CHARLOTTE AU DOCTEUR
“Cher Edouard, peut-être me suis-je engagée d’une manière un peu imprudente en vous promettant de longues lettres. . . Depuis mon arrivée, je vis dans un tourbillon, et je n’ai réussi à vous écrire que de courts billets, Gaston et Arabella me comblent de bontés, et cette dernière s’est prise pour moi d’une affection subite et charmante. C’est une jolie créature aux manières enfantines, au teint éblouissant, aux allures vives et gracieuses. . .
Sa gaîté et son enthousiasme ne tarissent pas... Peut-être son intelliser-
n'est-elle pas transcendante, et peut-être aussi est-elle un peu frivole ; mais, avec la fortune dont elle jouit, ce n’est pas un défaut aussi dangereux que dans d’autres conditions. Et elle aime tant mon cher frère ! Rien que ce
LE ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE tendre dévouement lui gagnerait mon affection, si elle ne la possédait déjà.
“Que vous dirai-je de moi ? Je suis mainténant acolimatée de nouveau à ce cher Paris remuant et brillant, où je me trouvais d’abord un peu dépaysée. .. Ah ! si nous pouvions y vivre ! C'est là qu'est la vraie existence, et mon sang circule plüs vite au milieu de tout ce mouvement qui me ravit.
“ L'appartement de mon frère a été organisé avec une promptitude extraordinaire, C’est tout simplement une merveille, et chaque jour voit s’accroître les trésors qu’il contient ; on se croirait transporté dans quelque palais de conte de fée... Je mène une vie presque trop douce. Si vous voyiez le salon en satin caroubier de Bella, et son boudoir bleu pâle, et ‘même ma chambre, en simple perse, mais si délicieusement chiffonnée, où tout caresse le regard, et dont chaque bibelot coûte une petite fortune ! ...
“ Bella m'a offert comme présent de noces un merveilleux collier, et une toilette beaucoup trop belle. Une toilette de bal ! Qu'en ferai-je à Givray 1...
“ Mais voici presque six semaines que je suis absente. Ne viendrezvous pas me chercher ? Il est temps que je retourne chez moi... Je songe avec remord que, tandis que je jouis de tout, vous êtes seul. Je voudrais vous voir dans ces musées où je passe de longues heures, chez mes amis, bons et charmants comme autrefois, à d'Opéra, où vous entendriez la plus ravissante musique ... Ah! mon cher Édouard, je ne regrette pas la fortune qui n’est pas, qui ne sera jamais notre partage... Combien, cependant, elle procure de jouissances, et quul auxiliaire dans la vie intelligente et animée !...
D Re PO ER RC TR Ed ne 6 bd ed ee 0 dc 6 6 e
Grâce à cette baguette magique, l'argent, Gaston avait réussi, en quelques semaines, à organiser un intérieur aussi luxueux que confortable, et il proourait'à sa femme et à sa sœur des plaisirs qui avaient pour la première l’enivrement de la nouveauté, pour la seconde, celui de la rareté et aussi du souvenir.
La frêle santé de Charlotte, soutenxe par l’entrain et la volonté, semblait supporter à merveille les promenades, les théâtres, les veilles. Parfois, la pensée dé son mari la troublait comme un remord ; d’autres fois, elle. soupirait en songeant à cette vie si triste de Givray, à cette.maison sombre et triste. Mais elle n’avait pas l’idée de chagrin que ressentait Edouard de son absence. Les lettres qu’il écrivait étaient affectueuses, mais courtes ;
-… Ü était de ceux dont la plume ne peut courir à l'aise si le cœur garde une
: réticence. Il souffrait, et ne voulant pas troubler le plaisir de Charlotte,
tout ce qu’il pouvait faire, c'était de lui envoyer quelques lignes tranquilles et induigentes . ...
Et comment n'aurait-il pas souffert ? Il voyait les semaines s'écouler
sans que sa femme prit souci de sa solitude, Elle lui demandait de la
: bracelet historique enserrant son mince poignet
: Bella, je vous
rejoindre ; mais elle savait bien que c'était impossible, et elle ne semblait Pas penser que le cœur de son mari fût si plein d'elle et si sensible À son éloignement. Ses lettres respiraient un entrain et nne gaîté où il n'avait nulle part... Qu'avait-il de commun avec ce monde brillant où elle rentrait avec délices, comme dans son élément naturel ? Et que penserait-elle de sa maison en quittant le riche appartement qu'elle décrivait avec tant de complaisance ! Il se sentait deux fois plus las, le soir, en ne trouvant plus à son foyer le visage délicat de sa femme ; 80n oreille cherchait en vain le
léger bruit de ses pas sur les vieux planchers de chêne, et la musique aimée d ” : n
u-frère, dont ia demure était située près de la place de l'Etoile. On lui dit avec un peu d'étcanvinent ge M, le baron était à l'Opéra avec ces dames ; mais il se nomma, :; ent:1 d’un pas tranquille dans l'élégant salon où on l'introduisit, h
Les châteaux qu'avait fréquentés le docteur, si confortablement meublés qu'ils fussent, n'auraient pu lui donner l’idée du luxe qu’il avait maintenant sous les yeux. Il n’était pas venu à Paris depuis de longues années, si ce n’est une demi-journée pour voir M. Brunay à l'époque de son mariage ; lorsqu'il y résidait, pendant ses études de médecine, il n'avait vu que des intérieurs modestes, et il n'avait jamais rêvé ces recherches raffnées, ce comfort merveilleux, cette élégance du mobilier moderne, Les larges sièges capitonnés aux formes commodes, les tapis moëlleux, les amplés et riches tentures, les tableaux, les statuettes, les porcelaines, les fleurs semées à profusion, tout ce fouillis éblouissant, en un mot, lui causa un étonnement mêlé de trouble. Une heure se passa tandis qu’il attendait, contemplant les détails de ce luxe inconnu, parcourant de son pas ferme et régulier le boudoir, le salon caroubier, le fumoir et la bibliothèque... Mais le bruit d'une voiture s’arrêtant à la porte fit tout à coup pâlir d'émotion ses joues hâlées.
