‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 29 sur 37 · ADÈLE CONSOLÉE · texte numérisé non relu

ADÈLE CONSOLÉE

d'où il résulte que des amants de fraîche date, quand ils ont été séparés par une cause indépendante de leur volonté, ne demeurent pas moins longtemps meurtris et fidèles à de doux et brûlants souvenirs que ceux à qui la longue durée de leur liaison a permis d'épuiser toutes les ivresses de l'amour et de souiï'rir de ses déceptions. Et de môme si c'est la mort qui a brisé des nœuds volontairement formés, il est fréquent que celui des deux amants qui survit à l'autre puise les causes de sa souftVance non dans la durée de la liaison, mais dans les circonstances qui lui permettaient de la croire indestructible. Plus on y regarde et plus on est convaincu qu'en ceci, le temps ne fait rien à laflaire.

Que la comtesse de Bellegarde ait promptemcnt pris son parti de la mort de Hérault de Séchelles, cela est hors de doute. Mais que ce soit parce qu'elle le connaissait depuis peu, Aimée de Coigny se trompe lorsqu'elle le prétend. Adèle oublia vite et fut vite consolée parce que c'était une àme légère et frivole, sur qui les impressions passaient fugitives sans y laisser une empreinte profonde, peut être aussi parce qu'après avoir assisté à Innl de sanglantes calamités, le désir de les oublier fut plus puissant que

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la douleur d'y avoir perdu un être cher. Elle ne serait pas la seule ni la première qui aurait immolé à ce besoin d'oubli total ce qui semblait inoubliable (juand la tourmente était déchaînée.

Quoi ([iril en soit, sa liberté recouvrée, elle fut une lemme nouvelle ou, pour parler plus exactement, elle se trouva telle qu'elle était, lorsqu'en Savoie, dix-huit mois avant, elle avait cédé à l'indomptable besoin de n'obéir qu'à son caprice, de donner carrière à ses curiosités de jeune femme à qui sont lourdes les chaînes, fussent-elles de fleurs.

Du reste, le théâtre qui s'offrait à ses regards était singulièrement attirant et bien fait pour lui sug'gérer la volonté d'y jouer un rùle. La société sortait de la mort et rentrait dans la vie. On s'étonnait d'être encore de ce monde alors qu'on pouvait compter par centaines les infortunés (]ue le bourreau en avait arrachés. D'avoir vu (le si près la (in de tout, on se croyait revenu à un recommencement, à l'aube d'un avenir hier encore inespéré, (|ui reconstituerait sur des bases nouvelles l'édifice détruit et à de stupéfiantes catastrophes ferait succéilerde lég^itimes réparations.

La volonté d(» |)rendre sa place dans cet avcnii', (piels sont ceux parmi les contemporains

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qui ne l'ont pas conçue? Le terrain sur lequel il va se dérouler est subitement envahi et de toutes parts. Pour se le disputer, voici les victimes délivrées, après n'avoir échappé à la mort que par miracle, qui commencent à sourire à travers leurs larmes; voici même les puissants de la veille, qui ne se résignent pas à croire que leur règne est fini. C'est à qui s'assurera la possession de l'influence; c'est à qui en orientera à son gré les éléments divers. Tout est à reconstruire et par conséquent toutes les ambitions, comme toutes les bonnes volontés, trouveront à s'exercer.

Si volages qu'elles fussent, Adèle et Aurore de Bellegarde semblent avoir entrevu dans cette confusion le retour inévitable de réactions solennelles et discerné l'ardent désir de relever les ruines, qui était dans tous les cœurs., C'est encore Aimée de Coigny qui le constate et qui subitement grandit nos héroïnes, en nous les montrant attelées à la louable besogne d'une reconstitution sociale.

« Mmes de Bellegarde sont du petit nombre des personnes ([ui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tondjés et qui ont contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux se sont nettoyés chez

ollos quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à les ran<^er en ordre. En elTet, on a rencontré dans leur maison, séparément ou ensemble, les éléments les plus opposés. Mais le fond de leur société est resté le même, composé d'artistes et de gens de lettres. »

Voilà certes une révélation inattendue. Elle l'est d'autant plus que, dans tout ce qu'on nous a raconté du lendemain de Thermidor, jamais les dames de Bellegarde n'étaient apparues. Les historiens, les chroniqueurs, les mémorialistes (lu Directoire n'en font pas mention. Tous les honneurs sont pour Mme de Staël, pour Mme Tallien, pour .Joséphine de Beauliarnais, pour Mme Hamelin, pour quelques autres parmi lesquelles les dames de Bellegarde ne figurent pas.

C'est à peine si, çà et là, on leur consacre en deux lignes un souvenir. Mme Vigée-Lebrun s'en tient à une brève allusion à la visite qu'elles lui firent à IVIeudon où Aimée de Coigny les présenta. Elles invitèrent Mme Vigée-Lebrun à les aller voir à Épinay-sur-Orge Elles avaient loué en commun avec lem* amie une maison de campagne. Toutes trois étaient si aimables que leur voisine confesse qu'elle en fut charmée. La duchesse (rAbranlès qui les rencontra chez.

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