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= Je ne saisi... J'ai été pour lui, je le ‘crains, une compagne si agréable !.... Peut-être a-t:il été blessé de me voir plus gaie, plus heureuse chez toi qu'à Givray....
— Bah ! ton mari n'est pas si fou. En admettant qu'il soit capable de ces susceptibilités, qui, laisse-moi te le dire, inpliquent üne nature plus délicate et plus raffinée que la sienne, on n’abandonne pas une position et On ne quitte pas sa femme, sous prétexte que cette femme s'ennuie dans un village comme Givray. Ton idée est tout simplement absurde. ... Enfin, veux-tu que je t'accompagne ? J'ai promis À Bella de la mener ce soir aux Français, mais si tu tiens absolument à ne pas arriver seule chez toi...
:æ— Non, non, j'aime mieux arriver seule, au contraire !
rte s'ouvrit brusquement, et Arnbella entra, conster née,
— Charlotte, que me dit cette sotte de Fanny ? Mais ce n’est grave, ce qu'a votre mari ? Est-ce qu'il vous réclame vraiment ? Fanny prétend que vous avez reçu une lettre tout à fait extraordinaire. ,.., Montrez-moi cela !..., ;
Elle s'empara de la lettre de Louison, la lut avec attention, puis releva sur sa belle-sœur des yeux pleins de surprise.
— Oui, je comprends que vous partiez. ... Ah ! si l'on me parlait ainsi de Gaston !, ... Mais je crois que votre mari à une nature très gaie et très tranquille ; comment pourrait-il faire une chose aussi romanesque ? Il veut gagner de l'argent, certainement. Vous allez lui dire que je suis votre sœur, et que ma bourse vous est ouverte.
: Charlotte sourit à travers ses larmes, — Vous êtes une bonne et généreuse créature, dit-elle ; mais quand
* même j'accepterais de telles offres, mon mari les refuserait. ,.. et il aurait
raison.
— Mais vous nous reviendrez, ma petite Charlotte ? Vous nous reviendrez, et vous amenerez votre mari... I] ÿY à un autre médecin à
Givraÿ, n'est-ce pas ? Et nous lui ôterons cette folle idée de partir... Je dis une folle idée, parce que je veux être de votre avis, ma chère ; cependant, l'Amérique n’est pas si loin, ct nous vous aurions tout à nous pendant son absence, Re
Mais Charlotte ne l’'entendait plus. Lile raryeait ses vêtements avec une impatience fiévreuse, consultant sans cesse sa montre et la pendule.
— Au moins, laissez Fanny faire vos males, afin que je puisse jouir
de vous pendant ces dernières heures ! s’écria Bella, désolée.
— Non, merci, ma chérie... Vous voyez bien que j'ai besoin de in’occuper pour faire passer ce temps interminable. .. . je suis inquiète. ..,
Enfin, le moment du départ arrive. Charlotte monte en Wagon, défaillante ; mais l'air piquant du dehors lui rend une force factice, Enveloppée dans ses fourrures, ellé tient la tête baissée pour dissiper le malaise auquel elle est en proie, et elle se laisse aller aux pensées tumul-
: tueuses qui remplissent son esprit. Comment peut-il songer à la quitter ?
Comment peut-il abandonner tout ce. qu’il aime,
u’il — cette maison 6ù il est né, ses vieux amis, ses habitudes de’ vingt années ? Ah ! est-ce bien pour
gagner de l'argent, comme l’assure Gaston, ou plutôt parce qu’il est
temps ; elle s'assiéra à son chevet, s'il est malade, elle ‘lui rendra ses soins æt sa tendresse. Pauvre Edouard !.... Elle sent, enfin, Que cette affection, un peu dédaignée a un écho dans son cœur.
... L'omnibus de Givray roule sur la route boueuse, bondit sur les’
pre inégaux.... Voici la maison, et le marteau retentit deux fois sous es doigts tremblants de Charlotte,
Le visage triste et sévère de Louison apparaît dans l'ombre de l'allée.
— Louison, vous avez bien fuit de m'écrire. ... Votre maître est-il là ?
— La vieille femme se mit à sangloter.
— Mon maître ?.... Ah ! Madame, il est parti !
— Partil.... Partil....
Charlotte répète ce mot comme si elle n’en pouvait comprendre la on douloureuse, . . . Elle entre dans la maison d'un pas machinal, Elle monte l'escalier aux marches us
Comme la maison est silencieuse! Comme les arbres dépouillés du jardin s’inclinent tristement sous la fenêtre, semblant agiter leurs grands bras avec désespoir !.... Un vêtement est jeté sur le dossier d’une chaise, des. papiers épars gisent eur le plancher, la poussière ternit le vieux bureau à demi rougé aux vers. ... Îl y a là quelque chose de la désolation qui suit la mort: les traces, l'empreinte, pour ainsi dire, de l’absent, rendant plus poignant le vide du départ.
Louison entre, une lettre à la main, une lettre volumineuse dans une grande enveloppe grise.
— Îl m'avait ordonné de vous l'envoyer à Paris, Madame... Il la recommençait sans cesse, et en me la donnant, il me dit : « Je ne veux plus voir cente lettre, Louison ; prends-la, et envoie-la À ma femme. dans trois jours d'ici, pas avant, .. ”
Charlotte passe sur ses yeux sa main tremblante.
