I20 LE ROMAN D'UN
aise, Mlle de Porhpët. . . Quand il sera parti, ce n'est pas elle qui épousera ma fille !
— Mon Dieu, madame, au point de vue de la fortune, M. de Bévallan est certainement un parti rare, il ne faut
5 pas vous le dissimuler, — et si vous tenez rigoureusement à cent mille livres de rente ? . . .
— Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à cent sous, mon cher monsieur. . . Seulement il ne s'agit pas de moi, il s'agit de ma fille. . . Eh bien ! je ne
10 peux pas la donner à un maçon, n'est-ce pas ? Moi, j'aurais assez aimé à être la femme d'un maçon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne ferait peut-être pas celui de ma fille. Je dois en la mariant consulter les idées généralement reçues, non les miennes.
iS — Eh bien I madame, si ce mariage vous convient, et s'il convient pareillement à mademoiselle votre fille. . .
— Mais non, ... il ne me convient pas, ... et il ne convient pas davantage à ma fille.'. . C'est un mariage, . . . mon Dieu! c'est un mariage de convenance,
20 voilà tout!
— Dois-je comprendre qu'il est tout à fait arrêté ?
— Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'était, ma fille serait plus tranquille. . . Ce sont ses hésitations qui la bouleversent, et puis. . .
25 Mme Laroque se plongea dans l'ombre du petit dôme qui surmonte son fauteuil, et ajouta: — Avez- vous quelque idée de ce qui se passe dans cette malheureuse tête ?
— Aucune, madame.
Son regard étincelant se fixa sur moi pendant un mo- 30 ment. Elle poussa un soupir profond, et me dit d'un ton doux et triste: — Allez, monsieur ... je ne vous retiens plus.
La confidence dont je venais d'être honoré m'avait causé peu de surprise. Depuis quelque temps, il était visible que Mlle Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanité. Ces témoignages toutefois portaient plutôt S la marque d'une préférence amicale que celle d'une tendresse passionnée. Il faut dire au reste que cette préférence s'e:cplique. M. de Bévallan, que je n'ai jamais aimé, et dont j'ai, malgré moi, dans ces pages, présenté la caricature plutôt que le portrait, réunit le plus grand lo nombre des qualités et des défauts qui enlèvent habituellement le suffrage des femmes. La modestie lui manque absolument; mais c'est à merveille, car les femmes ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement, 15 et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée, ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa renommée de coureur et de chasseur, lui prêtent une autorité virile qui impose au 20 sexe timide. Il a enfin dans les yeux un esprit d'audace, d'entreprise et de conquête que ses mœurs ne démentent point, qui trouble les femmes. Il est juste d'ajouter que de tels avantages n'ont en général toute leur prise que sur les' cœurs vulgaires ; mais le cœur de Mlle 25 Marguerite, que j'avais été tenté d'abord, comme il arrive toujours, d'élever au niveau de sa beauté, semblait faire étalage, depuis quelque temps, de sentiments d'un ordre très médiocre, et je le croyais très capable de subir, sans résistance comme sans enthousiasme, avec la 30 froideur passive d'une imagination inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subséquent d'un mariage convenable.
De tout cela il fallait bien prendre mon parti, ^ et je le prenais plus facilement que je ne Taurais cru possible un mois plus tôt, car j'avais employé tout mon courage à combattre les premières tentations d'un amour que le
S bon sens et Thonneur réprouvaient également, et celle même^ qui, sans le savoir, m'imposait ce combat, sans le savoir aussi m'y avait aidé puissamment. Si elle n'avait pu me cacher sa beauté, elle m'avait dévoilé son âme, et la mienne s'était à demi refermée. Faible mal-
10 heur sans doute pour la jeune millionnaire, mais bonheur véritable pour moi I
Cependant je fis un voyage à Paris, oli m'appelaient les intérêts de Mme Laroque et les miens. Je revins il y a deux jours, et comme j'arrivais au château, on me
i5 dit que le vieux M. Laroque me demandait avec insistance depuis le matin. Je me rendis à la hâte dans son appartement. Dès qu'il m'aperçut, un pâle sourire effleura ses joues flétries ; il arrêta sur moi un regard oU je crus lire une expression de joie maligne et de secret
20 triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et caverneuse :
— Monsieur I monsieur de Saint-Cast est mort ! Cette nouvelle, que le singulier vieillard avait tenu à m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précé-
25 dente, le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à Mme de Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au château, Mme Aubry s'était fait transporter chez son amie,
30 et ces deux compagnonnes, nous dit le docteur Desmarets, avaient tout le jour échangé sur la mort, sur la rapidité de ses coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou
de s'en garantir, sur Tinutilîté des regrets, qui ne resuscitent personne, sur le temps qui console, une litanie d'idées originales et piquantes. Après quoi, s'étant mises à table, elles avaient repris des forces tout doucement. — Allons ! mangez, madame, il faut se soutenir; Dieu le 5 veut, disait Mme Aubry. Au dessert, Mme de Saint-Cast avait fait monter une bouteille d'un petit ^ vin d'Espagne que le pauvre général adorait, en considération de quoi elle priait Mme Aubry d'y goûter. Mme Aubry refusant obstinément d'y goûter seule, Mme de Saint-Cast lo s'était laissée persuader que Dieu voulait encore qu'elle prît un verre de vin d'Espagne avec une croûte. On n'avait point porté la santé du général.
Hier matin, Mme Laroque et sa fille, strictement vêtues de deuil,* montèrent en voiture : je pris place près i5 d'elles. Nous nous étions rendus vers dix heures dans la . petite ville voisine. Pendant que j 'assistais aux funérailles du général, ces dames se joignaient à Mme Aubry pour former autour de la veuve le cercle de circonstance. * La triste cérémonie achevée, je regagnai la maison mor- 20 tuaire, et je fus introduit, avec quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi-jour funèbre, je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre inconsolable de Mme de Saint-Cast, enveloppée de longs crêpes, 25 dont nous ne tarderons pas à connaître le prix. A ses côtés se tenait Mme Aubry, présentant l'image du plus grand affaissement physique et moral. Une demi-douzaine de parentes et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous nous rangions en haie à 30 l'autre extrémité du salon, il y eut un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du parquet;
puis un morne silence régna de nouveau dans le mausolée. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé un soupir lamentable, que Mme Aubry répétait aussitôt comme un écho fidèle.
