‹ Le Roman d'un conventionnelChapitre 36 sur 37 · Archives impériales d'Autriche · texte numérisé non relu

Archives impériales d'Autriche

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ment à son nom et commandait un corps d'armée.

Utilisant le crédit que lui assurait cette haute situation militaire, il venait de demander au gouvernement français de le rayer de la liste des émigrés, invoquant à cet efïet une délibération du Conseil d'Etat, en date du 9 thermidor an X, qui permettait aux étrangers propriétaires en France de rentrer en possession de ceux de leurs biens qui n'auraient pas été aliénés.

Ces nouvelles étaient de nature à inquiéter la comtesse de Bellegarde, surtout lorsqu'elle apprit au mois de juin qu'il était fait droit à la requête de son mari. Mais, à cette heure, elle était toute à Garât et on a vu que deux enfants, dont le second, né depuis quelques jours, avait été reconnu par ses parents, attestaient sa liaison. Elle ne pouvait donc croire que son ancien mari chercherait à la reprendre. C'est là cependant ce dont elle était menacée.

Elle tomba de son haut en apprenant qu'il prétendait faire annuler le divorce prononcé en 1793 et obliger sa femme à le suivre, non qu'il y fût poussé par l'amour, mais parce qu'il voulait, dans l'intérêt de ses enfants, ressaisir les biens qu'elle lui avait apportés en dot.

Cette prétention revêtit d'abord des formes

amiables. Mais lorsque Mme de Bcllegardc eut énergiquement déclaré qu'elle y résisterait, son adversaire recourut aux tribunaux. Il allégua devant les juges la nécessité de sauvegarder le patrimoine de sa fille et de son fils, que la mère dilapidait, à preuve le gaspillage du prix de l'hôtel de Ghambéry qu'elle avait vendu sans le consentement du père.

Une longue et fastidieuse procédure s'ensuivit; toutes les juridictions furent épuisées, celle même du Conseil d'État. Toutefois, le divorce ne fut pas annulé. Alors les plaideurs reconnurent qu'un arrangement pouvait seul mettre fin au conllit. Le comte de Bellegarde vint à Paris, au commencement de 1805, pour discuter les conditions d'une entente.

Les époux se rencontrèrent chez un notaire après une séparation qui durait depuis douze ans. Il avait été stipulé à l'avance qu'il n'y aurait de leur part ni récriminations, ni reproches, et que le mari prenait, pour le présent comme pour l'avenir, l'engagement de ne pas demander de nouveau l'annulation du divorce. Tout se passa donc courtoisement. A la suite de plusieurs conférences, une convention fut signée, le .'{ avril, ([ui réglait définitivenuMit les questions en suspens. Des décisions prises, une

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seule est à retenir, c'est qu'en reconnaissant aux enfants nés de son mariage la propriété du château des Marches, la comtesse de Bellegarde s'en réservait la jouissance jusqu'à sa mort. Le général quitta Paris aussitôt pour retourner en Autriche où se préparait la troisième coalition contre la France. Ils ne devaient plus se revoir.

On doit supposer que le portrait d'Adèle dont la reproduction figure dans ce livre d'après le tableau qu'ont en leur possession les Bellegarde d'Autriche date de cette époque. Originale et coquette, et peut-être à la suite de quelque bal travesti où elle était venue en costume du temps de Louis XIII, c'est dans ce costume qu'elle a posé devant le peintre inconnu à qui nous devons d'avoir pu mettre son image sous les yeux de nos lecteurs.

Elle est belle et suggestive cette image. Après l'avoir vue, on ne saurait plus s'étonner des émouvantes aventures de la femme qu'elle représente. Tout y est significatif, tout jusqu'au mouvement fiévreux des mains qui semblent briser le collier de perles dont s'agrémente le corsage et où l'on peut voir comme l'expression de la ferme volonté de détruire à jamais ses liens de famille, dont Adèle venait de donner une preuve nouvelle en refusant d'aller vivre avec son mari.

Au moment où elle perdait ainsi l'occasion de reprendre sa place au foyer familial, ses amours avec Garât n'étaient plus pour elle qu'un souvenir. A-t-elle alors essayé de mettre un nouvel intérêt dans sa vie? Elle n'avait que trente-huit ans. On se fait difficilement à l'idée qu'à cet àj^c, et toujours belle, elle a désarmé, renoncé à plaire et que, son fils aidant, elle a trouvé dans la maternité un refuge et le repos. On doit cependant l'espérer pour elle, et ce que nous en avons dit plus haut tend à démontrer qu'à dater de ce jour, elle ne voulut plus être que mère. Du moins, n'entend-on plus parler d'elle pendant toute la durée de l'Empire. On sait seulement que, durant cette période, les deux sœurs avaient fixé leur résidence en Savoie, au château des Marches.

