‹ Le roman d'un brave hommeChapitre 8 sur 15 · LE NOUVEAU PRINCIPAL · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU PRINCIPAL

Au printemps de 1844, il y avait quatre ans que mon père était mort et que j'étais interne au collège. On s'accordait à me trouver très grand et très robuste pour un garçon de seize ans moins deux mois ; mes professeurs me tenaient en estime, mes camarades m'aimaient bien, et personne ne me disputait plus le premier rang dans la classe. Ma mère, toujours en deuil, n'était redevenue ni très gaie ni très forte, mais elle semblait assez bien portante, et, grâce aux bons amis qui avaient arrangé nos affaires, elle ne manquait de rien. Basset avait soldé la maison, presque toutes les créances étaient rentrées, trente ou trente-cinq mille francs placés sur l'Ëtat nous faisaient un revenu net de seize cents francs. Tout était donc pour le mieux dans notre petit coin du monde, lorsqu'à la fm du premier semestre un événement imprévu agita le collège et la ville entière : notre vieux principal, M. Dor, demanda s^ retraite et l'obtint.

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Soixante ans d'âge, quarante années de service et beaucoup de rhumatismes accumulés à l'ombre de notre commune prison lui commandaient le repos. Il avait aniassé de quoi vivre assez largement dans son pays natal, un coin du Finistère où le beurre coûtait huit sous la livre* et le cent d'huîtres quatre sous. Mme Dor, Bretonne comme lui, avait un petit domaine là-bas et des parentés honorables ; elle comptait y marier à quelques hobereaux ses deux filles un peu attardées, mais instruites, agréables encore et nullement rhumatisantes.

. Ce départ n'émut pas seulement la colonie de fonctionnaires dont M. Dor était le doyen ; elle inquiéta les familles bourgeoises, qui toutes avaient eu, ou devaient avoir affaire à l'excellent principal. Parmi les élèves eux-mêmes, c'est à peine si deux ou trois indisciplinés, comme Auguste Foulard, affectèrent la joie et parlèrent de délivrance. Les professeurs, les maîtres d'étude, la plupart de mes camarades et moi, nous déplorions la perte de l'homme juste , intelligent et bon qui avait gagné tous nos cœurs par ses qualités personnelles.

La vue du successeur qu'il installa lui-même avec sa bonne grâce accoutumée nous étonna sans nous consoler. Autant M. Dor était net, correct et digne avec ses petits favoris blancs, son faux col droit et sa redingote ajustée,, autant M. Lutzelmann nous parut inculte et farouche. Cheveux longs, barbe touffue, paletot-sac et chapeau de feutre mou, le tout fort propre, mais d'une simplicité outrée, lui donnaient un faux air de paysan du Danube. Il était de Colmar, marié à une grande Strasbourgeoise

blonde" et maigre, et père de quatre enfants, dont une fille dans Tâge ingrat. L'accoutrement de toute la famille était ridicule et son accent barbare. On racontait à demi-voix que notre nouveau principal était une créature de M. Victor Cousin. Ce philosophe l'avait trouvé mourant de faim dans une école industrielle, il l'avait employé à traduire des auteurs allemands et lui avait donné pour salaire une mission de trois années en Angleterre, en Prusse, en Autriche et en Suisse. Pendant trois ans, ce voyageur gorgé d'or à raison de 250 francs par mois avait assommé les bureaux de ses mémoires indigestes, paradoxaux et quelque peu révolutionnaires, que les commis de M. Villemain ne lisaient plus. Le jour où cet Olibrius alsacien, sa tâche terminée, retomba sur les bras d'un ministre qui ne l'avait pas choisi, on s'aperçut qu'il était assez pauvre humaniste, à peine bachelier, et qu'il avait pourtant aussi bon appétit qu'un docteur en théologie. Dans l'heureux monde des fonctionnaires, les esprits originaux sont les plus difficiles à placer. M. Lutzelmann avait donc, malgré ses services, quelque droit à mourir de faim, si son ancien patron ne fût venu à la rescousse. Victor Cousin se montra d'autant plus généreux qu'il pouvait l'être sans bourse délier : il fit donner à son ancien collaborateur un collège obscur, en assez mauvais point et médiocrement noté par les inspecteurs généraux. Voilà du moins la légende qui courait dans les rues; certains bavards, bien ou mal informés, ajoutaient que l'homme au paletot-sac avait carte blanche pour les réformes et les expériences, et que , si le conseil municipal le laissait

faire, nous verrions prochainement du nouveau.