5 Enfin parut un jeune homme, qui s'était un peu attardé dans la rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait allumé en sortant du cimetière. Comme il se glissait discrètement dans nos rangs, Mme de Saint-Cast l'aperçut.
10 — C'est vous, Arthur ? dit-elle d'une voix pareille à un soufHe.
— Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant en vedette sur le front de notre ligne.
— Eh bien ! reprit la veuve du même ton plaintif et iS traînant, c'est fini ?
— Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et délibéré le jeune Arthur, qui paraissait un garçon assez satisfait de lui-même.
Il y eut une pause, après laquelle Mme de Saint-Cast ao tira du fond de son âme expirante cette nouvelle série de questions : — Était-ce bien ? ^
— Très bien, ma tante, très bien.
— Beaucoup de monde ?
— Toute la ville, ma tante, toute la ville, 25 — La troupe ?
— Oui, ma tante ; toute la garnison, avec la musique. Mme de Saint-Cast fit entendre un gémissement, et
elle ajouta :
— Les pompiers ?
30 — Les pompiers aussi, ma tante, très certainement. J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de particulièrement déchirant pour le cœur de Mme de Saint-
Cast ; mais elle n'y résista point : une pâmoison subite, accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi, de n'en pas profiter.^ Il m'était insupportable 5 de voir cette ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe de l'homme faible, mais bon et loyal dont elle avait empoisonné la vie et très vraisemblablement hâté la fin.
Quelques instants plus tard, Mme Laroque me fit pro- 10 poser* de l'accompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou six lieues plus loin dans la direction de la côte. Elle comptait y aller dîner avec sa fille : la fermière, qui a été la nourrice de Mlle Marguerite, est malade en ce moment, et ces dames projetaient depuis i5 longtemps de lui donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer dans la voiture les effluves épais et brûlants qu'un ciel torride versait à flots 20 sur les landes desséchées.
La conversation souffrit de la langueur de nos esprits. Mme Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s'était enfin débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce extase. Mlle Marguerite jouait de l'éventail 25 avec une gravité espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés d'argent, et nous entendions le pétillement continu des ajoncs qui ouvraient leurs gaînes 30 mûres au soleil.
Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une
voix cria soudain du bord de la route: — Arrêtez, s'il vous plaît I — En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une quenouille à la main et portant le costume antique et la coiffe ducale des paysannes de
5 cette contrée, franchit rapidement le fossé : elle culbuta en passant quelques moutons effarés dont elle paraissait être la bergère, vint se camper avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous présenta dans le cadre de la portière sa figure brune, délibérée et souriante. —
10 Excusez, messieurs, dit-elle de ce ton bref et mélodieux
qui caractérise l'accent des gens du pays; me feriez-
vous bien le plaisir de me lire cela ? — Elle tirait de son
corsage une lettre pliéè à l'ancienne mode.
— Lisez, monsieur, me dit Mme Laroque en riant, et
15 lisez tout haut, s'il y a lieu.
Je pris la lettre, qui était une lettre d'amour. Elle était adressée très minutieusement à .Mlle Christine Oyadec, du bourg de * * *, copmune de * * *, à la ferme de * * *. L'écriture était d'une main fort inculte, mais
20 qui paraissait sincère. La date annonçait que Mlle Christine avait reçu cette missive deux ou trois semaines auparavant : apparemment la pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant pas livrer son secret à la malignité de son entourage, avait attendu que quelque étranger de
25 passage, à la fois bienveillant et lettré, vînt lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le sein depuis quinze jours. Son œil bleu et largement ouvert se fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable, pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de la
30 lettre, qui était conçue en ces termes : « Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour oli nous nous sommes parlé sur la lande après vêpres, mes intentions
n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres ; mon cœur, mademoiselle, est tout à vous, comme je désire que le vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pouvez bien être sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur la terre ni au ciel que votre ami, — qui S ne signe pas ; mais vous savez bien qui, mademoiselle.»
— Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre.
— Ça se pourrait bien,* dit-elle en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune tête lo illuminée de bonheur. Merci, mesdames et monsieur. — Elle sauta à bas du marchepied, et disparut bientôt dans le taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne.
Mme Laroque avait suivi avec un ravissement mani- 15 feste tous les détails de cette scène pastorale, qui caressait délicieusement sa chimère ; elle souriait, elle rêvait devant cette heureuse fille aux pieds nus, elle était charmée. Cependant, lorsque Mlle Oyadec fut hors de vue, une idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de Mme La- 20 roque : c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son admiration.
— Alain 1 cria-t-elle, rappelez-la.
— Pourquoi donc, ma mère ? dit vivement Mlle Mar- 25 guérite, qui jusque là n'avait paru accorder aucune attention à cet incident.
— Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprendelle pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, — et qu'elle devrait avoir elle-même, — à courir pieds nus 30 dans la poussière : je crois convenable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir.
— De l'argent! reprit Mlle Marguerite; oh! ma mère, ne faites pas cela ! ne mettez pas d'argent dans le bonheur de cette enfant I
L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre S Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étonner dans la bouche de Mlle Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement
10 Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.
A la suite de ce beau trait, Mme Laroque, évidemment
15 fort contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et Mlle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays, ob les hauteurs et les plateaux sont
20 couverts de landes arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner, dont nous avions eu soin d'apporter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse
25 naturelle d'une prairie, à l'ombre d'un énorme châtaignier. Mme Laroque, installée dans une attitude extrêmement incommode sur un des coussins de la voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion, disaitelle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on
30 voit en été se presser sous l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peut-être en d'autres
temps une douceur singulière dans l'étroite et facile intimité que ce repas sur l'herbe, comme toutes les scènes de ce genre, ne manquait pas d'établir entre les convives ; mais j'éloignais avec un pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fu- 5 gitive fraternité me semblait amer.
Comme nous finissions de dîner. — Êtes-vous quelquefois monté là-haut ? me dit Mme Laroque en désignant le sommet d'une colline très élevée qui dominait la prairie. 10
— Non, madame.
— Oh 1 mais c'est un tort. On a de là un très bel horizon. Il faut voir cela. Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous y conduire ; n'est-ce pas, Marguerite ?
— Moi, ma mère ? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y 15 a longtemps. . . Au reste, je trouverai bien. Venez, monsieur, et préparez-vous à une rude escalade.
