LE COLLEGE
. Après le conseil de famille, qui s'était réuni à la' mairie sous la présidence du juge de paix, mon subrogé-tuteur et mes oncles eurent chez nous une longue conférence avec ma mère. On connaissait sa tendresse pour moi, et Ton craignait qu'elle ne voulût me garder près d'elle à tout prix. La courageuse femme étonna tout le monde par la promptitude et la virilité de ses résolutions. Déjà, sans en rien dire, elle s'était entendue avec Basset, qui reprenait le chantier, les marchandises en magasin, une coupe de bois sur pied, et qui louait notre maison avec promesse de vente. Pour lever l'hypothèque dont elle était grevée, on comptait sur le zèle d'un honnête huissier, notre ami, chargé du recouvrement de toutes nps créances. Tout compte fait et les trois quarts du ïtiobilier vendus, il resterait probablement un actif de 25 à 30 000 francs; c'était assez pour une veuve modeste et tranquille; elle avait <Jéjà retenu dai\§> \^
ville haute une petite maison de 200 francs par an. Catherine ne voulait pas se séparer de sa maîtresse; mais Catherine, au prix dont elle se contentait, était plutôt une ressource qu'une dépense. J'aurais coûté beaucoup plus cher; la nourriture et l'entretien d'un garçon de mon âge, élevé comme je l'étais, eût entamé le petit capital, qu'il fallait conserver intact. C'était comme un argent sacré : ne représentait-il pas toute une vie de travail? D'ailleurs on voulait me cacher les petits sacrifices qu'on allait faire et les privations dont les deux dignes créatures se régalaient à l'avance. L'internat m'éloignait et m'empêchait devoir; il coupait court à mes observations, il ménageait une transition, entre l'aisance Id'hier et la gêne de demain. On accepterait donc le bienfait de la ville, si mon petit cœur d'enfant gâté ne se révoltait pas absolument.
Ce petit cœur se montra ferme, lui aussi. J'affectai même un amour du changement, un goût pour le nouveau, une vaine curiosité qui n'étaient certes pas en moi. Après la séparation éternelle qui m'avait laissé tout meurtri, je spufTrais cruellement à l'idée de ne plus voir ma mère tous les jours. La réclusion n'avait jamais été de mon goût; j'adorais le grand air; je plaignais les internes d'autant plus que cent fois ils m'avaient conté leurs misères en me chargeant de leurs commiss ons. Mais une considération d'ordre majeur dominait tout : j'avais toujours présente à l'esprit la parole de M. le maire; il ne £sdlait pas que c le petit coûtât un sou à ses parents ». Voilà pourquoi je me constituai pensionnaire à la rentrée d'avril, avec une résignation qu'on prit pour de la joie.
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Depuis le principal et Mme Dor jusqu'à Lombard, le portier, depuis les grands élèves de seconde jusqu'aux bambins de la septième préparatoire, tout le monde me fit bon accueil. On me connaissait, on m'aimait, on me plaignait; ce fut à qui me rendrait le collège agréable, ou du moins tolérable. Si j'eus quelque peu à souffrir avant d'être acclimaté, la faute n'en est pas aux personnes, mais aux choses, qui ne pouvaient changer du jour au lendemain pour mes beaux yeux.
