‹ Le roman d'un jeune homme pauvre (volume 5)Chapitre 8 sur 38 · IÇO LE ROMAN D'UN · texte numérisé non relu

IÇO LE ROMAN D'UN

tile de vous dire î vous le comprenez aussi bien que moi à vue du pays.^ Si vous pouviez, mon ami, accepter dès cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux du monde ^ ; mais vous êtes lié à cet égard par un 5 engagement qui, tout aveugle, tout imprudent qu'il ait été, n'en est pas moins obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc jqu'un parti à prendre : c'est de quitter ce pays sans délai et de couper pied résolument à* toutes les espérances que votre présence ici a pour 10 effet inévitable d'entretenir. Quand vous ne serez plus là, il me sera plus facile de ramener ces deux enfants à la raison.

— Eh bien ! je suis prêt ; je vais partir cette nuit même.

— C'est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce 15 conseil, mon ami, j'obéis moi-même à une loi d'honneur

bien rigoureuse. Vous charmiez les derniers instants de ma longue solitude ; les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis tant d'années, vous m'en aviez rendu l'illusion. En vous éloignant, je fais mon 20 dernier sacrifice : il est immense. — Elle se leva et me regarda un moment sans parler. — On n'embrasse pas les jeunes gens à mon âge, reprit-elle en souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et merci. Que le bon Dieu vous soit en aide I — Je baisai ses mains trémas blantes, et elle me quitta avec précipitation.

Je fis à la hâte mes apprêts de départ, puis j'écrivis quelques lignes à Mme Laroque. Je la suppliais de renoncer à une résolution dont elle n'avait pu mesurer la portée, et dont j'étais fermement résolu, pour ma part, à 30 ne point me rendre complice. Je lui donnais ma parole, — et elle savait qu'on pouvait y compter, — que je n'accepterais jamais mon bonheur au prix de sa ruine. En

terminant, pour mieux la détourner de son projet insensé, je lui parlais vaguement d'un avenir prochain oh je feignais d'entrevoir des chances de fortune.

A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour oh j'avais $ tant souffert, — oh j'avais tant aimé 1 — et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef. Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres ; j'arrivai enfin dans le salon oh lo je l'avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une heure à peine ; leur présence récente s'y trahissait encore par un parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je cherchai, je touchai la corbeille oh sa main avait replacé, peu d'instants au- 15 pai avant, sa broderie commencée. . . Hélas ! mon pauvre cœur ! — Je tombai à genoux devant la place qu'elle occupe, et là, le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme un enfant. . . Dieu 1 que je l'aimais I

Je profitai des dernières heures de la nuit pour me 20 faire conduire secrètement dans la petite ville voisine, oh j'ai pris ce matin la voiture de Rennes. Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, — que j'y avais laissés, je vais vous retrouver 1 — Dernier rêve de jeunesse, — rêve du ciel, adieu 1 25

Paris.

Le lendemain dans la matinée, comme j'allais me rendre au chemin de fer, une voiture de poste entra dans la cour de l'hôtel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage s'éclaira quand il m'aperçut. — Ah 1 3^

monsieur, quel bonheur ! vous n'êtes point parti I voici une lettre pour vous. — Je reconnus l'écriture de Laubépin. Il me disait en deux lignes que Mlle de Porhoët était gravement malade, et qu'elle me demandait Je ne S pris que le temps de faire changer les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le pressai alors de questions. Je lui fis répéter ^ la nouvelle qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable. Mlle de

10 Porhoët avait reçu la veille, des mains de Laubépih, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses parents d'Espagne. — Et il paraît, ajoutait Alain, qu'elle le doit à monsieur, qui a découvert dans le colombier de vieux

15 papiers auxquels personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai là-dedans ; mais, si ça est,^ dommage, me suis-je dit, que cette respectable personne se soit mis en tête ses idées de cathédrale, et qu'elle n'en veuille

20 pas démordre, . . . car notez qu'elle tient plus que jamais, monsieur. . . D'abord, au reçu de la nouvelle, elle est tombée raide sur le parquet, et on l'a crue morte ; mais une heure après elle s'est mise à parler sans fin ni trêve de sa cathédrale, du chœur et de la nef, du chapitre et

25 des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si bien que pour la calmer il a fallu lui amener un architecte et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation làdessus, elle s'est un peu assoupie ; puis, en se réveillant,

30 elle a demandé à voir monsieur, . . . monsieur le marquis (Alain s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait ourir après lui. Il paraît qu'elle veut consulter meneur sur le jubé.

