, qui n'en pouvait mais, arrivèrent dans la journée avec leurs femmes et leurs enfants, et la maison se remplit de famille. On les installa comme opput; nos ouvriers cédèrent spontanément toutes leurs chambres, disant qu'ils dormiraient très bien sur les copeaux. La plupart de ces hôtes étaient non seulement las, mais affamés; Catherine leur distribuait d'un air bourru les rehefs du festin de la veille; on rencontrait jusque dans l'escalier des hommes, des femmes, des enfants, qui rongeaient un os de volaille, découpaient une tranche de viande sur un morceaa de pain, trempaient une croûte dans un verre de vin ou dans un demi-verre d'eau-de-vie. Ce spec-

tacle irritait ma sensibilité d'enfant; je ne (Usais rien, mais je me demandais comment tous ces genslà pouvaient boire et manger quand mon père était mort.

Vers trois heures après midi, Basset, couvert de cendre et noirci par la fumée, vint nous apprendre que mon pauvre* père avait été retrouvé dans les décombres. On ne l'avait reconnu qu'à son casque; le corps, entièrement carbonisé, ne formait plus qu'une masse informe, réduit à presque rien, pas plus volumineux que le corps d'un enfant de quatre ans. Le brave garçon demanda si ma mère voulait voir ces misérables restes? Elle répondit sans hésiter, comme si elle avait prévu la question :

€ Non, Basset, je vous remercie.- L'image de mon cherDumont est gravée au fond de mon cœur. Je le verrai toute ma vie, grand, beau, fier et riant, tel qu'il était hier soir en sortant de chez nous. Il ne faut pas que cette impression soit effacée par une autre. Laissez-moi conserver intact le peu qui me reste de lui I »

Cette femme réfléchie, calme et forte eut pourtant un mouvement de fureur en apprenant que la seconde victime de l'incendie était l'ouvrier espagnol. Surpris par l'explosion du feu qu'il avait allumé, et craignant d'être appréhendé au corps par les voisins qui accouraient de toutes parts, il n'avait eu que le temps de grimper au premier étage, et l'asphyxie l'avait terrassé dans le couloir où mon père l'aperçut. Son cadavre, protégé par la chute d'une cloison de* briques, fut reconnu sans hésitation par tous les gens de l'usine. Ma mère bondis-

sait à l'idée que le salut d'un tel vaurien était la source de tous nos malheurs.

€ C'est donc cela, le devoir? s'écriait-elle; les justes doivent slmmol^ pour un incendiaire I H £eiut préserver à tout prix cette tête qui appartient au bourreau! Le devoir! Le devoir, c'est toujours beau en soi ; mais avouez que cela peut avoir des effets singuliers dans la vie! »

Mon grand-père. Basset et moi nous nous efforcions vainement de la calmer lorsqu'on lui annonça, non sans quelque solennité, la visite de M. le maire.

M. Morand était suivi de ses adjoints ; cinq ou six conseillers municipaux, nos amis, et dans le nombre M. Mathey, capitaine des pompiers, lui faisaient cortège. L'ancien drapier était de ceux que la fortune et les honneurs ne changent pas; il avait le cœur sur la main, et c'est avec une simplicité touchante qu'il invita papa La France et tous nos parents à entendre les paroles qu'il apportait. Il arrivait de l'hôtel de ville, où le conseil, sur son initiative, avait voté de généreuses résolutions. Un arrêté municipal, motivé dans les termes les plus honorables pour nous, disait que la commune prenait à sa charge les obsèques et le tombeau de Pierre Dumont, qu'elle adoptait son fils et qu'elle offrait à sa digne veuve, en témoignage de respectueuse sympathie, une pension de six cents francs. Et, pour finir, on regrettait que les finances de la cité ne lui permissent pas de mieux récompenser le dévouement d'un de ses citoyens les plus intelligents, les plus utiles et les plus courageux.

Ma mère, qui n'avait pas prévu cette démarche, se recueillit un moment, puis, d'une voix légèrement altérée, mais sans donner un libre cours à ses larmes, elle remercia les estimables représentants de la ville.

€ Nous acceptons, dit-elle, avec reconnaissance, l'hommage que vous voulez bien décerner à la mémoire dô mon cher mari : un hommage n'est pas une aumône. Quant à l'adoption de mon fils par sa ville natale, j*aimerais mieux qu'il l'eût méritée luimême, comme tant d'autres enfants qui obtiennent une bourse au concours ; cependant je vous demande la permission de soumettre le cas au conseil de famille qui doit se réunir dans quelques jours. Mais moi, messieurs, je n'ai besoin de rien; je vous assure que le pauvre Dumont ne m'a pas laissée sans ressources;' cette maison est à nous en grande partie; le fonds aussi vaut quelque chose; nous avons de bonnes créances à recouvrer; une veuve n'a pas de grands besoins, il me restera toujours assez pour vivre. Et, tenez, voulez-vous tout savoir? quand même je serais sans asile et sans pain, je n'accepterais pas un secours qui est comme le prix du sang. Le sang ne se paye pas, messieurs. Vous avez le cœur trop bien placé pour ne pas me comprendre. Je vous en prie, je vous en conjure, je vous le demande à genoux, faites-moi grâce de votre argent! »