La salle d'études, le dortoir, le réfectoire, la cour de récréation, tout m'étonnait et me choquait. Élevé par mes parents comme un poulain dans un pré, j'avais contracté des habitudes fort innocentes à la maison, mais qui, dans un internat bien réglé, devenaient subversives, pour ne pas dire criminelles. Ainsi, j'apprenais mes leçons en lisant à haute voix et en me promenant à grandes enjambées : quel scandale si j'avais troublé par de telles façons le silence et l'immobilité de l'étude! Chaque fois que j'avais terminé un devoir, je m'en récompensais aussitôt en poussant une course sur les bords du canal, ou en gaulant des noix au jardin, ou en faisant quelques culbutes dans la sciure du chantier. C'était la nature elle-même qui m'avait enseigné ce moyen de reposer le cerveau par la fatigue des muscles. En étude, quand le devoir est fini, il faut fermer le cahier sans rien dire et commencer une autre besogne du même genre, qui ne repose pas du tout. Et nous avions des études de trois heures! A douze ans, j'étais condamné à demeurer trois heures de suite assis sur un banc de bois, mes devoirs faits, mes
leçons apprises, sans dire un mot à mes voisins, sans même avoir la compagnie d'un dé ces excellents livres que mon père laissait à ma discrétion dans sa bibliothèque constamment ouverte. Tout volume qui n'est pas compris dans le programme de la classe est un livre de lecture, c'est-à-dire un livre interdit. J'ai vu de malheureux internes dévorer leur dictionnaire, faute de mieux, comme les percherons privés de paille s'en prennent au bois de leur ];nangeoire.
L'ancien couvent dont on avait fait le collège était un bâtiment énorme, trois fois plus vaste que de raison. On aurait pu y loger tous nos professeurs, qui, vivant au milieu de nous, avec leurs familles, se seraient occupés de notre éducation; mais personne n'y avait songé. Nous-mêmes, les enfants, nous connaissions à quelques pas de notre grand dortoir, glacial en hiver, étouffant en été, incommode et malsain dans toutes les saisons, cinquante cellules proprettes, commodes, faciles à meubler, où Ton eût joliment dormi, chacun chez soi, sans se gêner les uns les autres! Mais dans l'internat tel qu'il était, et tel qu'il est encore presque partout, il fallait ronfler en commun. Éveillés au son du tambour sur les cinq heures du matin, nous faisions notre toilette à tour de rôle devant de petits lavabos qui vei'saient, avec leur mince filet d'eau froide, un minimum de propreté pour la figure et pour les mains. Mon père m'avait enseigné une pratique en grand usage cheï. les compagnons de son temps. Il me plaçait debout dans un cuveau, devant une planche de bois chargée d'une cuvette. Je prenais une éponge dans la main
(Imite, un savon de Marseille dans la gauche, j'arrosais et frottais successiveiment mes cheveux courts, mon visage, mon cou, mes épaules et le reste jusqu'aux talons, si bien qu'en moins de deux minutes j'étais net des pieds à la tète, et il né restait plus qu'à me sécher. Cette toilette ne coûtait ni plus de temps, ni plus d'eau, ni plus de savon que celle du collège; malheureusement elle était incompatible avec la vie en conimun, et je dus en faire mon deuil, quitte à me rattraper chez nous tous les dimanches.
Ce que je supportai le mieux, contre toutes les prévisions de ma mère, ce fut le changement de nourriture, La cuisine des collèges n'est jamais bonne et ne peut pas l'être, étant donné le prix dérisoire de Pinternat, mais elle n'est jamais absolument mauvaise. J'avais des goûts simples, j'aimais le bœuf bouilli, les choux, les haricots, les légumes communs ; je crois d'ailleurs qu'un bon estomac est le plus indulgent des critiques. Si donc je souffrais quelquefois à l'heure des repas, c'était ou dans mon amour-propre, ou dans certaines fibres du cœur que j'avais un peu trop délicates. Je ne comprenais point, par exemple, qu'on nous servit cet affreux mélange de vin et d'eau qui porte le doux nom d'abondance. Nos maîtres avayent donc bien mauvaise opinion de nous? Les apprentis euxmêmes^ à la maison, se versaient librement à boire et trempaient leur vin à leur guise. Je m'étonnais du rationnement des vivres et de ces parts coupées d'avance comme pour limiter l'appétit des uns et conseiller le gaspillage aux autres. Je ne m'accoutumais jamais à voir jeter le pain : mon père m'avait
appris à le respecter comme une chose sainte. Maïs surtout j'enrageais comme un petit forcené quand je voyais mes camarades faire les dégoûtés, selon l'usage de tous les internats, dénigrer ce qu'on nous servait, crier aux œufe couvés, aux haricots mangés de vers, déblatérer contre l'empoisonneur, c'est-àdire le cuisinier, et taxer d'avarice un homme aiissi honnête et aussi généreux que notre excellent principal. A part ces petites misères, le réfectoire était un lieu que je fréquentais volontiers.