Nous nous mîmes aussitôt, Mlle Marguerite et moi, à gravir un sentier très raide qui serpentait sur le flanc de la montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La 20 jeune fille s'arrêtait de temps à autre dans son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler. Arrivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église de village dont le petit clo- 25 cher dessinait sur le ciel ses vives arêtes. — C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas. — Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le 30 champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois de-
grés disjoints par le temps et ornés assez singuliërement de sphères massives conduisent sur une étroite plateforme élevée au niveau du mur ; une croix en granit se dresse au centre de l'hémicycle.
5 Mlle Marguerite n'eut pas plutôt atteint la plateforme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit éblouissement Je me hâtai de la rejoindre. — Ce beau jour ap-
10 prochant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai jamais. En face de nous, et à une immense profondeur au-dessous du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui
15 offrait l'aspect d'une terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein de montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse de roseaux et
20 d'herbes marines se teignait de mille nuances, également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui mar-
(2$ quêtaient le golfe à demi desséché: il semblait puiser tour à tour dans son écrin céleste les plus précieuses matières, l'argent, l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha le terme de sa carrière, une bande
30 vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la transparence irradiée d'un
nuage que sillonne la foudre. J'étais tout entier^ à la contemplation de ce ^tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et comme oppressée murmura près de moi : — Mon Dieu ! 5 que c'est beau I
J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses traits et le léger tremblement lo de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration.
— Vous avouez que c'est beau ? lui dis-je.
Klie secoua la tête ; mais au même instant deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux: elle les 15 sentit iîouler sur ses joues, fit un geste de dépit ; puis, se jetanf tout à coup sur la croix de granit, dont la base lui servait de piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter convulsivement. 20
Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect. Après un moment, la voyant relever le front, et replacer d'une main distraite ses cheveux dénoués, je me rapprochai. 25
-^ Que je suis honteuse ! murmura-t-elle.
- - Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher en vous la source de ces larmes : elle est sacrée. D'ailleurs vous n'y parviendrez jamais.
• —Il le faut I * s'écria la jeune fille avec une sorte de 30 violence. Au reste, c'est fait ! Cet accès n'a été qu'une surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable... je veux le haïr, — je le hais!
— Et pourquoi ? grand Dieu !
Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et de douleur indicibles : — Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée 1
5 Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire : — C'est vrai pourtant ! — Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante. — Dieu avait mis dans ce cœur tous les trésors que je raille, que je blasphème à
10 chaque heure du jour 1 Mais quand il m'a infligé la richesse, ah ! il m'a retiré d'une main ce qu'il me prodiguait de l'autre ! A quoi bon ma beauté, à quoi le dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée 1 Ah 1 ce n'est pas à ces charmes que s'adres-
15 sent les hommages dont tant de lâches m'importunent 1 Je le devine, — je le sais, — je le sais trop 1 Et si jamais quelque âme désintéressée, généreuse, iiéroïque, m'aimait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux. . . je ne le saurais pas. . . je ne le croirais pas 1 La défiance
20 toujours 1 voilà ma peine, — mon supplice 1 Aussi cela est résolu. . . je n'aimerai jamais ! Jamais je ne risquerai de répandre dans un cœur vil, indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon cœur. Mon âme mourra vierge dans mon sein!... Eh bien! j'y suis résignée; mais
2$ tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, — je l'écarté, je le hais, je n'en veux pas ! — Elle s'arrêta, tremblante d'émotion ; puis, d'une voix plus basse : — Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cher-
30 ché ce moment,... je n'ai pas calculé mes paroles,... je ne vous avais pas destiné toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez tout,... et si jamais j'ai pu
blesser votre sensibilité, maintenant je crois que vous me pardonnez.
Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. 5 Pour Marguerite, elle détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentement les degrés : — Partons, dit-elle.
Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de xo la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas 1 qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon cœur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse — et iS adorable !
La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes. Mme Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. Mlle Mar- 20 guérite, invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère ; mais quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son 25 inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire que je pensais : une étrange sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on 30 n'a pas la force de secouer le charme.
Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture
à l'entrée de l'avenue pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vague-
5 ment deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du massif, et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi : je reconnus Mlle Hélouin appuyée- sur le bras de
10 M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et après un serrement de main ils se séparèrent à la hâte, Mlle Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois.
15 Rentré chez moi, et encore préoccupé de cette rencontre, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel
20 point extrême cet homme était indigne de la main et du cœur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier
25 des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable. Ce mariage s'accomplira donc ! Le ciel souffrira cette profanation ! — Hélas 1 il en souffre tant d'autres I
Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme
30 entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort
riche : il doit apporter ici une fortune à peu près égale à
^Ue qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garan-
tie ; il pourrait se passer de ce surcroit de richesse : on le présume plus désintéressé parce qu'il est moins besoigneux. Triste argument 1 méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères 1 Les trois quarts du temps, l'avidité s'enfle 5 avec l'opulence, — et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres 1
N'y avait-il cependant aucune apparence que Mlle .Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, et trouver dans quelque inspiration 10 secrète de son propre cœur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer ? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce cœur un sentiment nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines résolutions de la raison et les mettre à néant ? Ce sentiment même n'était-il pas né 15 déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je 20 n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice, — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles 25 émotions, de tels ébranlements supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être.
Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté : « A quoi bon I » car je ne 30 pouvais espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la défiance étemelle qui est le travers et la
vertu de cette noble fille, de'fiance dont mon caractëre, j'ose le dire, repousse Toutrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande 5 qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme ?
Et enfin, ce miracle même intervenant, daignât-elle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-
10 elle heureuse ? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée ? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée ? Pourrais-je jouir sans malaise d'un
i5 amour entaché d'un bienfait ? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et
20 suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situa-
25 tion, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude ; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent ; de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul : mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il
30 est le prix d'un marché. Bref, je recevrais tout et je ne donnerais rien : un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à bon droit ;
mais un berger qui se laisserait épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.