Cet étrange événement me jeta dans une profonde surprise. Cependant, à Taide de mes souvenirs et des détails confus qui m'étaient donnés par Alain, je parvins à en trouver une explication que des renseignements plus positifs devaient bientôt me confirmer. Comme je Tai s dit, l'affaire de la succession de la branche espagnole des Porhoët avait traversé deux phases. Il y avait eu d'abord entre Mlle de Porhoët et une* grande maison de Castille un long procès que ma vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort ^ : puis un nouveau procès, dans lequel lo Mlle de Porhoët n'était pas même en cause, s'était élevé, au sujet de la même succession, entre les héritiers espagnols et la couronne, qui prétendait que les biens lui, étaient dévolus par droit d'aubaine.^ Sur ces entrefaites, tout en poursuivant mes recherches dans les archives des 15 Porhoët, j'avais mis la main, deux mois environ avant mon départ du château, sur une pièce singulière dont je reproduis ici le texte littéral :

« Don Philippe,* par la grâce de Dieu, roi de Castille, de Léon, d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de 20 Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Maïorque, de Séville, de Sardaigne, de Cordoue, de Cadix, de Murcie, de Jaën, des Algarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des îles Canaries, des Indes orientales et occidentales, îles et terres fermes de l'Océan, archiduc 25 d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol et de Barcelone seigneur de la Biscaye et de Molina, etc.

«A toi, Hervé Jean Jocelyn, sieur de Porhoët-Gaël, comte de Torres Nuevas, etc., qui m'as suivi dans mes 30 royaumes et servi avec une fidélité exemplaire, je promets

par faveur spéciale qu'en cas d'extinction de ta descendance directe et légitime, les biens de ta maison retourneront même au détriment des droits de ma couronne, aux descendants directs et légitimes de la branche fran- 5 çaise des Porhoët-Gaël tant qu'il en existera.

« Et je prends cet engagement pour moi et mes successeurs sur ma foi et parole de roi.

«Donné à l'EscuriaP le lo avril 1716.

«Yo el Rey.ji"

10 A côté de cette pièce, qui n'était qu'une copie traduite, j'avais trouvé le texte original aux armes d'Espagne, L'importance de ce document ne m'avait pas échappé, mais j'avais craint de me l'exagérer. Je doutais grandement que la validité d'un titre, sur lequel tant d'années

15 et d'événements avaient passé, fût admise par le gouvernement espagnol : je doutais même qu'il eût le pouvoir d'y faire droit, quand il en aurait la volonté. Je m'étais donc décidé à laisser ignorer à Mlle de Porhoët une découverte dont les conséquences me paraissaient très pro-

20 blématiques, et je m'étais borné à expédier le titre à M. Laubépin. N'en recevant aucune nouvelle, je n'avais pas tardé à l'oublier au milieu des soucis personnels qui m'accablaient alors. Cependant, contrairement à mon injuste défiance, le gouvernement espagnol n'avait pas

25 hésité à dégager la parole du roi Philippe V, et au moment même oli un arrêt suprême venait d'attribuer à la couronne la succession immense des Porhoët, il la restituait noblement à l'héritier légitime.

Il était neuf heures du soir quand je descendis de voi-

30 ture devant le seuil de l'humble maisonnette oîi cette ^ortune presque royale venait d'entrer si tardivement.