— Comme notre maison va lui sembler pauvre et nue! se dit-il triste. ment,
Un cri de surprise résonna à son oreille. Deux femmes couvertes de leurs sorties de bal venaient d'entrer dans le salon, et Charlotte, jetant loin d'elle le chaud vêtement de cachemire brodé d’or, courut au-devant de lui, plus ravissante qu'il ne l'avait jamais vue, vêtue de la riche toilette blanche offerte par Bella, ses épaules découvertes, des fleurs parsemant ses . cheveux blonds, un collier de perlea à son cou, et le bracelet de saphirs, le
— Est-ce que vous venez d'un bal? s'écria-t-il d’une voix émue, ses yeux exprimant une admiration sincère.
— Non, cher Edouard, de l'Opéra... Quelle aimable surprise !...
présente mon mari. .. Edouard, Arabella Où donc est
resté Gaston ? uifryeg
La jolie Américaine échangea avec son beau-frère un cordial shgke:
hands, en exprimant l'espoir qu'il ne venait pas lui enlever sa chère sœur
RD RAR IA PS De RS ae
Charlotte, et M. de Nory, entrant aussitôt, s'avança vers le docteur avec une amabilité un peu forcée. .
— Pourquoi êtes:vous arrivé si tard, mon cher ami? Nous avions uné
immense ‘loge, et nous aurions pu vous mener à l'Opéra...
. Bella, ma
Chère, prenez le bras du docteur, et allons bien vite souper, car je meurs de
faire
Un petit repas improvisé, à la fois recherché et susbtantiel était servi dans la sallé à manger voisine. Là encore, le luxe des tentures, des dressoirs, de l’argenterie qui étincelait dans l'ombre, éblouirent le docteur.
Sur une nappe au tissu brillant, ornée d’une bordure et d’un large chiffre de couleurs vives, étaient placés dans un pittoresque désordre un : pâté de fois gras, un buisson d’écrevisses, des bols de consommé, une pyramide de fraises parfumées, et une corbeille de ces petits biscuits américains dont Belia raffolait, rien que pour l'étiquette. Tout cela, éclairé par une lampe suspendue, en cuivre merveilleusement ciselé, présentait un heureux assemblage de couleurs.
Le docteur croyait rêver, et certes, le tableau qui s’offrait à lui aurait pu tenter un peintre, et avoir au Salon un succès légitime sous la rubrique :
Retour de l'Opéra.
Charlotte et sa belle-sœur se faisaient valoir l’une
l'autre. La beauté de Bella était plus vigoureuse ; mais Edouard pensa intérieurement que, en dépit de la fraîcheur éclatante de madame de Nory, de ses dentelles, de ses diamants, des tons éblouissants de sa robe bleupaon, la distinction suprême de sa femme devait lui assurer la préférence, si l'on établissait une comparaison entre elles. :
Il ne quitait pas des yeux le visage de Charlotte. Etait-ce bien sa femme, cette créature élégante qui semblait dans son élément au milieu de ce luxe, et dont la gaieté était si vive et si piquante ?.... Etait-ce bien cette même créature languissante qui redoutait à Givray la fatigue d’une promenade ou d’une simple visite, qui errait dans la vieille maison avec une figure mélancolique, et qui ne trouvait qu’un sourire contraint pour
répondre à toutes les attentions de
l'égayer !....
son mari, et tous ses efforts pour
On parla de l'Opéra. Edouard ne connaissait ni l’œuvre qu’on venait : d'entendre, ni les acteurs qui l'avaient interprétée, et il dut garder un silence presque absolu. D'ailleurs, il se sentait inquiet, attristé ; les manières un peu fantasnues d’Arabella l’offusquaient, et il faillit reculer d'horreur quand son mari, lui baisant le bout des doigts, lui présenta une
mince cigarette.
-— Miséricorde ! Est-ce que vous fumez aussi, Charlotte ? Ce serait. désastreux pour votre poitrine !
Son regard, qui allait de sa femme à sa belle-sœur, avait une expression tel!'ment effarée, que Gaston et Bella partirent d’un éclat de rire.
— Rassurez-vous, dit Charlotte en souriant, c'est une petite excentricité que je laisse aux étrangères... .
I] ‘tait deux heures du matin quand on se sépara. Le docteur ne dormit guère cette nuit-là ; dès les premières lueurs du jour, il sortit. à
pied, et,
le parc Monceuu.