On les voit reparaître en 1814 et, ce qui ne laisse pas de causer quelque surprise, les révolutionnaires de 1793 sont alors devenues d'ardentes royalistes. Elles acclament les Bourbons avec tant d'enhousiasme que lorsque Napoléon débar(|ue au golfe Juan, elles redoutent d'être compromises, quittent les Marches et se réfugient en Suisse, à Nyons. C'est là que Lamartine, alors tout jeune et royaliste lui aussi, les rencontra ainsi qu'il le narre (in ses Mémoires.

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A la table d'hôte d'une auberge, il s'était pris de querelle avec un officier bernois qui défendait l'Empereur. La querelle terminée, deux femmes que Lamartine ne connaissait pas le félicitèrent de son attitude.

« Nous sommes fières, monsieur, d'être Françaises et d'avoir entendu par hasard le plus jeune de nos compatriotes venger notre pays des insultes de ce misérable qui n'a d'admiration que pour la tyrannie. Quant à nous, sachez que nous sommes de ces Françaises qui n'ont point pactisé avec l'émeute de la gloire et qui ont confondu le retour de la Restauration avec le retour du droit et de la liberté. Dites-nous qui vous êtes et prenez notre salon pour le vôtre pendant votre séjour ici ou ailleurs. »

« Les deux dames étaient Mmes de Bellegarde, ajoute-t-il, doublement fameuses en effet par leur rôle pendant la Révolution française, en 1792 et 1793, et par leur enthousiasme pour la Restauration, au retour de Louis XVIII, en 1814. Elles étaient encore d'une beauté éclatante quoique diverse, qui les avait de bonne heure exposées à toute l'admiration et à tous les pièges de l'amour. L'aînée, la comtesse de Bellegarde, était une figure de Judith par Allori : grande, forte, brune, aux yeux noirs et passionnés, le

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portrail de renthousiasme révolutionnaire. La cadette, grande et élégante aussi de taille, mais blonde et délicate et tendre, semblait une image de la mélancolie méditative. Elles étaient Sardes, tilles du comte de Bellegarde et orphelines de bonne heure. Leur père avait servi la maison d'Autriche; les Bellegarde comptaient depuis longtemps parmi ces généraux distingués que l'Empereur empruntait aux Etats italiens, tels que les Montecuculli. Restées dans les domaines paternels pendant le commencement de la Révolution française, elles y habitaient, au centre de la belle vallée du Grésivaudan, le magnifique chiÀteau des Marches, séjour de leur famille.

« Après avoir conquis la Savoie et Genève, le général révolutionnaire, de ÏMontesquiou, alors triomphant mais bientôt proscrit, s'était réfugié dans la Suisse montagneuse pour y attendre des temps meilleurs, et la Savoie avait été livrée au proconsul Hérault de Séchelles. Hérault avait été, avant les jours de la Convention, un magistrat philosophe, modèle de conduite et de sentiments élevés. Sa figure, élégante et noble, rappelait celle de l'Antinous. C'était le Barbaroux de l'aristocratie. Nommé à l'Assemblée législative, il s'y était fait un nom par son élégance, et un parti par son enthousiasme jacobin. Avec son

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zèle, par sa parole et par sa figure, il était devenu l'idole des néophytes de ce temps. Entraîné au delà de ses idées d'abord pures, il avait concédé, comme Lepelletier de Saint- Fargeau, la tête du roi aux violences barbares de la République. La faveur populaire l'avait récompensé de cette faiblesse comme d'une vertu. Chargé d'aller républicaniser la Savoie, il avait été tout à la fois vainqueur et vaincu dans cette mission. Il avait vu au château des Marches ces deux jeunes orphelines sans guide et sans soutien : l'une, l'aînée, dans toute la splendeur de ses années; l'autre, la cadette, dans toute la grâce de l'adolescence. L'amour le plus ardent pour la comtesse de Bellegarde l'avait subjugué, et l'éloquence communicative de la passion avait inspiré à ces jeunes filles l'enthousiasme de ses opinions. Les deux sœurs avaient été présentées en adoration et en modèles aux peuples fanatiques de ces provinces. Puis, dépopularisé par sa modération originelle, Hérault de Séchelles avait suivi Danton à l'échafaud et était mort en républicain repentant des crimes du peuple. La comtesse de Bellegarde et son innocente sœur voulurent partager son sort : l'échafaud, ébloui de leur beauté, les avait refusées. Elles avaient vécu depuis cette époque tantôt dans leur

