‹ Le roman d'un jeune homme pauvre (volume 5)Chapitre 7 sur 38 · A MES ENFANTS · texte numérisé non relu

A MES ENFANTS

« Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est

15 pas le mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d'une plantation considérable sise dans l'île, française alors, de Sainte-Lucie,^ et appartenant à une riche et noble famille du Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon père mourut, et j'héritai,

20 quoique bien jeune encore, de la confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de cette année funeste, les Antilles françaises* furent prises par les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents. Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques- Auguste),

25 que les ordres de la convention' n'avaient pas encore atteint, commandait alors la frégate la Thétis^ qui croisait depuis trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons français répandus dans les Antilles étaient parvenus à réaliser leur fortune, sans cesse menacée. Ils s'é-

30 talent entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une flottille de légers transports sur laquelle

ils avaient fait passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier, sous la protection des canons de la Thétis. Dès longtemps, en prévision de désastres imminents, j'avais reçu moi-même l'ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que j'administrais après 5 mon père. Dans la nuit du 14 novembre 1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable, et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de 10 Champcey, grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait ordonné de l'y rallier cette nuit-même, et il n'attendait que mon arrivée à bord pour 15 sortir de cette passe avec la flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur France. Dans le trajet, j'eus le malheur de tomber aux mains des Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million dont j'étais por- 20 teur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de la passe oU s'abritait la flottille. J'étais jeune, la tentation fut trop forte ; une demi-heure plus tard, la Thétis était coulée, la flottille prise, et M. de Champcey grièvement blessé. Une année se passa, une année sans sommeil. Je deve- 25 nais fou. Je résolus de faire payer à l'Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à la Guadeloupe, je changeai de nom, je consacrai la plus grande partie du prix de mon forfait à l'achat d'un brick armé, et je courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze 30 ans dans leur sang et dans le mien la tache que j'avais faite, dans une heure de faiblesse, au pavillon de mon

pays. Bien que ma fortune actuelle ait été acquise, pour plus des trois-quartSy dans de glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai dit.

« Revenu en France dans ma vieillesse» je m'informai

5 de la situation des Champcey d'Hauterive : elle était heureuse et opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me pardonnent ! Je n'ai pu trouver le courage, tant que j'ai vécu, de rougir devant eux ; mais ma mort doit leur livrer ce secret, dont ils useront suivant

10 les inspirations de leur conscience. Pour moi, je n'ai qu'une prière à leur adresser : il y aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d'en face^; nous nous haïssons trop : on aura beau faire,^ il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent 1 Si cette

15 guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes petits-enfants, je désire qu' ils fassent don à l'État d'une corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se nommera la Savage^ et qu'un Breton la commandera. A chaque bordée qu'elle enverra sur la rive carthagi-

20 noise,* mes os tressailleront d'aise dans ma tombe 1

«Richard Savage, dit Laroque.»

Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture de cette confession effroyable m'en confirmèrent l'exactitude. J'avais entendu conter vingt fois par mon

25 père avec un mélange de fierté et d'amertume, le trait de la vie de mon aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur de la trahison ou du hasard

30 qui avait livré le commandant de la Thétis.

Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui

m'avaient souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en particulier son attitude pensive et timide vis-àvis de moi. Mon père m'avait toujours dit que j'étais le vivant portrait de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques lueurs de cette ressemblance péné- 5 traient de temps à alutre, à travers les nuages de son cerveau, jusqu'à la conscience troublée du vieillard.