Mais je haïssais franchement, cordialement, fit cour de récréation. Elle était laide, elle était nue, elle était toujours poudreuse ou fangeuse, selon la saison, entourée de murs décrépits, fermée par une porte à gros clous et qui sentait la geôle ; elle était trop petite pour trente élèves, et, dans l'intérêt du bon ordre et de la surveillance, on l'avait séparée en deux par une sorte de palissade à clairevoie. Cependant le terrain ne manquait pas; il y en avait à revendre autour de la grande masure. Nous apercevions même de loin les grands arbres d'un jardin qu'on disait magnifique, mais qui était réservé au principal. Je demandai un jour à notre jeune maître d'étude pourquoi dans ce jardin les internes n'entraient jamais. Il répondit sans hésiter :
« Mais, mon enfant, parce qu'ils saccageraient tout. C'est pour la même raison qu'on n'a pas planté d'arbres dans la cour. »
Cette révélation m'étonna fort : j'étais entré dans bien des jardins, et je n'en avais pas saccagé un seul; j'avais eu plus d'un arbre à ma merci, et je ne
npi'étais jamais avisé de les détruire. Il est vrai qu'en ces temps-là je n'étais pas un interne, et il parait que les internes sont par définition des êtres malfaisants. Dans notre cour étroite, vide et désolée comme un préau de prison, nous n'avions pas assez de place pour courir à bride abattue ; tous les jeux violents, tous les exercices du corps y étaient contraints et gênés. Moi qui avais besoin de mouvement pour détendre mes muscles et chasser les légions de fourmis que l'immobilité de l'étude amassait dans mes jambes, je tentai vainement d'entraîner mes petits camarades : ils avaient déjà pris le pli; ils se promenaient deux par deux, trois par trois, plus sérieux que des notaires et comme fatigués de la vie. Et dire qu'on aurait été si bien dans les rues! qu'on . aurait fait de si belles parties de barres à l'ombre des tilleuls, sur la place de la Mairie ! Dire qu'en un quart d'heure, sans trop courir, je pouvais arriver au bol» du Lézard, où la mousse autour des vieux chênes est aussi douce qu'un velours I Tout cela était bel et bon la semaine dernière ; le principal, les professeurs et les maîtres d'étude trouvaient naturel qu'un externe jouât des jambes et remplît ses poumons de l'air des champs ; mais l'internat commande un autre régime. Ma mère avait le droit de venir m'embrasser dans un coin du parloir à Theure des récréations : pourquoi m'était-il défendu de courir l'embrasser chez elle? Cela ne se pouvait pas, cela violait le règlement, cela m'aurait dissipé!
Le jeudi, après déjeuner, nous faisions une promenade ou plutôt une marche de trois ou quatre
heures par les routes. Sur deux rangs, les grands en tête et les petits à la queue, sous le regard ennuyé d'un maître d'étude, on allait n'importe où, sans rien voir, sans rien apprendre, sans s'intéresser à rien, et l'on revenait de même. Nous détestions cette corvée, dont on ne rapportait qu'une provision de fatigue, de poussière et d'ennui.
Un tel régime eut sur moi des effets imprévus. Mes devoirs ne furent plus si bien faits ni mes leçons si bien sues ; mes compositions elles-mêmes témoignèrent d'une émulation refroidie, je ne fus plus premier régulièrement et à coup sûr ; on perdit l'habitude de me citer comme un élève exemplaire. Ma bonne humeur, mon activité, ma santé exubérante changèrent de nom ; on les qualifia de léger reté incorrigible. Quelques réponses un peu vives aux réprimandes de nos gardiens me firent une réputation de caractère difficile. On me punit très justement, puisque je troublais l'ordre et que je m'écartais de la règle ; je connus le supplice abrutissant du pensum, qui gâta pour un temps ma jolie écriture ; on me priva de récréation, j'en fus bien aise ; il fallut la privation de sortie pour me mater.