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renant la première avenue qui se présenta à lui, s'achemina vers
hantaient dans les arbres, les pelouses onduleuses se
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<ouvraient de fleurs printanières, disposées en corbeilles, et il y avait tant de fraîcheur à cette heure matinale, que c'était vraiment dommage de voir
, les allées si désertes.
. Le docteur lui-même les parcourait distraitement, sans voir les mer-
veilles qui, en tout autre moment, eussent excité son admiration. Il allait droit devant lui, pâle,
une chapelle. Une messe sonnait justement,
péuétra avec eux... Ce pauvre cœur honnête, si peu compris, débordait de sentiments douloureux, i j
s bourgades sauvages :
la même partout et pour tous, parce que le même Hôte divin s’y tient : ue et jour avec sa compassion inépuisable et son appui qui ne fait jamais défaut. .., ; En sortant de l’église, Edouard était rassénéré, Il se fit indiquer un bureau de télégraphie, et rédigea une dépêché annonçant à Louisoh qu'i resterait absent pendant trois jours, afin qu’elle prévint son jeune collègue qu’il eût à le remplacer, puis il retourna chez son beau-frère, où Charlotte reposait encore.
Et il resta trois jours dans cette maison où il éprouvait une secrète et cuisante souffrance, où il se sentait mal à l'aise, et où chacun, sauf sa femme, lui témoignait une sorte de condescendance plutôt que d'affection. ” Il vécut pendant ce temps de cette vie qui passionnait Charlotte. ... I]
l'accompagna à une conférence, il alla au théâtre, il courut les Magasins en renom, £e rendit au Bois, assista à une soirée, où à sa grande stupeur et à son secret mécontentement, il fut présenté par Gaston comme un médecin <élèbre dans sa province, mais amateur passionné de là cam
“Hf ; pagne, et qui persistait, malgré les offres brillantes à priver Paris de ses lumières et de son talent, , .. ea Fe
Charlotte, depuis l’arrivée de son mari, paraissait ün peu fièvreuse, <t elle évitait dé prononcer le mot de départ. — Ma chère, lui dit-il le matin du quatrième jour, j'ai promis d'être : ce soir à Givray. six RATE Elle tressaillit et étouffa un soupir. :
— Alors, Edouard, je vais faire mes préparatifs. .… Elle demeura encore un instant dans la chambre, blée. Espérait-elle qu’il lui proposerait de rester sans lui ! » demanda avec angoisse si telle était sa pensée ; mai
— Oui, s'il vous plaît, ma chère; alléz vous Occuper de vos malles.. Je regrette vivement de vous enlever à une existence qui vous Plaisait, mais mon devoir me réclame. $ à Fos
Arabella poussa de grands cris lorsque, au déjeûner, ça son départ, Elle essaya d'obtenir une prolongation docteur fut inébranlable,
Charlotte annonde séjour, mais le
| AE i ÿ \X # 68 © LR ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE
, +. — Alors il faut nous promettre de nous donner Charlotte, dit la jeune femme, frès souvent, monsieur, entendez-vous ? Nous allons partir pour: Saint-Cloud, plus tard nous irons aux bains de mer, et loin de Paris, J'aurai encore plus besoin d'elle... .: Et ne vous inquiétez pas de la dépense de ces voyages, Gaston arrangera avec elle toutes ces affaires-là. Ainsi, rien ne vous empêchera dé nous l'envoyer ! ajouta-t‘elle du ton triomplant de: >. quelqu'un qui vient de détruire d’un seul coup toutes les objections qu’on aurait pu lui opposer.
Mais le docteur secoua gravement la tête.
— Je ne me mettrai jamais entre ma femme et les choses qui lui seraient agréables, dit-il lentement, et elle sait que ses désirs seront des ordres pour moi.... mais peut-être refuserait-elle de me quitter si sou-
| vent.,..,
Charlotte fut ému du ton dont ces paroles étaient prononcées, et elle tendit la main à son mari. Mais presque aussitôt ses regrets l’'emportèrent,
ét elle détourna la tête pour cacher les larmes qui montaient à ses yeux.
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‘1, 1. Et maintenant, les voilà seuls en wagon, le mari et la feinme : — lui, :* ‘ épiant avec angoisse les nuages de tristesse qui s’amoncellent sur ce joli ….: front, elle, regardant d’un air distrait le paysage qui s'efface dans les orr.bres du soir.... i .: Îls sont arrivés au terme, de leur voyage. ... Le vieux cabriolet qui les à amenés de la gare s'arrête dans la rue étroite, la lampe de Louison clignote dans l’air de la nuit, la porte crie sur ses conds et se referme lourdement comme la porte d’une prison.... Un repas léger est servi sur un | coin dé la table de la salle à manger, et le docteur, qui vient d’ôter son manteau, et dont le cœur se réjouit en se retrouvant chez lui, appelle gaiement sa femme....
* Un sanglot lui répond. Les nerfs de Charlotte, surexcités par les * veilles et les fatigues, se détendent soudain dans ce milieu tranquille, et elle pleure sans pouvoir se contraindre, tandis que dans l’âme déchirée du docteur passe pour la première fois l'idée désolante et. terrible que sa femire ne lui rend pas sa tendresse...