A peine maître de cette révélation, je tombai dans une horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver qu'une faible rancune contre cet infortuné, 10 chez lequel les défaillances du sens moral avaient été rachetées par une longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui animait encore les 15 lignes tracées par cettç main coupable, mais héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret ? Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être entre nous 20 un lien presque obligatoire, puisque moi seul au monde je pouvais la légitimer en la partageant A la vérité, ce secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait peut-être que je le laissasse arriver à son heure ^ entre les 2S mains auxquelles il était destiné; mais quoi! en attendant ce moment, l'irréparable allait s'accomplir ! Des nœuds indissolubles allaient être serrés 1 La pierre du tombeau allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances, sur mon cœur inconsolable I Et je le 30 souffrirais quand je pouvais l'empêcher d'un seul mot 1 Et ces pauvres femmes elles-mêmes, le jour oh la fatale

vérité viendrait rougir leurs fronts, partageraient peutêtre mes regrets, mon désespoir 1 Elles me crieraient les premières : — Ah 1 si vous la saviez, que n'avez-vous parlé ?i

5 Eh bien ! non I ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut

10 plus trahir lui-même, ce secret n'est plus : la flamme l'a dévoré.

J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit De plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ma sœur, qui

15 m'est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela ; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le poids d' un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d'équité

20 qui m'a paru supérieur à toute justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en répondrai ! . . . Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus.*

4 octobre.

M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il 25 vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui se préparait. — Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, ou la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu'elles ont droit d'exiger 30 en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme. Je vous

souhaite une bonne nuit, et je vais m'occuper de déblayer le terrain délicat des conventions préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant arrive au but sans cahots.

On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure S de l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon lo âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et Mlle de Porhoët sont entrés dans, ma chambre. M. Laubépin, dans ses fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès longtemps entre .ces deux 15 vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous se sont mis à me considérer 20 avec un air de grave béatitude. — Eh bien ! ai-je dit, c'est terminé ?

— C'est terminé 1 ont-ils répondu à l'unisson.

— Cela s'est bien passé ?

— Très bien, a dit Mlle de Porhoët 25

— A merveille, a ajouté M. Laubépin. Puis après une pause : — Le Bévallan est au diable I ^

— Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris Mlle de Porhoët.

J'ai poussé un cri de surprise : — Bon Dieu 1 qu'est-ce 30 que c'est que tout cela ?

— Men ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée pré-

sentait tous les avantages désirables, et elle aurait assu* ré, à n'en point douter,^ le bonheur commun des conjoints, si le mariage était une association purement commerciale, mais il n'en est point ainsi.* Mon devoir, lorsque 5 mon concours a été réclamé dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter le penchant des cœurs et la convenance des caractères, non moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer dès l'abord que l'hymen qui se préparait avait l'inconvénient de ne

10 plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie Mme Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n'est* peut-être au fiancé, dont je me souciais très médiocre^ ment. Il est vrai (je dois cette remarque à Mlle de

15 Porhoët)> il est vrai, dis-je que le fiancé est gentilhomme. . •

— Gentleman^ s'il vous plaît 1 a interrompu Mlle de Porhoët d'un accent sévère.

— Gentlemafty a repris M. Laubépin, acceptant l'amen- 20 dément ; mais c'est une espèce de gentleman qui ne me

va pas.*

— Ni à moi, a dit Mlle de Porhoët. Ce sont des drôles de cette espèce, des palefreniers sans mœurs comme celui-ci, que nous vîmes au siècle dernier, sous

25 la conduite de M. le duc de Chartres* d'alors, sortir des écuries anglaises et préluder à la révolution.

— Ohl s'ils n'avaient fait que préluder à la révolution,'dit sentencieusement M. Laubépin, on leur pardonnerait.

30 — Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur, mais parlez pour vous ! Au reste, il ne s'agit pas de cela ; veuillez continuer.

— Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la reprendre. Le procédé était d'autant S plus licite, qu'en mon absence M. de Bévallan avait abusé de l'inexpérience de mon excellente amie Mme Laroque et de la mollesse de mon confrère du bourg voisin pour se faire assurer des avantages exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je réussis à en lo modifier sensiblement l'esprit. Toutefois l'honneur et

la parole donnée m'imposaient des limites que je ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore suflSisamment avantageux pour qu'un homme doué de quelque hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour 15 la future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il cet homme ? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que je n'étais pas sans émotion lorsque j'ai commencé ce matin, en face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte irrévocable. 20

— Pour moi, a interrompu Mlle de Porhoët, je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du contrat faisait même une part si belle à l'ennemi, que j'ai cru tout perdu.

— Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le 25 disons entre augures,^ c'est dans la queue qu'est le venin,

in cauda venenum / ^ Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait, lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries. Ils se sont d'abord regar- 30 dés en silence, puis ils ont chuchoté entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchant de la table devant laquelle

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je siégeais, ils m'ont demandé à voix basse des explications.

— Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit: il ne faut point de mystère icL Que voulez-vous ?

S Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bévallan, sans hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une œuvre de. méfiance.

— Une œuvre de méfiance, monsieur ! ai-je repris du ton le plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous

10 dire par là ? Est-ce contre Mme Laroque, contre moi, ou contre mon confrère ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation ?

— Chut 1 silence ! point de bruit ! a dit alors le notaire de Rennes de l'accent le plus discret ; mais, voyons : il

15 était convenu d'abord que le régime dotal ^ serait écarté. . .

— Le régime dotal, monsieur ? Et oîi voyez-vous qu'il soit question ici du régime dotal ?

— Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le 20 rétablissez par un subterfuge 1

— Subterfuge, mon confrère ? Permettez-moi, comme à votre ancien, de vous engager à rayei ce mot de votre vocabulaire !

— Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie 25 les mains de tous côtés ; on me traite comme un petit

garçon.

— Comment, monsieur ? Que faisons-nous donc ici à cette heure, selon vous ? est-ce un contrat ou un testament ? Vous oubliez que Mme Laroque est vivante, que

30 monsieur son père est vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'héritez pas, . . . pas encore, monieur 1 un peu de patience, que diable I

JEUNE HOMME PAUVRE l8l

Sur ces mots, Mlle Marguerite s'est levée. — En voilà assez, a-t-elle dit. M. Laubépin, jetez ce contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses présents. — Puis elle est sortie d'un pas de reine outragée. Mme Laroque l'a suivie. En même temps je lançais le contrat dans la S cheminée.

— Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d'un ton menaçant, il y a là une manœuvre dont j'aurai le secret I

— Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune personne qui s'estime elle-même avec une juste lo fierté avait conçu la crainte que votre recherche ne s'adressât uniquement à sa fortune ; elle a voulu s'en as-

Isurer: elle n'en doute plus. J'ai l'honneur de vous

1 saluer.

f — Là-dessus, mbn ami, je suis allé retrouver ces dames, iS qui m'ont, ma foi 1 sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et son impudente intrigue avec Mlle 20 Hélouin a bientôt éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a pas refusé. Il est

' inutile d'ajouter que ces dames lui assurent une existence

'. honorable. . . Eh bien 1 mon garçon, qu'est-ce que vous 25 dites de tout cela ? Est-ce que vous souffrez davantage ? Vous êtes pâle comnie un mort. . .

\ La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me sentais près de perdre connaissance. 30

M. Laubépin qui doit repartir demain dès l'aurore est revenu ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques

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paroles embarrassées de part et d'autre : — Ah ça I mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais la

5 préférence.

Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un cœur plus ami, ni plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec

10 Mlle Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui ai rien caché.

iS Quand j'ai eu terminé, M. Laubépiri, dont le front était devenu très soucieux depuis un moment, a repris la parole : — Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-til dit, qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec Mlle Laroque. Tout a réussi d'abord au gré

20 de mes vœux. Vos deux cœurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre, n'ont pu se rapprocher sans s'entendre ; mais ce bizarre événement, dont la tour d'Elven a été le théâtre romantique, me déconcerte tout à fait, je vous l'avoue. Que diantre 1 mon jeune ami, sauter par

25 la fenêtre, au risque de vous casser le cou, c'était, permettez-moi de vous le dire, une démonstration très suffisante de votre désintéressement : il était très superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à

30 moins d'éventualités ^ qu'il ' est absolument impossible d'espérer. Je me vante d'être homme de ressources, mais je me reconnais entièrement incapable de vous

I donner deux cent mille francs de rente ou de les ôter à Mlle Laroque !