C'est sous l'impression de ces idées que les maitres et les élèves prirent congé de M. Dor. La cour des messageries était pleine ; petits et grands voulaient serrer les mains de l'honnête homme qui s'en allait. M. Lutzelmann et ses trois fils assistèrent bravement à cette explosion de regrets, qui ne leur promettait rien de bon. Lorsque la diligence eut disparu au coin de la grand'rue et du boulevard circulaire, le maire et le nouveau principal se diri- « gèrent ensemble vers le collège; M. Morand n'en sortit pas avant la nuit.

Le l^idemain, vers neuf heures du soir, les petites vacances étant finies, je repris mélancoliquement le chemin de ma prison. Ce n'était jamais sans douleur que je levais le lourd marteau de la porte. Je fus donc agréablement surpris en voyant que le marteau, la porte et le portier lui-même avaient disparu. Trois de mes camarades se tenaient sur le seuil, les bras ballants , les yeux écarquillés, tout ahuris de l'aventure. Un quatrième survint, chargé de fruits confits et de beurre salé; il nous apprit que M. Lutzelmann avait donné la porte à repeindre et offert un mois de congé à ce cerbère de Lombard. Ce n'est pas tout : en gagnant le vestibule de la maison, je m'aperçus qu'on avait ôté la barrière entre les grands et les petits. Les deux cours n'en faisaient plus qu'une, et dix fois, vingt fois plus grande, car on pouvait circuler librement entre le mur d'enceinte et le couvent sécularisé. Le jardin même, cet impénétrable jardin de principal, avait sa grille ouverte à deux battants.

« Entrons-y, dit un grand.

— Non, répondis-je, ce serait lâche, puisqu'il est ouvert. »

Et tous furent d'avis qu'une escapade, héroïque avant Pâques, serait absolument indigne aujourd'hui. Et nous prîmes le chemin du dortoir, où une nouvelle surprise nous attendait.

Notre jeune maître d'étude, celui qui écrivait des vers et qui s'est fait plus tard un certain noni dans la littérature, attendait que nous fussions au complet. Il nous réunit tous autour de lui, et après nous avoir montré que la place de son lit, au bout de la grande salle, était vide, il nous dit :

« Le nouveau principal, sachant que j'ai ^besoin de travailler le soir, a bien voulu me donner une chambre. Mais cette faveur m'est accordée à titre provisoire et sous réserve de votre bon plaisir. Il dépend de vous que je perde ou que je garde la libre disposition de mon temps : je vous supplie donc de prouver par votre conduite que l'on peut abolir sans inconvénient la surveillance du dortoir. »

Tous les élèves lui répondirent à la fois ; il n'y eut qu'un cri pour affirmer que nous étions d'honnêtes garçons et que nous ferions désormais notre police nous-mêmes.

« Si vous tenez parole, reprit-il, ce n'est pas à moi seul que vous rendrez service, et j'ai tout lieu de croire que vous serez récompensés. »

Personne ne saisit alors le sens caché de cette promesse ; mais un esprit de discipline volontaire soufflait dans la maison : c'est à peine si deux ou

trois gamins abusèrent un peu de leur liberté; ils furent rappelés à l'ordre, et vivement.

Le lendemain matin, les plus grands internes, deux élèves de seconde, trouvèrent sur leurs pupitres une invitation à déjeuner le jour même avec M. et Mme Lutzelmann. Ils revinrent à l'heure de la classe, enchantés du principal et de sa famille, et tout émerveillés du jardin, où l'homme au paletotsac les avait promenés en fumant sa pipe de porcelaine. Deux autres grands furent priés à dîner, et l'internat tout entier y passa en moins d'une semaine. Si bien que le sixième jour nous avions tous fait connaissance avec le principal, sa famille et son intérieur. Et quand Mme et Mlle Lutzelmann vinrent se promener dans notre cour, en pleine récréation, chacun de nous les aborda avec autant de politesse que si la scène s'était passée dans un salon. Elles nous conduisirent elles-mêmes au fond de leur jar- . * din, où nul élève ne s'était encore aventuré sans • invitation. Le principal nous attendait ; il loua la discrétion dont nous avions fait preuve et nous pria d'être moins réservés à l'avenir.