— Quand est-il parti ?
— Hier matin. ... Plus tôt qu'il ne pensait lui-même. ...
— Et où est-il ! :
— À Bordeaux. ... Vous irez, n'est-ce pas, Madame ! Vous partirez ge soir ? Hélas ! peut-être sera-t il trop tard ?
— Non, non, ne parlez pas ainsi, vous m'ôteriez tout courage.« . , Laissez-moi seule maintenant. ... Je partirai ce soir, et je le ramènerai.
Il lui semble que les sons faibles et intelligibles qui s'échappent de
ses lèvres ne sont plus sa voix, elle sent et agit comme dans un rêve. . … Que c’est long d'attendre jusqu’au soir ! Que ce silence est pesant |... Où est le temps où son pas résonnait si joyeusement, où sa voix éveillait ‘les échos de la vieille maison ? Le
Et, essuyant les larmes qui obscurcissent ses yeux, seule dans ce lieu, témoin aes luttes et des souffrances d’'Edouard, au bruit du vent d'hiver qui s'engouffre dans le foyer froid et vide, elle lit la lettre d'adieu de son mari.
“ Ma bien chère femme, ne dites pa: que je vous abandonne : cette idée me serait odieuse et cruelle.... Votre pensée me suivra sans cesse, elle sera ma compagne inséparable, le soutien et la joie de mon exil. ...
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“ Je reviendrai... Je reviendrai assez riche pour réaliser votre rêve, pour mener avec vous, à Paris, non la vie luxueuse de votre frère, mais l'existence agréable, intelligente, et confortable aussi, dont vous m'avez dit un jour pouvuir vous contenter... Cac vous n'étiez pas heureuse à Givray. ... Dans ma folle et présomptueuse espérance, j'ai pe qu'une affection sans bornes pouvait vous tenir lieu de tout, — de la fortune perdue, des amis absents, des relations, des plaisirs. ... J'ai compris que Je métais trompé. .., Je l'ai compris lors du retour de votre frère, je l'ai compris surtout en vous voyant mener chez lui cette existence pour laquelle vous étiez née, et dont la comparaison devait être si défavorable à la vie modeste que vous aviez acceptée près de moi.
“ Oh ! je ne vous en veux pas ! Ma chère bien-aimée, je me suis dit plus d’une fois que je suis un homme vulgaire, un compagnon rustique. .., Je n'avais pas les allures élégantes d’un homme du monde, je ne comprenais pas votre langue parisienne, je n'étais au fait ni de vos acteurs, ni de vos modes, ni de vos ventes de tableaux, ni de rien de ce qui vous intéressait tant, quand vous causiez avec vos amis, à Paris. Peut-être en sais-je
autant, quand aux matières pe importantes, que ces brillants parleurs,
peut-être suis-je en état de discuter avec eux.... Mais cela ne suffit quand on n’a pas leur vernis.... Et où auraisje pu l’acquérir, moi, homme de travail, dont la vie se passe sur les routes, dans des demeures sordides, et dont toute l'intelligence est consacrée à chercher le soulagement de pauvres hères pour la plupart desquels le bon Dieu seul me paiera !
“Je me suis aperçu quelquefois que vous étiez un peu honteuse de mes manières, et que vous redoutiez mes gaucheries ... . surtout à Paris, dans votre monde, où je n’était qu’un intrus. Oh ! machère femme, encore une fois, je ne vous en veux pas. Vous vous trouviez aussi dépaysée chez moi que le serait un fille des génies chez les mortels, et dans l'isolement où vous pensiez être, il entrait peut-être un peu de tristesse de voir votre
grâce, votre jeunesse et votre beauté incomprises, sans autre témoin, sans
autre admirateur que ce pauvre médecin,de campagne .... Et cependant, aucun de. vos gentilshommes élégants et raffinés n'aurait pu, je ne dit pas vous aimer autant, c’est impossible, mais apprécier mieux que moi ce qu’il y a en vous de bonté, de douceur et de charme... Vous avez été pour moi la poésie vivañte et agissante, la joie de mes yeux, le bonheur de mon existence .... Il n’y avait pas une de vos paroles qui ne pénétrât mon cœur... J’aimais comme une musique le bruit léger de votre robe. , Quand j'étais loin de vous, votre image me rendait heureux, il n’y avait pas de fatigues que je ne fusse prêt à endurer pour vous donner un peu
: plus de bien-être, pas de peines ou d’ennuis qui ne fussent rendus légers
par la pensée de vous retrouver le soir à mon foyer... Ah ! laissez-moi une fois vous ouvrir mon cœur! Je ne suis pas éloquent ; mais si vous m'aviez aimé, vous auriez compris, même sans que je parlasse, toute cette
: poésie de tendresse qui fleurissait en moi sans pouvoir ou sans oser jamais
s'épanouir au dehors, “Et de quelle lumière votre présence illuminait ma sombre inaison Î.
: Telle qu’elle est, elle m'était chère ; elle gardait déjà pour moi les sourires. mouillés de larmes du passé : vous y aviez ajouté les sourires radieux d'es-
pérance de l'avenir.