Je ne vivais que le dimanche. Courir à la petite maison que les reliques de notre bon temps emplissaient de la cave au grenier, embrasser Catherine, sauter au cou de ma pauvre maman, qui se faisait belle pour moi, me laisser dorloter jusqu'à midi, déjeuner de bon appétit en tête-à-tête avec elle, sortir ensuite à deux, courir les rues, visiter nos amis, ou, si le temps était très beau, arpenter les champs et les bois, goûter sur Iherbe, caas^r
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à cœur ouvert, faire de grands projets pour Tavenir : voilà les occupations . qui remplissaient cette heureuse et trop courte journée. Quelquefois nous partions dès le matin pour Launay, où les pauvres bons vieux, en grand deuil comme nous, semblaient renaître à notre vue. Maman La France improvisait dés festins inouïs : nous faisions des débauches de framboises et des orgies de fromage à la crème. Mais je me régalais surtout par les yeux : j'étais si content de revoir les petits coins de l'antique maison, de saluer amicalement le chien, le chat^ la vache et le cochon aussi 1 II fallait que, bon gré mal gré, mon grand-père me fit chaque fois les honneurs de tout son domaine. Je m'emparais de lui, je le traînais au jardin d'à côté, au jardin d'en bas, au verger, à la vigne, à la chènevière. Et les deux femmes nous suivaient, tandis que ma tante Joseph ou une voisine très capable veillait la potée sur le feu. Dans ces jours de fête, il y avait toujours un moment où malgré soi l'on venait à parler de celui qui n'était plus là, et nous mettions en commun quelques larmes ; mais cela même était bien bon.
Ck)nune il fallait que je fusse rentré à neuf heures précises, on dînait tôt, nous nous mettions en route à huit heures, les grands-parents nous faisaient un bout de conduite après avoir bourré toutes mes poches et pendu à mon bras un panier de provisions.
Atgez de ce qui se passa dans mon cœur la première fois qu'un de nos maîtres me jeta ces trois mots : « Privé de sortie I »
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Je n6 dis pas que la punition fût injuste où excessive : je venais de rosser un de mes camarades à la sortie du réfectoire. C'était le jeuije Auguste Foulard, mauvais élève et médiocre sujet en tout genre. Il m'avait appelé Mes semblables^ et ce rappel du sobriquet de mon pauvre père, deux mois après sa mort, me parut non seulement odieux, mais impie. Mon voisin, entendant le mot, me dit vivement à l'oreille :
« Appelle-le fis d'usurier !
— NonI répondis-je, je ne sais pas quel homme est son père, mais il ne m'a rien fait ; c'est au fils que j'en ai. >
Dès que nous fûmes dans la cour, je marchai sur Foulard et je lui criai : « A nous deux! » Il se mit sur la défensive en appelant au secours ; mais, quand on l'arracha de mes mains, j'avais eu le temps de lui allonger une demi-douzaine de coups de poing, et sa figure était en sang.