Ce paradis terrestre ouvert à tout venant était un rare et curieux spécimen de la vieille horticulture française. On y voyait des pièces d'eau dormante, encadrées dans la pierre de taille, des charmilles épaisses, des faunes moussus grimaçant dans leurs gaines, des ifs taillés en pyramides, un grand cèdre du Liban et quelques-uns de ces arbres qu'on ne cultive plus, comme le pommier cerise, dont les petits fruits rubiconds pendent au bout d'une longue queue. De beaux vieux espaliers couvraient les murs

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d'un potager tiré au cordeau, où les plates-bandes de fleurs encadraient les carrés de légumes. Tout cela semblait un peu négligé depuis que le farouche Lombard, concierge et aide-jardinier, était en villégiature. Les fils du principal prirent la bêche et le râteau ; leur exemple nous gagna tous, et ce travail nous amusa autrement que la toupie et les billes. Bientôt les professeurs, les maîtres d'étude, les externes, les parents de quelques élèves eurent plaisir à nous regarder faire, ou même à faire comme nous. Le principal et sa famille, bonnes gens sans prétentions, accueillaient si cordialement tout le monde que ce coin réservé, peu connu, fit concurrence au jardin public. Ma mère y venait quelquefois; Mme Bonafigue y amenait la petite; les jeunes personnes les mieux élevées, Mlle Simonnot, la sœur de mon ami Foulard, les trois filles de M. Fondrin y apportaient leur tapisserie ou leur crochet, et cette invasion de la bonne compagnie modifia en peu dô jours le ton et la tenue du peuple écolier.

M. Lutzelmann profita de la vogue .pour organise^ au collège un enseignement auquel personne n'avait jamais songé. Il alla voir M. André, le meilleur jar^ dinier de la ville, homme de mœurs patriarcales e^ d'esprit bienveillant, comme tous ceux de son métier*

ce J'ai besoin, lui dit-il, d'un professeur d'horticul' ture qui soit en même temps très capable et trè^ désintéressé, car le budget du collège ne me perma* pas- de lui donner un centime pour prix de S0^ leçons. La voix publique me conseille de vous oflrW l'emploi ; l'acceptez- vous ?

— Très volontiers, répondit le bonhomme; j'^^

peu d'ouvrage, et je ne vends pas grand'chose ; c'est le temps qui me manque le moins. »

Ce cours gratuit a changé la face du pays et commencé la fortune du père André. Les héritiers du digne professeur possèdent aujourd'hui une des pépinières les plus florissantes du monde entier, et l'arrondissement est peuplé d'amateurs des deux sexes^ qui greffent eux-mêmes leurs rosiers, taillent leurs arbres à fruit, bouturent leurs camélias et hybrident leurs bégonias sans demander conseil à personne.

Le travail du jardin supprima par enchantement les habitudes de pillage et de gaspillage que l'internat avait propagées parmi nous. On dirait que la terre inspire à ceux qui la cultivent un esprit de conservation effrénée. Plutôt que de cueillir une fraise en cachette, nous en aurions ajouté cent, si nous l'avions pu ! Il s'agissait d'en faire un grand panier pour la table du principal, et cet événement attendu avec impatience n'arriva que dans la première semaine de juin. Mme Lutzelmann reçut notre ambassade avec un bon gros rire de maman.

« Vous êtes très gentils, nous dit-elle, mais nous ne pourrions jamais tout manger à nous seuls. Ily en a assez pour tout le collège, et vous feriez mieux de nous inviter demain au réfectoire. Les fraises ont meilleur goût quand Ja nuit a passé dessus ; nous donnerons le sucre et nous apporterons notre plat. »

Ce fut une affaire d'État. L'idée de recevoir chez nous, à notre table, le principal, sa femme et ses enfants, avait mis les cerveaux à l'envers. Nous éprouvions les inquiétudes et les angoisses d'un

maître de maison à ses débuts. La toile cirée, les assiettes à cinq sous de la fabrique Simonnot, les couverts de cuivre plaqué, les couteaux ébréchés nous, faisaient honte ; on emprunta du linge et de l'argenterie en ville, on se cotisa pour avoir un vol-au-vent du bon faiseur, l'aubergiste de la Couronne; la com- ][)laisance des externes fat mise en réquisition, car nul de nous n'avait encore osé franchir la porte absente : une barrière morale nous arrêtait.