La petite servante vint m'ouvrir. Elle pleurait. J'entendis aussitôt sur le haut de Tescalier la voix grave de M. Laubépin qui dit: — C'est luil — Je gravis les degrés à la hâte. Le vieillard me serra la main fortement, et m'introduisit, sans prononcer une parole, dans la chambre 5 de Mlle de Porhoët. Le médecin et le curé du bourg se tenaient silencieux dans l'ombre d'une fenêtre. Mme Laroque était agenouillée sur une chaise près du lit ; sa fille, debout près du chevet, soutenait les oreillers sur lesquels reposait la tête pâle de ma pauvre vieille amie. lo Lorsque la malade m'aperçut, un faible sourire passa sur ses traits, profondément altérés; elle dégagea péniblement un de ses bras. Je pris sa main, je tombai à genoux, et je ne pus retenir mes larmes. — Mon enfant ! dit-elle, mon cher enfant! — Puis elle regarda fixement M. Laubé- 15 pin. Le vieux notaire prit alors sur le lit un feuillet de papier, et paraissant . continuer une lecture interrompue :

« A ces causes, dit-il, j'institue par ce testament autographe pour légataire universel de tous mes biens tant 20 en Espagne qu'en France, sans aucune réserve ni condition, Maxime-Jacques-Marie Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, noble de cœur comme de race. Telle est ma volonté.

« Jocelynde-Jeanne, comtesse de Porhoêt-Gaêl.» 25

Dans l'excès de ma surprise, je m'étais levé avec une sorte de brusquerie, et j'allais parler, quand Mlle de Porhoët, retenant doucement ma main, la plaça dans la main de Marguerite. A ce contact soudain, la chère 30 créature tressaillit ; elle pencha son jeune front sur l'o-

reiller funèbre, et murmura en rougissant quelques mots à Toreille de la mourante. Pour moi, je ne pus trouver de paroles : je retombai à genoux, et je priai Dieu. Quelques minutes s'étaient écoulées au milieu d'un silence

5 solennel, quand Marguerite me retira sa main tout à coup, et fit un geste d'alarme. Le docteur s'approcha à la hâte : je me levai. La tête de Mlle de Porhoët s'était affaissée subitement en arrière: son regard était fixe, rayonnant et tendu vers le ciel ; ses lèvres s'entr'ou-

10 vrirent, et comme si elle eût parlé dans un rêve : — Dieu ! dit-elle ; Dieu bon 1 je la vois, . . . là-haut 1 . . . Oui, ... le chœur, ... les lampes d'or, ... les vitraux, ... le soleil partout!... Des anges à genoux devant l'autel,... en robes blanches;... leurs ailes s'agitent... Dieu! ils sont vi-

15 vants ! — Ce cri s'éteignit sur sa bouche, qui demeura souriante : elle ferma les yeux, comme si elle s'endormait, et soudain un air d'immortelle jeunesse s'étendit sur son visage, qui devint méconnaissable.

Une telle mort, couronnant une telle vie, porte en soi

20 des enseignements dont je voulus remplir mon âme jusqu'au fond. Je priai qu'on me laissât seul avec le prêtre dans cette chambre. Cette pieuse veille, je l'espère, ne sera pas perdue pour moL Sur ce visage empreint d'une glorieuse paix, et où semblait vraiment errer je ne sais

25 quel reflet surnaturel, plus d'une vérité oubliée ou douteuse m'apparut avec une évidence irrésistible. Ma noble et sainte amie, je savais que vous aviez eu la vertu du sacrifice : je voyais que vous en aviez reçu le prix ! Vers deux heures après minuit, succombant à la fa-

30 tigue, je voulus respirer l'air pur un moment. Je descendis l'escalier au milieu des ténèbres, et j'entrai dans le jardin, en évitant de traverser le salon du rez-de-chaus-

sée, ob j'avais aperçu de la lumière. La nuit était profondément sombre. Comme j'approchais de la tonnelle qui est au bout du petit enclos, un faible bruit s'éleva sous la charmille ; au même instant, une forme indistincte se dégagea du feuillage. Je sentis un éblouissement soudain, mon cœur se précipitait, je vis le ciel se remplir d'étoiles. — Marguerite 1 dis-je en étendant les bras. — J'entendis un léger cri, puis mon nom murmuré à demivoix, puis rien,... et je sentis ses lèvres sur les miennes. Je crus que mon âme m'échappait !

J'ai donné à Hélène la moitié de ma fortune. Marguerite est ma femme. Je ferme pour jamais ces pages. Je n'ai plus rien à leur confier. On peut dire des hommes ce qu'on a dit des peuples : Heureux ceux qui n'ont pas d'histoire I 15

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