chaieau des Marches, tantôt dans les sociélés moiies du Directoire, et dans les réactions contre les terroristes dont elles avaient été les jouets et les victimes tour à tour. Leur ame était faite pour des repentirs aussi courag-eux que leurs légèretés. Le 20 mars les avait révoltées; elles avaient quitté leur château du Grésivaudan, et étaient venues à Nyons vivre avec les royalistes. C'est ainsi que je les avais connues, et qu'à leur accent ému et un peu déclamatoire j'avais reconnu l'enthousiasme des Dantonistes, leurs premiers initiateurs. »

Pour une grande part de vérité, il y a dans ces pages, plusieurs erreurs. Lamartine semble notamment avoir ignoré le mariage d'Adèle et, de même, il se trompe lorsqu'il nous présente les dames de Bellegarde comme désireuses de suivre Hérault de Séchelles à l'échafaud. Ce qui est plus vrai, c'est le portrait physique qu'il nous trace d'elles. Elles sont bien telles qu'il les décrit et telles aussi qu'on a pu se les figurer.

Sous la Restauration, elles abandonnèrent les Marches pour se fixer définitivement au château de Chenoise et à Paris. Leur temps allait désormais se partager entre ces deux résidences. Mais, à Paris, elles vivaient obscurément. C'est à Chenoise que leur existence révélait tout son éclat. Bonnes et charitables, elles y étaient devenues promptement populaires. Du reste, elles ne perdaient aucune occasion de répandre leurs bienfaits, de se mêler à une population qui se montrait fière de les posséder et parmi laquelle le souvenir des « Dames », comme on les appelait, s'est prolongé jusqu'à nos jours.

Personne alors ne songe à leur demander compte du passé dont Louis de Bellegarde est le témoignage vivant. (Juand il vient à Chenoise,

la foule se presse dans le parc illuminé en son honneur. On respecte les « Dames » autant qu'on les aime. On les fête joyeusement lorsqu'elles daignent ouvrir le bal public donné le dimanche sur la pelouse devant le château. Dès qu'on les voit apparaître, ayant chacune sur l'épaule un petit singe, les ménétriers jouent les airs qu'elles préfèrent.

A propos de ces singes, on raconte encore à Chenoise comment périt celui d'Adèle. Habitué à errer librement dans la maison, il n'y respectait rien, saccageant, déchirant, pillant, se glissant dans la cuisine, imitant tout ce qu'il voyait faire au cuisinier, assaisonnant derrière lui les plats assaisonnés déjà et les rendant immangeables. Désireux de se débarrasser de ce « petit monstre» à qui les châtelaines pardonnaient tous ses méfaits, le cuisinier s'avisa d'un stratagème. Un jour que le singe l'observait, il s'empara d'un coutelas et feignit de se couper la gorge. Quand il eut tourné le dos, l'animal en fit autant. Mais, au lieu de feindre, il poussa si loin l'opération qu'elle lui coûta la vie.

A Chenoise, les « Dames » reçoivent brillante compagnie, peu de femmes, mais beaucoup d'hommes el parmi eux le prince de Coudé, le prince de Polignac, le prince Ponialowski,

Genoude. On ne leur parle jamais de leurs anciennes aventures; on se donne même le mot pour entourer ces aventures d'une sorte de légende qui les dépouille de leur véritable caractère et transforme les faiblesses les plus coupables en une sorte d'exercice légitime du droit au bonheur.

Ce qui contribue d'ailleurs à créer autour des « Dames » une atmosphère d'estime et de respect, c'est la tendresse qui les unit et qu'a soudée solidement leur commune affection pour Louis de Chenoise, fils naturel de l'une et fils adoptif de l'autre.

Aurore n'a pas cessé d'entourer sa sœur des témoignages de sa sollicitude. Sacrifiée volontaire, elle ne voit rien en dehors des deux êtres à qui elle s'est donnée, ne souhaite rien, ne s'intéresse à rien. Peut-être, cet incessant dévouement, non moins doux au cœur d'Adèle que les sourires de son fils qui grandit sous ses yeux, a-t-il contribué à lui rendre faciles les immolations définitives et à la jeter dans la piété qu'on voit fleurir en elle, au fur et à mesure qu'elle approche de la vieillesse.