J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter s cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision I Je devrais du moins être accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien 1 je lo ne puis I... Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout, et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet im- 15 mense horizon, et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins î Je sens encore sa main sous ma lèvre ; je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon cœur I Je l'aime ! Eh bien I demain, s'il le faut, je prendrai une résolution... Jusque là, pour Dieu ! qu'on 20 me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-être : je veux en vivre en paix tout un jour I
26 août
Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas 25 été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment l'avais-je oublié ? Dans l'ordre moral, comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce mçnde l'intervention 30
permanente de ce qu'on appelle la Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie : « Toutes
5 sont bonnes^ quand on en reste le maître ; toutes sont mauvaises, quand on s'y laisse assujettir. Ce qui nous est .défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus loin que nos forces ; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons
10 obtenir ; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions ; il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes ;
15 tous ceux qui nous dominent sont criminels... N'attache ton cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que ta condition borne tes désirs ; que tes devoirs aillent avant tes passions ; étends la loi de la nécessité aux choses morales ; apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé ; ap-
20 prends à tout quitter quand la vertu l'ordonne ! » Oui, telle est la loi ; je la connaissais ; je l'ai violée ; je suis puni. Rien de plus juste.
J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine
2$ recouvré, après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma chute. . — Mme Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à Mme de Saint-Cast et ramener ensuite Mme Aubry. Je trouvai Mlle Hé-
30 louin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension : car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étranger à la tenue et à la discipline
intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour Mlle Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est contigu au salon. Elle me reçut S avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude de cœur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte^ de tendre une main secourable à cette pauvre isolée. — Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, lo vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière ; me permettez-vous de vous en donner une preuve ?
Elle me regarda, et murmura un oui timide.
— Eh bien I ma pauvre enfant, vous aventurez très 15 gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien assurée que personne autre que vous n'entendra jamais un mot de ma bouche sur ce sujet.
J'allais me retirer : elle s'affaissa sur ses genoux près ao d'un canapé, et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y a peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes ; cependant j'étais ému. — Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je... Il n'est pas trop tard, n'est-ce pas? — Elle se- 25 coua la tête avec force. — Eh bien 1 ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez. Que puisje faire pour vous, voyons ? Y a-t-il entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi comme 30 d'un frère.
Elle quitta ma main avec colère. — Ah ! que vous êtes
dur! dit-elle. Vous parlez de me sauver,... c'est vous qui me perdez ! Après avoir feint de m'aimer, vous m'avez repoussée,... vous m'avez humiliée, désespérée. ••• Vous êtes la cause unique de ce qui arrive I 5 — Mademoiselle, vous n'êtes pas juste : je n'ai jamais feint de vous aimer ; j'ai eu pour vous une affection très sincère, que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près de vous quelque chose
10 de plus qu'une fraternelle amitié ; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous
15 assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolu-
20 ment par un homme très résolu à ne pas vous épouser. Elle me jeta un mauvais regard. — Qu'en savez-vous ? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes !
— Ah! est-ce que vous seriez* une méchante petite 25 personne, mademoiselle Hélouin ? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela étant, j'ai l'honneur de vous saluer.*
— Monsieur Maxime ! s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi ! ayez pitié
30 de moi ! Hélas ! comprenez-moi, je suis si malheureuse ! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de
donner un cœur, une âme, une intelligence,. . . et qui ne peut user de tout cela que pour souffrir. . . et pour haïr 1 Quelle est ma vie ? quel est mon avenir ? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure 1 Mon avenir, ce 5 sera de regretter, de pleurer un jour amèrement cette vie même — cette vie d'esclave toute odieuse qu'elle est!... Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes talents. . . Ah 1 je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes 1 Je serais 10 plus heureuse !... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de ma vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée et plus insolente encore!... £t quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux 15 époux prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre... Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette destinéelà, voyons ? Pourquoi moi plutôt que ces femmes ? Est- w> ce que je ne les vaux pas ? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que l'injustice m'a noirci l'âme. . . J'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable. . . Eh î mon Dieu ! les bienfaits coûtent peu quand on est riche, 25 et la bienveillance est facile aux heureux! si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me haïraient, — comme je les hais ! — On n'aime pas ses maîtres ! . . . Ah ! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas ? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève. . . Je sens mon abjec- 30 tion, j'en rougis, ... et je la garde ! Hélas ! vous allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur,...
VOUS que j'aurais tant aimé, si vous Paviez souffert ! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même !. . . Ah ! il y a eu un moment oîi je me suis crue sauvée,. . . oU j'ai eu pour 5 la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté. . . Malheureuse I — Elle s'était emparée de mes deux mains ; elle y plongea sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement.
— Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux 10 que'personne les ennuis, les amertumes de votre condition ; mais permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en nourrissant dans votre cœur les tristes sentiments que vous venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le cache pas, et vous finirez par mé-
15 riter toute la rigueur de votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant au présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie, et dans l'avenir je ne vois rien qui empêche que vous ne* sortiez de cette
20 maison, vous aussi, au bras d'un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection ; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.
25 Elle me regarda tout à coup. — Même avec Marguerite I dit-elle.
— Je ne vois pas ce que le nom de Mlle Marguerite vient faire ici.^
Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient 30 son visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace: — Vous l'aimez ! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous aimez sa dot ; mais vous ne l'aurez pas !
— Mademoiselle Hélouin !
— Ahl reprit-elle, vous êtes passablement enfant si vous avez cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer I Je lis clairement dans vos manœuvres, allez I D'ailleurs je sais qui vous êtes. . . Je n'étais pas 5 loin quand Mlle de Porhoët a transmis à Mme Laroque votre politique confidence...
— Comment 1 vous écoutez aux portes, mademoiselle ? — ^ Je me soucie peu de vos outrages. . . D'ailleurs je me
vengerai, et bientôt. . . Ah I vous êtes assurément fort lo habile, monsieur de Champcey ! et je vous fais mon compliment. . . Vous avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous recommander en vous envoyant ici... Il savait à qui vous aviez affaire... Il connaissait i5 assez la ridicule manie de cette fille 1 Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas ? De beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on, mais qui seraient fort propres toutefois à récrépir un marquisat et à redorer un écusson. . . Eh bien ! vous pouvez dès ce moment 20 y renoncer,... car je vous jure que vous ne garderez pas votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous l'arrachera 1
— Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps* de mettre fin à cette scène, car nous touchons au mélo- 25 drame. Vous m'avez fait beau jeu^ pour vous prévenir sur le terrain de la délation et de la calomnie ; mais vous pouvez y descendre en pleine sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai pas. Là-dessus, je suis votre serviteur. 30
Je quittai cette infortunée avec un profond sentiment de dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours
soupçonné que l'organisation la mieux douée dût être, en proportion même de ses dons, irritée et faussée dans la situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici Mlle Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au
5 fond de l'abîme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux. Certes, — quand on y songe, — on ne peut guère concevoir un genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et d'aiguiser dans le cœur les
10 convoitises de l'envie, de soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil, d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter^ que le plus grand nombre des malheureuses filles que leur dénûment et leurs talents ont vouées à cet
15 emploi, si honorable en soi, n'échappent par la modération de leurs sentiments, ou, avec l'aide de Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations déplorables dont Mlle Hélouin n'avait pas su se garantir; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la pensée m'était
20 venue quelquefois que ma sœur pouvait être destinée par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille en qualité d'institutrice: je fis serment alors, quelque avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt avec Hélène dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du
25 travail que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de cette opulente et haineuse servilité.
Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le champ libre à Mlle Hélouin, et de n'entrer, à aucun prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte
30 dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les conséquences probables de la guerre déloyale qui venait ^e m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans
tout ce que j'ai de plus sensible,^ dans mon amour et dans mon honneur. Maîtresse du secret de ma vie et du secret de mon cœur, mêlant avec l'habileté perfide de son sexe la vérité au mensonge, Mlle Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour suspect, S tourner contre moi jusqu'aux précautions, jusqu'aux semoules de ma délicatesse, et prêter à mes plus simples .illures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était impossible de savoir avec précision quel tour elle donnerait à sa malveillance ; mais je me fiais à elle pour être lo assuré qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle connaissait mieux que personne les points faibles des imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur l'esprit de Mlle Marguerite et sur celui de sa mère l'empire naturel de la dissimulation sur la fran- 15 chise, de l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de toute la confiance qui naît d'une longue habitude et d'une intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors d'enjouement gracieux et d'obséquieuse 20 prévenance dont elle s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop vraisemblable qu'une main aussi sûre et aussi savante verserait ses poisons avec plein succès dans des cœurs ainsi préparés. A la vérité, 25 Mlle Hélouin pouvait craindre, en cédant à son ressentiment, de replacer la main de Mlle Marguerite dans celle de M. de Bévallan et de hâter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition ; mais je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle hasarde 30 tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et j'avais raison.
Je passai dans une pénible anxiété les heures que j'avais vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance peut avoir de plus poignant^ pour une âme fière, le soupçon de plus amer pour une conscience droite, 5 le mépris de plus navrant pour un cœur qui aime, je le sentis. L'adversité, dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe mieux remplie.^ J'essayai cependant de travailler comme de coutume. Vers cinq heures, je me rendis au château. Ces dames étaient
10 rentrées dans l'après-midL Je trouvai dans le salon Mlle Marguerite, Mme Aubry et M. de Bévallan, avec deux ou trois hôtes de passage. Mlle Marguerite parut ne pas s'apercevoir de ma présence : elle continua de s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation
15 qui n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin. Elle, devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de Bévallan de les y accompagner ; celui-ci s'en excusait, en alléguant qu'il était parti de chez lui le
20 matin avant d'avoir reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable. Mlle Marguerite, insistant avec une coquetterie affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le temps de retourner chez lui, de
25 s'habiller et de revenir les prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M. de Bévallan objecta que tous ses chevaux de voiture étaient sur la litière,' et qu'il ne pouvait revenir à cheval en toilette de bal : — Eh bien ! reprit Mlle Marguerite, on va vous conduire dans l'améri-
30 caine» — En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur moi, et, me couvrant d'un regard oîi je vis éclater la foudre : — Monsieur Odiot, dit-elle
d'une voix de bref commandement, allez dire qu'on attelle I
Cet ordre servile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a coutume de m'adresser ici, et qu'on peut me croire disposé à subir, que l'attention et la curiosité des 5 plus indifférents en furent aussitôt éveillées. Il se fit un silence embarrassé : M. de Bévallan jeta un coup d'œil étonné sur Mlle Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva. Si l'on s'attendait à quelque folle inspiration de colère, il y eut déception. Certes les in- 10 sultantes paroles qui venaient de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée, — et si barbare, — avaient fait pénétrer le froid de la mort jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame d'acier, se frayant passage à travers mon cœur, m'eût causé une pire sensa- 15 tion ; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre dont se sert habituellement Mme Laroque pour appeler ses gens était sur une table à ma portée: j'y appuyai le doigt. Un domestique entra presque aussitôt — Je crois, lui dis-je, que Mlle Marguerite a des ordres à vous donner: 20 — Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur, la jeune fille fit violemment dé la tête un signe négatif et congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce salon, oh j'étouffais ; mais je ne pus me retirer devant l'attitude provocante qu'affectait alors M. 25 de Bévallan.
— Ma foi ! muriïiura-t-il, voilà quelque chose d'assez particulier !
Je feignis de ne pas l'entendre. Mlle Marguerite lui dit deux mots brusques à voix basse. 30
— Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus élevé; qu'il me soit permis seulement d'exprimer
le regret sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.
Je me levai aussitôt. — Monsieur de Bévallan, dis-je
en me plaçant à deux pas de lui, ce regret est tout à fait
5 superflu, car si je n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de
mademoiselle, je suis entièrement aux vôtres,. . . et je vais
les attendre.
— Fort bien, fort bien, monsieur ; rien de mieux, répliqua M. de Bévallan en agitant la main avec grâce
10 pour rassurer les femmes.
Nous nous saluâmes, et je sortis.
Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage, par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient sans doute instruit de ce qui s'était
15 passé, car il ne cessa d'attacher sur moi des regards lamentables, poussant par intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas au bal ce soir-là.
20 Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers et j'écrivis deux mots à M. Laubépin. A toutes prévisions,^ je lui recommandais Hélène, L'idée de l'abandon oîi je la laisserais en cas de malheur me navrait le cœur, sans ébranler le moins du monde mes
25 immuables principes. Je puis m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les consciences, à tant de croyances à demi mortes, il joue, dans
30 l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu*il n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en discuter les arrêts, d'en subordonner les obligations.
L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale : on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons la folie de l'honneur 1 S
Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément entré dans l'âme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme seule au monde que protégée par un frère ou par un mari déshonoré. lo
J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le précepteur du bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée,^ et à réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M. de Bévallan. lui-même qui entra. Son 15 visage exprimait, avec une faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et joyeuse.
— Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière ; mais, ma foi 1 j'ai des états de service qui ?o mettent, Dieu merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin, j'obéis à des ordres qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je viens vous tendre la 25 main.
Je le saluai avec gravité, et je pris sa main.
— Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mlle Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de dis- 3^ traction, donné quelques instructions qui assurément n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en
est émue très justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos bons offices, dont elles apprécient 5 toute la valeur, et rompît des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit de joindre mes instances à celles de ces dames : les vœux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés, et je vous serai
10 personnellement obligé de ne pas mêler à tous les souvenirs heureux de cette soirée celui d'une séparation qui serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer,
— Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très sensible
15 aux témoignages que voue voulez bien me rendre au nom de ces dames et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre immédiatement par une détermination formelle qui demanderait plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore.^
20 — Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter une bonne espérance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis très disposé. D'ai 25 bord Mme Laroque, sans se dénantir d'un secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. Ensuite je vous dois une reconnaissance particulière : je sais
30 que vous avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la main de Mlle Larocjue, et que j'ai eu à me louer de^ votre appréciation.
f — Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité. . . — Oh ! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé follement dans mon sens^; mais enfin vous ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit que si Mlle Mar- $ guérite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus malheureuse. Eh bien f le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde lo entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir. . . Il n'y en a pas 1 ^ Je ne suis pas plus qu'un autre de ce calibre-là, j'en conviens ; mais, — comme vous m'avez fait encore l'honneur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablement, quand nous nous connaîtrons 15 mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon garçon... Mon Dieu 1 j'ai des défauts!... j'en ai eu surtout 1 J'ai aimé les jolies femmes,. . . ça, je ne peux pas le nier 1 Mais quoi 1 c'est la preuve qu'on a un bon cœur. D'ailleurs me voilà au 20 port,... et même j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir * un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'oli je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce 25 monde avec une tête comme la sienne : car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas aller les décrocher pour lui être agréable !. . . ça, c'est impossible !. . . Là-des- 30 sus, mon cher ami, votre main encore une fois !
Je la lui donnai. Il se leva, — Là, j'espère que vous
nous resterez maintenant... Voyons, éclaircissez-moi^ un peu ce front-là. . . Nous vous ferons la vie aussi douce (Jue possible, niais il faut vous y prêter un peu, que diable I . . . Vous vous complaisez dans votre tristesse. , . 5 Vous vivez, passez-moi* le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas I* Secouez-moi donc ça 1 Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des talents ; profitez un peu de toutes ces choses. . . Voyons, pourquoi ne feriez-vous pas
10 un doigt de cour à* la petite Hélouin ? Cela vous amuserait... Elle est très gentille, et elle irait très bien... Mais diantre, j'oublie un peu ma promotion aux grandes dignités, moi... Allons, adieu, Maxime, et à demain, n'est-ce pas ?. . .
15 — A demain certainement.
Et ce galant homme, — qui est, lui, une sorte d'Espagnol comme on en voit beaucoup, — m'abandonna à mes réflexions.
1er octobre.
20 Un singulier événement ! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois
25 depuis trois longues semaines j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de reprendre la plume.
Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une position et des avantages qui me sont après
30 tout nécessaires, et dont j'aurais grand'peine à trouver
l'équivalent du jour au lendemain.^ La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais d'ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'en- 5 tendais pas que Mlle Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'autel un front impassible ; quant au cœur, elle ne le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. lo Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un instant à l'autre^ me devenir intolérables, et que j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant.
Dès le lendemain, je me présentai au château, oh M. 15 de Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer.' Il n'y eut, bien entendu, aucune explication. Mme Laroque me parut émue et pensive, Mlle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à Mlle Hélouin, elle 20 était fort pâle, et tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace ; mais dans 25 cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souverain irritait manifestement Mlle Hélouin ; mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût risqué que 3^ de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison,
un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié la veille ; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdrait seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire
S pour le comprendre. M. de Bévallan en effet n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable. Mlle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénon-
10 dations autrement mensongères; mais elle n'était pas sans savoir qu'un mensonge qui flatte ou qui blesse le cœur trouve plus facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que l'arme de la trahison tourne quel-
15 quefois dans la main qui s'en sert.
Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mois de là. On en dut faire ^ sans
20 retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de Mme Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela
25 mes avis et mes conseils. Mlle Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affectation cruelle. J'obéissais de bonne grâce ; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauve au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté
30 encore, mais qu'y faire .î*^ Je l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais : soit ! mais rien n'empêchera ce cœur de vivre et de mourir plein d'elle !
Quant à M. de Bévallan, je ne sentais pas de haine contre lui : il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais inoflfensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne ; 5 mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était indigne de la créature choisie qu'il posséderait bientôt, — qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensa- 10 tions sans nom que soulevait en moi, — qu'y^ soulève encore — l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies qu'il nous 15 donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il semble qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. 20 Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage. Voilà la jalousie 1 Du moins c'est la mienne. Très sincèrement, il me semblait que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelli- 25 gence, un cœur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité ! J'avais cet orgueil immense, assez expié par 30 .une immense douleur.
Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille
que, suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, . Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans Tamitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux roma- 5 nesque. Est-ce donc vrai ? est-ce donc possible ? Moi, je ne le crois pas 1 — Elle aura la paix, soit ; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le cœur pour être heureux, trop de gens le
10 seraient qui ne le méritent pas. A force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son œuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants ! Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage
15 de prétendre échapper, il y a une poésie permise, — que dis-je? — commandée I C'est la part de l'âme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois, fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par
20 des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du cœur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un cœur égal
25 et une pensée fraternelle ! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il veut le justifier.
Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux cœurs
30 inertes et de deux imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux bien ; mais l'union de la vie et de lamort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.
Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait l'intensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre et vieille amie Mlle de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d'ignorer l'état de mon cœur : mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, 5 elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d'une femme. Il y a d'ailleurs dans cette âme, vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà semble flotter au-dessus de la terre un détachement, un calme, une douce fermeté qui se 10 répandaient sur moi. J'en arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums d'une idéale 15 sérénité.
J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à Mlle 20 de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles dans ce fouillis — des traditions, des légendes, des traits de mœurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon ima- 25 gination dans les temps passés, loin de l'accablante réalité. Mlle de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de 30 mes peines, et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.
Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, Mlle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour oU le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par
5 instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. Mme Laroque de son côté me regardait souvent avec un air d'inquiétude et d'indé-
10 cision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier le hasard fit^ que je me trouvai seule avec elle dans le salon, Mlle Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente
i5 dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret ; après un court silence : — Monsieur, me dit Mme Laroque d'un accent pénétré, vous placez bien mal vos confidences !
— Mes confidences, madame 1 Je ne puis vous com- 20 prendre. A part Mlle de Porhoët, personne ici n'a reçu
de moi l'ombre d'une confidence.
— Hélas ! reprit-elle, je veux le croire,... je le crois ;... mais ce n'est pas assez ! . . .
— Au même instant, Mlle Hélouin rentra, et tout* 25 fut dit.
Le lendemain, — c'était hier, — j'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque 30 détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec Mlle Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant ; mais elle arrêta son chevaL
— Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.
— Oui, mademoiselle. Vous vous promenez ?
— Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu embarrassée de ma solitude. . . Mais Alain était né- S cessaire là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard ?
— Avec plaisir. Oîi allez-vous ?
— Mais... j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour d'Elven. — Elle me désignait du bout de sa cravache lo un sommet brumeux qui s'élevait à droite de la route. — Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage.
— C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné jusqu'ici, je ne sais pourquoi. 15
— Eh bien ! cela se trouve parfaitement ; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.
Je tournai bride, et nous partîmes au galop.
Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas 20 de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer dans l'esprit de Mlle Marguerite l'impression première des calomnies dont on l'avait troublé. Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur la véracité de Mlle Hélouin, et 2$ elle s'était entendue avec le hasard^ pour m'offrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m'être^ due.
Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors, j'attachais une faible importance au but particulier que 30 nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi
l6o LE ROMAN d'uN
cette tour d'Elven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Jocelyn, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un oeil avide cette masse
5 indécise qu'on, voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée ; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué.
Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralentissant un peu notre allure, donne une représentation vrai-
10 ment saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers lés larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes
i5 de femmes à l'œil, sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et s'entretiennent à voix basse • dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène
20 d'un, autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d'un monde évanoui.
25 A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée. La lande oh
30 nous nous trouvions s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en descendîmes le revers, et nous fûmes
JEUNE HOMME PAUVRE l6l
bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux bardés de fer.^ J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour d'Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer l'emplacement, quand 5 elle se dégagea soudain de la feuillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une apparition. Cette tour n'est point ruinée*: elle conserve aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les assises régulières de granit qui en composent le magnifique ap- 10 pareil octogonal lui donnent l'aspect d'un bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau. Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon impassible au milieu des temps et isolé dans l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans 15 les douves profondes qui l'environnent, et leur faîte touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au *o milieu de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées oU de belles princesses dorment un sommeil séculaire.
— Jusqu'à ce jour, me dit Mlle Marguerite, à qui j'es- 25 sayais de communiquer cette impression, voici tout ce que j'en ai vu ; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni — ou munie — de la clef. Attachons nos 30 chevaux là, et mettons-nous, à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.
l62 LE ROMAN D'UN
Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la ruine, et nous nous séparâmes un moment, Mlle Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni S berger ni bergère. Notre désir de visiter l'intérieur de la tour s'accrut alors naturellement de tout Tattrait du fruit défendu, et nous franchîmes à Paventure un pont jeté sur les fossés. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon n'était point fermée : nous n'eûmes
10 qu'à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde ; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans ^ de la croisade ; une large fenêtre,
15 ouverte en face de nous, et que traverse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre, éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte, tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des hautes voûtes effondrées.^ Au bruit de nos pas, une troupe d'oiseaux
20 invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. £n montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d'œil au dehors sur la profondeur
25 des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse { mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprîmes l'ascension : j'ouvris
30 la marche, et Mlle Marguerite me suivit bravement, se tirant de* ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est immense et délicieuse.
Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes, les horizons aux pentes entrecroisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. S En face de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant, dans nos esprits et dans nos cœurs. Cette heure de contemplation commune, d'émotions par- lo tagées, de profonde et pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui passait en elle: elle s'était assise sur le 15 rebord du parapet, elle regardait au loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu précipité de son haleine.
Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèrent ainsi. Quand les vapeurs s'épaissirent au-dessus des 20 prairies basses et que les derniers horizons commencèrent à s'effacer dans l'ombre croissante, Marguerite se leva. — Allons, dit-elle à demi-voix, et comme si un rideau fût tombé sur quelque spectacle regretté, c'est fini ! — Puis elle commença à descendre l'escalier, et je 25 la suivis.
Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut flotre surprise d'en trouver la porte fermée. Apparemnient le jeune gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant que nous étions sur la plate-forme. 30 Notre première impression fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour enchantée. Je fis
quelques efforts vigoureux pour rompre l'enchantement : mais le pêne énorme de la vieille serrure était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte S elle-même; mais les gonds massifs et les panneaux de chêne plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible. Deux ou trois moellons que je pris dans les décombres et que je lançai contre l'obstacle ne parvinrent qu'à ébranler la voûte et à en détacher quelques
10 fragments qui vinrent tomber à nos pieds. Mlle Marguerite ne voulut pas me laisser poursuivre une entreprise évidemment sans espoir, et qui n'était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit. Durant
iS une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant eu instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l'intérieur du donjon ; mais, à part cette porte, qui était comme murée pour
20 nous, et la grande fenêtre qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.
Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques
25 reflets de lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mlle Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou moins vraisemblables par les-
30 quelles j'essayais de tromper encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans l'ombre, silencieuse et immobile, j'étais assis en pleine clarté sur le degré le plus
rapproché de la fenêtre : de là je tentais encore par intervalles un appel de détresse ; mais, pour être vrai, à mesure que la réussite de mes efforts devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se réaliser pour moi tout 5 à coup le rêve le plus éternel et le plus impossible des amants : j'étais enfermé au fond d'un désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que j'aimais I Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et moi au monde, que sa vie et la. mienne 1 Je songeais à tous les lo témoignages de douce protection, de tendre respect que j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer : je me représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil : je me disais avec un ravissement profond que cette nuit fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de 15 cette chère créature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus inébranlable estime.
Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur mon visage, je fus réveillé tout à coup 20 par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée : — Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ?