,.. Et les semaïnes se passèrent, puis les mois, sans que le sourire de Charlotte revint à ses lèvres autrement que pâle et forcé. Sa santé, surmenée durant son séjour à Paris, était sérieusement atteinte, ses nefs étaient affaiblis, etelle tombait dans un état de langueur qui participait de l'ennui “autant que de la maladie. Rien ne l’arrachait à cette tristesse découragée ; le moindre incident provoquait ses larmes. Puis, elle se reprochait sa : faiblesse, et suppliait son mari de lui pardonner, Le docteur montrait une ‘inaltérable patience ; il essayait de la distraire, négligeait ses études, ta : quittait le moins possible,
1. Vous étiez si gaie à Paris ! lui dit-il un jour si doucement, que la “trace d'un reproche était presque insaisissable dans ces paroles, += Ah! Paris!..,, Si je pouvais y être!.... Si nous pouvions ÿ vivre, fût-ce dans une mansarde ! murmura-t-elle avec ardeur.
êtes un si sincère ami.
Et le docteur passa la nuit à faire des calculs. Pouvait-il habitar Paris? Pourrait-il 7 offrir à sa femme un peu de confort et uelques plaiairs ? Car quoi qu’elle en dit, c'étrit indispensable pour elle, Ÿ trouverait- : il, lui, quelque occupation capablé d'augmenter ses ressources ? Le résultat de tous ces calculs fut négatif. Jamais son modeste revenu uëe.lui permet: : trait de faire vivre sa femme sans privations, et il ne pouvait espérer trouver une clientèle. D'ailleurs, le spectacle du luxe de son frère ne serait-il pas pour Charlotte un point de comparaison insoutenable, un contraste douloureux ?
— Nous ne pouvons songer à hsbiter Paris, dit-il le lendemain avec douceur. Il nous faudrait une centaine de mille francs de plus que nous possédons pour y mener l'existence modeste, mais confortable à laquelle nous sommes accoutumés, ét que, dans l'intérêt de votre santé même, nous ne #aurions modifier. ... Ma chère femme, ne pouvez-vous êtes heureuse ici ?
. — Mais je suis heureuse. ... Jo ne me suis jamais plainte, et je serais bien ingrate si je n'étais pas satisfaite de mon-sort.... Si je pleure parfois, c'est que je suis malade, répondit-elle d’une voix tremblante où des larmes étaient près de se faire jour.
Elle ne parlait jamais de retourner chez son frère, et le doctenr ne répondait aux lettres pressantes de Gaston qu’en l'iuvitant à venir à son tour voir sa sœur. Mais un séjour à Givray ne tent:it nullement M. de Nory, et il refusait obstinément à sa femme, qui était toute disposée à par: tir, d'aller s’ensevelir dans cette campagn® isolée.
— Charlotte, lisez cette lettre! dit Edouard un matin, au moment où il achevait de parcourir son courrier, tout en dejeñnant en hâte. C'est ma- ‘dame Sargr qui m’écrit, et si vous êtes de mon avis, noue ne refuserons pas ce qu’elle nous demande. ar à
Charlotte prit nonchalamment le papier vélin warqué d’un chiffre “éclatant. Madame Sargy ne lui avait jamais inspir de sympathie, peut- ‘être parce qu’à son séjour chez elle se rattachaient des idées pénibles de ‘dépendance, peut-être parce qu’elle offrait, en de noisbreux points, le type ‘désagréable de la parvenue. Dès la seconde page, cependant, un certain ‘intérêt s’empara d'elle, et elle relut avec plus d'attention le commencement ‘de la lettre. Voici quel en était le contenu :
“Cher Monsieur, mon mari vient d’éprouver une vive et pénible déception.... Vous connaissez le résultat des élections, et vous savez déjà . que le scrutin n’a point été favorable à Charles. Il a été trop honnête, trop Jdoyal, pour promettre à un certain groupe d’électeurs de voter des mesures # “contraires à sa conscience, et quelques voix influentes, qui devaient en entraîner d’autres, lui ayant fait défaut au mépris d'engagements formels, da campagne a abouti à un échec. %
Vous savez qu'il désirait vivement entrer ddns la vie politique, et je le désirais, je l’avoue, encore plus vivement qué lui. Nos projets sont renversés, et nous soufrons réellement, je puis bien vous le dire, à vous qui.
“Attendre d'autres élections, ce serait bien vain. Je ne crois pes à d'ailleurs, que les hommes de la nuance politique de Charles aient, d'ici. longtemps, la chance de l'emporter dans notre arrondissement, Je m'efforce : de faire taire mes regrets pour calmer ceux de mon mari, et je viens faire :
{ Pa È \
appel à votre affection pour m'y aider. À quoi bon, après tout, caresser des:
chimères! Nous avons mené, ces derniers mois, une vie vraiment remplie. . | d’agitation et de déboires. Sans cesser d'espérer que l'avenir peut nous
tenir des compensatious en réserve, je voudrais que Charles renonçât pour- ° Je moment à toute préoccupation de ce genre. Nous avons quelque for- é tune, u:' beau domaine, la santé, :et' surtout des enfants d'une bonne: : nature, dont l'éducation peut être Pour nous un but et une agréable occu- t pation.