L'honnête homme qui me punit eût .peut-être été moins sévère s'il avait connu mes raisons, et dans tous les cas M. Dor aurait vu dans la provocation une circonstance atténuante. Mais, comme je ne pouvais me défendre qu'en accusant, je préférai subir ma peine. Six mois plus tôt, j'aurais tout raconté. Mais le collège, en même temps qu'il me donnait les défauts qui lui sont propres, commençait à m'enseigner les qualités qui ne s'apprennent que |ju
Les internes de l'Université de France ne reçoivent aucune éducation de leurs maîtres. Ils ont des proviseurs ou des principaux qiiî administrent, des censeurs qui surveillent, des professeurs qui en-
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geignent, des maîtres d'étude qui font la police : personne n'est chargé de leur dire ce qui est bien ou mal, convenable ou choquant, de bonne ou de mauvaise compagnie. Mais, vivant en commun, dans un frottement perpétuel , ils arrivent à se Êiçonner les uns les aulres. Je ne dis pas à se polir, car l'interne, vu dans la corn*, a la surface assez inculte. Il est sale, il est débraillé, il a mauvais ton, il dit de gros mots, il parle des femmes comme s'il n'avait ni mère ni sœurs ; il taquine des professeurs qu'il sait capables, et des maîtresd'étude qu'il sait malheureux. Il se venge de sa captivité en détruisant le matériel de la prison ; il maraude au jardin, chipe dans la cuisine ou l'oCûce, en vertu de cet axiome scolaire que chiper n'est pas voler. En promenade, il joue de mauvais tours aux boutiquiers et lance des quolibets aux passants; il est plus gamin quelquefois que les enfants des rues. Mais, si vous grattez la surface, vous trouvez tout un fonds de qualités viriles que le collège développe et qui, sauf accident, ne se perdent jamais. C'est le goût du libre examen, c'est un instinct très vif de l'égalité, c'est l'amour de la justice, le mépris . de la faveur ; c'est l'esprit de corps, le sentiment de la solidarité ; c'est surtout une loyauté à toute épreuve, une profonde horreur de Thypocrisie et de la délation, une répugnance invincible pour tout ce qui est faux, vil et bas. Or ces qualités se conservent toute la vie, tandis que les défauts propres à l'internat se corrigent presque toujours avant la fin des études, et ihMlliblement six mois après. Lorsqu'on s'occupera de réformer notre système
pédagogique, je crois que Tinternat sera condamné pour ses rigueurs inutiles; mais je voudrais qu'on en sauvât quelque chose : le repas do midi et la récréation en commun. Deux externes qui ont suivi les mêmes cours pendant un certain nombre d'années ne sont pas, à proprement parler, camarades ; ils ne sont que condisciples, ce qui est assez différent. Si Tun vient au collège en casquette et Tautre en chapeau, Fun sur de gros souliers crottés et l'autre dans le coupé de madame sa mère, on les •habituera peut-être à se tutoyer du bout des lèvres, mais ce ne sera pas pour longtemps. Il faut qu'ils aient mordu au même pain, mangé le même bœuf et la même salade, souffert le froid et le chaud dans la même cour, pris part aux mêmes jeux et aux mêmes exercices, échangé des billes, des idées et des coups. Un coup de poing loyalement donné rapproche les enfants plus qu'il ne les sépare. Témoin mon camarade Auguste Pôulard : il me sut plus de gré de ma discrétion qu'il ne garda rancune de ma violence; cet héritier de quatre-vingt mille livres de rentes et le pauvre petit boursier que j'étais firent une excellente et solide paire d'amis.
Lorsqu'il sut que son père, homme -influent, con-, seiller général et candidat à la députation, parlait de moi comme d'un mauvais garnement, indigne des bontés de la ville, il s'accusa pour me disculper et plaida si chaudement ma cause qu'il réussit à me faire inviter pour toutes les vacances au château de Larcy. Je fus sensible à ce bon procédé; mais, outre que je n'étais pas équipé pour faire figure dans un château, il n'y avait pour moi de vraies vacances
que chez les vieux parents de Launay. Le soir même de la distribution des prix, après avoir porté mes livres à la maison et mes couronnes au cimetière, je partis avec ma mère et Catherine pour le village tant aimé. On nous y attendait pour deux mois; nos chambres étaient prêtes, nos occupations réglées d'avance. Il était entendu que ma mère réparerait le linge et ferait les travaux de couture, que Cathe* rine aiderait ma grand'mère à la cuisine, au fournil et à la lessive. Quant à moi, j'avais le bon lot : papa La France s'était mis en tête de m'enseigner le plus noble métier du monde, le sien. Et il y réussit à merveille ; car, grâce à ses leçons, je devins et je suis encore aujourd'hui paysan jusqu'au bout des ongles.