Je me soulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de 25 pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres oh j'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, — qu'elle devenait folle. 30
— Marguerite I m'écriai-je, sans savoir même que je parlais. — Ce mot acheva sans doute de l'irriter.
l66 LE ROMAN d'un
— Mon Dieu ! que c'est odieux I reprit-elle. Que c'est lâche ! oui, je le répète, lâche 1
La vérité commençait à luire dans mon esprit Je descendis un des degrés. — Eh bien 1 qu'est-ce qu'il y a ^ donc ? dis-je froidement
— C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c'est vous qui avez payé cet homme, — ou cet enfant, — je ne sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour 1 Demain je serai perdue, . . . déshonorée
10 dans l'opinion,... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous. . . Voilà votre calcul, n'est-ce pas ? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas plus que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître,
15 la mort, tout, à l'abjection de lier ma main, — ma vie à la vôtre 1 Et quand cette ruse infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la faiblesse, — que certes je n'aurai pas, — de vous donner ma personne, — et, ce qui vous importe davantage, ma fortune, — en échange de ce beau
20 trait de politique, — quelle espèce d'homme êtes-vous donc ? voyons, de quelle fange êtes-vous fait, pour vouloir d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là ? Ah ! remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos vœux. Vos vœux sont imprudents, croyez-moi ; car
25 si jamais la honte et la risée publique me jetaient dans vos bras, j'aurais tant de mépris pour vous que j'en écraserais votre cœur ! Oui, fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais du sang, ... j'en ferais sortir des larmes 1
30 — Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur que vous me faites outrage.
JEUNE HOMME PAUVRE l6j
Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez, et quand je Taurais pu enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ? 5
— Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans l'âme depuis trop longtemps. Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés ? — Nous lo étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi. . . Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les- brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance,., vous avez fait 15 litière de notre repos, . . . vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés, . . . vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait, ... ou voulu faire, peu importe 1 Eh bien I je suis profondément lasse et ulcérée de^ tout cela, je vous 20 le dis ! Et quand à cette heure vous venez m'offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, — et je n'y crois pas !
J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un 25 transport de violence qui la domina : — Marguerite 1 ma pauvre enfant, . . . écoutez bien I Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n'entra dans le cœur d'un homme ! . . . Mais vous aussi, vous m'aimez. . . Vous m'aimez, malheureuse ! et 30 vous me tuez ! . . . Vous parlez de cœur froissé et brisé... Ah ! que faites-vous donc du mien ! . . . Mais il vous ap-
l68 LE ROMAN d'un
partient, je vous l'abandonne. . . Quant à mon honneur, je le garde, ... il est entier 1 . . . et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître. . . Et sur cet honneur je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez, que si
5 je vis, jamais, — tout adorée que vous êtes, — fussiez-vous à deux genoux devant moi, — jamais je ne vous épouserai, que vous ne^ soyez aussi pauvre que moi, ou moi aussi riche que vous I Et maintenant priez, priez : demandez à Dieu des miracles, il en est temps I
10 Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je m'élançai sur les gradins supérieurs : j'avais conçu un projet désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les
15 fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller ^ dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : Maxime I proféré soudain avec un
20 cri déchirant. — Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme ; puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.
Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la
25 violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, et j'y éprouvai une douleur tellement aiguë que le cœur me défaillit ! J'eus un court étourdissement. J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite : — Maxime I
30 Maxime 1 criait-elle, par grâce, par pitié 1 au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi !
Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre, au
milieu d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.
— Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez- 5 moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien.
Je sortis péniblement des fossés et j'allai prendre mon lo cheval Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer mon bras gauche, qui ne m'était plus d'aucun usage, et qui me faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais au château. On me dit que le iS docteur Desmarets était dans le salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de préoccupation et d'alarme. — Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté 20 bas sur la route, et je crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir ?
— Comment, foulé ? dit M. Desmarets après qu'il eut détaché le mouchoir; maià vous avez le bras parfaitement cassé, mon pauvre garçon ! 25
Mme Laroque poussa un faible cri et s'approcha de
moi. — Mais c'est donc une soirée de malheur ? dit-elle.
Je feignis la surprise. — Qu'y a-t-il encore ? m'écriai-je.
— Mon Dieu ! j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à ma fille. Elle est sortie à . cheval vers trois 30 heures, il en est huit,^ et elle n'est pas encore rentrée I
— Mademoiselle Marguerite 1 mais je l'ai rencontrée. . .
— Comment ! oh ? à quel moment ? . . . Pardon, monsieur, c'est régoïsme d'une mère.
— Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comp-
5 tait pousser sa promenade jusqu'àr la tour d'Elven.
— A la tour d'Elven ! Elle se sera égarée ^ dans les bois. . . Il faut y aller promptement. . . Qu'on donne des ordres !
M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'af-
10 fectai d'abord de vouloir me joindre à la cavalcade; mais Mme Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir appliqué un premier pafis&-
iS ment sur mon bras blessé, monta en voiture avec Mme Laroque, qui allait attendre au bourg d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan devait diriger dans les environs de la tour.
Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annqn-
20 cer que Mlle Marguerite était retrouvée. Il me conta l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail, sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le docteur, puis par Mme Laroque elle-même,
2$ qui vinrent successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon.
J'ai passé toute ma nuit à renouveler avec la plus fatigante persévérance, et au milieu des bizarres complica-
30 tions du rêve et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la sensation du vide me montait à la
gorge, et je me réveillais tout haletant. Enfin le jour est arrivé, et m'a calmé. Dès huit heures, j'ai vu entrer Mlle de Porhoët, qui s'est installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont succédé tout le jour; 5 Mme Laroque est venue la première après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de sa fille ? id
Mlle de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie. Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a été mandé de Paris; on l'attend demain, et 15 le contrat sera signé le jour suivant, sous sa présidence.
J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures ; mais si j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre, et je suis une grande bête.
3 octobre. 20
Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à tâche d'inventer les épreuves les plus singulières et les plus cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à mon coeur !
M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, Mme Laro- 25 que m'a fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi que je l'ai dit, doit être signé demain. Comme je suis condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j'ai prié Mme Laroque de m'en- 30
voyer les titres et les documents particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et qui m'étaient indispensables pour résoudre les difficultés qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou trois tiroirs rem-
5 plis de papiers qu'on avait enlevés secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure oîi le vieillard était endormi, car il s'est toujours montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille plusieurs fois
10 répété a brusquement saisi mes yeux, et a sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici le texte littéral de cette pièce : .