mn
‘“ Venez avec madame Denans passer quelques jours chez nous. Vous. ne NOUS avez ps fait votre visite annuelle. Nous serons heureux de vous ‘voir, et moi jé me sentirai profondément reconnaissante si vous parvenez à faire apprécier À votre ami les biens qu’il possède, et si vous l'aidez à préndre des ’abitudes où ne tiennent plus de place les soucis de ces temps derniers.
t Dites à votre chère femme le plaisir que j'aurai à la recevoir. Elle sera bien aise, j'espère, de revoir la maison où eile a connu un si bon mari. " A bientôt, cher Monsieur, et merci d'avance. ”
. — Que pensez-vous dé cette lettre, Charlotte, et pourquoi êtes-vous réveuse ! demanda le docteur au bout de quelques instants. ne — Je pense que madame Sargy m’apparaît sous un autre jour. répondit-elle. Je la croyais plus Pa que son mari, et voilà qu’elle: : s’oublie complètement lorsqu'il squffre.
— Parce qu'elle l'aime, dit simplement Edouard. Les femmes sont: toutes capables d'abnégation, et je savais bien qu’en. dépit de ses petits: . ridicules, madame Sargy avait une généreuse natur- Répondrons-nous à.
son appel? Je puis passer huit jours chez elle, en : ‘\enant dans l'intervalls à Givray.
— Sans doute, nous ne pouvons refuser ce qu'’eiie nous réclame comme: un service. |
Et dès le lendemain, le docteur pria sa femme de faire sa malle, Avec son humeur naturellement joyeuse et son caractère porté à l'espérance, il fondait sur ce petit voyage mille. bienfaits pour sa vie intime et le bonheur: de son foyer. D'abord ‘Charlotte, en revoyant: la maison où elle avait: À à @ccupé une position pénible et salariée, ne manquerait pas d'apprécier la. . ne. situation modeste, mais: paisible et indépendante qu’elle possédait main- … tenant; puis, elle ne se rappellerait pas sans émotion ces jours de fan--
. 8 © DEP Dem a LI et = O0 2,9 OM À», M
eo,
es, qui avaient laissé à son mari de si doux souvenirs. Enfin, sa santé L 8e trouverait bien d’un changement d'air, et ure fois mieux portante, son, Î 6 humeur s'en ressentirait. 4 1 Malgré les scrupules de Charlotte, Edouard refusa d” noncer leurarrivée. Ils descendirent vers le soir à la petite statin: . swirent à pied: | F
‘le chemin des Saulnettes.
— Vous
Quand Edouard éprouvait un sentiment sérieux et profond, ‘il était rare qu’il cherchât à l’exprimer. Il continua à marcher le long de l'avenue, silencieux, s’imaginant peut-être que point n’était besoin de paroles pour que sa femme lût Jans son cœur.
L'accueil des Sargy fut chaleureux et plein de gratitude. Charles éprouvait un de ces “ab dointments profonds, partage inévitable de ceux qui, faisant uniquement de la politique l'instrument de leur ambition, se voient relégués dans l'ombre d'où ils cherchaient à sortir. A ces sortes de souffrance, l'évocation des vieux et naïfs souvenirs de jeunesse semble un rafraîchissement, et le docteur était bien l’homme le plus propre à prêcher la douce vis cachée dans l'affection de la famille. à
Charlotte arrivait toute disposée à plaindre madame Sargy, et à découvrir en elle des acpects nouveaux et sympathiques. Elle fut désappointée. Madame Sargy était de ces femmes qui dissimulent leurs! qualités et font parade de leurs défauts, ile se dédommagea de la contrainte qu’elle exerçait sur elle-même en présence de son mari, en se répandant devant Charlotte en plaintes amères et en récriminations. Tous ces rêves croulaient : — elle avait eu en vue une situation importante, de l'influence, la vie à Paris, dans un milieu officiel, et ele se voyait replongée dans l’existence monotone dont elle était obligée de vanter les charmes à son mari.... Tout cela sembla à Charlotte une laide caricature de ses propres déceptions, et, comme cet enfant pleureur qui se fâche contre le miroir, elle en voulut à madame Sargy de lui représenter, avec quelques ridicules en plus, le mécontentement de son sort auquel elle-même était en proie. Les enfants lui parurent plus mal élevés que jamais ; elle s’impatienta du faste de mauvais goût que ses hôtes cherchaïient à introduire dans leurs habitudes, et trouva importunes toutes les questions curieuses que madame Sargy lui adressa sur son frère et sa belle sœur. Enfin la semaine s’écoula, et Char 'ntte poussa un soupir de soulagement en se retrouvant dans le wagon & Île avec son mari. ;
: —dJe suis bien aise de retourner chez nous ! dit-elle d’un ton où le docteur, d’abord tout joyeux, remarqua presque aussitôt un peu d’amertume.
— Est-ce que vous vous êtes ennuyé aux Saulnettes ? demanda-t-il après un instant de silence.
— Madame Sargy ne me plaît pas.
+ Elle m'a longtemps un peu impatienté.... Mais né trouvez-vous pas, ma chère, que ses ébeitions doivent être jugées avec plus d’indulgence par ceux qui connaisseut son bon cœur { Elle ne dément pas un instant le rôle qu’elle a dû prendre vis-à-vis üe son mari.
— Mais elle se plaint lorsqu'il n’est pas là, et je l’ai trouvée plus. parvenue que jamais ! ue.