La rédlusion, la promenade traînante dans la cour et l'air confiné du collège, avaient légèrement altéré ma santé. On me trouvait grandi, mais moins large des épaules et moins coloré du visage. La vie en plein champ, le fanage des regains, la vendange, le maniement de la bêche et de la pioche, la récolte des pommes de ten*e, la façon des fagots et des bourrées eurent bientôt renouvelé mon sang appauvri. Ajoutez à ces exercices les grandes marches sous bois avec les bûcherons et les charbonniers, les longues stations dans les prés, au milieu du troupeau, avec le berger du village, et les brillantes parties de quilles, sur Ja place, en compagnie de mes cousins et de vingt autres polissons, mes amis : vous comprendrez comment deux mois de séjour à Launay étaient pour moi le plus puissant des toniques et le plus délicieux des remèdes. Mon uni-
forme à boutons dorés était resté dans le camphre ; en revanche, j'usais tant de blouses que ma^ mère n'avait pas le temps de les raccommoder.
Dans cette vie active, mais réglée, nous faisions une part raisonnable au travail. Mon maître m'avait donné des devoirs à écrire, des leçons à apprendre; j'y consacrai les jours de pluie, les heures de fatigue physique; je logeai dansjna tète au moins quarante fables de La Fontaine, à temps perdu.
Et le premier lundi d'octobre, quand l'heure de la rentrée sonna pour moi et pour tant d'autres malheureux, mon ancien professeur ne me félicita pas seulement de ma belle santé, mais de mon orthographe, de ma mémoire et de ma latinité. Il dit devant moi au principal :
€ C'est singulier; voici un enfant qui a» fait plus de progrès en deux mois de vacances qu'en trois mois de collège.
— C'est peut-être, ajoutai-je timidement, que je ne suis pas un oiseau de volière. »
M. Dor me tira l'oreille en souriant et dit :
« Mauvaise tête ! Tu la regretteras plus tard, cette pauvre vieille prison I »
En attendant, je la supportai de mon mieux. Je. retrouvai avec plaisir mes anciens camarades, et je fis connaissance avec les nojiveaux. Un nouvel externe plus jeune et beaucoup plus petit que moi vint se jeter à mon cou en sortant de classe : c'était Jean Bonafigue, le gamin provençal que mon père avait sauvé avec son bon petit singe de sœur. .
Je le revis souvent au collège et quelquefois chez ma mère ou chez ses parents. M. et Mme Bonafigue
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étaient passablement logés dans un des bâtiments neufis de la fabrique : ils avaient de bons meubles, payés par la Compagnie d'assurances, et ils ne semblaient pas malheureux. Ils me firent toujours grand accueil, et je me serais mis plus vite à les aimer s'ils avaient été moins bruyants, moins démonstratifs et moins différents de tous ceux que je connaissais. Et puis, ce scélérat d'accent me donnait sur les nerfs, comme la cuisine épicée de Mme Bonafigue bouleversait mon estomac tourangeau. Leur fille Bai*be avait deux ou trois dents de plus qu'à notre première rencontre, mais elle portait encore les cheveux en broussaille et elle n'embellissait pas; du reste, elle était la première à rire de sa laideur, qu'elle outrait par cent grimaces comiques. On ne s'ennuyait pas avec elle, et nous faisions de bonnes parties. Je promenais souvent les jeunes Bonafigue dans les chemins et les sentiers de Launay ; ils me faisaient plus souvent les honneurs de la fabnque, que je connus bientôt dans ses moindres détails. Mais lorsque par hasard, au milieu de nos jeux, nous voyions apparaître le grand corps anguleux de M. Simonnot avec son nez en bec de corbin et ses favoris rouges, nous nous serions fourrés dans des trous de souris. Mes petits amis tremblaient comme moi devant le très disgracieux seigneur de la faïence, quoique leur père en dit le plus grand bien et que personne n'eût le droit d'en dire aucun mal.