A L ÉCHAFAUD
de ce dernier; mais celui de l'autre était coloré d'une teinte si ardente qu'il avait moins l'air d'aller à l'échafaud que de revenir d'un banquet. Il paraissait enfin détaché de la vie dont il avait acheté la conservation par tant de lâchetés et d'atrocités. »
Un autre de ses biographes nous le montre placé seul sur le dernier banc, la tête haute sans affectation, rien en lui ne trahissant une grande agitation d'àme et promenant ses regards sur la foule sans chercher à fixer l'attention ni à inspirer l'intérêt. « On eût dit, en le voyant, que des idées riantes occupaient son imagination. »
Il descendit de la charrette le premier. « Il regardait du côté du Garde-Meuble une main de femme qui, à travers les volets entr'ouverts, lui envoyait un dernier adieu. » Cet adieu, est-ce Adèle de Bellegarde qui le lui adressait?
Le même soir, on donnait à l'Opéra une sansculottide en cinq actes : La Réunion du 10 août ou V Inauguration de la République française. On y voyait Hérault de Séchelles livrant aux flammes les emblèmes de la royauté *.
1. Jules Clarclie, Camille Desmoulins cl les Danlonistes, p. 3G1.
Philibert Simond n'avait pas figuré dans le procès des Dantonistes. On le réservait pour une des fournées suivantes. Son tour vint six jours plus tard, le 10 avril. Nous avons dit qu'il avait tenté de s'évader. Le 7 avril, la Convention était en séance quand le président reçut de l'accusateur public près le tribunal révolutionnaire Fouquier-Tinville la lettre suivante, dont il donna sur-le-champ lecture à l'Assemblée :
« J'ai l'honneur d'informer la Convention qu'il résulte des dépositions faites par plusieurs détenus qu'Arthur Dillon et Simond avaient formé le projet de s'emparer des clefs du Luxembourg, de se porter au Comité de Salut public et d'en égorger les membres. Dillon devait commander la force armée, et Simond indiquer les
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avenues du Cornilé. Le premier va être mis en jugemcnl; quanta Simoncl, mon respect pour la représentation nationale m'ordonne d'attendre la décision de la Convention. »
Plusieurs voix s'élevèrent pour demander le renvoi de cette affaire au Comité de Salut public. Mais l'un des membres de ce Comité s'écria (pie ce renvoi était inutile, les faits étant déjà connus. Un autre député, Legendre, demanda que le décret d'accusation fût rendu sans retard.
« Une lettre anonyme qui m'a été envoyée ne me laisse point de doute que les coupables qui ont péri sur l'échafaud n'eussent des complices dans la prison du Luxembourg pour exciter un mouvement. J'ai remis au Comité de Salut public cette lettre, dans laquelle des hommes qui se disaient patriotes, en flattant mon amourpropre et mon ambition, m'invitaient à porter le premier coup à la Convention, à m'armer de deux pistolets et à assassiner dans le sein de la Convention Robespierre et Saint-Just . Je demande le décret d'accusation contre Simond. »
La proposition fut volée séance tenante :
v< La Convention nationale après avoir entendu la lecture d'une lettre qui lui a été adressée par l'accusateur public près le tribunal révolution-
naire et des pièces qui y sont jointes, relativement à Simond, député, détenu au Luxembourg, comme prévenu de complicité avec les conspirateurs, décrète Simond d'accusation et le renvoie au tribunal révolutionnaire. »
Le procès s'ouvrit et se termina le 10 avril. Il y avait vingt-cinq accusés, parmi lesquels le général Arthur Dillon, Gobel l'évoque constitutionnel de Paris, Ghaumette, Lucile Desmoulins, l'ex-religieuse Françoise Goupil, veuve d'Hébert. On en condamna dix-neuf. Il furent exécutés le môme jour'. La justice révolutionnaire était expéditivc.
Elle recula cependant devant la cruauté de plonger la grand'mère et la sœur de Philibert Simond dans la misère en confisquant les biens qu'il laissait. A la prière de quelques amis, le Comité de sûreté générale consentit à les abandonner aux héritiers qui, sans cette décision, eussent manqué de pain.
11 n'usa pas de la même clémence relativement à l'héritage de Hérault de Séchelles. Tout ce que contenait l'appartement de la rue Basse-du-
1. D'après uno version dépourvue d'ailleurs d'auUienticité, Simoiul aurnil reru dans sa prison la visiti; de l'aldié Kmory, qui lut plus lard supérieur de Saint-Sulpice; d'après un autre, il serait allé à l'ètlialaud « en poussant des cris alTrcux ». Ou ne peut que mentionner ces dires.
Rempart fut saisi pour être vendu au profit de la nation; saisi aussi le château d'Epone avec son mobilier qu'on mit aux enchères, en attendant de procéder pour les terres à la même opération'.