Le docteur regarda sa femme d’un air pénétrant, sis dit d’un ton mêlé de gravité et de douceur : "ÿ
.. — Je crains, ma chère, que vous ne vous arrêt'ez trop :«\vent à l'écorce. ... Peut-être éprouveriez-vous plus de jouissances de cœur et même d'esprit si vous pue par-dessus certains travers, alors que yous … connaissez l'existence de qualités sérieuses. RARE Charlotte soupira.
— Que voulez-vous ? dit-elle d’un ton découragé. J'ai été trop gâtée
fs 1 X, LE ROMAN D'UN MÉDECIN De CAMPAGNE
société de gens aussi vulgairrs que madame de Sargy... C'était là une disposition qui ne devait pas animer beaucoup la vie . qui paraissait monotons à la jeune femme, car peu ce trouvaient grâce devant elle, et il y avait, dans les châte:ux environnsn là, une trop nombreuse société et des plaisirs trop bruynnts pour qu'elle 5056 s'y rendre seule : or, le docteur avait raremer:t assez de loiuirs pour l'aceora. pagüer. &: L'hiver revint, Charlotte restnit triste et lauguissante, son mari était
torturé par cette tristesse et cette laugieur. La pensée cruelle qué son affection ne suflisait point à sa femme tarissait sa gaicté et glaçait son expansion. Il l'entourait de soins, de tendresse ; mais son cœur, replié sur
lui-même, ne révélait pas cette ‘louleur dent l'axpression simple ot éloguen-
tauét qu'il lisait en elle, et lui offrit avec douceur d’alier passer quelque
temps chez son frère. Un rayon de joie illumina le regard de: Charlotte.
— dnie vous seriez soul? dit-elle avec une angoisse môlée d'espérance.
— Qu'importe, si votre santé devient meilleure ? Les distractions sont
+ Salutairgs que les nerfs sont malades. ... D'ailleurs, j'irai vous voir chaque semañv: .., ;
Elie partit peu de jours après. ... Et son mari, qui l'accompagnait,
vit son visage s’éclairer en quittant Givia Le lendemain soir, il revint seul
Enfoncé dans un coin du Wagon, il n'avait pas même jeté un regard sur
qu'on avait osé concevoir. Cependant une vive contrari C'était un détail, mais qui ne sait l’im
’ingéà moins
‘ — Si tu n'avais pas été marié, dit-il tout à coup,: eurais pensé à toi ; fl s’agit d'une situation assez agréable comme loisi: .- fort convenable :\ Comme appointements : 15,000 francs par an, le loge:u: a. l'éclairage, .ete., ‘: Sans compter que l:: membres de l’exploitatie. am 4, pendant les cinq
| premières années, v.: nort proportionnelle danr :-. . éfices... Ce serait, au bout de ce temp, u le peu d'occasions de « nses qu'on 8 Hbas, un - <épital de 150,000 francs assuré. Mais le climat ©: :5slsain, et, tout bien
c pays. Ce que je
Pa” i10n entourage, et j'aime mieux la solitude la plus absolue que la
personne à Givray ‘
te eût peut-être touché le cœur de sa Compagnie, ÆEufin il céda au désir
quelques lignes, déchira la t; l'ingénieur était arrivé, age, et, serrant chaleureusement la main
Pour ce jour au terme de son voy ‘de son ami, il sauta lestement à terre.
Cent cinquante mille francs ! Ce Ipour vivre à Paris, et rendre à Charlotte, non mais quelques-unes de ses habitudes, des jouissances intellectuelles, la société de ses amis... Pourquoi ne partirsit-il pas, lui ? Sa vie, jadis si heureuse, ou du moins si tranquille, lui était devenue Pénible, et la tristesse
qu'il faudrait, ajouté à son revenu, pas le luxe de son enfance,
‘de sa femme était une épine acérén... Ne supporterait il pas plus facile- ‘ment l'exil avec la pensée de voir un Jour Charlotte satisfaite, de conquérir peut-être l'affection qu’elle ne lui avait jamais donnée ? : Une sorte de fièvre s'était emparée du docteur.:Sa constitution, à lui ‘aussi, avait été ébranlée par tant de secrètes souffrances, et une exalta. sion maladive surexcitait son cerveau, Il était dans l’un de ces états ‘d'esprit où l’on prend le plus facilement des résolutions hâtives, des partis extrêmes. D'ailleurs, les natures simples et un peu primitives sont plus <apables que d’autres de décisions subites et inattendues.., Dès que
LA
nerait n cinq ans plus d'argent qu’on en pouvait amasser dans tout le cours de
coin de terre‘ <tsa vieille maison ; mais ses bonheurs d'autrefois étaient changés en ncerait à tout ce qu'il aimait pour revoir le sourire de sa femme et pour la voir heureuse... Le climat était meur- : trier... Mais il était vigoureux, et;-après tout, s’il ne revenait pas, le sort de Charlotte était assuré, et... elle se consolerait . .. Non, oh ! non, ses regrets ne seraient pas éternels ; elle était si jeune ! Nr Une angoisse étrange envahissait soudain l'âme d’Edouard ; mais sa détermination n’en. était. Pas ébranlée, et il se dit qu'il partirait pour Bordeaux, et qu’il offrirait ses services à son atui.... Il arrivait en
du. pays, à l'abri de cette capote usée, les ressorts ‘amincis grinçant de temps à autre ! Que d’espérances ou du moins quel le bruit des roues annonçant:
docteur et qu'il exerçait la
vu naître étaient devenus des
sa venue et ses soins! Depuis qu'il était médecine à Givray, des enfants qu'il avait jeunes gens pleins de force, et les hommes mûrs, des vicillards. Ïi connaissait et aimait cette: population simple ét honnête à laquelle il avait : fait du bien, et les fatigues de su profession avaient été allégées par cet intérêt qui s'attache aux Personnes, et qui lui montrait dans ses malades,
: | Ne
non seulement des souffrances à soulager, mais de vieux amis à guérir. ... Pauvre cabriolet! Tu tomberas de vétusté dans la remise, ou tu devien-
dras le partage du jeune confrère scudain enrichi... Adieu les courses dans :
les routes pittoresques que Trilby parcôurait d’un pied sûr.... Trilby ! Encore un brave compagnon à laisser derrière soi... Un.nouveau maître sera-t-il aussi indulgent pour ses caprices et saura-t-il ménager res forces usées !....