— Eh bien ! monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous plus qu'en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune, toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez 5 moi jusqu'à l'excès les susceptibilités de l'honneur. Parlez. M'engagez-vous à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant, qui en ce moment me sépare seul, je

le crois, du bonheur que vous aviez rêvé pour votre fils d'adoption ? lo

M. Laubépin s'est levé; ses épais sourcils se sont abaissés sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant quelques minutes ; puis, s'arrêtant devant moi et me saisissant la main avec force : — Jeune homme, m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme mon enfant; iS mais, dût votre cœur se briser,* et le mien avec le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut mieux outre-passer l'honneur que de rester en deçà ^ : en matière de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il 20 ne faut pas les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis.

—r- C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

— Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici. Je ne crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre rarement que nous périssions par nos vertus. . . 2S Donnons un délai à la Providence. . . Je sais que je vous demande un grand effort de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié. Si dans un mois vous n'avez point reçu de mes nouvelles,' eh bien, vous partirez. 30

Il m'a embrassé, et m'a laissé la conscience tranquille, l'âme désolée.

12 octobre.

Il y a deux jours, j'ai pu sortir de ma retraite et me rendre au château. Je n'avais pas vu Mlle Marguerite depuis l'instant de notre séparation dans la tour d'Elven. 5 Elle était seule dans le salon quand j'y entrai : en me reconnaissant, elle fit un mouvement involontaire comme pour se lever ; puis elle resta immobile, et son visage se teignit soudain d'une pourpre ardente. Cela fut contagieux, car je sentis que je rougissais moi-même jusqu'au

10 front. — Comment allez-vous,^ monsieur ? me dit-elle en me tendant la main, et elle prononça ces simples paroles d'un ton de voix si doux, si humble, — hélas 1 si tendre, — que j'aurais voulu me mettre à deux genoux devant elle. Cependant il fallut lui répondre sur le ton d'une

i5 politesse glacée* Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses grands yeux d'un air de résignation et reprit son travail.

Presque au même instant, sa mère la fit appeler auprès de son grand-père, dont l'état devenait très alarmant.

20 Depuis plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouvement; la paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernières lueurs de la vie intellectuelle s'étaient éteintes ; la sensibilité persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait douter que la fin du vieillard ne fût

25 proche ; mais la vie avait pris trop fortement possession de ce cœur énergique pour s'en détacher sans une lutte obstinée. Le docteur avait prédit que l'agonie serait longue. Cependant, dès la première apparition du danger, Mme Laroque et sa fille avaient prodigué leurs

30 forces et leurs veilles avec l'abnégation passionnée et l'entrain de dévouement qui sont la vertu spéciale et la

gloire de leur sexe. Avant hier dans la soirée, elles succombaient à la lassitude et à la fièvre ; nous nous offrîmes, M. Desmarets et moi, pour les suppléer auprès de M. Laroque pendant la nuit qui commençait. Elles consentirent à prendre quelques heures de repos. Le doc- S teur, très fatigué lui-même, ne tarda pas à m'annoncer qu'il allait se jeter sur un lit dans la pièce voisine. — Je ne suis bon à rien ici, me dit-il ; l'affaire est faite. Vous voyez, il ne souffre même plus, le pauvre bonhomme 1 . . . C'est un état de léthargie qui n'a rien de désagréable. . . lo Le réveil sera la mort. . . Ainsi on peut être tranquille. Si vous remarquez quelque changement, vous m'appellerez; mais je ne crois pas que ce soit avant demain. Je crève de sommeil, moi, en attendant I — Il fit entendre un bâillement sonore, et sortit. Son langage, sa tenue 15 en face de ce mourant, m'avaient choqué. C'est pourtant un excellent homme ; mais pour rendre à la mort le respect qui lui est dû, il ne faut pas voir seulement la matière brute qu'elle dissout, il faut croire au principe immortel qu'elle dégage. 20