On ne s'en tint pas là. La mère de Hérault fut arrêtée dans des circonstances sur lesquelles les documents sont à ce point muets qu'il ne reste de cette arrestation d'autre preuve que l'arrêté du comité de Salut public qui ordonna, après le neuf thermidor, la mise en liberté de la détenue. Les parents du conventionnel, depuis longtemps incarcérés, furent envoyés au tribunal révolutionnaire. Parmi les malheureux qui montèrent sur l'échafaud dans la journée du I" thermidor se trouvaient sept membres de la famille Magon. Deux d'entre eux, Magon
1. Ces ventes eurent lieu en thermidor an II et en frimaire, ventùso et pluviôse an 111. Celle du domaine d'Kpone produisit 2'J7 1)2.") Irancs, (|ue la dépréciation des assii;nats réduisit à i")3 22l francs, llelte somme fut remboursée en 1S29, par la Restauration, aux survivants de la famille Magon, héritière de Hérault de Séehelles. L'un d'eux, Félix Bessier, était alors possesseur du ehàteau qu'il avait acheté en 18U3 et qui passa depuis en d'autres mains. Pendant la Terreur, et dans des conditions d'ailleurs aussi confuses qu'elles semblent romanesques, il avait prodigué à Mme Magon de la Lande, après l'arrestation de son mari, ainsi qu'ii leurs Mlles, une assistance généreuse. L'une de celles-ci lui témoigna sa reconnaissance en l'épousant.
de la Balue et Magon de la Blinaye, étaient octogénaires. Au nombre de ces victimes figurent Mme de Saint-Pern, l'une des cousines de Mme Hérault de Séchelies, son frère Magon de la Lande, le jeune de Saint-Pern, âgé de dix-sept, qui fut exécuté, quoiqu'il eût été arrêté par erreur à la place de son père et ne fût l'objet d'aucune accusation. Mme de Cornullier, fille de j\Imede Saint-l^ern, s'étant déclarée enceinte échappa à la mort, aprèsavoir vu périr son mari; il avait vingt-deux ans, elle seize.
Elle comparut, quelques mois plus tard, comme témoin, dans le procès de Fouquier- Tinville. Elle tenait à la main la liste des jurés qui avaient condamné toute sa famille. L'auditoire frissonna en entendant la jeune femme révéler qu'avant de mourir, son mari lui avait envoyé de ses cheveux enveloppés dans cette liste. La branche des Magon de Goetizac fournit aussi au bourreau, quelques jours plus tard, son contingent de victimes.
On ne s'en tint pas à ces vengeances. La commune de Livry, que la protection de Hérault de Séchelies semble, durant de longs mois, avoir mise à l'abri des mesures arbitraires en usage en ce temps-là, devint subitement l'objet des suspicions du Comité. On y vit arriver un jour
une expédition militaire, appuyée de canons, sous la conduite de délégués des sections de Paris. Trente personnes environ furent arrêtées et expédiées dans les prisons de la capitale où elles restèrent jusqu'après la chute de Robespierre. C'est sans doute à ce moment que la mère de Hérault l'ut décrétée d'arrestation.
On est surpris de n'avoir pas à constater la présence, au milieu de ces prévenus, de la veuve de René Hérault, l'ancien lieutenant général de police Hérault. Est-ce son malheur qui en imposa ou son grand âge? On ne trouve aucune autre cause à la décision qui respecta sa retraite à jamais en deuil. Ayant recouvré sa liberté, sa belle-fille y revint. Le maréchal de Contades les y rejoignit bientôt après. 11 venait de perdre sa femme. Elles attendirent avec lui que la mort vînt mettre un terme à leurs tourments et à leurs regrets. Le maréchal mourut le premier, le 27 janvier 1795. Une tradition non démentie entoure son trépas de circonstances quasi tragiques. Il était, malgré son Age, sujet à des emportements dont souvent ses domesti(iues subissaient les elVets : un jour où sa colère s'était manifestée plus violente «iue de coutume, ils résolurent d'en tirer vengeance. S'étant constitués en tribunal, ils contraignirent
TREPAS SUR TREPAS. 2:..j
le maréchal à comparaître devant eux et, après un simulacre de débats, ils le condamnèrent à mort. L'exaspération indignée qu'il ressentit se dénoua par une attaque d'apoplexie, à laquelle il succomba.
Mme Hérault de Séchelles le suivit dans la tombe quatre mois plus tard, le 5 juin.
Son testament, que j'ai sous les yeux atteste rétendue de son afïection pour sa belle-mère :
« Au nom de la Très Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
<( Je fais ce présent testament comme un acte de religion que j'offre à Dieu, en implorant sa divine miséricorde pour moi et tout ce qui m'est cher, y mettant entièrement toute ma confiance. Je défends l'ouverture de mon corps.
