Archives nationales
A L ECDAFAUD. 241
trente ans plus tôt, avait ravi un fils unique à la veuve de René Hérault et à sa bru un époux.
Pour comble d'infortune, partout où l'on pleurait sur le sort de Hérault de Séchelles, on était impuissant à le secourir. Son ami Danton, qui n'aurait pas refusé de s'entremettre pour le sauver, avait perdu tout pouvoir et toute influence. A quelques jours de là, il allait cire arrêté, lui aussi, avec la plupart des hommes de son parti. Il ne pouvait rien pour Hérault et quiconque eût été assez audacieux pour paraître s'intéresser à celui-ci se serait irréparablement compromis.
Le silence des documents ne permet pas d'affirmer qu'il eut au moins, dans sa prison, la consolation de recevoir quelques témoignages des sentiments qu'excitait son malheur? Les dames de Bellegarde purent-elles arriver jusqu'à lui? Lui accorda-t-on la faculté de leur écrire ou de lire leurs lettres? Eut-il la visite de sa mère? Put-elle lui faire ses adieux? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre et qui laissent aux hypothèses le champ le plus étendu.
Cependant, on arrivait à la fin de mars; Hérault de Séchelles était en prévention depuis quinze jours' et la date de sa comparution devant
le tribunal révolutionnaire n'avait pas encore été fixée. Mais ce relard n'allait servir qu'à faciliter à ses ennemis l'exécution de leurs desseins. Ayant reconnu l'impossibilité de fournir des preuves des faits particuliers qui lui étaient imputés, Robespierre et Saint-Just avaient résolu de le confondre dans l'accusation générale que, depuis plusieurs semaines, ils préparaient dans l'ombre contre Danton, Lacroix, Camille Desmoulins, et d'autres.
On les arrêta dans la nuit du 30 au 31. Le matin venu, on les envoya rejoindre au Luxembourg Hérault de Séchelles. Un trait mérite d'être cité qui témoigne de cette indilVérence sincère ou jouée que nous avons constatée et qu'alTectait Hérault à l'approche de la mort. Il jouait à la galoche avec d'autres prisonniers quand Lacroix parut. 11 quitta sa partie et courut l'embrasser. Il accueillit de môme les autres accusés, déployant un calme qui contrastait avec leurs plaintes, leurs récriminations cl leurs ricanements.
Le 2 avril, il comparut avec eux devant le tribunal. Bien que l'accusation ne relevât à leur charge que des crimes politiques, elle n'avait pas reculé devant l'infamie de les faire asseoir à côté de Chabot, Fabre d'Églantine, Bazire.
A l'échafaud. 243
Julien (de Toulouse) et Delaunay, poursuivis comme coupables de faux publics.
Devant ses juges, Hérault conserva son attitude simple et digne. Quand on lui demanda son nom, il répondit :
« Je m'appelle Marie-Jean, noms peu saillants même parmi les saints. Je siégeais dans cette salle où j'étais détesté des parlementaires. »
Le président l'ayant sommé de répondre aux griefs sur lesquels s'étayait l'accusation, il se défendit sobrement, ainsi qu'il l'avait fait durant ses interrogatoires, négligeant même d'invoquer en leur totalité les arguments qu'il avait déjà fait valoir. Il affirma ne s'être jamais mêlé de négociations en dehors du Comité et n'avoir jamais divulgué des secrets d'État, ni fait imprimer des pièces diplomatiques. Il reprocha à ses accusateurs de ne l'avoir pas confronté avec Proly, avant de mettre à mort ce malheureux dont ils le prétendaient complice.
« Celte tactique ne m'étonne pas, déclara-t-il. Elle est digne de ceux qui ont soif de notre sang. »
Il se renferma ensuite dans un silence hautain, sans prendre aucune part aux bruyants débats qui s'étaient engagés entre le président et les accusés. Du reste, malgré sa popularité et bien
qu'il OUI. été lo rapporteur acclamé de la Consliliilion de 1793, sa personnalité disparaissait à cette heure devant celle de Danton et de Camille Desmoulins. Il avait passé au second rang. Il semblait n'être là que pour la forme et pour faire nombre. Tel il reste dans l'histoire avec une physionomie un peu effacée, ainsi qu'un comparse.
En entendant prononcer sa condamnation, il murmura :
« J'y m'y attendais. »
Sur son voyage de la prison à l'échafaud, 4 avril, nous n'avons que de rares détails. Mais tous s'accordent quant à sa fermeté devant la mort, et le plus malveillant ne dément pas les autres.
« Mon ami, montrons que nous savons mourir », dit-il à Camille Desmoulins qui s'agitait éperdu.
L'académicien Arnault qui, dans les Souveuirs d'un sexagénaire, lui reproche de s'être écrié au passage des Hébertistes marchant au supplice : « Cela rafraîchit », nous le décrit tel qu'il l'a vu sur la charrette des condamnés.
« Le calme de Hérault de Séchelles était celui de l'indifférence, le calme de Danton celui du dédain. La pâleur ne siégeait pas sur le visage