Un quart d'heure avant le repas, petits et grands montèrent au dortoir pour laver leurs mains et lisser leurs cheveux, ce qui ne s'était jamais vu. Les maîtres d'étude, eux aussi, firent un petit bout de toilette, et, quand la famille Lutzelmann entra au coup de cloche, on s'aperçut que le paletot-sac légendaire était remplacé par une redingote de drap bleu.

Le cuisinier n'avait pas pris sur lui de grossir le menu réglementaire ; mais il avait soigné le potage et les deux plats, et, grâce à l'œil du maître, nous j étions mieux nourris sans qu'il en coûtât davantage. ^ Les Lutzelmann firent honneur à ilotre vol-au-vent, et les internes dévorèrent l'énorme gâteau d'amandes pilées auquel la mère et la fille avaient donné leurs soins. Il y eut des fraises pour tout le monde, et le principal les arrosa d'un joli vin framboise qui ne faisait pas regretter ïabondance. Lorsqu'il nous vit en belle humeur, il appuya ses deux poiiïgs sur la table et nous dit :

« Mes enfants, on est très bien chez vous ; j'y reviendrai.

— Nous y reviendrons tous, dit la famille, en chœur.

— Et vous serez toujours les bienvenus ! répondit

le doyen des élèves, un grand garçon de dixsept ans. »

Le principal attendait probablement cette réponse, car irpartit de là pour nous conter qu'en Angleterre, en Suisse et dans d'autres pays également civilisés, il avait vu les internsB s'asseoir deux fois par jour à la table de leurs maîtres, avec les femmes et les filles de la maison ; que ce genre de vie avait mille avantages sans aucun inconvénient sérieux, et que d'ailleurs c'était le seul moyen de faire marcher de front rinstruction et l'éducation, ces deux moitiés de la pédagogie. Il prononçait pétacocJiie, mais nous ne nous moquions plus de son accent.

A dater de ce jour, il n'y eut qu'une table dans la maison, et la famille de M. Lutzelmann devint la nôtre. La nourriture fut excellente sans rien perdre de sa simplicité ; chacun se servit à sa guise ; l'odieuse abondance disparut ; personne ne gâcha plus ni le pain ni la viande. Mais le nouveau régime eut surtout le mérite de centupler la somme de nos connaissances, de nous suggérer mille idées et de nous former un jugement droit. La grande affaire du principal était de nous faire causer. Sans préméditation apparente, il variait soigneusement le sujet dé nos entretiens et savait, en dépliant sa serviette, quelle question il allait mettre sur le tapis. Un jour nous déjeunions d'histoire et nous dînions de morale, le lendemain il nous servait un plat d'économie politique et un hors-d'œuvre de grammaire, régal cher à tous les Français. Il voulait que petits et grands fussent à la conversation , et il avait le secret d'y intéresser tout le monde.

Avant ces leçons familières, je n'avais pas sondé le vide de l'enseignement classique. Je m'étais bien demandé quelquefois ^comment un cancre du collège devenait avocat ou médecin distingué, tandis que certains lauréats passaient au rang de simples imbéciles. C'est la conversation de M. Lutzelmann qui m'expliqua cette contradiction apparente en me prouvant que le collège, au moins tel qu'il était de mon temps, n'enseignait absolument rien des choses de la vie. A la table du principal^ un bambin de dix ans, fort studieux et premier dans sa classe, était incapable de dire si le blé se fait avec la farine, ou la farine avec le blé. Un grand gaillard de mon âge croyait que les cultivateurs fument leur champ à l'automne en brûlant les mauvaises herbes ; il confondait la fumure et l'écobuage. Le fils d'un juge au tribunal s'escrimait vainement à définir les fonctions d'un notaire, d'un avoué, d'un avocat et d'un huissier. Aucun de nous ne connaissait la Charte do royaume, et mon ami Auguste Foulard, dont le père venait d'être élu député, n'avait qu'une très vague idée du cens électoral. Tous ces jeunes scholars parlaient de leurs pays et de leur temps comme des Hurons fraîchement débarqués ; mais l'étranger leur était également inconnu, et sur l'antiquité ellemême ils n'avaient que des notions vagues ou des idées fausses.