Demeuré seul dans la chambre funèbre, je m'assis vers le pied du lit, dont on avait relevé les rideaux, et j'essayai de lire à la clarté d'une lampe qui était posée près de moi sur une petite table. Le livre me tomba des mains: je ne pouvais penser qu'à la singulière combinaison 2S d'événements qui, après tant d'années, donnait à ce vieillard coupable le petit-fils de sa victime pour témoin et pour protecteur de son dernier sommeil. Puis, au milieu du calme profond de l'heure et du lieu, j'évoquais malgré moi les scènes de tumulte et de violences san- 30 guinaires dont avait été remplie cette existence qui finissait. J'en recherchais l'impression lointaine sur le visage

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de cet agonisant séculaire, sur ces grands traits dont le pâle relief se dessinait dans Pombre comme celui d'un masque de plâtre. Je n'y voyais que la gravité et le repos prématurés de la tombe. Par intervalles, je m'ap- 5 prochais du chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore la poitrine ai9Faissée.

Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irrésistible me gagna, et je m'endormis, le front appuyé sur ma main. Tout à coup je fus réveillé par je ne sais quels froisse-

to ments lugubres ; je levai les yeux, et je sentis passer un frisson dans la moelle de mes os. Le vieillard s'était dressé à demi dans son lit, et il tenait fixé sur moi un regard attentif, étonné, oli brillait l'expression d'une vie et d'une intelligence qui jusqu'à cet instant m'avaient été

15 étrangères. Quand mon œil rencontra le sien, le spectre tressaillit ; il étendit ses bras en croix, et me dit d'une voix suppliante, dont le timbre étrange, inconnu, suspen* dit le mouvement de mon cœur :

— Monsieur le marquis, pardonnez-moi !

40 Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. J'étais pétrifié dans mon fauteuil.

Après un silence pendant lequel le regard du mourant^ toujours enchaîné au mien, n'avait cessé de m'implorer :

— Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardon* 25 ner !

Je trouvai enfin la force d'aller vers luL A mesure que

j'approchais, il se retirait péniblement en arrière, comme

pour échapper à un contact effrayant. Je levai une main^

et l'abaissant doucement devant ses yeux démesurément

30 ouverts et éperdus de terreur :

— Soyez en paix 1 lui dis-je, je vous pardonne I

Je* n'eus pas achevé ces mots, que ^ sa figure flétrie s'il»

himina d'un éclair de joie et de jeunesse. En même temps deux larmes jaillissaient de ses orbites desséchées. Il étendit une main vers moi, puis tout à coup cette main se ferma violemment et se raidit dans l'espace par un geste menaçant ; je vis ses yeux rouler entre ses paupières 5 dilatées, comme si une balle Teût frappé au cœur. — Ohl l'Anglais! murmura-t-il. — Il retomba aussitôt sur l'oreiller comme, une masse inerte. Il était mort

J'appelai à la hâte : on accourut. Il fut bientôt entouré de pieuses larmes et de prières. Pour moi, je me 10 retirai, l'âme profondément troublée par cette scène extraordinaire, qui devait demeurer à jamais un secret entre ce mort et moL