Au mois de décembre 1826, étant à Chenoise, en pleine santé de corps et d'esprit, elle écrit le testament auquel il a été fait allusion dans les

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premières pages do ce récit et (jui n'est qu'un hommage au dévouement de sa sœur. Elle y prélude en ces termes :

« Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il. Mon Dieu, ayez pitié de moi, sauvez-moi, obtenez-moi ma grâce auprès de votre Père; donnez-moi votre paix. » Et pour finir : « Notre grand'mère est morte subitement d'un anévrisme, notre bien-aimé père aussi : je crois que je mourrai de même. Je désire qu'on m'enterre à Chenoise dans le cimetière, auprès du figuier, contre la chapelle, sans frais; qu'on donne cent francs aux pauvres. Aurore fera mettre une pierre. On gravera dessus : « Ici « repose Adèle. Priez pour celle qui vous « aimait \ »

Plus heureuse que son amie Aimée de Coigny

1. Il ne semble pas que le dernier vœu de la testatrice ait été exaucé. Les re{;istres paroissiaux de Chenoise sont muets quant au lieu de sa sépulture. Le cimetière de Chenoise a été déplacé et, dans le pays, il est de tradition que la comtesse de Bellegardc n'y avait pas été inhumée. 11 est vrai (|u'une pierre toml>ale portant l'inscription dictée par Adèle a lon^itemps existé « auprès du liguier, contre la chapelle », et a été transportée ensuite dans l'église, où on peut la voir encore. Mais il n'est pas prouvé que ce fut autre chose ([u'une pierre commémorative. La tombe d'Adèle n'est d'ailleurs ni en Autriciie, ni à Paris, ni en Savoie, et toutes mes recherches pour la retrouver ont été vaines. J'ai été i)lus heureux jiour Aurore. Elle repose à Paris, au cimetière Montmartre.

qui ferma les yeux sans avoir retrouvé la foi de ses jeunes années, Adélaïde- Victoire de Bellegarde avait dans la résignation puisé le repentir, et le repentir Tavait ramenée à Dieu.

Elle mourut, en le priant, le 7 janvier 1830, dans l'appartement que son fils occupait à Paris, quai Voltaire. Comme elle venait d'expirer, arriva la nouvelle du décès de son mari, mort, trois jours avant, à Gratz en Styrie, où il résidait depuis qu'il avait pris sa retraite en i809. Il succombait à la douleur d'avoir perdu sa fille récemment mariée. De son mariage avec Adèle ne restait plus qu'un fils, marié lui aussi, et une petite-fille qui ne devait pas connaître sa grand' mère. J'ai sous les yeux le faire -part de la mort de la comtesse de Bellegarde. Deux noms seulement y figurent au-dessus du sien : celui de la marquise Aurore de Bellegarde-Ghenoise, sa sœur, et celui de Léon deBelIegardc-Chenoise, « son neveu », dit le faire-part, comme si, devant la mort qui répare et eft'ace, le fils de Garât ait craint de rappeler les égarements de sa mère et la faute à laquelle il devait le jour.

Tante Aurore qui avait été, en 1826, nommée chanoinesse de « l'illustre chapitre royal de Sainte-Anne de Munich », devait survivre longtemps à tous ces morts et voir ses dernières

ann(''es encore assombries par la plus cruelle épreuve qui pût l'aUeindre.

En 1837, elle eut la douleur de perdre le fils adoptif à qui depuis si longtemps elle se consacrait et dont elle eût pu dire que, depuis qu'elle pleurait sa sœur, il était sa seule raison de vivre. Elle ne fut plus, dès ce moment, qu'une âme en peine, portant péniblement le fardeau des jours et appelant la mort. L'abbé de Genoude, qui était à cette époque son voisin de campagne et allait la voir souvent, a écrit d'elle ' <( que sa vieillesse conserve je ne sais quel effet d'exaltation et de mélancolie qui fait deviner qu'une grande douleur habite au fond de celte âme autrefois initiée à tout ce que les arts ont de plus poétique ».

La mort faucha, le 7 mars 1840, cette pauvre fleur fanée, et tante Aurore alla rejoindre ceux qu'elle avait aimés de toute l'ardeur d'une Ame faite pour l'amour et qui ne l'a pas connu, aimés jusqu'à devenir inconsolable de ne pouvoir plus se dévouer pour eux.

Il manquerait quelque chose à ce récit si nous ne disions ce qu'il est advenu des divers théA-

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