Mon pauvre Lutzelmann ne possédait pas d'autres langues que le français et l'allemand; il n'était pas fort en latin, et Philaminte ne l'eût certes pas embrassé pour le peu de grec qu'il savait. Je crois bien que décidément il n'était pas bachelier, mais fl en

aurait remontré sur mille et une affaires à toute la Faculté des lettres, n s'expliquait sur l'antiquité, comme sur les temps modernes, en homme qui a beaucoup étudié et pensé davantage; ses jugements avaient le goût et l'épaisseur d'un consommé très réduit, très riche et très nourri. Il esquissait, en peu de mots , souvent bizarres et parfois excessifs, la physionomie d'un pays , d'une nation , d'une personne ancienne ou moderne. L'originalité de son esprit allait volontiers jusqu'au paradoxe; mais, loin d'imposer ses idées, il provoquait la contradiction. Un de mes camarades, qui avait toujours remporté leprix de mémoire, crut bien faire en lui répétant à peu près mot pour mot une diatribe enragée qu'il avait faite devant nous contre la politique de Cicéron .

€ Silence, perroquet! répondit le digne homme, ce n'est pas mon opinion que je te demande, c'est la tienne. >

Il nous tutoyait tous, grands et petits, comme ses propres enfants. Mme Lutzelmann nous tutoyait aussi, et leur fille, la grande Gredel, nous traitait également en camarades; à quatorze ans, elle était presque aussi garçon que nous; et, quoiqu'elle soit grand'mère depuis longtemps, les souvenirs de cette honnête etfiranche cordialité sont si puissants que je ne me suis pas encore accoutumé à la regarder comme une femme.

Plusieurs notables de la ville, et entre autres M. Morand, lé maire, avaient pris M. Lutzelmann en amitié. Cet homme étrange, tout hérissé d'idées nouvelles, inquiéta d'abord et ne tarda point à séduire ceux qui l'approchaient. On trouva qu'il avait

du bon, on se le dit ; ce fut bientôt à gui viendrait lui demander ou lui apporter des idées. U reçut plusieurs fois les autorités à sa table, à la nôtre; le sous-préfet passait souvent une heure au milieu de notre travail au jardin ou de nos jeux dans la cour. La commission municipale qui prenait soin de nos affaires eUt avec le principal deux ou trois conférences dont on vit bientôt les effets. Un matin, mon ancien â:mi Basset prit possession d'un coin de la cour. Il y fit creuser de grands trous et il y planta de belles pièces de charpente, un mât vertical, un mât horizontal, un portique, des barres parallèles, et le reste. M. Mathey, capitaine des pompiers, vint donner un coup d'œil à ce gymnase et le trouva bien. Vers le même temps, un lieutenant en retraite, M. Lequien, prit toutes sortes de mesures, avec Michaud, le tambour de ville, et finit par faire sceller une large plaque de fonte dans le mur du potager. Enfin les plâtriers et les peintres en bâtiment s'emparèrent des vieilles cellules inhabitées; on fit des raccords aux plafonds et l'on blanchit les murs à la chaux. Et dans une même semaine le principal inaugura un tir à la mode suisse, un gymnase et un dortoir modèle où chaque interne était libre et maître chez lui.

En nous montrant nos chambres, toutes petites, mais propres, claires et aérées, M. Lutzelmann nous dit que nous avions le droit d'en compléter l'ameublement au gré de nos familles et à leurs frais. Il ajouta que les serviteurs du collège n'étaient pas assez nombreux pour supporter le surcroît de besogne qui résultait de cette installation, mais

qu'on nous savait justes et raisonnables et que nous ne refuserions certes pas de faire nos lits, de monter notre eau, de cirer nos souliers, de brosser nos habits, d'entretenir la propreté sur nous et autour de^nous ; d'ailleurs, les fils du principal nous donneraient l'exemple.

