‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 6 sur 15 · MONT · texte numérisé non relu

MONT

La cérémonie funèbre commença à dix heures et ne se termina pas avant midi. Elle eut la grandeur et la solennité d'un deuil public. Sur les cinq mille habitants de notre petite ville, un quart à peine était resté pour garder les maisons; encore tous ceux-là faisaient- ils la haie devant leurs portes. Le sojispréfet en uniforme, le lieutenant de gendarmerie, les employés des finances, le tribunal en robes, le maire et le conseil municipal emplissaient notre rez-de-chaussée; les pompiers, en grande tenue, avec la musique et les tambours voilés d'un crêpe, se tenaient en bon ordre dans le chantier. Papa La France recevait les autorités et répondait aux compliments de condoléance; ma mère, environnée de

toutes les grandes dames de la ville, pleurait silencieusement dans un coin. On voyait aller et venir des couronnes, petites ou grandes, faites de perles, de papier, d'immortelles, ou des premières fleurs de la saison. J'en remarquai une, très belle et portée par deux enfants; on y lisait, en lettres d'or, sur un ruban noir : a notre sauveur. C'était l'offrande des quatre malheureux que mon père avait rendus à la vie. Ils sortaient tous de l'hôpital, et les parents, deux Provençaux très bruns, avaient encore des figures de l'autre monde. Le petit garçon, qui pouvait avoir dix ans, me tendit la main et me dit :

« Je suis Jean Bonafigue. Ton père est mort pour nous; si jamais tu as besoin que nous mourions pour toi!... »

Je le regardai bien en face :

« Tu es un brave garçon, si tu as trouvé ça tout seul !

— Non, fit-il, en désignant sa sœur; c'est elle qui m'a dit de le dire. »

La sœur était une fillette de sept à huit ans, très petite, plus noire qu'un corbeau, plus édentée qu'une vieille, coifl'ée comme par un chat, et laide de tout point, sauf deux yeux admirables. Elle ajouta d'une voix aiguë, avec un horrible accent du Midi : « Oui, je l'ai dit parce que c'est la vérité et la justice.»

Je ne trouvai rien à répondre, et je les embrassai tous les deux.

On partait. La musique et.les tambours ouvrirent la marche; M. Mathey venait ensuite avec ses lieutenants et la compagnie entière. Le corps était porté

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à bras par Basset et nos compagnons, qui n'avaient cédé ce devoir à personne. Je marchais seul à la gauche de mon grand père, qui me tenait par la main; mes. oncles et mes cousins formaient un groupe à notre suite. Après eux, les autorités, nos amis, le collège, l'école primaire, le personnel entier de la fabrique, moins M. Simonnot, qui rejoignit le cortège à mi-route; une multitude de citadins, riches et pauvres, et force paysans de Launay ou des villages voisins. Ma mère, ma grand'mère, mes tantes et mes cousines suivaient à pied, et derrière elles un millier de femmes en noir.

Tandis que nous traversions la grand'rue, où pas une boutique n'était restée ouverte, mon grand-père s'aperçut que je cédais à une sorte de torpeur bien naturelle après tant de fatigues et d'émotions. Il me secoua doucement et me dit : « Ne t'abandonne pas, Dumont (c'était la première fois qu'il me donnait ce nom, réservé jadis à mon père)! Lève la tète, enfant; fais comme moi; montre à ce peuple que tu comprends sa pensée et qu'une manifestation si solennelle sera la grande leçon de ta vie. »

Un regard étonné et légèrement inquiet lui fit voir que ses paroles avaient besoin de commentaire.

« Hé quoi ! reprit-il, trouves-tu naturel que la ville etla campagne rendent de tels honneurs à un modeste charpentier, fils d'un malheureux paysan? Il ne t'est pas venu à l'esprit que ni le préfet du département, ni M. le comte de Taillemont, qui avait un ancêtre aux croisades, ni le banquier Foulard, ni M. Simonnot, décoré pour ses hautes capacités industrielles, ne seront honorés et pleures comme ton pauvre.

père? Quand tu seras un peu plus grand, tu entendras des jugements de toutes les couleurs sur les affaires de ce monde. Les uns te conteront que le pouvoir prime tout, d'autres que c'est l'argent, ou la naissance^ ou le savoir, ou l'esprit. Non, mon fils, c'est le cœurt Souviens-toi que les justes et les bons auront toujours le pas sur les malins, sur les savants, sur les puissants, les nobles et les millionnaires. En France, au moins : je ne te parle pas de l'étranger, où les meilleurs ne valent pas grand'chose. Mais nous sommes un peuple de braves gens; notre pays n'est pas seulement le plus beau, mais le plus équitable du monde, et les hommes courageux et dévoués comme celui qu'on porte là, devant nous, y tiendront toujours le haut du pavé^ morts ou vifs I Tâche de lui ressembler en tout, suis ses exemples, advienne que pourra! La mort n'est rien; ce qu'il y a de terrible et d'odieux, c'est de survivre. Que ne suis-je à sa place et lui à la mienne, mon cher fils! i>

Il y eut trois discours au cimetière : le sous-préfet, le maire et le capitaine Mathey louèrent successivement l'honnête homme qu'ils avaient connu et firent de leur mieux pour consoler sa famille. Deux orateurs sur trois étaient fort inexpérimentés; mais, comme ils eurent le bon goût de parler simplement, ils touchèrent les cœurs. M. Morand, l'ancien drapier, prit pour texte l'hérédité du bien. Il esquissa à gl^ds traits l'histoire des Dumont, race exemplaire, dit -il, où pendant dix générations ni homme ni femme n'avait failli. Il montra comment le sentimefit de l'honneur, transmis de génération en génération ta des hommes pauvres et presque illettrés, peut faire

des travailleurs rangés, des voisins serviables, des citoyens exemplaires et même à Toccasion des héros. Et il termina en disant que ce bon sang ne mentirait pas dans l'enfant adoptif de la ville.

Le pauvre grand-papa La FrancCy électrisé par cette glorification des siens , eut un mouvement absurde et magnifique : il m'enleva dans ses longs bras et me jeta pour ainsi dire au maire, qui prit possession de son pupille en m'embrassant à la face de tous.

J'étais brisé à tel point que dans tout le cours de ma vie je ne me souviens pas d'avoir éprouvé un tel accablement. Le défilé de mes camarades anciens et nouveaux, des connaissances et des inconnus, les poignées de main, lés accolades, les saints cérémonieux et glacés comme celui de M. Simonnot, me donnèrent une sorte de vertige. Lorsque tout ftit fini , je m'échappai du groupe qui ramenait ma mère à la maison et je m'enfuis à travers chami^ comme un enfant qui fait l'école buissonnière.

Après quelques minutes de course éperdue, j'eus honte de moi-même, je craignais d'inquiéter mes parents et je repris le chemin du chantier. *•

Mais au détour d'une ruelle, parmi les jardins qui s'étendent entre le cimetière et le faubourg, je me retrouvai nez à nez avec M. Simonnot, le maudit propriétaire de la fabrique. Cet homme impitoyable était assis sur une pierre, et il sanglotait.

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