« Je supplie ma belle-mère, que j'ai toujours aimée et honorée comme ma pauvre mère, d'accepter soit une boîte ou petite table à son choix, quelque chose qui m'ait appartenu, comme un gage qui lui rappelle sans cesse tous les sentiments tendres de respect et d'attachement que ses bontés m'ont inspirés. »
La veuve de René Hérault survécut à sa bellefille durant près de trois années. Quand elle rendit l'âme, le l" septembre 1798, il y avait longlemps que le vide s'était fait autour d'elle
comme si elle eût encouru l'horreur qu'inspirait le nom de son petit-fils.
Les dames de Bellegarde avaient trop vécu dans l'intimité de Hérault pour n'être pas atteintes par sa condamnation. Elles n'en étaient pas encore consolées lorsque le 23 avril, dixneuf jours après son supplice, sur des dénonciations qui les signalaient comme ayant participé aux crimes qu'on lui avait imputés, le Comité de sûreté générale ordonna leur arrestation '.
« Le ComiLé arrête que les nommées Bellegarde, ex-nobles dont le mari de l'une est émigré et porte les armes contre la République au service du tyran sarde, seront saisies par le citoyen Pérès, porteur du présent, autorisé pour cet elïet à faire toutes réquisitions civiles et militaires. Examen sera fait de leurs papiers et
1. Lorsqu'on 1795, intervinrent, entre la comtesse de Belleyarde et son mari, les arrnni;ements que nécessitaient rétranpeté de leur situation vis-à-vis l'un de l'autre et les intérêts de leurs enfants restés à la garde du père, elle déclara (ju'elle avait été arrêtée au mois de janvier. Mais elle fut trompée par sa mémoire ou elle voulait établir, pour dissimuler devant son mari le caractère de ses relations avec Hérault de Séchelles, que son arrestation avait eu lieu quand le conventionnel était encore en possession d'assez d'influence pour la faire mettre en liberté, ce pour- (|Uoi il se fût entremis si elle avait été sa maîtresse. La date inscrite en tête de son mandat ccmservé aux Archives nationales infirme sa déclaration et ne laisse aucune place au doute.
extraction de ceux trouvés suspects qui seront apportés au Comité; perquisitions seront faites, les scellés apposés, procès-verbal dressé et les susnommées et tous autres chez elles trouvés suspects, conduits dans des maisons d'arrêt pour y rester détenus par mesure de sûreté générale. »
Sur leur détention à laquelle mit fin la journée du 9 thermidor, nous ne pourrions rien dire, si la duchesse de Fleury, qui les connut à ce moment dans la prison où elle était elle-même enfermée, ne nous apprenait, par quelques lignes de ses Mémoires, « qu'elles ont été traitées avec douceur et que c'est même là qu'elles ont contracté des liaisons de société ». Alors qu'on sait combien de femmes nobles qui furent aussi de nobles femmes étaient à cette époque enfermées dans ces antichambres de la mort, ce que ce renseignement permet de se figurer ne fait qu'en rendre plus regrettable la concision. Il faut cependant s'en contenter en ce qui touche la captivité des dames de Bellegarde puisqu'il nous a été impossible d'en recueillir d'autres.
ADELE CONSOLÉE
Les grandes épreuves, a-t-on dit, sont propices aux réflexions salutaires et disposent au repentir. Il arrive souvent, en efl"et, que le malheur, en traversant des existences (|ui se sont déroulées en dehors du devoir, les y ramène et les y fixe à jamais. On pourrait donc croire que la comtesse de Bellegarde, frappée dans son cœur par la mort de son amant, dans sa sécurité par son arrestation, dans sa tendresse fraternelle par l'arrestation de sa sœur, devait sortir de sa prison, après avoir subi tant d'angoisses, avec le désir de se réunir à son mari et à ses enfants. Il n'en fut rien.
Soit que la douleur eût glissé sur cette Ame mobih;; soil (pfen dépit de ce qu'onVaient do lragi([ue et de menaçant pour elle-même les
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spectacles auxcjucls elle assistait, elle eût acquis la conviction qu'elle échapperait aux dangers; soit enfin que les relations contractées avec des vivants durant sa captivité eussent suffi pour la distraire et pour lui faire oublier les morts, elle avait, au jour de sa délivrance, recouvré sa sérénité. Ce n'est pas pour étonner lors(ju'on se rappelle avec quelle résignation calme cl hors naUire, elle s'était séparée, à la fin de 1792, de sa fille et de son fils.
De cette sérénité si rapidement reconquise l'amie des dames de Bellegarde, Aimée de Coigny, dont nous avons invoqué déjà le témoignage, donne une explication qui la peint ellemême tout entière et nous révèle sa propre mobilité.
« M. Hérault, le député avec lequel elles étaient venues en France, écrit-elle, périt bientôt après. Mais, elles le voyaient depuis si peu de temps que, iiialgré le grand attachement (ju'il leur avait inspiré, le regret très vif aussi quelles en conçurent fut bientôt calmé. »
Cette manière de subordonner la force et la constance posthume de l'amour à sa durée et d'admettre (jue moins longtemps on a aimé et plus vite on se détache, ne laisse pas d'cMre coiiteslable. On pourrait objecter plus d'un exenq-le