Ce triste événement de famille a fait aussitôt peser sur moi des soins et. des devoirs dont j'avais besoin pour 15 justifier à mes propres yeux la prolongation de mon séjour dans cette maison. Il m'est impossible de concevoir en vertu de quels motifs M. Laubépin m'a conseillé de différer mon départ Que peut-il espérer de ce délai ? Il me semble qu'il a cédé en cette circonstance à une sorte 20 de vague superstition et de faiblesse puérile qui n'auraient jamais dû ployer un esprit de cette trempe, et auxquelles j'ai eu tort moi-même de me soumettre. Comment n'a-t-il pas compris qu'il m'imposait, avec un surcroit de souffrance inutile, un rôle sans franchise et 25 sans dignité ? Que fais-je ici désormais ? N'est-ce pas maintenant qu'on pourrait me reprocher à bon droit de jouer avec des sentiments sacrés ? Ma première entrevue avec Mlle Marguerite avait suffi pour me révéler toute la rigueur, toute l'impossibilité de l'épreuve à laquelle je 30 m'étais condamné, quand la mort de M. Laroque est venue rendre pour quelque temps à mes relations un

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peu de naturel, et à mon séjour une sorte de bienséance.

26 octobre — Rennes.

Tout est dit. — Mon Dieu I que ce lien était fort ! 5 comme il enveloppait tout mon cœur 1 comme il l'a déchiré en se brisant I

Hier soir, à neuf heures environ, comme j'étais accoudé sur ma fenêtre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumière s'approcher de mon logis à travers les plus 10 sombres allées du parc, et dans une direction que les gens du château n'avaient pas coutume de suivre. Un instant après, on frappa à ma porte, et Mlle de Porhoët entra toute haletante. — Cousin, me dit-elle, j'ai affaire à vous.* 15 Je la regardai- en face. — Il y a un malheur ? dis-je.

— Non, ce n'est pas exactement cela. Vous allez au reste en juger. Asseyez-vous. — Mon cher enfant, vous avez passé deux ou trois soirées au château dans le courant de cette semaine : n'avez-vous rien remarqué de nou-

20 veau, de singulier, dans l'attitude de ces dames ?

— Rien.

— N'avez-vous pas au moins remarqué dans leur physionomie une sorte de sérénité inaccoutumée ?

— Peut-être, oui. A part la mélancolie de leur deuil 25 récent, elles m'ont semblé plus calmes, et même plus

heureuses qu'autrefois.

— Sans doute. D'autres particularités vous auraient frappé, si vous aviez, comme moi, vécu depuis quinze jours dans leur intimité quotidienne. Ainsi j'ai souvent

30 surpris entre elles les signes d'une intelligence secrète,

d'une mystérieuse complicité. De plus leurs habitudes se sont sensiblement modifiées. Mme Laroque a mis de côté son braserOy sa guérite et toutes ses innocentes manies de créole ; elle se lève à des heures fabuleuses, et s'installe dès l'aurore avec Marguerite devant la table de 5 travail. Toutes deux se sont prises d'un goût passionné pour la broderie, et s'informent de l'argent qu'une femme peut gagner chaque jour avec ce genre d'ouvrage. Bref, il y avait là une énigme dont je m'évertuais vainement à chercher le mot. Ce mot vient de m'être révélé, et, lo quitte à entrer dans vos secrets plus avant qu'il ne vous convient, j'ai cru devoir vous le transmettre sans retard. Sur les protestations d'absolue confiance que je m'empressai de lui adresser, Mlle de Porhoët continua, dans son langage doux et ferme : — Mme Aubry est venue me 15 trouver ce soir en catimini ; elle a débuté par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui m'a fort déplu ; puis, à travers mille jérémiades^ personnelles que je vous épargne, elle m'a suppliée d'arrêter ses parentes sur le bord de leur ruine. Voici ce qu'elle a appris en écou- 20 tant aux portes, selon sa gracieuse habitude : ces dames sollicitent en ce moment l'autorisation d'abandonner tous leurs biens à une congrégation de Rennes, afin de supprimer entre Marguerite et vous l'inégalité de fortune qui vous sépare. Ne pouvant vous faire riche, elles 2S se font pauvres. Il m'a semblé impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer cette détermination, également digne de ces deux âmes généreuses et de ces deux têtes chimériques. Vous m'excuserez d'ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein à tout prix. Quels repen- 30 tirs il prépare infailliblement à nos amies, de quelle responsabilité terrible il vous menace, c'est ce qu'il est inu-

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