Ah ! un grand chagrin, un profond regret tel que celui d'Edouard à l'idée de se séparer de sa femme, n'empêche point les menues souffrances, ‘ce qu'on pourrait appeler les regrets de détail... Comme chaque souffle
d'air, comme chaque contact insoucieux irrite une plaie vive, tout ce qui s’offrait aux regards du docteur lui rappelait plus cruellement cette sépa- -ration suprême, douloureuse entre toutes, qui devait mettre des milliers de lieues entre lui et ce qu’il aimait le plus au monde... À son arrivée chez lui, le visage attristé de Louison se montra dans l'allée. La vieille et fidèle servante ressentait vivement les chagrins de son maître, qu’elle avait dévinés avec l'instinct de son affection, non peutêtre dans leur essence intime, mais du moins dans leur résultat. — Madame est triste, et monsieur l’est après elle ; donc, ils ne sont pas heureux, se disait-elle dans sa naïve logique. Edouard monta sans parler dans son cabinet, et commença à ranger ses papiers avec une pécipitation fébrile, Louison l’avait suivi et le regardait avec angoisse, sans qu’il s’apercût. de sa présence. :
:: Bien sûr, Monsieur, dit-elle enfin, vous n'allez pas rester là toute la nuit ? Il est tard, il y a en bas un bon bouillon, et votre lit vous. attend, ...
Edouard se retourna, et, sans paraître l'avoir entendue :
— Louison, ditil, une occasion s'offre pour moi de gagner une fortune. inespérée. . . . Je vais en Amérique ... pour quelque. ... temps. ...
— En Amérique ! ... Et que dit madame ?
Une pâleur moite couvrit le front et les tempes du docteur, et il s’y reprit à deux fois avant de prononcer une parole.
— Ma femme ne le sait pas encore, répondit-il enfin, en retenant l'espèce de sanglot convulsif qui soulevait sa poitrine. Je ne me sens pas le courage de lui dire adieu. .. . Je sais..., oui, je sais qu’elle voudrait me retenir, et Ja raison me commande de saisir cette occasion. ...
— La raison !.... Partir !.... Mais n’avez-vous pas été richè jusqu’à présent ? s'écria la vieille femme en joignant les mains avec stupeur. Ah ! mon maître, mon cher maître, vous êtes malheureux ! ‘
Et elle commença à sangloter convulsivement,
Le: docteur se redressa.
— Malheureux!.... Oui, malheureux de quitter ma femme, que :
j'aime.... Mais pas autrement ! Je vous défends de dire que je suis malheureux ! Je ne l'aurais pas supporté d’une autre que vous ! Je dois partir parce que.... parce que j'ai compromis mon patrimoine, ajouta-t-il faible- ‘ment, son front se couvrant de rougeur pendant qu’il proférait le premier mensonge de sa vie; : HN ‘Elle, sanglotant toujours, reprit d’une voix presque inintelligible.:
LE ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE , 8 75 — Je vous demande pardon, je n’ai rien voulu dire contre 1wadame. .. Je lui suis attaché à cause de vous. ... Je sais qu'elle ne vous laisserait. pas partir... Comment pouvez-vous laisser toute seule une si jeune créature !....
Il secoua la tête, et reprit plus doucement :
. — Ma femme « son frère, elle n’est pas isolée. ... C'est un sécret que
je vous confie, Louison, et ma résolution est inébranlable ; je partirai. ...
Mais je ne veux pas que ma pauvre Charlotte s’attriste. Vous, Louison, vous garderez ce logis ; que rien n’y soit changé, qu'il reste en réalité tel que je chercherai à le revoir dans mes rêves... Ne pleurez pas ainsi,
chère vieille ; je n’ai plus à passer ici que peu de jours, ne me les rendez pas douloureux...
1] la conduisit doucement hors de son cabinet, et s’enferma. La voix
. de Louison se fit entendre derrière la porte.
— Et ce bol de bouillon, Monsieur ? Laissez-moi du moins vous faire du feu !.... i ")
— Merci, je n’ai besoin que d’être seul...