Elle fondit en larmes aux derniers mots, et son émotion nous gagna tous. Le maire, un gros homme tout rond, cachait un esprit juste et des sentiments délicats sous une enveloppe assez- épaisse : il s'excusa au lieu d'insister. Grand-papa, qui ne pouvait

manquer d'être choisi comme le subrogé-tuteur de son petit-fils, demanda quelques éclaircissements sur mon adoption par la ville. M. Morand traduisit la pensée de ses collègues en parlant d'une bourse d'interne jusqu'à la fin de mes études, avec trousseau complet, « atin que le petit ne coûte pas un sou à ses parents. »

Une triste cérémonie mit fin à la conversation. Les camarades de mon père nous apportaient sur un fourgon le peu qui restait de lui. Sur le cercueil de chêne ils avaient étendu le drapeau de la compagnie. Tous les hôtes de la maison vinrent avec nous au-devant de ce lamentable dépôt, que ma mère reçut dignement :

a mon pauvre DumontI s'écria-t-elle, ce n'est pas ainsi que tu devais rentrer chez nous; mais n'importe : sois le bienvenu I »

On lui fit une place au miheu du salon, et la famille entière, sauf quelques enfants en bas âge, passa la soirée et la nuit autour du cercueil.

Ces longues heures d'un silence à peine interrompu par quelque sanglot isolé ne furent pas pour moi du temps perdu. Accroupi sur un petit carré de tapis, le visage plongé dans mes deux mains, je m'entretins sans interruption avec celui qui n'était plus en état de m'entendre. Je le remerciais de tout ce qu'il avait fait pour moi, je lui jurais une reconnaissance éternelle. Les conseils qu'il m'avait donnés, les maximes qu'il m'avait enseignées me revenaient successivement à l'esprit, et je lui promettais de m'en souvenir à jamais. Je pris l'engagement de continuer sa vie, selon les intentions qu'il avait

souvent manifestées, et de le remplacer dans la mesure de mes moyens en servant ma mère, mes grands-parents, mes oncles, mes cousins et tous ceux qu'il avait aimés. Et je n'eus garde d'oublier, dans une nuit si solennelle, l'amour du genre humain^ l'esprit de sacrifice et de dévouement, cette fraternité dont il m'avait offert en mille occasions le précepte et l'exemple.

Plus d'une fois, il faut que je l'avoue, la fatigue, la faim, le sommeil interrompirent ce monologue filial. J'oubliai mon malheur, je revis mon père vivant, actif et gai, courbant les branches d'un coudrier pour me faire cueillir les noisettes, ou me donnant à porter un gros lièvre dont la tête battait mes reins, ou secouant nos pruniers en fleur pour abattre les hannetons que je courais distribuer aux poules. Souvent aussi, l'effroyable réalité, reprenant le dessus, me faisait voir à travers les planches bien rabotées et exactement jointes par nos compagnons la masse noire, le corps calciné, l'homme réduit aux pro|>ortions d'un enfant de quatre ans, ce rien, ce moins que rien, qui avait été notre tout. Alors je m'éveillais en gémissant, mais la douce main de m^ mère se glissait sur ma tête à travers les cheveux et distillait dans mon cerveau par je ne sais quels chemins inconnus une consolation irrésistible.

Enfin le jour parut, et avec lui il nous tomba du ciel un sac d'écus, chose lourde et brutale, de la part de M. Simonnot. Jusque-là, le très riche propriétaire de la fabrique ne nous avait pas donné signe de vie. 11 accompagnait son envoi d'une lettre assez

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longue, en style embarrassé, pour dire que c'était uri preoiier versement, qu'il ne s'en tiendrait pas là, et qu'il se considérait comme le débiteur perpétuel d'une famille dont le chef et le soutien était mort en lui rendant service. Ma mère avait depuis la veille un léger tremblement qui ne lui permettait pas d'écrire.. Elle me tira donc à part et me dicta une réponse fi*oide et hautaine. « Monsieur, disait-elle, mon'mari n'est pas mort pour vous, mais pour l'humanité, ce qui est bien différent. Vous ne me devez rien, ni à mon fils; du reste, nous n'avons besoin de personne. J'ai refusé hier une pension de la ville; ce n'est pas pour accepter aujourd'hui vos mille francs. Une simple visite, une parole de sympathie eût été accueillie avec reconnaissance et ne vous aurait pas coûté si cher. Je suis, avec respect, votre servante. » Et elle signa de son mieux : « Veuve Du-

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