Ce programme fut accepté d'enthousiasme. Nous étions si contents que l'héritier cTu richissime Poulard s'écria :

€ Moi, monsieur, je consentirais à ramoner ma cheminée, si j'en avais une! »

Le bon Alsacien reprit :

« Pour meubler un peu mieux ces cellules, vous • aurez à visiter vos familles et à courir les magasins. Faites-le quand il vous plaira : un collège n'est pas une prison. J'ai le regret de vous apprendre que Lombard, notre ancien portier, a ouvert une auberge dans son village : il ne sera pas remplacé. La porte quHl gardait ne sera pas replacée, et vous prendrez vos récréations soit dedans, soit dehors, à votre choix. Seulement, je vous avertis que, si un seul élève oubliait Theure de la classe ou de l'étude, il remettrait le règlement en question et compromettrait la liberté de tous ses camarades. »

Cette annonce, le croirait-on? nous laissa presque indifférents. Depuis que nos familles, nos correspondants^ nos amis et nos simples relations fréquentaient le jardin et la cour du collège; depuis que la porte cochère était enlevée de ses gonds, depuis que le principal et les siens mangeaient à notre table; depuis surtout que des occupations actives et variées remplissaient tous les intervalles

de nos études, le dedans nous intéressait peut-être plus que le dehors. Après avoir longtemps jalousé la liberté des externes, nous leur faisions envie à notre tour, et ils sollicitaient la permission de s'enfermer avec nous.

On la leur accorda sans peine, et les inscriptions au cours gratuit de gymnastique dépassèrent le chiffre de cent. M.'Mathey dirigea les premières leçons et surveilla les suivantes; il avait choisi pour prévôts deux jeunes pompiers alertes et intelligents. Les carabines de précision qu'on avait fait venir de Bâle furent maniées assez adroitement par une quarantaine de tireurs inexpérimentés. Comment des gamins de collège qui n'avaient pas touché une arme de leur vie firent-ils l'admiration du vieux Michaud et du lieutenant Lequien? Tout simplement parce que M. Lutzelmann, daos ses voyages, avait acquis une méthode. Au lieu de planter son élève à cent mètres du but, dans des conditions où le tireur ne fait mouche que par un coup de fortune, il le plaçait d'abord à quelques pas de la cible, et, après lui avoir bien assuré les jambes et les bras, il lui faisait rectifier son tir, jusqu'à ce qu'il sût presque inlfcdlliblement mettre au droit. Celui qui vise bien à dix pas ne tirera pas plus mal à vingt pas, à trente, à soixante; et pour les plus longues distances il n'aura plus que la hausse à régler. Cet exercice nous rendit non seulement adroits, mais sages ;• les accidents d'armes à feu n'arrivent guère qu'à ceux qui n'en connaissent pas le maniement et le danger.

Le lieutenant, encouragé par nos premiers succès et comme électrisé par notre bon vouloir, rêvait de

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nous donner rinstructioa militaire jusqu'à Técoie de peloton exclusivement. Par malheur, les fusils de munition lui manquaient, et, quand même un arsenal très complaisant en eût prêté une cinquantaine, comment les ajuster à la taille de conscrits dont les plus jeunes avaient neuf ans et les plus vieux seize ou dix-sept? La question fut donc ajournée, mais l'activité des élèves et des maîtres ne chôma pas pour si peu. Chaque jour nous offrait une nouvelle occupation et un nouveau sujet d'étude. On prit un essaim sur un orme; ce fut le principe d'un rucher. Quelques graines de vers à soie, apportées par un externe et nourries par les laitues et les mûriers du jardin, commencèrent une petite magnanerie. Les animaux nous envahirent ; grâce aux dona spontanés qui arrivaient de partout, on fit une basse-cour où les oies, les canards, les poules, les dindons, les pigeons de volière, les paons et les pintades se disputaient à coups de bec les miettes de nos repas. Quelques familles de lapins, une chèvre, deux brebis, un cochon furent admis au droit de cité. Il nous manquait encore des vaches et des chevaux pour compléter la ménagerie; mais les oiseaux, les souris blanches, les couleuvres, les lézards, les cyprins dorés, les tritons, les grenouilles vertes s'ébattaient dans leurs cages ou leurs bocaux, l'aquarium n'étant pas inventé.