Il attendit que les pas hésitants. de la servante se fussent éloignés, puis, retournant s'asseoir dans son bureau, il écrivit quelques lignes rapides à son aml Daniel. Une douleur insupportable martelait ses tempes, et le sang, affluant à son visage, lui causait des étourdissements pénibles. Le vent gémissait dans les arbres dépouillés du jardin, et la pluie battait les vitres, Le docteur cacha son visage dans ses mains, et se mit à pleurer
Ps
comme un enfant. ...
F On vient d'apporter à Charlotte le courrier du matin. Un terne
* jour d’hiver pénètre dans la chambre élégante, un bon feu flambe dans la
petite cheminée de marbre blanc, et son chocolat est déposé au chevet de: son lit, sur un plateau de laque dorée.
jeune femme se soulève rur ses grands oreillers garnis de dentelles,
et prend tranquillement la lettre qu’on lui présente. Ce n’est pas de son mari... Elle ne connaît pas cette écriture incorrecte ; mais le papier, mince et-commun, annonce un humble correspondant. rs doute il s’agit. de quelque demande de secours. De
— Pourquoi Edouard ne m’écrit-til pas... Il. semblait grave et. triste en me disant adieu avant-hier, mais je ne puis croire qu'il m'en véuille de l'avoir quitté. N'est-ce pas lui qui m’a proposé ce voyage ? D'ailleurs, il est trop bon pour éprouver la moindre rancune ou même pour montrer de la susceptibilité... Oui, ilest bien bon!... Et je sens que: j'ai eu tort de l’abandonner ainsi... Mais là-bas, je mourais de tristesse!
Elle ouvre en soupirant la lettre qui n’éveille guère sa curiosité, zu rde distraitement.la signature, ct pousse un cri de surprise.
C'est Louison qui lui écrit.
Fe Madame,
: # Revenez à Givray, je vous en supplie ? Monsieur veht partir et je “ais sûr qu'il est malade ! Il m'âvait fait promettre de ne rien dire ; mais,
76 à LE ROMAN D'UN MÉDECIN DE CAMPAGNE
en réfléchissant, je crois que j'agirais mal en laissant mon maître, que j'ai
vu enfant, dont ïe ::::,:° le pain, s’err aller en Amérique, dans un pays où l'on meurt de !: : . veut partir sans vous dire adieu, parce que son Courage #1 irait +2 vous revoyant ... Revenez, siévous voulez qu'il
reste... listce qu'il ne fait pas tout ce que vous voulez!... S'il voit ‘son ingénieur, s'il signe je ne sais quoi, il seru engagé pour longtemps . . . Il dit qu'il a perdu de l'argent, je ne le crois pas. Mais est-ce que votre ee n'est pas assez riche pour l'aider ! Non, non, il part parce qu'il a du <hagrin ... ;
‘* Mes pauvres yeux sont .Lrüiés à force de pleurer, et il a eu de la fiévie cette nuit.,.,
‘“ Votre pauvre servante, Louise Duran.” — Mon mari !.... |
C’est tout ce put dire Charlotte. Un poids écrasant de remords et d'effroi s’abattit sur son âme, et elle tira d’un geste nerveux le cordon de la sonnette. ;
Une femme de chambre se présenta.
— Faony, je vais partir, je crains que mon mari ne soit malade... Priez mon frère de venir.... Mon Dieu! Mon Dieu!.... Faites que je n’aie pas ce chagrin à me reprocher !!.;.
Elle pleurait, elle se désolait, tantôt s’aceusant, tant it se révoltant de l’abandon de son mari,
M. de Nory entra précipitamment,
— Q1'y a-til donc, Charlotis? 11 n’est pas possible que ton mari soit : malade au point de t'inquiéter ainsi ? Montre-moi la lettre que tu as requ.
Charlotte fitsun faible geste de dénégation, mais son frère lui prit la sn qu'il tint du bout des doigts et d’un air dédaigneux. Il la lut deux ois. :
— Tu refusais de me montrer ce chef-d'œuvre pathétique à cause de “Cette question d'argent ?.... : Folle! Certes, j'aiderai ton mari, s’il a eu la folie d'entarsr son patrimoi.e. ... Mais j'en doute... Si je ne vous ai pas offert d'argent jusqu'ici, Lotte, c'est que je vous croyais dans une bonne situation... D'ailleurs, vous êtes si fiers... Et enfin, toute la fortune dont je jsuis...
(Ici, Charloité pensa malgré elle qu’il en jouissait, en effet, M Er
— Toute la fortune dont je jovis venant de Hella, je suis 0 ligé d'y mettre une certaine délicatesse... !u comprends, je ne voudrais pas avoir
l'air de la dépouiller pour les miens... Mais laissons cette question pour . le moment. ... Je ne m'é. : à p2s que tu veuilles voir ton mari, Tu dois, cependant, te montrer rais .aab , ma chère amie, et si les conditions de ce départ sont vraiment : antageuses (et il faut qu’elles le soient pour avoir tenté un homme aussi positif qu'Edouard), je te conseille de ne pas t’opposer à ce qu'il a résolu. Lis ne — Mais tu-n’as doné pas compris cette lettre? s'écria la jeune femme fondant en larmes, Louison ne dit-elle pas clairement que le chagrin le
. pousse à s'expatrier ?
Gaston haussa les épaules.
— Quel motjf de chagrin pouvait:il avoir ?
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de « délic on n un !
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