Le principal, sa femme et ses enfants connaissaient autrement que de réputation tous ces nouveaux pensionnaires. Ils en parlaient fort bien, quelquefois même savamment. M, Lutzelmann ne craignait pas d'aller chercher un lapin ou un poulet

pour le disséquer devant nous, et c'était une leçon d'anatomie. Il avait un vieux microscope, pas très puissant, mais assez bon ; il nous y faisait voir des tissus animaux ou végétaux, des cristallisations, certains liquides animés par la vie turbulente des infusoires. Lorsqu'un de nous le remerciait à la fin de ses excellentes leçons, il répondait d'un ton bourru :

<K Je ne sais pas grand'chose. Il faudrait un professeur d'histoire naturelle, nous ne l'avons pas, je le remplace comme je peux, mais ne prenez pas ça pour de la science, non, non! »

^ S'il eût été moins maladroit de -ses mains, il aurait suppléé avec joie le professeur de dessin qui nous manquait aussi ; mais il était brouillé avec les crayons et les plumes, et les élèves de huitième écrivaient mieux que lui. Il déplorait hautement cette infirmité et jurait que tous ses enfants sauraient dessiner et écrire. A ses yeux, ces deux arts n'en faisaient qu'un chez tout homme complet, car le dessin est l'écriture des objets, comme l'écriture est le dessin des idées. Gredel et les trois garçons, pour lui plaire, étaient devenus calligraphes, mais leur éducation artistique laissait beaucoup à désîfer. Et pas un peintre, pas un sculpteur, pas même un architecte, sauf deux maîtres maçons, dans la petite ville!

A toute fin pourtant, M. Lutzelmann découvrit dans le haut quartier, à quelques portes de la maison où ma mère s'était cloîtrée, un vieux dessinateur de fabrique retiré des affaires à soixante-douze ans avec mille écus de rente. Ses voisins le considéraient comme un ancien commerçant, soit qu'il se fût

donné pour tel, soit que les bonnes gens de là-haut ne fissent aucune différence entre celui qui dessine les papiers peints, celui qui les fabrique et celui qui les vend. M . Doussot les avait dessinés longtemps avec quelque succès pour plusieurs maisons de Paris. Son intérieur très modeste annonçait un homme de goût et un amateur distingué. Il vivait avec une petite nièce, son héritière, au milieu de vitraux anciens, de gravures précieuses, de faïences italiennes et de ces beaux meubles de la renaissance française, que les bourgeois de 1844 reléguaient sottement au grenier. Pour occuper son temps, il gravait de petites eaux-fortes que personne ne s'avisait d'acheter ni même de voir. Ce modeste vieillard tomba de très haut lorsque le principal, après avoir feuilleté ses cartons, le sollicita d'ouvrir un petit atelier au collège. Il allégua son âge, son incompétence, la très sommaire instruction qu'il avait reçue à l'école Saint-Pierre de Lyon, c Je n'ai jamais appris, disait-il, que Tomement et la fleur. — C'est beaucoup plus que rien, répondit M. Lutzelmann. Je n'ai jamais rêvé que mes bambins dessineraient comme Ingres, peindraient comme Delacroix ou composeraient comme Horace Vernet.

Enseignez-leur seulement à se servir de leurs yeux et de leurs doigts; qu'ils sachent voir les objets tels qu'ils sont et exprimer le relief sur une surface plane : vous aui^z fait œuvre utile, et nous ne sommes au monde que pour ça. » ^

La place ne se rendit pas à la première sommation; il y fallut plus d'un assaut; mais cette tète carrée de Lutzelmann avait un argument qui triom-

phait de toutes les résistances : « Vous ne pouvez pas refuser, puisque c'est un service gratuit 1 » Le petit père Doussot apprit donc le chemin du collège.

On ne viole pas impunément les saintes lois de la routine, et jamais une vérité neuve n'a fait son chemin sans accident. Les premières réformes du principal avaient été presque unanimement applaudies; toutes les femmes se prononcèrent pour Tinternat ouvert, aimable et gai. Le jardinage, la gymnastique, le tir ne soulevèrent aucune objection, le nouveau cours de dessin fut goûté, on se réjouit de savoir que chaque pensionnaire avait sa chambre; et sauf quelques esprits rétrogrades, ennemis déclarés de tout progrès, la ville entière rendit justice aux efforts de M. Lutzelmann. Mais ceux-làmêmes qui approuvaient tous les détails de l'œuvre n'étaient pas sans préventions contre l'ensemble : les uns disaient qu'on allait un peu loin, les autres qu'on allait un peu vite; ils craignaient que le nombre ou la diversité des exercices ne dissipât nos jeunes esprits. Vers la fin de l'année scolaire, ce mouvement de réaction devint si vif et si pressant que le maire s'en émut. Après avoir secondé toutes les entreprises du principal, il ne put refuser de le faire comparaître devant une assemblée de pères de famille présidée par le député, M. Foulard. Les mœurs de notre pays sont douces et cordiales; un déjeuner chez M. Morand adoucit la rigueur de cette mise en jugement. Les observations et les critiques se développèrent posément, avec une bonhomie qui n'excluait pas la fermeté, et M. Foulard résuma les débats en disant : c Si la ville paye sans marchander le budget du collège,

ce n'est pas pour donner à ses enfants une éducation de fantaisie. C'est pour les mettre en état de suivre les cours de rhétorique et de philosophie au collège royal, d'en sortir bacheliers et d'aborder, sans infériorité trop sensible, les carrières civiles ou militaires sous Végide du gouvernement. »

Le prévenu, notre excellent et cher Alsacien, s'était défendu assez mal au cours de la discussion. Mais après le dessert, devant sa tasse de café, lorsqu'il eut allumé la grosse pipe de porcelaine, il devint éloquent et presque poétique. Ceux qui l'ont entendu racontent qu'il fit un magnifique éloge de la jeunesse, et qu'il compara le cer\'eau des écoliers à ces cabinets florentins, beaux petits meubles du xvi« siècle, où l'on peut entasser des papiers, des bijoux, des émaux, des médailles, des pierres gravées, sans les remplir; il y reste toujours des cases vides. Nous avions, selon lui, un pouvoir absorbant, une faculté d'assimilation que l'enseignement le plus riche et le plus varié ne pouvait ni lasser ni même satisfaire, et le grand tort des programmes classiques était de refuser la nourriture ou de n'offrir que viandes creuses à ce prodigieux appétit.

« Croyez-en mon expérience, leur dit-il ; un jeune homme d'esprit moyen qui apprendra dix choses à la fois doit faire plus de progrès dans chacune de ses études que s'il s'était buté à une seule. Du reste, vos professeurs, mes chers et honorés collègues, assurent que le nouveau régime n'a fait tort ni au grec ni au latin. L'amour-propre et l'esprit de corps les abusent peut-être, et je ne suis pas assez bon humaniste moi-même pour contrôler leur jugement;

l06 LE ROMAN D^UN BRAVE HOMMK

mais j'ai trouvé un bon moyen de mesurer le niveau de nos études classiques. J'ai prié l'inspecteur d'académie d'emprunter pour nous, au collège royal, le texte des compositions des prix. Nos enfants ont concouru, sans le savoir, avec leurs camarades de Villevieille; leurs copies sont là-bas, on les a corrigées et classées, j'attends le résultat aujourd'hui, et quel qu'il soit, dût-il me condamner, soyez certains, messieurs, que je vous le ferai connaître. »

L'idée de ces concours entre collèges était nouvelle alors; tous les écoutants la trouvèrent fort bonne; le maire seul pensa que son protégé avait commis une imprudence, car l'infériorité de nos études semblait bien établie depuis longtemps. Aussi la surprise et la joie furent-elles au comble lorsque, deux jours après, un pli ofQciel signé de l'inspecteur d'académie vint réhabiliter les élèves, les profes* saurs et le courageux principal. Nous avions la moitié des prix et un bon tiers des accessits I Pour ma part, j'étais le premier en vers et en version latine et le troisième en thème grec. Le recteur avait signale nos progrès au ministre , qui se mit en frais d'éloges pour nos maîtres et de livrer dorés pour nous. A ces nouvelles , l'opinion publique • se retourna sans crier gare : notre principal fiit d'autant plus populaire qu'il avait été discuté et presque menacé. Cet original, cet intrus que nos professeurs effarés n'avaient pas encore accepté comme universitaire authentique, se trouva tout à coup en possession d'une autorité illimitée. Vous allez voir comme il en usa dans l'intérêt de ses élèves et particuhèrement pour ma fortune et mon bonheur.

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